Kilian, je t'aime. Ici, ailleurs, maintenant, demain, toujours. Je t'aime. – Journal intime du premier Aar'on –

Combien de temps avait passé ? L'adolescent ne le savait pas lui-même. Il était resté assoupi pendant des heures, des jours, des mois, une éternité. Quand il ouvrit les yeux et reconnut son lit et ses appartements, il tendit mécaniquement le bras à côté de lui, dans l'espoir de trouver une petite chevelure blonde dans laquelle glisser ses doigts. Rien. Son Kili'an n'était pas là. Avait-il survécu ? En son for intérieur, l'Aar'on le sentait. Son bien aimé était toujours vivant, quelque part, loin, très loin, si loin. Et lui, était-il mort ?

Non, son corps le faisait trop souffrir. C'était le signe qu'il était toujours de ce monde. Difficilement, il se redressa. Son torse était couvert de bandages. Quelqu'un l'avait soigné. Tout était encore trouble dans son esprit. Reprenant son souffle, le jeune brun essaya de se souvenir des derniers événements. Le visage plongé dans ses paumes, il revisualisa les instants qui avaient précédé sa perte de connaissance. Le combat contre le Bottel'ron, la Résonance ultime, Nigatruo… Du bout des doigts, il avait fini par lâcher celui qu'il aimait, avalé avec son équipage par le Vortico géant. Puis Angra s'était désintégré sous ses pieds, emportant avec elle tout ce qui restait de l'armée ennemie.

Pas un seul instant, il n'avait regretté cette fin. C'était celle qu'il s'était choisie et qu'il avait acceptée. Son sacrifice ne pouvait être vain. Kili'an devait vivre. C'était le plus important. Ses yeux clos avaient accompagné un sourire sur son visage. Il était parti en paix.

Il n'avait demandé à personne de le sauver. Pourtant, le souffle de vie qui s'échappait de sa bouche et les soins qu'il avait reçus trahissaient une vérité à laquelle il avait bien du mal à croire lui-même.

En y repensant, il se souvint d'une main bleue qui avait surgit de nulle part au moment où la planète avait explosé et qui l'avait agrippé, alors qu'il était presque totalement inconscient. Un rêve ? Une réalité ? Tout était bien trop flou…

– Enfin réveillé ? Tu en auras mis, du temps…

Adossé à un mur, un jeune Ztékojs fixait l'Aar'on, les bras croisés. Le Légitime reconnut immédiatement Clé'o. Après quelques instants de flou, il le questionna.

– Que s'est-il passé ?

– Rien de particulier. Rien…

– Les autres ?

– Disparus. Ma sœur comme ton protégé, et tout son équipage. Nigatruo les a bectés tout cru sous mes yeux. Il ne restait que toi quand je suis arrivé.

– J'ai dormis combien de temps ? La guerre ?

– Plusieurs jours. La guerre est terminée, l'Humanité a gagné, une fois de plus. Pendant ton sommeil, le peuple n'a eu de cesse de fêter la paix en attendant que tu te réveilles. L'annonce de ta survie a été reçue comme un soulagement. Toutes les instances de la Fédération sont en attente de ton rétablissement. L'administration, elle, continue son travail. Tous te considèrent comme un héros, encore plus grand que tes prédécesseurs. Je suis sans doute le seul être vivant à connaître la vérité, à connaître le monstre qui se cache derrière ces yeux noirs, même si je dois admettre que ton sacrifice était stylé.

– Je vois… – murmura le jeune humain. Donc, je te dois la vie ? Belle ironie…

– On peut dire ça comme ça. – acquiesça le bleuet. Mais cela n'effacera jamais mes erreurs. Je représente la dernière figure d'opposition au régime et le pire criminel de cette guerre encore en vie. Tu vas faire quoi, maintenant ? Me faire exécuter ? Cela serait sans doute la solution la plus sage pour en finir, et je sais que je le mérite. Je suis prêt. En plus, cela assoirait définitivement ton pouvoir. La seule chose dont je t'implore, c'est de m'accorder une mort digne et rapide. Si possible, j'aimerais que cela soit toi qui exécute la sentence, devant mon peuple, afin qu'il ne soit jamais tenté de reproduire mes erreurs.

– Non, non, j'ai une bien meilleure idée que ça ! – s'amusa le brun. Je ne suis pas sûr que le destin que je te réserve soit plus enviable que celui que tu envisageais, mais j'ai une proposition à te faire.

