L'heure de marche nécessaire à rejoindre la petite clairière resta floue dans leurs têtes, tant ils étaient obnubilés par le face à face qui les opposerait à la créature.

En silence, ils plantèrent leurs tentes, et aucun d'eux n'eut le courage de sortir le jeu de carte, pas même Elfi.

Johann se cogna le doigt en enfonçant un des piquets dans le sol ; ses mains tremblaient.

La nuit tomba brusquement, s'abattant comme un faucon sur sa proie. La lune, étang reflétant un astre gris, seule dans le ciel, n'était éclipsée par la moindre flamme.

Seuls quelques téméraires vers luisants signalaient, de leur vert quinquet, leur présence à leur chevalier errant dans les airs.

Le ventre creux d'aliment, empli d'appréhension, blottis dans une des tentes, tentant de s'aplatir sur le sol, ils attendaient ils ne savaient quel signal ; peut-être le même glas dissonant qui tenait lieu de hurlement à la chose, peut-être de longues griffes apparaissant, lentement, silencieusement, à peine discernables, par la petite ouverture de l'abri, s'appuyant sur la toile tendue, laissant apparaitre une grotesque et terrifiante parodie de visage humain.

Peut-être.

Peut-être y aurait-il foule de craquements, de bruissements, de frissons de feuilles et de tremblement des branches, comme la veille.

Peut-être n'y aurait-il qu'un souffle, un léger souffle, comme le vent, et il serait là, les regardant de ses yeux noirs bien que jaunes, et souriant comme seul un démon peut le faire.

Peut-être.

Chaque seconde voyait leur sang marteler leurs tempes, au rythme martial des tambours que jouent les soldats s'en allant rencontrer la mort ; chaque minute voyait naître en eux mille pensées ; chaque heure vit mourir lentement leurs espoirs.

Tous deux n'aspiraient qu'à se lever, et partir. C'était trop pour eux. Ils ne pouvaient pas, ils ne pouvaient simplement pas faire face au mal.

On leur avait appris la relativité du bien et du mal, notion primordiale, selon le précepteur qui venait trois fois par semaines à la Ferme. Là, la théorie était soigneusement enfoncée dans le sol à coup de botte. Pire que dans les Landes, la chose qui viendrait les visiter était le mal.

Elfi fut confortée dans son idée que leur adversaire pensait, et réfléchissait par l'attente qu'il leur offrit, laissant le temps faire son office.

Pourquoi d'ailleurs venait-il ? Elle n'en savait rien.

Viendrait-il seulement ? Pitié, pitié, non !

Que leur ferait-il ? Il leur ferait boire leur propre sang, il les dévorerait non pas avec appétit mais avec sauvagerie, aimant non pas le goût de la viande mais celui de la souffrance, puis de la mort.

Elle failli laisser échapper un rictus en songeant que seul le déchirement sonore de la veille, et même d'avant, seul ce son ignoble la faisait spéculer sur les mœurs de la bête, en plus des rumeurs.

Parmi tous les choix possibles, le wendigo préféra les craquements. Pas d'ombre visible à travers la toile, mais des bruits de pas, de feuilles et de branches, de plus en plus proches, sonnèrent à leurs oreilles. Ils s'appuyèrent instinctivement le plus possible au sol.

Les bruits, accompagnés de petits grognements, ni graves ni aigus, indescriptibles, tournaient autour d'eux, de plus en plus proches. Une présence imposante leur écrasa la poitrine, semblant venir tantôt de la droite, tantôt de la gauche, de plus en plus proche.

Et puis, ce fut une déferlante de hurlement, la bête commença, probablement en courant autour de l'abri, frappant la toile, Johann et Elfi crièrent, de peur, et Johann commença à crier le nom de Timmy, bientôt rejoint par Elfi.

Mais rien n'y faisait. Les grognements continuaient. Comme un pic sonore gelé. Le wendigo continuait sa rotation autour d'eux, leur demeurant invisible. Ils voyaient pourtant presque ses yeux les fixer avec avidité, perçant la nuit comme deux flèches empoisonnées.

« Bordel, pourquoi ça marche pas ?

-Mais qu'est-ce que tu veux que j'en sache ?!

- Ben t'es plus attentive que moi, j'en sais rien, moi !

-On va crever ! On va y passer avec ces conneries !

- Pourquoi ça marche pas ? Pourquoi c'est pas Timmy ?

-Mais je sais pas ! On n'a pas de preuve, mais c'est le seul, par élimination !

-C'est que c'est pas lui. On est cons, putain ! Pourquoi on n'a pas vérifié ?

-Pour pas qu'il sache qu'on sait.

-Y a plus rien à savoir ! Merde… Putain, le coup sur le mur… Vite, qui ça peut être ? Qui est tout de suite hors de soupçon ?

-Mais tout le monde, merde ! Tout le monde est hors de soupçons !

-A qui on n'a pas vu les yeux ? Timmy, et qui ?

-Je sais pas ! Personne !

-Réfléchis !

-Timmy, et, heu… Et mon frère, mais là, c'est particulier…

-Ben voilà ! Merde…

-Non… Non, c'est pas lui… Il ne peut pas, c'est pas possible…

-C'est au contraire logique… C'est pas toi qui la prône d'habitude ?

-Tais-toi ! C'est pas lui, je te dis ! »

Et, sous les récriminations désespérées d'Elfi, Johann cria plusieurs fois le nom d'Henri.

Les grognements semblèrent s'estomper.

Et puis, ils perdirent connaissance.

