Dans une maison abandonnée à l'orée de la forêt, Églantine visitait les pièces d'un pas rapide. Entrant par la cuisine, elle fut surprise. Les vitres étaient éclatées, les boiseries pourrissaient, les appareils ménagers manquaient à l'appel et surtout; il se trouvait là un sac à dos qui n'y était pas hier. Faisant fi, elle continua son inspection, passant les chambres sans s'y arrêter car elles n'avaient rien d'intéressant. Pièces effondrées sur elles-mêmes, il était impossible de pousser le battant de leurs portes, et donc d'y entrer. Elle pénétra la salle de bain, toujours aussi paradoxalement intacte et salubre, et décida d'en finir ici. Elle entendait, venant du salon, s'élever une musique entraînante ainsi que des bruits de griffonnages , mais ne s'y aventura pas, préférant laisser ce mystère. Elle reviendrait demain.

En sortant, comme il faisait nuit noire, Églantine fit une pause dans la cuisine le temps de prendre un crayon de bois neuf dans le sac à dos.

Dans ledit salon, un jeune homme, Alfred, s'affairait à ses sombres pensées, écoutant distraitement la radio. Il étudiait machinalement les plans de la bâtisse sans trouver nulle trace de ce qu'il cherchait. Tout était étrange et un peu flippant dans cette maison soit disant abandonnée: la salle d'eau comme neuve, la cuisine délabrée, le poste de radio fonctionnant sans apport d'électricité... Seules les chambres écroulées le rassuraient; étant en accord avec les journaux datant d'une vingtaine d'années. D'après eux, un glissement de terrain avait tout emporté. Rien ne devrait subsister et pourtant. Pourtant Alfred était là, fouillant centimètre par centimètre à la recherche d'une cave, en vain. Les papiers parlaient bien d'une petite fille morte au sous-sol lors de l'incident mais les plans, trouvés sous le lavabo, ne coïncidaient pas.

Frustré et commençant à s'énerver, Alfred pris une grande inspiration et corrigea le chemin de ses pensées. Plutôt que de s'interroger sur une probable pièce souterraine, il devrait d'abord questionner la présence de cette petite fille. Le précédent propriétaire était décédé seul, sans enfant ni petit-enfant . Il était, d'après l'enquête d'Alfred, un homme solitaire qui ne fréquentait personne, sinon ses plus proches voisins habitant à un kilomètre de là. Les voisins en question, un vieux couple affable, avaient bien une petite-fille qui avait disparue à la même époque. Cependant, comment aurait-elle pu se retrouver dans une cave qui n'existait pas ?

Les journaux ne mentaient pas mais ils avaient pu se tromper, ou alors -et c'était là ce dont Alfred était convaincu- la maison en elle-même était un mensonge. De tout ce bazar, la petite fille était la clé. Et malheureusement elle était morte. Ne restait donc plus à Alfred qu'à demander ses réponses au fameux fantôme qui était censé habiter les lieux

En partant, il remarqua un mot sur son sac laissé dans la cuisine:

« J'ai besoin du graphite, je vous rend votre crayon demain. »

Le lendemain, quand Églantine revint, Alfred était déjà occupé à palper les murs du salon, tirant sur les chandeliers et les livres de la bibliothèque, sans découvrir aucun passage secret. C'était sa nouvelle théorie; si il n'y avait pas de cave, il existait une pièce cachée quelque part. Églantine, le voyant à quatre pattes examinant le vieux papier-peint à la loupe, ne put retenir un rire. Heureusement, Alfred ne l'entendit pas. Elle déposa le crayon emprunté, à présent usé jusqu'à l'embout, sur la grande table en bois et partit faire son petit tour habituel.

Alfred sursauta en remarquant son crayon apparu de nul part. Il se demanda un instant si il ne l'avait pas oublié là, avant de se souvenir qu'hier avant de disparaître, son crayon n'était pas ainsi amoindri. Voilà que cette satanée histoire de fantôme revenait le hanter.

Lancée par son petit frère dans l'espoir de l'apeurer, cette rumeur avait fait le tour du patelin. En moins d'une journée elle était devenu le ragot le plus populaire de la ville. Tout le monde avait son mot à dire sur la maison hantée.

_J'y ai entendu des grognements tard le soir, patati, patata.

_Une ombre en sort vers minuit, patati patata.

_Sûrement la gamine des Gautiers, savez ben; celle qu'a disparu y a vingt ans patati patata.

Autant dire que Damien, le frère d'Alfred était fier comme un paon de la réussite inattendue de sa mauvaise farce. Alfred lui n'en pouvait plus d'en entendre parler. Dans un élan vengeur il se mit à courir en braillant dans toute la maisonnée.

_Attendez Fantômes, ne partez pas! J'ai des questions pour vous! Attendez! Attendez!

C'est en passant devant la dernière chambre que lui vint la saugrenue réflexion qu'il n'était jamais venu par ici. D'ailleurs, avait-il jamais été au-delà du salon et de la cuisine? Il ne se souvenait même pas d'avoir trouvé les plans de la maison sous le lavabo. En fait, il n'avait nulle souvenance d'aucun lavabo. Alors comment avait-il su que la salle d'eau était en bon état s'en jamais s'en être approché? Et d'où lui venaient ces plans? Maintenant qu'il y repensait, n'était-ce pas étrange que les seules pièces écroulées du bâtiment soit les plus lointaines de l'entrée et les plus difficiles d'accès? Et si elles étaient effondrées, pourquoi de l'extérieur la maison était-elle parfaitement... intacte?

« Les secrets sont toujours cachés à l'endroit le plus évident. » Lui avait un jour dit un professeur à l'école.

Sentant qu'il touchait au but, Alfred posa sa main sur la poignée et, fermant les yeux, appuya de toutes ses forces. La poignée ne bougea pas. Il réessaya, pour le même résultat.

Il souffla, se sentant soudain idiot. Cependant, alors qu'il ouvrait les yeux, il vit, tenant fermement sa main, des doigts translucides.

Alfred hurla.

_Ne crie pas,le réprimanda une voix d'outre-tombe, tu vas Les agiter.

Devant lui se tenait la petite forme indistincte d'Églantine.