Plusieurs semaines avaient passé depuis le réveil de l'Aar'on. Dans tout Vojolakta, la vie avait repris son cours. En quelques jours à peine, l'armée spatiale avait éliminé toutes les poches de résistance. Plus personne ne songeait à combattre. Les voies commerciales étaient rouvertes. L'économie pouvait prospérer à nouveau. L'heure était à la reconstruction. Les soldats avaient laissé leur place à des vaisseaux remplis d'ouvrier. Les infrastructures endommagées par les batailles, les massacres et les attentats renaîtraient encore plus belles et modernes. C'était une nouvelle ère qui commençait.

Pour la première fois depuis le début du conflit, le conseil des douze se réunit en haut de la station orbitale Thot. Remis de ses blessures, le jeune brun attendit à l'endroit du rendez-vous les représentants de tous les systèmes de la Fédération. Il se sentait prêt à diriger cette séance, à elle seule le symbole du renouveau de son monde. Son sourire était particulièrement apaisé. La paix était un mets précieux dont il ne cessait de se délecter.

Fidèle à ses habitudes de ponctualité, Strick arriva la première, accompagné du jeune Benj'am. Sans ennemi pour lui vouloir du mal, le garçon avait reçu l'autorisation de quitter Amon. Dès qu'il vit l'Aar'on, il se jeta dans ses bras et pleura la disparition de Kili'an. Cette démonstration d'affection toucha le Légitime, qui lui rendit son étreinte et lui caressa la tête.

– Ne t'en fais pas… – lui murmura-t-il. Je suis sûr qu'où il soit, il pense à nous. On le retrouvera un jour mon grand, j'te le promets.

Puis les autres membres arrivèrent les uns après les autres. Suite à un nombre de décès important, le conseil se retrouva fortement remanié. La majorité des présents venaient d'être nommés. Les systèmes Solsiméo, Soldane, Solmnanassé, Solphéra et Soljamine venaient de changer de représentants. En lieu et place de son père, l'Aar'on accueillit sa tendre mère, la Catel'rine. Remise des souffrances qui la rongeaient, l'Humaine se tenait fièrement près de son fils. La dernière Résonance avait vibré tellement fort dans l'univers que tous les maux dont elle souffrait avaient disparu en même temps que la représentation ultime du mal. Son sourire paisible et aimant avait soulagé l'adolescent de tout le poids qui posait sur ses épaules. À jamais, il lui avait promis de rester près d'elle.

Ce qui créa le plus de remous fut la présence d'un Ztékoj autour de la table. Ferme, l'Aar'on ne lâcha rien et assuma sa décision, celle de donner le statut d'Âminêtre au peuple Ztékojs, et de potentiellement l'ouvrir à de nombreuses autres espèces en réformant le fameux test d'Âmination.

– De ce fait… – proclama le brun. Étant donné que j'ai accordé à son peuple la souveraineté sur Solmanassé en remplacement des Kekchis qui ont failli à leur tâche, il est tout à fait légitime que Jéro'èm siège en tant que représentant de son système au présent conseil. Ce choix politique est une preuve d'ouverture et de pardon. Nous n'avons peut-être pas voulu cette guerre, mais nous sommes responsables de son déclenchement. En se montrant trop sévères, mes prédécesseurs ont semé les graines de haine que nous avons récoltées. Je ne commettrai pas la même erreur. C'est une nouvelle ère qui commence pour Vojolakta. Une ère de paix.

Poussés par la fatalité, les autres membres du conseil validèrent à contrecœur cette réforme. De toute manière, il était déjà trop tard pour s'y opposer. L'Aar'on avait en toute hâte fait proclamer un nouveau roi des Ztékojs, le premier depuis la mort de celui qui régnait sous le vingt-et-unième homme de la lignée brune.

– Son altesse Clé'o a naturellement prêté allégeance à la Fédération à peine le diadème posé sur sa tête. – précisa Jéro'èm. Il m'a chargé de transmettre au maître de Vojolakta ses plus profonds respects et sa totale soumission. Son objectif actuel est de reconstruire notre planète nourricière au plus vite, de développer le commerce et d'enseigner l'histoire officielle aux jeunes générations, afin que jamais les mêmes erreurs ne se reproduisent. C'est un jour nouveau pour tous les Ztékojs. Pour la première fois depuis des siècles, ce sont des larmes de joies qui ont coulé.

Enfin, après moult débats sur l'opportunité de changer la recette du Saint Nutella, la nomination probable d'un mercenaire nommé Pierr au poste de grand Khass-Kouil et le devenir de la cours sexuelle au chômage technique depuis la disparition du Kili'an, la séance fut levée. L'Aar'on resta seul avec un de ses conseillers, un scientifique nommé Ein'stein qui venait lui faire son rapport. Sa besace pleine de découverte, il débordait d'énergie :

– Suite à votre demande, nous avons étudié la composition de Nigatruo et effectué plusieurs tests. Le Vortico géant est actuellement en sommeil au milieu de notre galaxie, mais nos expérimentations ont confirmé certaines de vos théories. Ce qu'il y a derrière semble être une fontaine blanche, donnant sur un autre monde. C'est là qu'a dû être projeté votre Kili'an.