Un jeune homme marchait dans la forêt enneigée, d'une obscure blancheur crépusculaire. Ses pieds étaient gelés, il était bleui par le froid, il ne savait plus où il était, exactement, juste qu'il chassait Et qu'il avait faim. L'arc qu'il tenait serré dans sa main était inutilisable par ses doigts engourdis. Il voulait manger, et rentrer chez lui. La raison ne l'avait pas déserté, non. Disons seulement qu'elle s'était absentée pendant un certain temps, à cause du froid, de la faim, d'une chasse sans résultats depuis trois jours.

Et puis, il trouve le corps. Eventré par un gros sanglier, au vu des marques. Peu lui importe. La viande est fraîche. Le sang l'affame. Il mord dedans. Et tout va très vite. Par flash. Impuissant, il sombre dans le sommeil, bercé par le froid.

Un rayon doux et chaud chatouillait la nuque d'Elfi. Elle refusa d'ouvrir les yeux. Ça ne devait être que le soleil. Le soleil qui perlait à travers la tente.

Le soleil, qui…

Elle se redressa d'un coup.

Nulle trace de tente.

Johann, par contre, était couché par terre, à quelques mètres d'elle.

Elle ne savait pas où ils étaient. Le ciel était terne, sans soleil, pourtant. Une prairie. Avec un bois environs deux cent mètres plus loin. Le monde paraissait décoloré.

Leurs sacs étaient là, posés à côté d'eux. Les sacs pourtant restés dans l'évêché du royaume du Silence et la Nuit. Sur chacun d'eux était installé un des esprits. Ils restaient statiques, sans rien dire. Elfi comprit qu'ils attendaient que Johann reprenne conscience. Elle se rendit alors compte qu'elle n'avait plus son amulette sur elle ; il devait en être de même pour Johann. Leurs rôles étaient terminés.

Johann ne tarda pas à émerger. Il se redressa brutalement, probablement en proie aux mêmes sensations que son amie.

« On est où ?

-J'ai bien une idée, mais elle te plaira pas.

-Tu faisais moins la fière, dans la tante.

-Tu peux parler !

-Vous êtes dans ce que vous pourriez schématiquement appeler un rêve.

-Ah. Mais, euh… Comment on est arrivés là ? Et on y fait quoi ? Vous voulez dire qu'Elfi n'est pas vraie?

-Je suis aussi vraie que toi, imbécile ! Du moins, je pense que tu es aussi vrai que moi.

-Tous les deux, vous êtes vous. Je vous ai dit que l'hôte du wendigo était pris en chasse et possédé par une sorte de rêve. Eh bien, c'est le même principe ici. En utilisant le pouvoir du nom, vous avez rejoint l'esprit du wendigo sur son plan. Maintenant, vous devez le trouver, et le détruire. Chaque chose ici a un pouvoir symbolique. Si vous avez vos sacs avec vous, c'est parce que pour vous, ils sont synonymes de voyage, désormais, voyage que vous devez terminer pour anéantir le wendigo. Nous, nous ne pouvons pas vous aider d'avantage ; nous sommes réduits à l'impuissance sur ce plan. A vous de trouver comment tirer parti des symboles que vous transportez.

-Mais tout ce qui est ici n'est qu'un rêve, donc ? On ne risque donc rien si on se prend un coup de griffe, ou quelque chose ?

-Non. Ce n'est pas exactement un songe ; ça y ressemble juste. Si vous mourrez ici, vous mourrez pour de bon.

-C'est fâcheux. Et je suppose que nous ne sommes pas les seuls à pouvoir nous servir des symboles, comme vous dites ?

-Exact. Théoriquement, votre frère le peut également, et…

-Ne parlez pas de cette chose comme d'Henri.

-Il le peut également, mais n'a rien de plus que lui-même comme symbole à disposition. Allez, maintenant.

-Attendez encore un peu… Bon sang, mais c'est pas possible, cette manie de tout le temps disparaître, là ! Bon. T'en penses quoi de tout ça ?

-J'en pense que j'en sais pas plus que toi, ne me demande pas à chaque fois un résumé de la situation, je suis aussi perdue que toi.

-Ah. Bon. Dis, j'ai comme la vague impression d'avoir vu quelque chose, comme un rêve dans ce rêve, avant de me réveiller…

-C'est limpide. Mais je crois que je vois ce que tu veux dire ; moi aussi. Henri, dans la neige ?

-Ouais, dans une forêt aussi.

-Je crois qu'on a eu un genre de réminiscence de ce qu'il s'est passé…

-Ben justement, je m'en serais bien passé, moi. C'était franchement malsain.

-C'est pas faux… Ça me fait mal au cœur ces conneries… Enfin. Vu que ça a l'air plutôt désert sauf la forêt, là, je suppose que l'idée c'est qu'on aille par là.

-Ça ferait du sens. »

Et alors, reprenant leur paquetage, qui leur semblait curieusement léger, ils se mirent en route vers la lisière de la sylve.

Les sacs n'étaient pas les seuls à sembler léger. Le sol, le ciel, l'herbe, les arbres, l'espace, même le temps, tout semblait fragile, irréel presque, comme si la réalité dans laquelle ils se trouvaient n'avait été qu'un château de cartes, vacillant sous un souffle léger.

Que se passerait-il si tout se brisait ?

Rapidement arrivés à l'orée du bois, qui leur semblait démesurément sombre et hostile, ils constatèrent qu'au loin, devant eux, se dressait un pic rocheux, haut d'une bonne centaine de mètres. Ils étaient certains qu'il ne se tenait pas là un instant plus tôt, et pourtant, sa présence leur sembla normale. Rien de plus banal qu'une gigantesque pointe minérale au cœur d'une forêt sombre, aux ténèbres mouvantes, aux yeux scrutateurs.