Quelques minutes plus tard, buvant un thé dans le salon, dans le gobelet de son thermos pour Alfred et dans une tasse invisible pour Églantine, les deux se regardaient en chien de faïence.

Alfred avala de sa salive de travers en contemplant le thé flotter dans les airs, puis se reprit.

Avec impatience il dit:

_Bon, commençons par le commencement. Je m'appelle Alfred Cyprès, j'ai dix-neuf ans et je tente désespérément de découvrir le secret de cette maison.

_Églantine Carmin, née Gautiers, trente-trois ans et pourquoi veux-tu savoir au juste ?

_Trente-trois ?! Mais tu en parais treize!

_Je suis morte il y vingt ans, gros malin. Et cesse de crier tu vas Les réveiller!

_Pardon. S'excusa-t-il.

_Bon, et pour ma question?

_Les Gautiers sont mes voisins, ils cherchent encore leur petite-fille bien que ses parents aient abandonné. Cette maison est leur seule piste, mais ils ne sont plus tout jeune et ne peuvent s'y rendre.

_Grand-Pa... Grand-Ma...

Églantine parut infiniment triste soudain. Une nostalgie certaine embuait son regard de larmes invisibles.

_Ils te manquent... Pourquoi ne pas aller les voir ?

_Je ne suis visible qu'ici, et uniquement les nuit de pleine lune.

_Il fait nuit! Zut, ma famille va s'inquiéter! Il faut que je les appelle.

Sans demander son reste, Alfred sortit son téléphone portable, sous les yeux effarés d'Églantine qui n'avait jamais rien vu de tel. Après une discussion houleuse avec ses parents, Alfred réussit enfin à les convaincre que traverser la forêt qui séparait la maison abandonnée du reste de la ville dans l'obscurité était trop dangereux. Il avait donc toute la nuit à consacrer au fantôme d'Églantine.

_Pour en revenir à nôtre conversation, je pourrais peut-être amener tes grands-parents ici?

_Non! C'est bien trop dangereux avec Elles dans les parages! Même toi tu ne devrais pas être ici!

_De qui parles-tu ? Qui sont Elles ?

_Les Ombres Blanches.

Lorsqu'elle était enfant -et vivante- Églantine avait l'âme aventureuse. Elle se cachait dans les recoins, se construisait des forteresses en couvertures et s'inventait mille histoires qu'elle contait à qui l'écoutait. Il en est une pourtant, qu'elle ne raconta à personne; l'histoire du Monde Blanc.

Il existait chez ses grands parents, au fond de leur chambre, un placard rempli de trésors. Elle y allait en secret, se faufilant à l'intérieur et refermant la porte derrière elle. Armée d'une lampe torche, elle fouinait dans les cartons à la recherche de jouets et de déguisements. C'est ainsi qu'un jour, elle découvrit derrière un gros coffre en bois, une bouche d'aération d'où venait une pâle lumière. Curieuse, elle dévissa les vis avec difficulté, ôta la plaque de métal et se glissa à l'intérieur. Comme elle avait toujours été de petit gabarit, elle n'eut aucun problème pour passer la trappe.

Ce qui ce dévoila alors à elle, nul ne saurait le décrire en y rendant justice. Églantine arriva dans un vaste hall d'entrée, plus grand encore que sa propre maison. Tout y était grandiose, d'un blanc angélique, des murs jusqu'à leurs fissures, des sols jusqu'aux parterres aux fleurs indéfinissables, des fenêtres jusqu'aux paysages sur lesquels elles donnaient. De la bouche d'aération ne lui restait qu'un vague souvenir car devant elle se trouvait tout un monde à découvrir.

Le hall était coupé en son milieu par un fastueux couloir qui ne la mena nul part. Revenant sur ses pas, elle remarqua que le côté gauche, avec ses patères pastels sur lesquelles étaient accrochées des blouses de laboratoire, ses lavabos nacrés et ses douches au carrelage clair, ressemblait à un vieux vestiaire. Sur la droite figurait le tableau d'une cuisine étincelante où des chefs suant sous leurs toques, préparaient d'énormes marmites sur de grands feux de bois. Les ombres du tableau s'étendaient étrangement sur la peinture, lui donnant un réalisme malveillant. Mais Églantine n'y porta pas attention, envoûtée par la beauté de la toile elle en approcha ses petits doigts crasseux et... passa à travers!

Le tableau était en effet une illusion. Derrière se trouvait un autre couloir, plus étendu, plus étroit -un adulte n'aurait pu s'y avancer que de profil-, longé d'une immense baie vitrée. Églantine, qui était tombée, frissonna, un courant d'air froid la traversant. En se relevant, elle remarqua à travers la baie vitrée un vaste ciel noir jurant avec la blancheur fantomatique du passage. D'obscurs nuages s'amoncelaient rapidement, s'entassaient, s'imbriquaient en une masse grisâtre menaçante. Brusquement, la pluie tomba, plus drue qu'aucune autre, entraînant avec elle des éclats de feux blancs qui s'écrasaient avec force sur le sombre paysage. Le ciel grondait, gargouillait comme un ventre affamé, mais rien ne pouvait éteindre la curiosité d'Églantine, pas même la peur.

Terrifiée, elle marcha doucement, comme pour ne pas éveiller les ombres du ciel qui la fixaient de leurs pupilles jaunes. Ses jambes tremblaient violemment , ses genoux se cognaient , sur son dos coulaient des sueurs froides, mais elle ne s'arrêta pas, ne rebroussa pas chemin, n'osant même pas se retourner, elle continua.

Le couloir était long, semblant infini, y avancer était dur, pénible à cause de la vue, et Églantine n'était qu'une petite fille. Seule la terreur la tenait encore debout. Seul le désespoir lui permettait de mettre un pied devant l'autre. Sa courte vie lui défilait sous les yeux, sa famille lui manquaient incroyablement.

_Grand Pa... Grand Ma... Implorait-elle. Venez me chercher.

Les nombreuses larmes coulant de ses yeux lui brouillaient la vue, elle chancelait... Églantine savait qu'elle n'y arriverait pas. Mains plaquées contre le mur blanc pour ne pas se perdre, pour s'accrocher à ce qu'il lui restait de réalité, elle savait que la fin venait à sa rencontre.

