L'Agence Persephone

I. Dossier G : La Proie de l'aigle

Il se sait suivi. Ça fait déjà une bonne semaine, qu'il sent qu'on le regarde, de loin. Son instinct lui tord les tripes plusieurs fois par jour. D'abord, c'était uniquement en extérieur, maintenant, il sait qu'on l'épie également quand il est chez lui. Il n'ose pas encore en parler à son père, qu'est-ce qu'il lui dirait ? Il accusera l'imagination ou des amis qui veulent simplement plaisanter. Mais lui, au fond, il la connait la vérité. On l'observe. Ou plutôt, on l'admire. Il ne saurait expliquer comment, mais il sent la différence.

Pourtant, il ne l'a jamais croisé ce regard qui ne le quitte plus. Il est partout ce regard, dans les vitrines, dans les yeux des autres passants, dans ceux des chiens en laisse. Il ne le lâchera pas. C'est un regard aimant, il croit, mais ça reste un regard déplaisant. Il aimerait pouvoir se fondre à nouveau dans la masse, ne plus se soucier de son corps et de ses gestes à chaque minute.

Il descend du bus, marche un peu, jette un œil dans le reflet d'une vitrine, pour saisir un indice, un infime morceau de cette personne qui le regarde, mais toujours rien. La nuit tombe doucement, aussi accélère-t-il un peu la cadence. C'est une nouvelle habitude qu'il a prise de ne jamais traîner dehors dès que le soleil est couché.

Quand la porte de son immeuble se referme derrière lui, les yeux se détachent de son dos et il en pleurerait presque de soulagement. Pour faire durer ce plaisir, celui d'être seul, enfin seul, il avance marche après marche avec une lenteur exagérée.

Enfin rentré. Enfin l'illusion d'être à l'abri.

« Bonsoir mon chéri, le salue son père, tu as du courrier. »

L'angoisse revient timidement. Et si c'était le regard qui établissait un contact, plus explicite que ces yeux qui le suivent partout ?

Bon et si c'était lui, essaye-t-il de raisonner, au moins ça lui ferait une preuve palpable et puis avec un peu de chance, il y aura peut-être aussi une explication. Ouvre donc la lettre. Ne fais pas traîner.

L'enveloppe n'est pas au format standard. Elle est petite, carrée, faite d'un papier cartonné d'un blanc élégant. L'adresse est calligraphiée bien au centre d'une belle écriture habile et régulière, mais au dos pas d'expéditeur. Pas de petit timbre non plus dans le coin.

À l'intérieur, une lettre manuscrite et une carte de visite.

Monsieur G.,

Je vous contacte car je vous sais inquiet. Depuis quelques jours, vous avez remarqué que vous étiez l'objet d'une studieuse attention. D'ici peu, il se pourrait que cette observation aboutisse à un enlèvement. Votre enlèvement. Je dis les mots tels qu'ils sont, mais vous demande de ne pas céder à la panique. La situation est encore sous contrôle et il nous est encore possible d'agir en votre faveur. L'homme qui vous désire est bien connu de nos services et nous connaissons ses méthodes, ce qui nous donne un avantage certain. Avantage qui le restera tant qu'il ne se doutera pas que nous sommes entrés en contact avec vous. Pour agir dans votre intérêt et au plus vite, je vous propose un rendez-vous ce jeudi dès 8h00 à l'adresse indiquée sur la carte.

Avec mes plus sincères salutations,

Cora Inferni

Sur la petite carte noire, se détachent en lettres dorées les mots suivants :

Agence Persephone

6 rue Érèbe

Contactez-nous au . .XX

Il ne relit ni lettre ni la carte. Il se contente de fixer les lettres, interdit, indécis.

Le lendemain, après une nuit infernale en proie aux plus profondes incertitudes, il finit par s'avancer jusqu'à la rue indiquée sur la carte. Au numéro six, se trouve un immeuble imposant, à la façade vitrée. Depuis le matin, il n'a pas senti une seule fois l'étrange regard se poser sur lui et cette absence l'angoisse tout autant que le regard en lui-même. Et si c'était l'homme qui lui avait adressé cette lettre et qu'il avait été assez stupide pour se laisser prendre au piège ? Il piétine depuis un moment sur le trottoir sans se décider à entrer ou non, lorsqu'une grande femme aux boucles blondes apparait dans la porte d'entrée de l'immeuble et s'avance jusqu'à lui.

« Vous êtes Monsieur Dardanie ? Je vous en prie, entrez, n'ayez pas peur. Je suis Hélène, l'avocate chargée de votre affaire. »

Pris de court, il se contente de hocher un peu la tête avant de la suivre à l'intérieur puis dans une suite d'ascenseurs et de couloirs. Ils arrivent dans un corridor aux murs tapissés et au sol recouvert d'un épais tapis pourpre. L'avocate le guide jusqu'à un bureau joliment éclairé par la lumière extérieure. D'un geste élégant de la main, elle l'invite à prendre place sur un siège avant de s'installer elle-même à son bureau.