Le problème qui se posait était l'absence de sentier, au milieu des centaines de racines enchevêtrées, de ronces aux épines acérées qui glissaient pernicieusement le long des troncs, au milieu d'un dense assemblage disparate de végétaux.

Elfi proposa alors, puisqu'ils avaient leurs sacs, de vérifier si la carte n'était pas restée dedans, au cas où. Johann ouvrit la poche accrochée au dos d'Elfi, et sans fouiller d'avantage en sortit une carte, neuve.

Elle représentait simplement un rond vert, qui prenait toute la place, avec un chemin partant d'un des bords et rejoignant, en rayon, le centre.

Levant les yeux du papier, ils virent qu'effectivement, le sentier, bien droit, bien tracé, était juste devant eux, droiture inespérée dans le chaos de l'empire onirique.

Johann rangea la carte, et ils se mirent en route, surveillant les bords de la laie avec une méfiance toute naturelle.

Emanait des bois une agressivité presque palpable. Une haine viscérale semblait concentrée vers les deux jeunes gens, perdus sur leur sentier, seul rai de lumière dans la noirceur botanique.

La route semblait s'allonger à chaque pas, la distance semblait grandir de plus en plus, tel un hideux rejeton d'espace et de chaos.

Bientôt, la masse minérale ne fut plus qu'un point à l'horizon, au grand désespoir des marcheurs.

Et puis, surgit devant eux un enfant, qui ne devait pas avoir plus de dix ans. L'air terrifié, il semblait fuir une abomination sans nom.

« Vous allez au Pic, c'est ça ? Allez dans cette direction.

-Mais c'est la forêt, par là !

-C'est un raccourci. Vous n'appréhendez pas bien les distances, hein ?

-Ben, heu…

-Ecoutez, c'est un rêve, d'accord ? Que vous alliez là, ici ou par ci-devant, ce sera pareil. »

Et, sans que Johann ou Elfi ne virent le glacial sourire démesuré balafrer la figure du jeune garçon, celui-ci continua sa course effrénée à travers les épais branchages.

« Pour une fois, ce sera moi qui te posera la question ; on fait quoi ?

-Je sais pas… Il a pas tort, si ?

-Ben j'en ai pas la moindre idée, là est le problème… On fait comme il a dit ?

-On peut pas essayer de s'ouvrir un autre sentier avec la carte ? Attend, bouge pas… J'ai la carte, identique à tout à l'heure, sauf que le sentier est bien plus fin… Et non, rien de neuf.

-Essaie de te concentrer dessus ?

-Si tu veux… Non, rien à faire. On fait quoi, on tente par les bois ?

-Non, on cultive des navets, c'est mieux. C'était qui ce gosse à ton avis ?

-Un habitant du quartier ? Un de nos souvenirs ?

-Il te rappelle quelqu'un, toi ?

-Nan…

-On joue la carte de la prudence, et on continue sur le sentier, alors ?

-Ben si ça revient au même, puisque c'est ce qu'il a dit, pourquoi pas… »

Mais rapidement, n'apercevant même plus la masse minérale pointer hors du sol, ils durent se rendre à l'évidence ; la meilleure solution était peut-être celle du garçon, qui qu'il soit.

Ils s'engouffrèrent donc entre les arbres sombres, ignorant l'air qui se faisait soudain pesant, la peur qui les étranglait, la crainte de se retourner et de voir derrière eux un monstre, prédateur qui jouerait avec eux non pour se sustenter, mais pour se réjouir de les voir tenter de s'échapper, échouer, perdre espoir et mourir.

Très rapidement, cependant, sous le froid, l'humidité, les ténèbres, Johann exprima l'envie de faire demi-tour, et Elfi ne put qu'approuver; ils tenteraient de trouver une autre solution sur le chemin; peut-être avaient-ils d'autres objets qui pourraient leur permettre de gagner le Pic.

Mais, lorsqu'ils eurent cinq fois fait leur route en sens inverse, lorsque Johann ne vit plus de sentier inscrit sur la carte, ils se rendirent compte qu'ils avaient été piégés dans une forêt où les seuls arbres qui poussaient n'étaient rien d'autre que des cauchemars.

Refusant de céder à la panique, ils réfléchirent. Quelles étaient les pires décisions possibles ? Comment leurs propres rêves tournaient mal, d'habitude ?

Ils ne s'assirent pas au sol, et, posant leurs sacs, se mirent dos à dos. Peu de chances que quoi que ce soit ne les attaque s'ils voyaient derrière eux.

Y avait-il seulement autre chose que ces arbres oppressants ?

Certainement, au vu des nombreux craquements et cris rauques entendus tout autour d'eux.

Comment vaincre la peur ?

Silence.

En l'oubliant. Mais ici, on ne pouvait pas. Pas avec des bêtes qui rôdaient autour d'eux. Certainement pas.

Pouvaient-ils s'éclairer ? Johann chercha dans son sac, relevant la tête comme un rongeur effarouché par un bruit suspect aussi souvent que possible. Il trouva un morceau de lime et un silex, en parfait état. Saisissant une branche morte d'une taille respectable, d'un simple frottement du métal contre la pierre, son extrémité s'embrasa.

Un halo jaune orangé coulait autour d'eux comme de la résine, leur permettant de distinguer nombre de reflets entre les troncs osseux et secs, nombres de silhouettes indistinctes.

Comment rejoindre la route ? Ou plutôt, comment quitter la forêt, suggéra Elfi.