Pourtant, alors qu'elle allait se laisser tomber, Églantine aperçut une lumière brillante comme une étoile. Voici que devant elle se dévoilait une porte ouverte d'où se dégageait une atmosphère chaude et accueillante.

La porte menait à une chambre comme seuls les livres d'enfants savent les inventer. Remplie de jouets, de peluches, de cabanes et de déguisements, avec un grand miroir pour s'admirer, coloré de la tête aux pieds Églantine avait trouvé son Paradis. Rien n'était blanc ici, tout respirait de verts, de bleus, de oranges et d'innombrables teintes irisées. Il se trouvait là un lit moelleux et confortable, ainsi qu'une table agrémentée d'un service à thé prêt à servir et de biscuits juste sortis du four. Le tout à la juste hauteur pour une petite fille comme Églantine. Étrangement, malgré les bacs, les coffres et les cartons, il n'y avait ni placard ni armoire dans cette chambre. C'est alors qu'Églantine se souvint que l'entrée de ce monde blanc était un placard, il était donc logique qu'il n'en possède point.

Églantine, heureuse comme jamais, resta des heures, des semaines, dans cette chambre, jouant et s'inventant des histoires. L'idée de rentrer chez-elle ne l'effleura pas. Elle ne souhaitait pas re-traverser le Couloir du monde blanc, et comblée comme elle était elle en oublia que sa famille devait s'inquiéter de ne pas la voir revenir. Jusqu'au jour où, après une longue nuit sans rêve, un doute s'insinua en elle.

Existait-il un monde autre que le Monde Blanc ? Cette famille aimante et chaleureuse dont lui parlaient ses souvenirs, n'était-elle pas l'un des mille mondes reflets de son imaginaire débridé?

Son appétit de découverte ainsi éveillé, même les merveilles de la chambre ne parvinrent à calmer Églantine. Elle eut beau jouer, s'amuser et vivre maintes aventures, cette question la hantait. Il fallait qu'elle sache.

Mais Églantine n'avait pas oublié qu'à l'extérieur de son Paradis, le danger l'attendait.

Elle se prépara un petit sac, rempli de biscuits et de bouteilles de thé glacé trouvées dans un mini frigo jouet de la Chambre. Prit quelques peluches pour se remonter le moral en cas de défaite comme à sa première traversée. Puis, s'armant de courage, elle rouvrit la porte pour la première fois depuis des mois.

L'état du Couloir s'était aggravé, des cieux de ténèbres, noir d'encre, la jaugeait avec famine. Les ombres dégoulinaient sur les murs, blanches, jaunâtres, comme touchées par le vice et la maladie. Elles étendaient leurs grands corps informes sur les parois à présent d'un blanc avarié et, si on n'y prêtait pas attention, disparaissaient du champs de vision pour réapparaître plus loin, plus près et plus affreuses encore.

Pour un empire, Églantine ne voulait poser ses pieds sur le sol de ce couloir. Mais la curiosité était en elle plus forte que tout, elle fit donc un premier pas hésitant. Les ombres s'arrêtèrent soudain de bouger, concentrant toute leur pâleur corrosive sur son être. Églantine pouvait ressentir leur intérêt, leur besoin viscéral; leur faim grouillante, mordante, hurlante, qui s'appesantissait sur ses frêles épaules. Elle fléchit sous son poids mais ne se déroba pas. Plus que la curiosité, c'était maintenant l'effroi qui la motivait.

Un grondement sourd et animal se fit entendre, Églantine se mit à courir, abandonnant la sacoche qui la ralentissait. La baie vitrée ployait sous l'assaut des Ombres noires et blanches se mélangeant dans leur charge. Les éclairs zébraient les cieux, les raturant de leur lumière blafarde. Et les Ombres! Les Ombres cognaient, frappaient, griffaient, les murs, les faisant vibrer d'horreur. Fermant les yeux pour ne pas succomber à leurs maléfices, Églantine sentait la peur, primaire, jusqu'au plus profond de son être. Elle courut, trébucha et courut encore. Elle entendait les coups se rapprocher, voyait les murs prêts à se briser sous les vibrations. Venue d'elle ne savait où, une hargne qu'elle ne pensait pas posséder du haut de ses treize ans la fit accélérer. Elle ne serait pas dévorée! Elle plierait, tomberait peut-être, mais jamais elle ne se laisserait dévorer par ces monstres! Mais alors qu'elle apercevait enfin le vestiaire du hall, une Ombre, plus forte et plus blanche qu'aucune autre, lui lacéra la robe.

Églantine sentit les griffes fourchues se planter dans son dos et elle avait mal. Grands dieux, elle n'avait jamais autant souffert. Son dos était un brasier virulent, ses jambes tremblaient sous les spasmes de douleur, son corps ne répondait plus aux commandes envoyées par son cerveau. Églantine chuta sur ses genoux. Cependant, encore forte de ses convictions, de ce dos brûlant elle se vit pousser des ailes. A quatre pattes, persévérant malgré la souffrance, elle parvint à rejoindre la bouche d'aération et à la refermer derrière elle, laissant dans son sillage des Ombres bouillonnantes de colère.

Elle s'éveilla dans son lit chez ses grands-parents, comme si il ne s'était rien passé. D'après Grand Ma Églantine s'était simplement endormie sous un arbre dehors une heure auparavant.

_Mais... Et le placard Grand Ma ?

_De quel placard parles-tu ma chérie ? On n'a pas ça ici.

Alors Églantine se tut, car elle pouvait le voir à travers la porte entrouverte; le Placard qui menait au Monde Blanc.

Durant des mois, Églantine évita le Placard comme la peste. Elle voyait en ses rêves les monstres, les Ombres, la poursuivre, l'attraper et la dévorer. Elle devinait déjà qu'Elles traquaient sa piste, attendant patiemment son retour pour lui bondir au cou. Elles se rapprochaient, Églantine en était certaine.

