Eh oui je suis toujours active et cette histoire également ! Je confesse que ce chapitre m'a demandé beaucoup, beaucoup d'efforts et qu'il m'a vraiment fait suée ! Mais il est enfin fini (on remercie le NaNoWriMo qui m'a donné la force de le terminer !) et il est bien plus long que les autres (tellement que j'ai dû couper le monstre en deux).
Désolée pour ce (très) long délai.

Je vous souhaite une bonne lecture !


III. Dossier L : Les boiteux

Partie 1

« …Temps clair sur l'ensemble du pays. Les températures sont de saison, comprises entre 10 et 14°C… »

À cette heure, la ville est encore silencieuse. Seuls les murmures de la radio s'échappant de ses écouteurs l'accompagnent tandis qu'il se consacre à son footing quotidien. Pat a toujours aimé l'atmosphère du petit matin, l'air frais, les rues désertes, les nuances de bleu dans le ciel qui semblent flotter entre les immeubles et l'aurore traçant sa ligne blanche à l'horizon.

Il est seul au monde et le monde est à lui seul.

Cette solitude le revigore, le ramène un peu plus à la vie, efface les stigmates laissés par des conflits depuis longtemps oubliés.

Atteignant à nouveau son quartier, Pat ralentit un peu l'allure, pour prolonger de quelques secondes ce sentiment de bien-être qui l'envahi toujours pendant sa course. Résonne alors dans ses oreilles la rubrique des sports.

« …Scandale dans le monde de l'athlétisme. Le champion en titre du 100m, Achille Pélides pourrait être privé des prochains championnats mondiaux des suites d'une plainte déposée contre lui pour coups et blessures. L'athlète n'en est pas à sa première confrontation avec la justice. Il avait déjà fait l'objet de poursuites il y a quelques années… »

D'un coup sec, Pat retire ses écouteurs, les fourrant dans sa poche avant de s'engouffrer à l'intérieur de son immeuble. Il aurait voulu ne rien entendre. L'illusion se casse la gueule. L'air lui brûle la gorge à chaque inspiration, ses muscles se rappellent à lui et dehors, le soleil éclaire un ciel étouffé par les nuages.

L'idée de passer un coup de fil lui traverse l'esprit, mais il la chasse aussitôt. Il a tout juste le temps de prendre une douche avant d'aller bosser. Pas de place à l'improvisation dans ce quotidien planifié à la minute près. Ça lui évite de faire des conneries.

À peine a-t-il passé les portes de l'Agence qu'il voit celles de l'ascenseur se refermer au bout du hall d'entrée. Pat s'apprête à pousser un soupir résigné lorsqu'une main apparaît entre les deux mâchoires métalliques, les maintenant ouvertes pour lui. Il regrette cependant de ne pas avoir été en retard d'une seconde de plus lorsqu'il se retrouve face au visage avenant d'Andrea. Pat se force pourtant à lui offrir un sourire qu'il espère sincère.

« Bonjour. Merci pour l'ascenseur.

— Pas de souci. »

La montée se fait dans un silence inconfortable. Ils ont beau travailler ensemble depuis des années, avoir réglé il y a longtemps leur différent, le malaise est toujours resté fidèlement ancré entre eux deux. Ce n'est pas la haine ou la rancune qui les tient à distance —étrangement, Andrea n'a jamais semblé lui en vouloir à lui personnellement. Ils ont beau faire des efforts, l'un et l'autre dans leur coin, ils restent indéniablement tendus en présence de l'autre, comme si la méfiance était gravée trop profondément en eux pour qu'ils puissent jamais s'en débarrasser.

Dès son étage annoncé, Pat salue Andrea d'un petit signe de tête gêné avant de s'enfuir dans son laboratoire. Ses mains tremblent un peu lorsqu'il essaye de déverrouiller la porte et ça l'agace, d'être si sensible aux détails. Alors qu'il amorce un geste pour allumer la radio, l'information de ce matin lui revient en mémoire et sa main se suspend au dessus du poste. Pas de radio non plus pour aujourd'hui.