Johann tenta de faire brûler l'arbre le plus proche, mais le feu ne prit pas. Pas assez de puissance.

Elfi proposa alors de simplement sortir de la forêt, et d'arriver sur le chemin. Sans penser. En marchant, juste. Mais, à peine eurent-ils fait cinq pas que l'arbrisseau à côté d'eux éclata, sous un choc violent dont la source restait indiscernable. Cinq autres, et les buissons autour d'eux s'agitaient de plus en plus attaque imminente.

Et, de façon parfaitement naturelle, machinale, Elfi chercha dans son sac et en sortit l'épaisse toison de l'ours, mort fracassé sur la roche. Elle la brandit, et l'aura bestiale de l'animal les entoura.

Alors, ramassant leurs sacs, ils se levèrent, et, faisant demi-tour, ils arrivèrent sur le sentier, les ombres en reptations les laissant passer.

Ils essayèrent ensuite de faire de même pour gagner le Pic, qui était toujours à une distance à chaque pas croissante, mais sans succès. Et puis, Elfi suggéra que si la distance s'allongeait à chaque pas, alors il suffisait de reculer jusqu'à ce que le Pic vienne à eux. Et ainsi, ne soulevant aucune poussière sous leurs pas, tandis qu'ils avançaient à reculons, le Pic s'approchait, et en quelques minutes, ils furent arrivés.

On aurait pu croire que le bloc était taillé, tant il était exempt d'excroissance, tant il semblait lisse et impossible à gravir. Sa base ronde n'offrait aucun appui, aucune ouverture.

Il était pourtant évident qu'ils allaient devoir se rendre au sommet.

Ils cogitèrent pendant presque une heure, selon eux, le temps étant impossible à discerner, chaque seconde étant identique à la précédente. Ils essayèrent de sauter et d'atterrir au sommet, de s'envoler avec le vent et de simplement marcher sur la paroi.

Echec total.

Néanmoins, le vent, dont ils avaient décrété la présence, laissa entendre un bruit semblable à une corde qui claque.

Le rapprochement ne se fit pas attendre. Les sacs avaient été (étaient toujours) dans la Cathédrale, aux épais fils gluants, presque impossibles à faire partir, comme l'avait expérimenté Elfi sur ces vêtements.

Johann referma la main dans le vide, sous le sac, et tira. Vint un petit morceau de fibre poisseuse, solide ; une pièce de la Cathédrale de la Tisseuse.

Alors, Elfi la fixa, par son adhésivité naturelle, au bas du pic, et tira, lançant le fil vers le haut. Il se dévida, et s'accrochant au sommet, se tendit, les invitant à entamer l'ascension.

Leurs sacs, à la masse oubliable, ne les entravèrent pas dans la montée, qui fut bien plus courte que ce qu'ils imaginaient. La hauteur, et la distance qui coulait sous leurs yeux, néanmoins, étaient absolument hors de proportions, le Pic semblant, vu d'ici, percer la voûte du ciel elle-même.

Johann réussit, il ne sut comment, à gravir le Pic avec sa torche dans la main. Elle pouvait servir, par la suite.

Le sommet se présentait sous la forme d'une porte à double battants, posée sur le support rocheux. Une grande porte rouge, sans poignée, avec une serrure simple, point d'ombre sur le pourpre.

Où qu'ils se situent par rapport à la porte, elle leur faisait toujours face, et cela leur sembla aussi naturelle que la chute des objets vers le bas.

Qu'ils la poussent ou lui commandent de s'ouvrir, le résultat fut le même, elle ne bougea pas d'un pouce. Ils tentèrent de l'enfoncer, côte à côte comme chacun face à l'autre (et à la porte aussi), les battants ne voulaient rien savoir.

Johann tenta de l'embraser avec sa torche improvisée, mais il ne fit qu'avérer l'ininflammabilité de la porte onirique.

«Elfi, t'as pas une clé, sur toi, par le plus grand des hasards ?

-Si, bien sûr, j'ai toujours une clé passe-partout dans ma poche.

-Nan mais je veux dire, si tu te dis que tu as une clé sur toi, ça peut pas marcher ?

-Ben… Ben là, du coup, je suis tentée de te répondre que non, ça marche pas.

-Attend, je regarde dans ton sac. On sait jamais.

-Y a peu de chances que tu trouves grand-chose…

-Nan, y a rien. Regarde dans le mien, au pire ?

-Le tiens est vide.

-Le tiens aussi, faut pas regarder et chercher en passant la main.

-Ben j'ai rien.

-Bon… Merde ! C'est trop bête d'arriver là et de se retrouver coincés par une porte perrave ! Maudite sois-tu, stupide planche !

-Le cri du cœur… Elle t'entend pas, tu sais ?

-Zut. Y a pas moyen de forcer la serrure au couteau, sinon ?

-Ben moi j'ai pas le mien sur moi.

-Cherche dans mon sac, je devrais même en avoir trois… Non… Attend… J'en ai laissé un dans les Landes… Mais alors, est-ce que ce ne serait pas possible de… Si ! Haha !

-C'est quoi cette clé ? Ca sort d'où ?

-De mon sac ! Je l'ai trouvée dans une boîte dans les Landes, je sais même pas pourquoi je l'ai gardée, mais… Si ! Ça marche ! Haha ! Bénie soit la race des clés ! »

La petite clé de vermeil que Johann avait extirpée triomphalement de son sac, sculptée d'une rose, rentrait parfaitement dans la serrure, et les battants s'étaient tous deux ouverts vers l'intérieur. Sur le pas siégeait une superbe couche de nacre blanche hivernale, et Johann pesta contre les arbres qui se profilaient, jurant d'éradiquer la moitié des troncs du pays s'il s'en sortait vivant. Sa voix se voulait assurée, mais elle tremblait, assurément.