De la petite fille toujours joyeuse ne subsistait qu'un vague souvenir. Églantine avait les yeux perdus dans le lointain, songeant à ses idylles, ses jardins plus verts, son ailleurs. Elle sursautait dès que les ombres des objets l'entourant se mouvaient de leur grâce naturelle, faisait des cauchemars à n'en plus finir. Ses parents inquiets, consultèrent un psychiatre qui leur conseilla un éloignement momentané. Églantine vivait donc sous le regard acéré de ses grands-parents qui la couvaient comme un fragile petit œuf. Jamais n'allaient-ils quelque part sans elle. Jamais ne la laissaient-ils seule avec elle-même. Peu à peu le cœur d'Églantine s'ouvrit de nouveau à la réalité; elle souriait enfin.

Puis un jour, ses grands-parents l'emmenèrent avec eux visiter leur voisin René Godélia. Le vieux René était un être acariâtre qui détestait les enfants. Enfin, c'est ce qu'il disait à tout le monde, mais sous son air bourru on ne pouvait faire plus gentil, et il adorait Églantine, lui laissant le champ libre dans toute la maison pour s'amuser. La seule chose qu'il lui interdisait était de sortir, à cause de l'épaisse forêt entourant sa demeure, bien trop dangereuse pour un enfant seul.

_Alors Chanterelle, tu as grandi depuis la dernière fois? Salua-t-il de son tact habituel.

_Je m'appelle Églantine Monsieur René, É-glan-ti-ne!

_On dirait bien que non. Toujours aussi emberlificotée dans les détails.

Comme d'habitude Églantine eut beau taper du pied et bouder, elle n'échappa pas à ce stupide surnom. Tout ça parce qu'elle était haute sur pattes avec une petite tête. Et voilà que ses grands parents pouffaient dans son dos. Ah vraiment, ces adultes, pas un pour rattraper l'autre!

Églantine s'empara d'une cuiller en bois, la brandit vers Monsieur René d'un air grandiloquent et s'exclama:

_En garde vile gredin, je m'en vais te corriger les esgourdes!

_Arg! Répliqua-t-il. Je suis touché! Je me meurs!

Ainsi s'écoula la matinée, dans une ambiance chaleureuse et bon enfant. Jusqu'à ce que, délaissant les adulte à leurs conversations futiles, Églantine ne découvre dans la chambre d'ami, un placard qu'elle connaissait bien. Elle fut d'abord tétanisée, prise d'une violente crise d'angoisse. Puis, se reprenant lentement, elle se demanda si ce n'était pas là un tour de son imagination. Elle rejoignit Monsieur René dans la cuisine où il sortait un crumble du four.

_Dites Monsieur René, le placard de la petite chambre, il n'était pas là avant, si ?

_Ah ça? Je l'ai acheté la semaine dernière. Tu peux fouiller dedans si tu veux, c'est rien que des vieux vêtements.

Ce placard existait vraiment, il ne s'agissait donc pas du Placard.

Comme elle avait l'autorisation, Églantine se faufila dedans, en retira les cartons et les vêtements et découvrit avec effroi une bouche d'aération de laquelle une faible lueur s'évadait. Prenant le peu de courage qui ne l'avait pas encore désertée à pleines mains, elle regarda à travers. Elle put alors contempler les herbes folles jouer dans le vent, les branchages craquer et les oiseaux pépier. La bouche d'aération donnait sur la forêt. L'image l'apaisa, la rassura comme peu de choses pouvaient encore le faire. Elle s'aperçut alors pour la première fois combien la Chambre du Monde Blanc lui manquait. Une drôle de folie infiltra son esprit. Il fallait qu'elle y retourne.

Églantine n'était néanmoins pas dupe, elle n'était que trop consciente que les Ombres avaient goûté son sang, qu'Elles ne la lâcheraient plus. Il lui fallait un plan.

Quelques temps plus tard, Églantine en était toujours à son point de départ. Elle ignorait comment esquiver les Ombres, comment les contrer. Frustrée elle en cassa son crayon de bois.

_Mince! S'exclama-t-elle. Mon dessin!

Elle était en effet en train de dessiner la Chambre du Monde Blanc pour aider sa réflexion et les miettes de graphite, lorsqu'elle les repoussa de la main, laissèrent une horrible trace grisâtre qui n'était pas sans rappeler la baie vitrée du Couloir. C'était la sixième esquisse qu'elle raturait ainsi.

_Satané graphite, faut-il toujours que tu gâches tout?

Lui vint alors l'idée qu'une feuille blanche était comme une Ombre Blanche; si fine qu'on la croirait informe, le teint immaculé, et incroyablement tranchante. L'écriture, le dessin, les ratures, tout cela s'écoulait sur la feuille comme autant de blessures et de cicatrices. Dès lors, peut-être que du graphite sur les Ombres Blanches... Non, ce serait trop simple, trop beau, pour être vrai. Pourtant Églantine n'avait guère le choix, si elle voulait un jour revoir la Chambre.

Un matin elle se décida finalement, profitant que ses grands-parents étaient partis faire des courses pour entamer son infiltration. Cette fois-ci elle était préparée; vêtue de ses pantalons de sport et de sa veste à multiples poches remplies d'items en tous genres. Crayons de bois, scotch noir, pâte à mâcher à la menthe, et bien d'autres choses encore pour contrarier les desseins des Ombres. Sans oublier qu'elle avait enfin un plan, hasardeux et dangereux certes mais tout de même.

Églantine s'engagea dans le Monde Blanc avec appréhension. Elle s'imaginait déjà les Ombres l'attendant, leurs bajoues dégoulinant de salive et de voracité. Elle se contemplait, dévorée par leurs dents effilées et suppurantes de venin. Que pouvait-elle faire contre Elles, elle qui n'était qu'une petite fille armée d'un plan et de quelques babioles? Cependant Églantine avait l'espoir de retrouver son petit bout de Paradis, et elle braverait tous les danger pour y parvenir.

