Ecrit après avoir lu une fiction inspirée des Hunger Games et des conditions de vie dans le district 12.


Les braises rougeoient doucement dans la cheminée, mais la pénombre s'accroche aux angles et aux recoins de la pièce. Les volets sont clos contre le froid de l'hiver. L'air est immobile, agréablement tiède et humide, encore alourdi par le sommeil de trois générations réunies entre les mêmes murs.

Élisabeth n'a pas besoin d'allumer de chandelle. Elle connaît chaque meuble, chaque planche et chaque espace de la cabane. Quand elle se lève du lit qu'elle partage avec sa petite-fille, le vieux sommier ne grince pas. Elle traverse la pièce sans déranger le moindre objet, et les lattes du sol restent muettes sous ses pas fragiles. Ce n'est pas seulement l'expérience qui lui vient en aide. Allégée par le jeûne matinal, elle a l'impression de n'être qu'un fantôme de chair avançant par la seule force de la volonté à travers l'immobilité de l'air. Le souffle paisible et harmonieux de ses petits-enfants l'accompagne jusqu'à l'entrée. Elle saisit alors le vieux manteau qu'elle avait pendu la veille à un clou. Les ronflements de Jérémie et Carina se sont tus depuis quelques minutes. Eux aussi attendent que le jour prenne pied sur les montagnes.

Élisabeth ouvre doucement la porte qui résiste un instant, puis cède sous la poussée d'une bouffée d'air glacial. Elle se hâte de sortir, avant que le froid n'imprègne l'intérieur de la cabane. Quand elle se retourne pour refermer le battant, la lueur pâle venue de l'extérieur éclaire les yeux fixes de Carina. Élisabeth sourit à sa fille, puis elle finit de tirer silencieusement à elle le lourd panneau de bois.

Élisabeth est vieille maintenant. D'année en année, elle a de plus en plus de mal à marcher, à travailler. Sa santé n'est pas mauvaise, ses forces ne sont simplement plus ce qu'elles étaient. L'énergie et la volonté lui manquent aussi. Elle a tant vécu et lutté. Qui lui reprocherait de vouloir un peu de repos ? Heureusement, les hommes ont profité de l'accalmie de la veille pour dégager les passages entre les maisons. La neige recommencera à tomber dans la journée, mais pour l'instant il n'est pas trop difficile de traverser le hameau. Même si le chemin glisse par endroits, ses pieds sont habitués à la glace. Sans réfléchir, ils compensent le sens de l'équilibre qui s'est détérioré. Et elle a le temps. À son âge, on ne sent presque plus la faim, ni le froid, c'est tellement plus facile que pour ses enfants et ses petits-enfants.

Elle arrive à la hauteur de la dernière maison et elle s'arrête quelques instants. Par malchance, c'est le deuxième hiver qui se prolonge, et les récoltes de l'été n'ont pas été aussi bonnes qu'il l'aurait fallu. Les provisions diminuent trop rapidement, et chacun guette les signes du printemps. Les plus petits s'impatientent et annoncent chaque jour qu'ils sentent une différence. Élisabeth ne dit rien. Ce n'est pas la première fois qu'elle voit la saison froide s'attarder avec une telle intransigeance. Son mari Charles a disparu dans un climat pareil, il y a six ans de cela. Il toussait beaucoup, et le beau temps ne voulait pas venir.

Elle entend d'autres pas sur la neige gelée et elle se retourne avec précaution. Enveloppée dans son manteau le plus usé, Maria arrive. C'est bien. Elles sont amies depuis si longtemps qu'elles n'ont plus besoin de se parler pour se comprendre, ni même de se regarder.

Elles continuent ensemble, vers la clairière et le banc installé autrefois sous le sapin par le vieux Job. Depuis le hameau, son squelette brun engoncé de glace surgit de la blancheur aplanissant les détails du paysage. Les branches basses et le tronc épais empêchent la neige et le vent d'y accumuler leurs congères. Les hommes ont aussi fait l'effort de le dégager, au moins une fois par semaine. Seuls ces derniers jours ont fait exception. Après avoir déblayé les accès entre les maisons, aucun n'a osé remonter jusque là, pour ne pas attirer le malheur. Peu importe, il n'est pas si difficile d'y parvenir.

Elles se relaient par deux fois. Elles s'arrêtent et laissent passer l'autre pour tracer le chemin dans la neige plus haute. Les cheminées doivent maintenant recommencer à fumer plus vivement, quand les adultes se lèvent pour remettre du bois sur le feu et préparer l'eau chaude pour le petit-déjeuner. Elles ne se retournent pas. Elles continuent à progresser, lentement, sans se presser.

Elles s'installent enfin côte à côte, toujours muettes et tranquilles. La vue depuis ce banc est belle, même sous un ciel gris chargé de neige. Pour quelques heures, l'air est vif et transparent, mordant sur le visage et sur les yeux. Elles attendent doucement. Le temps peut s'écouler sans qu'elles fassent d'effort supplémentaire. Elles n'ont plus rien à préparer, leurs vies ont été déjà bien remplies. Les enfants savent quelle politesse accorder aux plus âgés, ils ne viendront pas les chercher avant le lendemain.

Elles attendent et elles échangent encore quelques sourires, quand elles voient passer un oiseau ou que la neige recommence à tomber sereinement, sans impatience, sans inquiétude. Elles n'ont pas vraiment froid, ni vraiment sommeil, elles s'engourdissent juste doucement. Ce n'est pas désagréable. Ce n'est pas oppressant. Elles retournent simplement vers Charles, et Philippe, et les autres.

Dans la cabane, Carina ravive le feu pour faire bouillir l'eau du petit-déjeuner. Elle se sent calme. Jérémie ne dit rien non plus. Comme eux, Elisabeth savait que les provisions diminuaient, mais que l'hiver serait encore long. Elle avait reprisé son vieux manteau une semaine auparavant. Carina préparerait un drap, dans la soirée. Ils iraient la chercher le lendemain. Il y avait de la place, derrière, sous le toit de la soupente, pour conserver son corps jusqu'à ce que le dégel permette de l'enterrer dignement. Quand les enfants se réveilleraient, ils leur expliqueraient que leur grand-mère était partie s'asseoir sous la neige. Les plus grands comprendraient. Ils seraient tristes, mais ils enseigneraient aux plus jeunes qu'ils pouvaient aussi être fiers. C'était une belle fin, une fin aimante et dévouée, honorable. Son assiette et son gobelet seraient gardés en réserve pour le dernier né.