D'un pas peu réellement franc, Elfi passa de l'autre côté de la porte, tel la jeune fille passant dans l'armoire, et posa pied dans la neige. Le froid qu'elle ressentit n'était que superficiel ; creux.

Johann la suivit, et annonça que, sans mauvais jeux de mots avec la flore ambiante, la sylve sentait le sapin.

Elle ne pouvait qu'approuver. Ils étaient arrivés là où se retranchait l'esprit ; c'était bel et bien là qu'ils l'affronteraient.

Les traces dans la poudreuse ne pouvaient qu'appuyer leur certitude.

A contre cœur, ils obéirent à la logique, qui voulait qu'une fois de plus, ils suivent les traces monstrueuses de la bête.

Le ciel gris, les arbres noirs, les flocons blancs. Sinon eux-mêmes et leurs vestes de cuir, aucune couleur ne venait heurter leurs yeux.

Et c'est grâce à l'obscurité blanche de l'hiver qu'ils eurent le réflexe salvateur de se jeter sur le côté. Le premier d'une longue lignée.

Les yeux jaunes orangés avaient brillés trop fort dans entre les troncs, reflétant la frêle flammèche de la torche. Des yeux froids, et pâles, comme atteint de cataracte. La bête les avait immédiatement chargés, dans une ruade fluide, rapide, mortelle. Ils n'eurent pas le loisir de détailler le wendigo, inhumainement grand, ne distinguant que des poils sombres parsemant tout son corps, un faciès hideux, des crocs aussi blancs que le blizzard, brillant aussi surnaturellement que les yeux sous la légère flamme, et les bras, bien trop grand pour la bête, se terminant par des mains aux griffes longues et effilées, cliquetant macabrement à chaque mouvement de la créature.

La chose était maigre, ses côtes saillaient. Mais il ne fallait s'y tromper ; ce n'était qu'un signe de plus de son appétit gargantuesque.

Aussitôt qu'il vit que sa première attaque avait été un coup d'épée dans l'eau, le monstre se retourna immédiatement, en un mouvement félin, et se jeta sur Johann, qui, par réflexe, brandit la branche enflammée devant lui.

La bête recula, et Johann aperçut, scintillant légèrement au niveau de sa poitrine, un point bleu. Comme un cœur. Un cœur gelé.

Il attrapa une branche sombre de l'arbre le plus proche, la brisa, en enflamma l'extrémité de sa torche et la lança à Elfi, qui venait in extremis d'éviter un coup de griffe dévastateur, qui brisa en deux un gros sapin qui se tenait derrière elle une seconde plus tôt.

Ainsi armés, brandissant devant eux leurs torches de fortune, la créature, le regard haineux, se tenait à distance respectable, ne s'approchant guère, tentant parfois, en un mouvement si vif que leurs yeux peinaient à la suivre, de les contourner, de frapper au flanc.

Mais l'ignescente et inoffensive branche suffisait à la tenir en respect. L'action était au point fixe, chacun ne sachant trop que faire, Johann et Elfi trop effrayé pour penser à autre chose que maintenir cette abomination de près de trois mètres loin d'eux. Ou au moins, pas trop proche.

Et finalement, au bout d'un temps ne dépassant guère quelques minutes, mais qui dura comme une vie pour Johann et Elfi, qui sentaient presque, déjà, les puissantes griffes s'enfoncer dans leur ventre, tandis que la chose entamait son festin, sous les yeux impuissant de l'autre.

Le wendigo ne fit rien de tout cela.

Il se contenta de faire volte-face et de disparaitre en un éclair dans les bois.

Johann souffla un grand coup, la panique qui crispait chacun de ses muscles ne voulant pas s'échapper, lui laisser un temps de répit. Elfi, trop abasourdie, ne bougea pas.

Ils n'avaient pas la moindre chance, pas la moindre petite fraction de chance de s'en sortir indemne. S'ils s'en sortaient. Et là encore, on aurait pu croire qu'ils n'avaient pas la moindre possibilité.

Et dans les faits, jugeait Elfi, il n'y en avait aucune. Les branches ne leur serait pas utiles très longtemps, et ne leur permettrait pas de détruire la bête qu'ils avaient eu en face d'eux.

Alors, que faire ?

Rapidement, Elfi demanda à Johann son avis sur la question, ou s'il n'avait pas encore dans son sac un objet dont elle n'avait pas connaissance de l'existence.

Bien sûr, il n'en était rien.

Ils ne savaient pas comment se débarrasser de la bête. Ni où elle était. Le totem leur avait dit qu'on pouvait la vaincre physiquement avec de l'argent. Peut-être était-ce valable ici également. Mais ils n'avaient aucune trace du métal sur eux, et il y avait peu de chances qu'ils en trouvent un gisement dans les alentours.

Et soudain, les quelques nuances de blanc et de gris disparurent complètement, s'effaçant au profit du noir. Ils sentaient sans cesse une grosse masse poilue les frôler, courir autour d'eux, ils croyaient distinguer, du coin de l'œil, partout deux grands reflets jaunes, mais ils n'étaient nulle part.

Ils criaient.

Il était partout. Il n'avait pour symbole que lui-même, leur avait-on dit. Il le mettait à profit. La bête dans la nuit, contre laquelle on ne peut rien.