Avant que l'abattement ne réussisse à l'atteindre, Pat tourne les talons et file à la machine à café. Son rituel matinal lui changera les idées, il en est certain. Résolu, il remplit de mémoire les tasses et les mugs dépareillés de l'Agence des boissons favorites de ses collègues, puis se lance dans la distribution. Il adore cette activité, faire le tour des étages, son plateau sur les bras, saluer ses collègues, prendre de leurs nouvelles, discuter avec eux avant le début de leur journée.

Au troisième étage, pourtant, il est surpris par la silhouette inconnue qui se tient entre Hélène et Andrea et il s'arrête net au milieu du couloir. La dernière affaire d'Hélène, se souvient-il. Quel est son nom déjà ? Cassandre ? Il n'a aucun souvenir d'elle, que ce soit dans cette époque-ci ou durant les précédentes. Peut-être est-ce parce qu'il ne l'a jamais vu, ni maintenant, ni avant. Cependant, comme avec Andrea leur destin ont été liés, ils ont vu le même désert, le même sang, elles depuis les remparts, lui depuis la plaine qui dormait au pied de la ville.

Les remparts sont les seules images qui lui reviennent encore. Du reste, il a presque tout oublié, mais ces murailles qui se dressaient devant lui — devant eux — sous le soleil de plomb, tachées de sable et de sang, ces murs qui les narguaient chaque jour, projetaient leur ombre sur eux à la fin de la journée, il s'en souvient. C'est la dernière chose qui le hante encore. Et quand il voit Hélène, Andrea et Cassandre qui discutent ensemble à quelques mètres de lui seulement, il sait que les remparts n'ont jamais vraiment disparu. Il redescend avec son plateau et les tasses qui refroidissent avant qu'on le remarque.

Après avoir tourné le bouton de la fréquence dans tous les sens, Pat finit par trouver une station passant uniquement de la musique. Satisfait, il se laisse aller contre le dossier de sa chaise pendant que les mélodies s'en vont ricocher contre les murs. En ce moment, il n'a pas beaucoup de projets sur lesquels travailler. Il a, certes, toujours le fichier de recensement que Cora lui a demander de compléter, mais il s'agit plus d'un service rendu que de son véritable job. Il s'apprête à l'ouvrir, lorsqu'on frappe à la porte du labo. Cora se tient dans l'encadrement dans une de ses robes sombres en dentelle qui la dévorent entièrement. Quelques pas en arrière, se trouve Andrea.

« On ne te dérange pas ? »

— Non, pas du tout, entrez ! »

Pat semble se réveiller. Il se lève subitement de sa chaise et part à la recherche de sièges pour les deux femmes. Cora s'avance avec cette majesté qui lui est propre, trainant derrière elle son nuage de dentelle. Andrea n'est pas dépourvue d'élégance, mais en présence de Pat elle devient un peu gauche, comme si elle prenait soudainement conscience de la place que son corps occupe dans l'espace. Pat comprend que trop bien ce sentiment.

Heureusement, elles sont là pour parler boulot et Andrea retrouve donc rapidement son sens des responsabilités.

« On a retrouvé un corps dans le fleuve hier matin, commence Andrea. Un homme semble-t-il. Difficile à identifier, apparemment ça ferait un bon moment qu'il serait tombé dans l'eau. Personne n'est venu réclamer le corps.

— Vous pensez que ça peut être quelqu'un de… »

Pat ne sait pas comment finir sa phrase, ni comment les qualifier, eux tous ces gens qui ont ce un passé commun et dont la plupart n'en conserve aucun souvenir.

« Cassandre a une intuition sur le corps. Qu'il faut qu'on s'y intéresse de plus près, déclare Cora. J'aimerai que tu examines le cadavre et que tu me dresses le portrait le plus précis possible du mort. Andrea viendra avec toi à la morgue le récupérer et régler les papiers avec les autorités. Vous collaborerez sur cette affaire. »

Pat acquiesce, la gorge trop nouée pour pouvoir articuler le moindre mot. Un temps s'écoule avant que Cora ne se lève à nouveau et disparaisse dans le couloir, suivie par Andréa. Une fois seul, Pat retrouve sa respiration.