« Bien. Monsieur Dardanie, commençons. Vous avez remarqué depuis quelques temps que vous étiez observé de loin, c'est bien cela ?

— Oui, mais je n'ai jamais pu surprendre qui me fixait.

— C'est tout à fait normal. Celui qui vous observe est quelqu'un d'extrêmement discret et — comment dire — très doué pour le déguisement.

— Vous savez donc de qui il s'agit ?

— Oui, comme mentionné dans notre lettre, nous avons déjà eu affaire à lui dans des cas similaires. Voyez-vous monsieur, il s'agit d'un homme important, à la tête d'une grande entreprise familiale. Il est très talentueux dans son domaine et très consciencieux, cependant, il possède quelques vices dont il ne parvient pas à se défaire et qui le poussent à des actes extrêmes.

— Comme l'enlèvement ? »

Il y a un peu de reproche dans ses mots, comme si c'était elle, l'avocate, qui était responsable.

« Comme l'enlèvement, concède-t-elle, Monsieur, il faut que vous compreniez que cet homme n'est pas n'importe qui. Il possède énormément de pouvoir et s'opposer à sa volonté, même la plus immorale, n'est pas chose aisée. Il n'est tout simplement pas envisageable d'aller le dénoncer auprès des services d'ordres. Il est au-dessus des lois, il est la loi. Comprenez-vous ?

— Comment un tel homme peut-il exister ? » Qui est au-dessus des lois ? Et pourquoi ? Il voudrait s'offusquer plus, mais il préfère attendre la réponse de l'avocate qui croise les doigts en face de lui, les traits de son visage légèrement déformés par une certaine gêne.

« C'est une histoire très ancienne. Il vous faut l'accepter, nous ne pouvons rien faire d'un point de vue juridique. Cependant, nous pouvons agir pour vous. Cela ne se fera pas sans sacrifice, malheureusement.

— C'est-à-dire ?

— Pour vous protéger de cet homme, je crains que nous devons vous faire disparaître. Vous devrez quitter cette ville, ne plus entrer en contact avec votre famille, ni vos connaissances. Nous vous créerons une nouvelle vie ailleurs, loin de lui. »

Il observe un silence, la tête baissée entre ses épaules. Un reflet du soleil dansant sur le bois du bureau de l'avocate retient toute son attention. Difficile de peser le pour et le contre en si peu de temps, de résumer une vie entière, des habitudes, des amis et des parents pour se préparer à les voir disparaître.

« Que me fera-t-il cet homme, s'il parvient à m'enlever ? finit-il par demander, que me veut-il ?

— Il souhaite faire de vous sa propriété, vous amener sur ses terres et vous gardez là-bas.

— Donc dans les deux cas, je perd ma vie ici.

— Malheureusement. »

À nouveau, il se tait, le temps de se décider et aussi de s'apitoyer sur son sort. Quelques larmes viennent lui picoter les yeux. L'avocate pousse dans sa direction une boîte de mouchoirs avant de se détourner et lui laisser ainsi la liberté de réfléchir et de pleurer. Lentement, il s'éponge les yeux, respire profondément pour ne pas avoir la voix tremblante, lorsqu'il annonce :

« Alors, je préfère m'en remettre à vous.

— N'ayez aucune crainte, nous veillerons à ce que rien ne vous arrive. »

La voix vient de surgir de son dos. Immédiatement, il se retourne et découvre une petite femme habillée d'une robe noire brodée de fils d'or. Ses longs cheveux bruns sont coiffés en une lourde natte reposant sur son épaule. Elle a l'allure d'un oiseau mais possède le regard le plus pénétrant et le plus déterminé qu'il n'ait jamais vu. Son port de tête gracieux la fait paraître bien plus grande qu'elle ne l'est. Elle avance une main brune dans sa direction.

« Laissez-moi me présenter, je suis Cora, la fondatrice de l'Agence. C'est moi qui vous ai contacté Ganymède de Dardanie. Bienvenue. »

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Note : Après des mois d'absence, je reviens avec cette petite histoire sans grande prétention. Je l'écris pour me remettre un peu à l'écriture après deux mois loin du clavier et aussi pour me changer les idées de ma réécriture des Multiples de Trois qui n'avance absolument pas (oui je transforme la nouvelle en roman). Donc voilà, le rythme de publication sera un peu aléatoire et je ne me mets pas trop de pression pour écrire. Cela dit, si vous repérez des fautes ou que certains points vous chiffonnent, n'hésitez pas à m'en faire part !

Merci pour votre lecture :)