Johann, pris de panique, posa son sac au sol et agita sa torche dans tous les sens. Elle n'arrivait pas à éclairer même Elfi, tant les ténèbres étaient épaisses.

Il ouvrit son sac, et sans cesser de regarder autour de lui, plongea la main, au hasard, dans l'espoir d'attraper quelque chose qui pourrait servir.

Il n'en sortit que sa gourde. Il demanda à Elfi, sans pouvoir s'empêcher de hurler, pourquoi à son avis est-ce qu'il avait sorti ça de son sac, et n'eut pour toute réponse que la signification de l'ignorance de son amie. Tentant le tout pour le tout, il pressa la poche de toutes ses forces, projetant l'eau qu'elle contenait droit devant lui, se perdant immédiatement dans le noir.

Il entendit un grognement. Les ténèbres désépaissirent.

« Elfi ! Sors ta gourde, ou n'importe quoi qui contient de l'eau ! Comme le feu, ça lui plait pas trop !

-Il aime pas l'eau ? Mais ça fait pas de sens !

-On s'en tape !

-Mais c'est que de l'eau ! Enfin… C'est quoi comme eau ? Y a quoi dedans ?

-Ben rien, c'est de l'eau normale, quoi. Pas comme l'espèce de saloperie dégueulasse du Puits, là…

-Bordel, c'est ça ! La vieille, elle nous a dit que l'eau, tout au fond, était super riche en argent et en calcaire ! Et qu'elle laissait des traces ! Il doit en rester un fond dedans !

-Si c'est bien ça… Passe-moi ton couteau !

-Tiens !

-La gourde est ouverte, y a une petite pellicule argenté, je fais quoi ?

-Ben essaie de faire fondre ! Même si y a du calcaire avec, tant pis.

-L'argent, c'est la vie. Ça va être littéral, haha ! Ouais, ça marche, y en a plein qui coule. Il tombe par terre. Avec ma torche, je fais vite fait une forme d'épée… Ça se solidifie… Et voilà ! »

Johann se saisit de la courte épée grise qui reposait sur le sol. La bête n'avait toujours pas reparu. Il ne comprenait pas comment un simple jet d'eau avait pu l'affaiblir autant. Et après tout, au diable la compréhension.

Elfi fit de même avec sa gourde et la torche, tandis que Johann surveillait les mouvements hostiles de la créature, qui restait tapie entre les troncs, invisible.

Et il ne la vit pas, n'eut pas le temps de faire le moindre geste qui aurait pu assurer une quelconque défense, lorsqu'elle fondit sur lui, Elfi se saisissant au même moment de sa nouvelle lame et étant incapable du moindre geste, de la moindre petite action sur l'enchaînement brutal des évènements, figés dans le temps, déjà un instant avant.

Comme au ralentit, Johann vit les longues griffes de la main droite du monstre arriver droit vers son ventre, tandis que celles de la main gauche se dirigeaient vers sa gorge. Il eut comme tout le loisir, en cette brève fraction de seconde, suspendue, de détailler ce qui se passait sans le comprendre, les appendices tranchants fusant vers lui, la bête lancée de toutes ses forces surhumaines, le masque de malfaisance qui lui servait de visage tordu dans un rictus tribal, dévoilant les crocs de la chose affamée. Tout cela, il le vit. Et puis, il vit la première pointe s'avancer, toucher son ventre, appuyer délicatement dessus, la peau s'enfonçant tout d'abord sous la pression, puis se relâchant soudainement, laissant la griffe perforer sa tunique de cuir en même temps que son corps. Puis une deuxième pointe, légèrement plus courte que l'autre, vint suivre un trajet similaire. Puis trois autres. Il commençait à peine à les sentir. Il était spectateur impuissant, réalisant à peine l'ampleur des gestes de la créature. Au moment où il décida qu'il allait peut-être crier et signifier l'agression, les autres armes atteignirent sa gorge. Il ne les vit pas creuser la peau. Juste, s'avancer, tranquillement, sans précipitation. Il sentait vaguement une onde de chaleur et de douleur provenir de son estomac et de son cou. Vaguement. Dans le cauchemar du plan du wendigo, il sombra dans l'inconscience.

Elfi ne réalisa ce qu'elle voyait qu'au son mat du crâne de son ami heurtant le sol, roulant sous le poids du wendigo, les deux corps emmêlés roulant dans les brindilles et la neige, comme une parodie cynique d'étreinte amoureuse. Elle cria, une fois de plus.

Lentement, la bête se releva, et déplia ses trois mètres vers la cime des arbres. Elle regardait sa prochaine proie avec un air goguenard, un sourire non pas mauvais, mal, fiché sur sa face ignoble. Simplement bête. Un sourire (une grimace, plutôt) bête.

Il savait qu'elle n'avait aucune chance. Et il allait s'amuser un peu avec elle.

Ils restèrent quelques secondes à se regarder, Elfi n'arrivant toujours pas à assimiler le fait que la dépouille de son ami se tenait devant elle.

Et soudain, presque tranquillement, le wendigo chargea.

D'un geste ample et fluide, il enfonça ses griffes, droit devant lui.

Et alors, son bras ne fut plus que douleur.

Ses yeux jaunes, phares de perdition dans l'obscurité des bois, se perdirent sur le flot noirâtre qui découlait de la coupure propre et nette de son membre, son extrémité gisant pitoyablement au sol, devant lui. Sur la poudreuse. Tâchant la neige du sang noir d'une créature de la nuit. Tâchant la neige d'un sang noir de vengeance.

Et la tête du monstre roula sur le sol, lorsqu'Elfi, tranchant l'air, lui tailla proprement le cou d'un coup sec.