Elle s'introduisit donc par la bouche d'aération, fermant les yeux avec crainte. Elle resta là un instant, figée devant son trou de souris, prête à se faire goulûment avaler, mais rien ne vint. Églantine ouvrit un œil, puis l'autre, et ne vit qu'une blancheur éclatante de pureté. Le hall avait retrouvé sa clarté et sa fraîcheur des premiers jours. Les fleurs dansaient sur des courants invisibles, les blouses étaient repassées, suspendues à leurs patères, les douches et les lavabos resplendissaient de propreté, les murs étaient limpides et les fenêtres donnaient sur des paysages merveilleux. Tout inspirait au repos ultime et à la bienveillance. Étrangement, cela angoissa Églantine. A présent qu'elle connaissait les menaces qui la guettaient, une telle bonté en ces lieux maudits l'oppressait. Suspicieuse, elle resta sur ses gardes et poursuivit son plan. Elle décrocha une blouse blanche et la laissa tomber à côté de la toile des cuisiniers, sortit ses crayons qu'elle plaça comme des griffes dans ses poings serrés, alors seulement elle passa l'illusion et pénétra le Couloir.

Le ciel était bleu, les oiseaux chantaient gaiement au dehors, le vent soufflait une tendre brise sur les champs verdoyant. Qu'elle ne fut pas la surprise d'Églantine à cette divine vision. Si la baie vitrée était une peinture, elle l'aurait nommée Champs Élysée. Emportée elle se laissa aller, respirant le bonheur et l'air frai à pleins poumons. Elle oublia un moment les Ombres, les dangers et tout les reste, se sentant comme de retour chez ses parents à la campagne. Elle sentait la bonne odeur des tartes aux pommes de son père, et entendait les douces berceuses que sa mère fredonnait souvent. Plus qu'une chambre remplie de jouets, soudain elle voulait revoir ses parents. Elle sut alors ce qu'elle devait faire. Églantine avait une nouvelle mission; elle devait rentrer à la maison.

Elle continua sa promenade dans le Couloir d'un pas guilleret. Confortée par la beauté du tableau face à elle, plus que l'espoir elle avait à présent la certitude de s'en sortir. Ce n'est qu'en atteignant la Chambre, en posant sa main sur la poignée de la porte, qu'elle se reprit, brusquement égarée. Que faisait-elle ici, elle qui voulait retourner chez elle? Pourquoi n'avait-elle pas fait demi-tour? Et si... Et si tout n'était qu'un vil piège?

Elle lâcha la poignée, brûlée. Les monstres étaient derrière le battant, elle entendait maintenant le profond râle de leurs ventres vides. Se retournant prestement, elle se mit à courir en hurlant de toutes ses forces. Mais il était trop tard, les Ombres étaient sorties de leur antre et se précipitaient à sa poursuite.

Églantine filait comme une étoile, Ombres sur ses pas. Elle lançait des crayons à leurs ignobles figures, les mines de graphite aiguisées les égratignant, les trouant de part en part. Dévastées Elles s'évanouissaient alors dans une bruyante agonie. Mais l'une d'Elles persistait, inlassablement malgré ses blessures, c'était l'Ombre qui avait goûté le sang d'Églantine.

En arrivant enfin près de l'illusion, Églantine se jeta sur la blouse laissée à terre et s'en habilla rapidement. Comme elle était trop grande pour elle, nul morceau de peau ne dépassait de la blouse une fois fermée, même les cheveux d'Églantine n'étaient pas visibles. Elle se roula en boule sur le sol et resta là. Aveugles, les Ombres lui passèrent au-dessus sans la voir. Elles pouvaient sentir Églantine, mais la blouse blanche, contre un mur blanc était imperceptible pour Elles. Elles hurlèrent, ragèrent, les murs tremblèrent sous leur cri et l'un d'eux s'écroula sur Églantine.

Les gravats l'ensevelirent, l'un tombé sur sa jambe la blessa. Églantine était bloquée, elle saignait et à travers une brèche dans le talus de débris elle pouvait voir qu'à sa plus grande horreur... la bouche d'aération avait disparu.

_Monsieur René! Monsieur René!

_Voilà, voilà, j'arrive!

Monsieur René ouvrit sa porte.

_M'dame Gautiers, qu'est-ce qui se passe ? Vous avez l'air toute chamboulée.

_Églantine, vous n'avez pas vu Églantine?

_La Chanterelle? Pas depuis la dernière fois, non.

_Ell-elle a disparu!

_Comment?! Attendez-moi là, je reviens.

Monsieur René prit son manteau et sa lampe torche.

_Je vais fouiller les bois, ameutez tout le voisinage! Ordonna-t-il à Grand Ma Gautiers. Une gamine ça s'envole pas comme ça!

Des jours durant, toute la ville se réunit pour chercher Églantine mais rien n'y fit. On étudia les plans de la ville, les cartes de la forêt, on explora chaque fourré, chaque cavité à la recherche de la petite fille, en vain. Les journaux ne parlaient plus que de ça, les parents de la fillette étaient éplorés. On avait lancé des avis de recherche dans tout le pays. Nul trace d'Églantine.

Au bout de quelques temps on démobilisa les forces de police, la ville abandonna tout espoir de la retrouver vivante. Églantine n'était plus qu'une photo et un numéro accrochés aux réverbères. Cependant les rumeurs couraient, attisées par l'insistance de Monsieur René à retrouver celle qu'il considérait comme sa propre petite-fille. On disait dans son dos qu'il avait kidnappé Églantine, on s'interrogeait de son intérêt pour la fillette. De bonhomme bourru, Monsieur René devint dans l'imaginaire des habitants de la ville, un prédateur sanguinaire. Les mères éloignaient leurs enfant en le croisant dans la rue, les pères le regardaient d'un air vilain, les commerçant lui fermaient la porte au nez. Dans un petit patelin comme celui-ci, une mauvaise réputation pouvait gâcher une vie. Si bien qu'un jour les parents d'Églantine se disputèrent avec ses grands-parents.

_Cet homme est un prédateur! C'est par seul manque de preuve que la police ne l'a pas arrêté, j'ai entendu le maire le dire à la caissière du marché!

_C'est faux, c'est un homme bon Monsieur René, toujours là pour nous aider!

_Il a tué notre enfant!

_Églantine n'est pas morte!

_Et qu'est-ce que vous en savez? Peut-être que vous êtes mêlés au kidnapping vous aussi?! Répliqua vertement la mère d'Églantine.

_Tu ne penses pas ce que tu dis! S'outra Grand Ma.