Les filles jouent ensemble dans le jardin. Elles sont aussi différentes que le jour et la nuit. L'une blonde, aimable et effacée, l'autre brune aussi inoubliable qu'incontrôlable. Pourtant malgré leur différences, elles s'entendent très bien, toujours accrochées l'une à l'autre. Marie, assise sur la balancelle de la véranda, les regarde avec un sourire lointain. Comme elles les aiment ses deux petites. Si elle n'avait pas peur d'interrompre leur jeu, elle les enlèverai jusqu'à la balancelle pour les tenir dans ses bras.

Un hurlement retenti à l'intérieur transformant les petites en deux statues de sel. Marie a déjà quitté la balancelle, se précipitant au salon où ses fils roulent sur le sol.

« Assez ! hurle-t-elle avec l'espoir que les garçons s'arrêtent, assez ! »

Jamais elle n'oserait lever la main sur eux.

« Assez » répète-t-elle plus fort et les enfants s'immobilisent enfin.

L'ainé ouvre la bouche.

« Je ne veux rien entendre. Chacun dans sa chambre et vous ne sortirez pas avant l'heure du dîner. »

Sa voix est implacable, sans concession aussi les deux garçons se relèvent et déjà l'ainé disparaît à l'étage. Le plus jeune s'attarde, des larmes pleins les yeux. S'accrochant au genou de sa mère il essaye d'articuler sans succès. Marie lui caresse les cheveux un instant avant de lui murmurer une dernière fois « Monte ». Son fils s'exécute sous le regard curieux de ses deux soeurs.

Tandis qu'elle regarde ses garçons quitter le rez-de-chaussée et ses filles rependre leur jeu, Marie ne peut s'empêcher de sentir à nouveau sa poitrine se comprimer sous la pression d'une peur qu'elle a dû mal à définir. Cela lui arrive souvent ces derniers temps. Lorsqu'elle observe ses enfants jouer, lorsqu'elle quitte la maison pour aller travailler, lorsqu'elle se couche le soir au côté de son mari, l'angoisse est là.

Comme à chaque fois, Marie secoue la tête dans une vaine tentative de chasser ce mauvais pressentiment qui grandit un peu plus chaque jour.

Le trajet jusqu'à la morgue n'a pas été plaisant. En s'installant chacun sur leur siège à l'avant de la voiture, ils se sont redis « Bonjour », oubliant la scène de l'ascenseur du matin même. Un instant, avant qu'Andrea n'allume le moteur, ils sont restés silencieux avant de lâcher en même temps un « Ça va ? » poli et gêné. Puis le plomb du silence leur est retombé dessus et ils ont fait avec le reste du trajet.

Alors qu'ils entraient dans le quartier de l'hôpital, Pat a lâché sans réfléchir :

« Et ton fils ? Il va bien ? »

Un instant, Andréa a quitté la route des yeux pour le regarder. Puis, elle a sourit.

« Il va bien, il vient d'avoir huit ans. »

Il y a une immense gratitude qui déborde de cette simple phrase. Il vient d'avoir huit ans. Pat a oublié beaucoup de choses, mais il entend les autres parler dans les couloirs et il sait que jamais encore le fils d'Andrea n'avait réussi à atteindre ses huit ans.

À la morgue, Andréa réussit à les faire entrer assez rapidement et sans beaucoup de discussion. Au contraire, les légistes semblent soulagés de leur arrivée.

« Personne ne viendra réclamer ce corps, leur lance un des médecins qui les guide à travers le dédale de salles et de couloirs.

— Qu'est-ce qui vous fait dire ça ?

— Vous jugerez par vous-même en le voyant, ajoute-t-il en poussant la dernière porte. Par ici. »

Il attrape la poignée d'un des grands casiers qui tapissent le mur et l'ouvre. Aussitôt une odeur terrible transperce les désinfectants et vient inonder la salle. Instinctivement, Pat et Andréa reculent d'un pas. Puis reprenant contenance, Pat s'approche du corps et à chaque nouveau pas, il croit un peu moins ce qu'il a devant les yeux.

« Où a-t-il été trouvé ?

— Sur une rive du fleuve, la dernière crue l'a fait échouer là.

— Depuis combien de temps était-il là dedans ?

— C'est ce qui est compliqué à dire. La putréfaction est très avancée mais on dirait qu'elle a été stoppée, suspendue avant d'être tout à fait complète. Cela peut être une semaine comme des années. »

Le regard de Pat croise celui d'Andrea. Cela ressemble définitivement aux genres de cas dont l'Agence s'occupe.