Le wendigo hurlait. De rage. De douleur aussi. Il ne s'était pas assez méfié, et s'en voulait. Il lui restait assez de vie pour entraîner l'autre avec elle.

Le globe du crâne de la bête sourit une dernière fois.

Son corps estropié, toujours debout dans la fraîcheur de la forêt hivernale, changea alors, du tout au tout. Perdant la moitié de sa grandeur. La tête changea aussi de forme, passant de l'hideux faciès du wendigo au visage calme d'Henri. Ses yeux étaient paisiblement fermés. On aurait dit qu'il dormait.

Les dons de métamorphe de la créature eurent l'effet escompté. Elfi s'arrêta net dans son élan.

Devant elle, en plus de la carcasse vide de vie de son ami d'enfance se tenait également le buste étêté, au bras suintant d'une quantité qui lui sembla surnaturelle de sang, de son frère.

Sa tête, au sol, semblait souffrir le martyr.

Elle ne bougea pas. Elle ne pouvait pas bouger, esquisser ne serait-ce que l'ébauche d'un mouvement. Elle tomba à genoux.

Et alors, levant son bras encore intact, le corps voyant sa vie gicler par les failles béantes ouvertes par l'épée d'argent, s'avança vers elle.

Les doigts étaient les griffes, ici.

Elle s'en doutait. Elle le savait sans le comprendre. Elle ne voyait que son frère, qu'elle avait elle-même mutilé à mort, s'avancer, dans la neige se teintant de pourpre.

Le Styx coulait dans les bois noirs.

Tremblant, ses mouvements étaient saccadés. Toujours aussi mortels néanmoins. Il avançait périlleusement.

Et ce fut là qu'il commit l'erreur.

La tête ouvrit les yeux.

L'iris rouge comme une flamme refléta la lumière de la torche, toujours allumée, contre une plaque de neige qui refusait de fondre.

L'inhumanité de ce regard fut un choc de plus pour Elfi. Elle ne se contenta plus de savoir, elle réalisa, elle comprit que ce n'était pas Henri qui se tenait devant elle.

Seulement une bête ignoble. Qui avait tué son frère. Qui avait tué Johann. Qui allait la tuer.

Elle ne se releva qu'à moitié, et enfonça la lame grise dans le cœur gelé du wendigo. Dans le cœur de son frère.

Un hurlement de démence, de souffrance, d'agonie, résonna dans la sylve, venant non pas de la tête du monstre, non pas de son buste, mais de partout. Chaque flocon de neige sur le sol, chaque épine de chaque arbre, chaque morceau du ciel gris hurlait sa douleur. Le wendigo criait dans tout son plan. Il savait qu'il avait perdu. Et ça le rendait malade de rage. Il s'était laissé défaire aussi stupidement, et il souffrait.

Il ne comprenait pas la logique qui avait permis à son gibier de prendre possession d'une (non, de deux même) lame d'argent, il ne comprenait pas comment il avait pu échouer. Le premier avait été si simple à éventrer, si facile à égorger, même s'il avait réussi à s'armer de Feu.

Pourquoi lui avait-elle posé le moindre problème ?

Cette question le hantait alors qu'il mourut, en hurlant, son buste se tordant dans la poudreuse, ses bras battant l'air dans l'infime espoir qu'elle, la misérable (la peste soit sur sa famille) et frêle (qu'elle souffre durant les longues années que durera l'enfer de sa vie) crevure (qu'elle voie le malheur s'abattre sur ses proches puis sur elle) qui l'avait (déloyalement, sans vergogne, sans droit de quoi que ce soit) estropié et tué.

Il mourut dans la haine, la haine de celle qui s'était vengée.

Elfi ne percevait plus la réalité du rêve. Si elle lui avait semblé au premier abord fragile, périssable, elle était désormais si ténue qu'il en était difficile de s'y déplacer, d'agir ; elle allait voler en éclat prochainement. Le moindre choc y suffirait.

Elfi, à grand peine, s'avança de la dépouille de son ami, au corps lacéré par les longues griffes de la bête.

Elle se baissa, et ramassa une poignée de neige, qui lui permit, en un instant, de nettoyer, de gommer presque, tout le sang qui maculait le corps, le lac andrinople dans lequel celui-ci flottait ; elle posa ensuite une fine couche de neige propre sur les entailles, linceul immatériel.

Elle se retourna pour en faire de même avec son frère, mais le monstre avait repris sa forme inhumaine, et elle s'en détourna vivement, se blottissant contre Johann, attendant que l'illusion du rêve se brise, et vole en éclat.

Ne s'autorisant pas l'espoir qu'il puisse être sauvé à son réveil. Il était trop tard.

Elle serra les dents, de toutes ses forces, autant pour Johann que son frère. Elle tremblait. Au bout d'un long, très long, trop long moment, ce fut finalement le choc terrible de sa première larme, heurtant l'immaculée poudreuse, aussi morte que la bête, qui fissura et souffla, comme des graines de pissenlit, les quelques fragments de rêve qu'il restait.

Elle ouvrit les yeux, d'un seul coup. Elle était dans la tente. Dans la vraie vie, ses joues étaient détrempées, presque rongées par le sel. Presque.

Mais était-ce vraiment une vraie vie ? Elle lui semblait pourtant aussi maigre, aussi fragile, aussi frêle que celle du royaume onirique du wendigo.

Elle semblait vide, et creuse, balayable en un souffle. En un geste. Simple, mais définitif.