_Rose Pétunia Gautiers, comment oses-tu parler à ta mère de cette façon?! S'énerva Grand Pa. Sors de cette maison, immédiatement!

_C'est exactement ce que je vais faire, et je n'y reviendrai jamais!

Les parents d'Églantine partirent en claquant la porte. En sortant ils croisèrent Monsieur René.

_Assassin! Lui cracha Rose.

_Tueur d'enfant! Ajouta son époux.

Une pluie torrentielle s'abattit sur la ville.

Dans le Monde Blanc, Églantine était toujours immobilisée. Elle entendait les Ombres s'éloigner mais cela ne la rassura pas. Elle ne pouvait bouger et sa porte de sortie avait disparue. Soudain, un bruit de pas s'approcha d'elle. Elle vit à travers la brèche, la forme d'un garçon d'une force insoupçonnée qui retirait les gravats un à un, puis tout devint noir.

Quand le garçon eut enfin fini son labeur, Églantine s'était évanouie de douleur. Il la prit dans ses bras et s'effaça dans un éclat aveuglant.

Églantine s'éveilla quelques heures plus tard, emmitouflée dans de chaudes couvertures. Sa blessure la tiraillait un peu mais elle la sentait déjà cicatriser et devina que quelqu'un l'avait soignée. Un son de porcelaine brisée la fit sursauter.

_Qui est là?! Cria-t-elle en brandissant ses crayons qui se trouvaient encore dans ses poches.

_C'est moi! C'est moi, ne tire pas s'il te plait!

_Qui ça; « moi »?

_Arthur Carmin, né Godélia.

_Connais pas.

_Fils de René Godélia? Précisa Arthur, pas vraiment sur de lui.

_Nop, mentit Églantine en poppant le p,. connais toujours pas. Pourquoi je ne tirerai pas et on en reparle si tu y survis?

_Parce que euh-je suis humain!

Églantine, rangea ses crayons, la mine un brin boudeuse. Arthur eut quelques sueurs froides en la voyant ainsi déçue. Cette gamine était complètement tarée; s'en prendre aux Ombres Blanches et maintenant ça... Elle ne devait jamais savoir qu'il était-

_Mais tu n'étais pas mort? Monsieur René parle souvent de toi.

Ah. Elle savait déjà.

_Si je te dis oui tu me tires dessus ?

_Oui?

_Alors non, je ne suis pas mort.

_Pas besoin de me mentir, je ne l'aurais pas fait, gros bêta.

Ainsi les deux enfants firent connaissance, avant de passer à des conversations plus sérieuses.

_Où sommes-nous? Demanda finalement Églantine.

_Dans le Monde Blanc. Dans le passage entre le vestiaire et l'illusion, si tu avais regardé en l'air tu aurais vu un portail flottant. Il mène ici.

_Et les Ombres?

_Ne regardent pas en l'air non plus. Pour être plus précis, Elles ont une très mauvaise vision et ne connaissent donc pas l'existence de cette pièce.

_D'accord... Et maintenant, c'est quoi le plan?

_D'abord, tu dois savoir que tout les enfants perdu dans le Monde Blanc sont des Carmin. C'est la tradition.

_Pourquoi Carmin?

Arthur haussa les épaules.

_Parce que nous sommes les seuls à posséder du sang ici et que c'est ce que cherchent les monstres. Ce sont eux qui nous ont nommé comme ça.

_C'est... Morbide.

_Quant au plan...

_Oui? S'impatienta Églantine.

_Je n'en ai pas.

_Quoi?!

_Je pensais que tu en avais un. Fit Arthur d'une petite voix. Tu n'en as pas non plus ?

_Non! Enfin si, mais il a déjà échoué.

Elle sortit son rouleau de ruban adhésif de sa poche arrière et la plaça sur les couvertures.

_Je voulais Les enfermer quelque part pour accéder à la Chambre. Maintenant je me dis que j'aurais mieux fait des Les enfermer dans la Chambre directement et de m'enfuir après.

Arthur ne dit rien. Ce n'était pas une mauvaise idée en soit mais il faudrait quelque chose pour Les attirer dans la Chambre; un appât. Et la seule chose qui pouvait appâter les monstres était Églantine. Lui n'avait pas de sang, il était juste une âme coincée dans le Monde Blanc par un mauvais concours de circonstance. Il était comme Églantine au départ, sauf qu'au moment de rejoindre la réalité, seul son corps avait traversé la bouche d'aération avant qu'elle ne disparaisse. Depuis son esprit était resté ici, tentant de guider les autres enfants qui se faisaient avoir sans jamais réussir à en sauver un seul. Arthur ne dit pas non plus à Églantine que si la trappe avait disparue alors était elle aussi condamnée à errer ici à jamais. Il avait le sentiment qu'elle s'en doutait.

Églantine, voyant qu'Arthur la regardait avec pitié, devina le cour de ses pensées et déclara, sure d'elle:

_Il existe une autre sortie.

_De quoi parles-tu? Cela fait une quarantaine d'année que j'erre ici, je n'ai jamais vu d'autre passage que la trappe.

_Justement, où trouve-t-on toujours des bouches d'aération?

_Euh, dans les-dans les douches! Il y a des douches dans le vestiaire! Raah! Pourquoi n'y ai-je pas pensé plus tôt!? Mais attends-

_Quoi?

_Sur quoi donnent ces bouches d'aération? Il te faut connaître le point d'arrivée si tu veux sortir. J'ai perdu le compte des enfants qui y sont resté parce qu'ils n'étaient pas certain d'où ils voulaient arriver. Or le seul point d'arrivée du Monde Blanc, c'est le Placard.

_Il y en a un identique chez Monsieur René, si ça peut servir?

_Chez P'pa? Oui... Oui ça pourrait marcher.