– Je sais tout ça… – coupa le brun. Un fil invisible nous uni. J'entends son cœur battre dans ma tête, je peux percevoir ses éclats de rires, je peux sentir ses larmes couler sur ma joue. Je le retrouverai. Et votre travail est de m'aider à cela…

– J'y viens, j'y viens… – poursuivi le vieil homme. Ce qu'il y a de merveilleux dans mes calculs, c'est qu'ils m'indiquent que ce lien, justement, peut résonner comme une corde. J'ai d'ailleurs nommé cela : la nouvelle théorie des cordes. Il y en avait une ancienne, mais elle était spéciale, trop de dimensions, on s'y perdait. Techniquement, si deux être ayant eu une véritable Résonance ensemble vibrent exactement sur la même fréquence en même temps, alors le cœur de Nigatruo, pourrait s'ouvrir et se stabiliser, comme le font tous les Vorticos ! Même sa forme est passionnante. On pensait à un vortex, il s'agirait en fait d'un voile fin ! Bon, pour le moment, nous en sommes encore à la partie théorique, mais si cela était vrai, cela serait un progrès formidable pour la science et un espoir de progrès incommensurable !

– Donc, pour conclure, de quoi ai-je besoin pour retrouver mon Kili'an ? – demanda nerveusement le brun, usé par ce trop long discours.

– D'une Résonance de l'âme ! – déclama, affirmatif, le scientifique. À ce sujet, plus vous serez proche de Nigatruo, plus vous serez proche de votre Kili'an, et plus cet événement cosmologique a de chances de se produire. Même si pour l'instant, tout cela reste très hypothétique.

Forcément… Pourtant, plus les jours passaient, plus l'Aar'on entendait les chuchotements de son Kili'an grandir dans sa tête. Il le sentait. Il était là, si proche. Ce qu'il ressentait, c'était de l'amour pur pour la perfection blonde.

Après une courte hésitation, le jeune brun se décida à tester par lui-même les étranges théories d'Ein'stein. Après tout, il n'avait rien à y perdre. Le Space Force One pouvait reprendre la route. Si le voyage vers Nigatruo fut long, l'Aar'on ne s'en plaignit pas. Plus il se rapprochait de l'astre central, plus son cœur battait vite.

Toutes ces aventures l'avaient changé. Il le sentait du fond de ses organes jusqu'au bout de ses doigts. Son amour était devenu plus important que tout.

Pas une seconde ne passait sans qu'il ne pense à son Kili'an. Là était la solution. Dans ce lien indestructible qui les unissaient. Il suffisait que le blondinet pense aussi à lui avec la même intensité pour que le miracle se produise.

– À partir d'ici, vous devez continuer seul, enveloppé dans votre sphère focale. Le vaisseau ne peut plus avancer d'un mètre, sans quoi, aucun retour ne sera jamais possible. On est à l'horizon de Nigatruo.

L'Aar'on salua son pilote et le remercia pour tout. Il devait mener cette expérience jusqu'au bout et accomplir seul la fin de ce voyage. Très vite, sa vue se troubla, son odorat se fit moins précis, ses sensations disparurent et ses oreilles se bouchèrent. Tous ses sens se retrouvèrent amoindris. La pression de Nigatruo le compressait comme s'il s'était retrouvé dans une minuscule petite boite. Pourtant, il continua d'avancer. Au bout du chemin, il aperçut une lumière. Elle l'appelait. Il n'avait plus qu'une seule pensée en tête. Un seul garçon. Un seul but.

Enfin, après des heures et des heures à se perdre projeté par les violents courant, toute l'agitation se calma d'un seul coup et l'immobilisa Il était arrivé au centre de sa destination. Dans son imaginaire, il s'était attendu à une minuscule boule de matière sombre et lourde. Il n'en était rien. Ein'stein avait eu raison. C'était bien un léger voile à la fois opaque et transparent qui lui bloquait le chemin et le repoussait. Derrière, il pouvait deviner des formes, des étoiles, des planètes, des villes, des gens, un visage. Son reflet ? L'Aar'on ne savait pas. Il ne savait plu. Quelle était la couleur de ses yeux ? Sombres ou verts ? Et ses cheveux étaient-ils noir corbeau ou dorés comme un soleil ? Qu'importe, il tendit la main. Du bout des doigts, il effleura le voile. En face de lui, la masse qui l'observait en fit de même. Leur contact ne créa qu'une simple et fine étincelle. L'Aar'on souriait.

Fin.