Elle ne sut dire combien de temps elle resta allongée là, sur le sol dur, dans le froid de la fin de la nuit, le soleil ne frappant pas encore la toile de la tente, n'osant pas se retourner vers Johann paisiblement allongé à côté d'elle.

L'onde délicate de chaleur du premier rayon, passant tant bien que mal à travers l'étoffe, la fit rouler sur le côté avec une force insoupçonnée. Elle vit le visage pâle, blême de Johann, les yeux fermés, un sourire triomphant figé sur sa bouche. Probablement d'avoir fondu l'épée. L'épée qui allait les sauver, et permettre à la Ferme de retrouver sa prospérité. L'épée qui aurait dû le sauver.

Elle le contempla un instant, sachant, mais ne comprenant, ne réalisant pas qu'il ne se lèvera pas avec elle, pour aller fanfaronner à la Ferme, pour aller se vanter de leur victoire sur le monstre anthropophage, terreur des villageois.

Elle, elle se leva. Poussée par un second rayon. Dehors, étalé au milieu d'un sillon circulaire, tout autour de la tente, rempli de traces et d'empreintes diverses, se tenait, étalé, Henri.

Pas le wendigo. Pas une quelconque bête féroce, qui se serait arraché les yeux pour ne pas être reconnue, dans un éclair d'intelligence malfaisante. Non. Simplement Henri, son frère, visage contre terre.

Pareillement, elle ne sut bouger par elle-même, et ce fut l'impulsion d'un troisième faisceau qui l'incita à se baisser, et à traîner le corps dans la tente. Elle le fit reposer à côté de Johann, et le tourna, de façon à ce qu'il regarde vers le ciel.

Les animaux ne devraient pas venir les déranger, ici, protégés par la toile.

C'est lentement, sans précipitation, qu'elle s'engagea dans la forêt, l'esprit vide.

Le corps, tout entier, vide. Comme lors d'une chute. Jusqu'ici, tout va bien, avait pour habitude de dire celui qui tombe. Jusqu'ici, tout va bien.

Ce sera au moment de toucher le sol que les choses vont se corser.

Elfi l'atteignit à mi-chemin environs, une bonne heure après avoir quitté la clairière.

Un cri d'agonie et de désespoir, amplifié par les troncs indifférents, se répercuta dans la forêt, raisonnant loin, très loin.

Elle ne pouvait accepter. Rien de ce qui s'était passé. Mais elle n'y pouvait rien. Et son impuissance la rendait folle de rage. Et elle frappait un tronc de toutes ses forces, la douleur n'existant presque plus pour elle.

Et elle s'en voulait, de ne pas être capable d'accepter. C'était le lot de tout le monde. Mais il n'empêchait.

Elle n'arriva à la Ferme qu'en milieu d'après-midi. Traînant du pied. Le visage décomposé. L'œil si noir, de colère comme de tristesse, que tout le monde interrompit, même un bref instant, sa tâche, en la voyant arriver, seule.

Elle souffla au vieux Jacques et à lui seul l'emplacement de la clairière. Elle lui murmura, d'un souffle si puissant qu'il aurait fait vaciller un chêne millénaire, de ne pas y aller seul. Deux corps devaient être enterrés.

En milieu de soirée, une petite dizaine de personnes, hommes, femmes et enfants, émergèrent du bois, tractant deux traineaux, sur lesquels reposaient Johann et Henri.

La terre dure ne gelait pas encore pendant la nuit, et Elfi, aidée par le vieux Jacques et quelques autres, qui s'assuraient qu'elle ne sombrait pas dans l'inconscience plus qu'ils ne travaillaient, passa plusieurs heures à leurs creuser, à moins d'un demi-kilomètre de la Ferme, une grande tombe chacun.

Et lorsque tout le monde eut le dos tourné, elle creusa, avec ses doigts, ses ongles raclant la roche et les racines, un petit trou, assez profond pour y rentrer le poignet, à égale distance des deux fosses, dans lequel elle ensevelit les deux amulettes.

Et lorsque les corps furent posés au fond, sur la terre meuble, la pluie les frappa de plein fouet. Personne n'eut le temps de les recouvrir que déjà, la terre détrempée en une boue épaisse les absorbait, les attirait en son sein.

Alors que le vieux Jacques et les autres se pressaient de rejeter sur les corps, aussi blancs que la neige au cœur des bois sur la gloutonne fange, la terre, laissée en tas sur les bords des tombes, mais qui coulait déjà sous l'action de la puissante ondée, Elfi regarda le sol faire son œuvre. Rappeler à lui ses enfants, quoi qu'ils fussent devenus.

C'est le froid de la pluie, coulant le long de ses joues, comme les perles qui n'arrivaient plus à fuir ses yeux, qui la convint que ce qu'elle voyait n'était pas une fin en soi.

Plutôt un début.

Si des êtres aussi mauvais que les taverniers, aussi vils que le wendigo, aussi avides que Shob-Nabbath, aussi peu scrupuleux que les marchands ambulants écumaient les sols du territoire, et que, comme les autres, ils étaient rappelés à la paix, dans les tréfonds de la terre, alors, elle ne devrait de compte qu'à elle-même, ne risquerait que sa propre vie, sa propre existence dans un monde fragile et désuet, et pour éviter que d'autres ne voient leur famille, leurs amis, mourir sous leurs coups, alors elle les traquerait, et les enverrais au fond d'un trou.

Comme Johann. Comme Henri.

Elle se détourna des trois tombes, et se dirigea vers la Ferme, ses pas claquant dans les flaques, ses pieds s'enfonçant dans la glaise. Elle avait quelques affaires à préparer.

Ensuite, elle partirait.