Tandis qu'Arthur se perdait dans d'intenses réflexions, Églantine examina plus en profondeur la pièce où ils se trouvaient. Il s'agissait d'un minuscule boudoir qu'un adulte traverserait en deux pas, au vieux papier-peint orné d'innombrables babioles, de trucs et de machins. Il y avait dans un coin un fauteuil à l'air confortable couvert d'une tapisserie verte et bleue représentant une scène de chasse. Sur un petit tabouret à côté fumait un cigare comme ceux de Monsieur René, dans un cendrier argenté. Églantine elle-même était assise sur un canapé décoré de dentelles aux fuseaux et de napperons. Ce qu'elle avait pris pour des couvertures était en fait un ancien plaid épais rafistolé de toutes parts. Derrière un rideau de perles de bois, elle pouvait apercevoir un salon éclairé d'une douce lumière dorée, comme un soleil d'après-midi par une chaude journée d'été. Fascinée, elle observa une grande table de bois brute et ses six chaises assorties ainsi qu'un buffet taillé à la main sur lequel reposaient une panière à fruits et d'autres breloques, choses et bidules.

_Quelles sont toutes ces choses sur les murs et les meubles? S'interrogea-t-elle.

_Je ne sais pas. La fit sursauter Arthur, qui l'avait suivie sans qu'elle ne s'en rende compte. Tous les enfants qui passent dans le Monde Blanc y laissent quelque chose avant de mourir. C'est le prix à payer pour sortir du cauchemar de quelque manière que ce soit. Moi j'y ai laissé mon âme.

Quelques jours plus tard, ils se décidèrent enfin sur un plan. Églantine attirerait les Ombres dans la Chambre et Arthur refermerait la porte sur eux. Du moins, c'est ce qu'Églantine décida, Arthur lui n'était pas d'accord du tout avec cela.

_Tu ne peux pas mourir Églantine! Tu as une vie qui t'attend!

_Il le faut, pour qu'aucun autre enfant ne se fasse avoir!

_Alors laisse moi être le sacrifice! Je suis déjà mort de toutes façons.

_Non Arthur, il faut du sang pour les attirer et je suis la seule à en avoir.

Arthur abandonna là la discussion, il comprenait qu'il n'arriverait pas à résonner Églantine. Pourtant il devait y avoir un moyen. Il ne voulait pas qu'Églantine meurt, il n'en pouvait plus de voir tous ces enfants périr les uns après les autres. Il en avait marre de son impuissance. Au moins une fois Arthur voulait sauver quelqu'un.

Sans l'attendre, Églantine sortit précautionneusement de leur cachette. Elle descendit une échelle de cordes, posa ses pieds sur le sol du hall et s'accroupit. Les Ombres semblaient absentes, où peut-être était-ce le contraire. Impossible à dire quand le hall était si blanc et si silencieux que même les objets n'avaient plus d'ombre. Frustrée, elle mastiqua son chewing-gum pour calmer ses nerfs. Arthur arriva alors, la réprimandent à voix basse.

_Tu aurais du m'attendre! Murmura-t-il. On est deux dans cette galère alors ne la joue pas perso!

_Désolée. S'excusa Églantine. Depuis le temps qu'on était enfermé à ne rien faire, il fallait que je sorte.

_... Tant que tu ne recommences pas.

Le hall s'étendait devant les deux enfants, vaste et fastueux, clair comme un blanc d'œuf. Dans les parterres les fleurs sans ombre restaient immobiles. Le vent ne soufflait pas. Les paysages à travers les fenêtres étaient figés. Le Monde Blanc était en attente.

Une goutte d'eau tomba du plafond, puis une deuxième. La troisième fut accompagnée d'une ombre blanchâtre. Puis la quatrième, la cinquième... Les Ombres Blanches, perchées sur la charpente en bois peint, salivaient sur la tête des enfants, les observant goulûment. Un frisson de mauvaise augure s'éprit du dos d'Arthur, il Les sentait. Ce n'est que lorsqu'une goutte tomba sur le front d'Églantine que les deux enfants se mirent en action. Tous deux armés de crayons de bois, ils coururent vers la peinture des cuisiniers et en traversèrent l'illusion. Les Ombres cavalaient dans leur sillage, affamées comme jamais. L'une d'Elles, la plus grosse et la plus hideuse, qui avait goûté au sang d'Églantine, étendit son corps flasque vers eux, dégainant ses longues griffes fourchues. Arthur trébucha, emportant Églantine dans sa chute, esquivant ainsi l'attaque. Mais le temps qu'ils se relèvent étaient une précieuse minute de perdu. Les Ombres gagnèrent du terrain. Le Couloir était infiniment long et la course effrénée. Quand enfin ils atteignirent la Chambre, les enfants n'avaient presque plus de mines de graphites et les Ombres étaient toujours plus nombreuses. D'autres arrivaient encore, attirées par le bruit et les grognements joyeux des prédatrices.

_J'y vais! Hurla Églantine dans le silence oppressant pour se donner du courage.

_Non, attends!

_Quoi? On n'a pas le te-ARG!

Une Ombre avait planté ses dents dans son dos, déchirant la veste et la peau. Encouragées par l'odeur du sang les autres se jetèrent sur les deux enfant à leur tour. Rapide comme l'éclair Arthur profita qu'Églantine soit à terre pour s'emparer du tissu déchiqueté et imprégné de sang et se lancer à l'intérieur de la Chambre, les Ombres le suivant dans un râle de réjouissance. La porte se referma sur eux.

_Arthur? Arthur, non! Cria Églantine en frappant le battant.

Mais elle eut beau cogner, griffer et hurler, rien n'y fit. La porte tremblait sous ses coups mais ne s'ouvrit pas, comme bloquée par quelque chose ou... quelqu'un.

_Fuis Églantine, je les retiens!

_Arthur non! Tu ne peux pas me faire ça!

_Dis à mon père que je l'aime!

_Arthur!

Alors qu'elle allait défoncer la porte, Églantine s'arrêta soudain prise d'un violent frisson. Une Ombre était derrière elle, sa salive dégoulinant sur son front et s'apprêtait à l'engloutir.

Passant entre ses longues jambes difformes, Églantine esquiva l'assaut, en profitant pour y planter un crayon de bois, et s'en fut.

_Je reviendrai te chercher Arthur! Promit-elle dans sa fuite.

La traversée du Couloir lui parut plus longue qu'aucune autre; déplorant la perte d'Arthur et évitant les maintes attaques du monstre dans ses pas. La baie vitrée, vidée de ses ombres, ne donnait sur aucun paysage. Seul du blanc, infini et lumineux l'entourait. Si bien qu'au moment où elle lâcha le mur pour se dérober à une autre charge, Églantine se perdit dans la blancheur. Elle avançait à tâtons, incapable de différencier le sol des murs ou du plafond. Elle se cogna, se heurta, en déviant de la ligne droite qu'elle avait tracée dans son esprit dans l'espoir de se repérer.

Lorsqu'elle arriva enfin à l'illusion; il ne lui restait plus qu'un crayon et dans son ombre, une Ombre Blanche déchirée et couturée de graphite l'observait avec appétit.

Églantine se précipita vers la première douche, en ouvrit la porte et referma le battant sur le groin du monstre. Elle regarda alors en bas, en haut, sur les côtés; nulle trace d'une quelconque bouche d'aération. Églantine était prise au piège.

Galvanisée par le désespoir, elle ouvrit violemment la porte de la douche, envoyant ainsi valser l'Ombre qui y tambourinait. Le temps qu'Elle ne se relève, Églantine avait déjà examiné quatre des six douches, ne lui restait plus que la dernière. Mais déjà le monstre était debout, amas jaunâtre de fureur et de famine. Elle courut vers la dernière douche où se trouvait une bouche d'aération, dévissa les vis avec difficulté et se jeta dedans. Cependant elle n'eut pas le temps de se réjouir de cette victoire car voici que l'Ombre Blanche la suivait, se ratatinant, se pliant et se dépliant pour passer à travers le petit passage.

Églantine sortit du placard de Monsieur René en trombe, scellant la porte avec son ruban adhésif ultra résistant. Elle boucha le trou de la serrure avec son chewing-gum pré mâché. Puis sortit de la chambre et fit de même.

Enfin, elle avait gagné. Églantine avait vaincu le Monde Blanc; elle avait réussi à s'échapper! Arthur serait fier d'elle, pensa-t-elle. Elle pouvait enfin rejoindre sa famille et... Et, pourquoi l'Ombre criait-elle victorieusement, comme si elle avait trouvé un trésor? Pourquoi les larmes n'arrêtaient elles pas de couler? Églantine, voulant les essuyer, comprit alors.

Arthur l'avait bien dit, il y a un prix pour échapper au Monde Blanc et ce quelle qu'en soit la manière... Églantine y avait laissé son corps.

Elle était morte.

Suite aux averses, maintes inondations avaient décimé la ville. La forêt était embourbée, les cieux étaient noir de suie, c'était une mauvaise nuit de pleine lune pour René Godélia qui s'apprêtait à quitter sa maison pour se réfugier chez ses voisins, les Gautiers, qui avaient un étage. Soudain, un hurlement strident l'arrêta. Cela venait de la petite chambre. Il fit rapidement demi-tour et quelle ne fut pas sa surprise en découvrant devant lui...

_Chanterelle? Appela Monsieur René d'une voix perdue. Que fais-tu ici? Tout le monde te cherchait et- Grand Dieu! Tu es toute transparente!

_Jj je su-je suis morte Monsieur René. Sanglota Églantine.

_Oh... Allez pleure pas, viens par là. Je suis certain qu'on trouvera une solution. Tenta-t-il de la consoler en lui tapotant maladroitement l'épaule sans vraiment pouvoir la toucher. Tu ne dois pas être si morte que ça si je t'ai sous les yeux.

_V-vous croyez?

_Mais oui, Chanterelle, puisque je te le dis.

_M-mais, je j'ai vu Arthur. I-il m'a dit d-de vous dire qu'i-il vous aimait.

_Arthur! Et tu dis l'avoir vu? Oh, mon pauvre petit garçon... Il me manque tellement...

Tout perdus qu'ils étaient dans leurs tristesses respectives, aucun des deux ne remarqua que la maison semblait bouger, aucun d'eux n'entendit le grondement sourd de la terre qui s'affaissait.

_Il faut qu'on parte! S'affola soudain Églantine. Les Ombres-Monsieur René!

C'était trop tard, la maison s'effondra sur elle-même, emportée par un glissement de terrain.

Quelques jours plus tard, les pompiers, en fouillant les décombres, découvrirent deux cadavres; celui de René Godélia à l'intérieur de la maison écroulée, et celui d'une petite fille méconnaissable dans une vielle canalisation abandonnée sous les fondations de la maison. On supputa qu'il s'agissait là d'Églantine Gautiers, la petite fille disparue des mois auparavant, mais nul ne sut le prouver.

_Mais alors, c'était bien toi dont les journaux parlaient ? Demanda Alfred en recrachant son thé, de surprise, sur la table du salon.

_Je ne sais pas Alfred. J'ignore ce qu'il est advenu de mon corps après ma sortie du Monde Blanc.

_Et la maison? Pourquoi la maison est-elle encore debout si elle s'est effondrée ce jour là?

_C'est à cause des Ombres Blanches. En en entraînant une hors du Monde Blanc j'ai détruit la barrière entre la réalité et l'autre monde. Cette maison est un vestige, une porte menant vers d'autres réalités où les Ombres attendent les visiteurs égarés pour se repaître. Et moi j'en suis la gardienne.

Alfred et le fantôme d'Églantine discutèrent encore des heures durant, jusqu'à ce que l'aube ne se lève sur un nouveau jour. Alors, Églantine s'effaça et Alfred rentra chez lui la tête encore pleine de questions.

En allant dans sa chambre il vit que son petit frère, Damien, l'attendait.

_Alors Frangin, on découche?

_Tu sais quoi Damien? Eh bien tu avais raison.

_Sur quoi?

_La maison abandonnée est bel et bien hantée!

_Quelle maison abandonnée? On n'a pas ça dans le coin.

_Qu-mais-!

Damien renifla Alfred d'un air suspicieux.

_Bizarre que tu sentes pas l'alcool. Mais quand je dirai aux parents que tu as encore trop bu tu vas te faire passer un de ces savons!

Il s'en fut sans demander son reste.

_Attend! Damien reviens ici tout de suite! Tenta de le rattraper Alfred, en vain.

A l'orée de la forêt, sur les ruines de la demeure de René Godélia, une maison abandonnée et une fantomatique petite fille disparaissaient dans l'aurore pour ne plus jamais revenir.