« Pourrions nous procéder au transfert du corps ? demande Andrea.

— Les gars du service ont été appelé, cela ne devrait pas être long. Il sera chez vous dans moins d'une heure.

— Merci, répond Andrea en prenant congé.

— Et bonne chance, hein ! »

De la chance, Pat en a en effet plus que besoin. Trois jours qu'il est sur l'autopsie du macchabé et trois jours qu'il patine. Les prélèvements ADN lui ont permis de dresser un vague portrait robot : homme entre 40 et 50 ans, cheveux noirs, yeux noirs. Le corps en lui même ne révèle pas grand chose, la décomposition est juste assez avancée pour l'avoir complètement défiguré. Le squelette lui indique seulement sa taille : un mètre quatre-vingt et une forte carrure. Ça et la cause probable de sa mort. Pat inspecte à nouveau la profonde fracture à l'arrière du crâne du mort, à la recherche du moindre indice. Mais rien, toujours rien, pas de fibre, pas de résidus, rien. Le séjour prolongé dans le fleuve a tout effacé.

Parce que tout est bon à prendre, il a demandé une comparaison entre les prélèvements ADN du mort et ceux répertoriés dans les dossiers criminels de la police. Il a reçu les résultats le matin même, les feuilles trainent encore sur une des tables du labo, mais là encore rien : son John Doe n'avait visiblement jamais eu affaire à la justice.

Andréa entre à ce moment d'abattement.

« Du nouveau ? »

Lentement, Pat balance la tête de droite à gauche.

« Pas vraiment.

— Le recoupement avec les fichiers de la police n'a rien donné ?

— Non rien du tout. Sincèrement, je ne sais pas ce que je peux faire de plus… »

Andréa reste pensive un moment, les yeux posés sur les résultats ADN.

« Tu penses qu'il a de la famille ?

— J'ai essayé de regarder dans les personnes disparues, mais aucun profil ne correspond et personne n'est venu réclamer le corps. »

Andréa hoche la tête, puis son regard se fait plus lointain, comme à la recherche d'une nouvelle piste qui les éclairerait sur l'identité de ce corps.

« Tu as… » commence Andréa avant d'être soudainement interrompu par le téléphone de Pat resté sur une table, qui s'agite, vibre et sonne. Le jeune homme se précipite dessus, jète à peine un coup d'œil à l'écran avant de l'éteindre définitivement. Trois jours qu'il n'arrête pas de sonner, trois jours que Pat raccroche systématiquement.

Andréa lui lance un regard étrange, mais ne commente pas, poursuivant sa pensée :

« Tu as remonté jusqu'à quand pour les avis de recherches ?

— Les dix dernières années.

— Essayons les vingt dernières années. Même les trente dernières. Le légiste a dit que la putréfaction semblait avoir été stoppée, ce qui veut dire que le corps peut-être bien plus vieux qu'on ne pense. »

D'un mouvement de souris, Pat réveille son ordinateur et retape dans la barre de recherches les caractéristiques du mort. L'écran affiche plusieurs résultats : des hommes de quarante et trente ans disparus sans laisser de trace. Certaines descriptions sont accompagnées d'un bandeau « décédé ». Pat fait un premier tri, mettant de côté ceux qui ont disparu à plus de cent kilomètres. Au milieu des photos, un homme retient son attention. Il ne sait pas ce qui l'intrigue chez lui, peut-être son regard d'acier inflexible ou ses traits durs comme un chef de guerre, mais son instinct ne cesse de le ramener à lui. Il déroule les informations.

« J'ai peut-être quelqu'un, lance-t-il à Andréa, quarante-cinq ans, disparu depuis quatorze ans. Il partait pour un voyage d'affaires, mais il n'est jamais arrivé à l'aéroport.

— Tu as une adresse ?

— Donne-moi une seconde… »

Pat clique une ou deux fois et son instinct triomphe en découvrant l'adresse.

« Il habitait sur la rive gauche du fleuve. »

La femme qui leur ouvre la porte a une quarantaine d'années et une lourde cascade de cheveux bruns qui lui retombe sur l'épaule. Elle les accueille d'un sourire avenant bien que légèrement hésitant, ses yeux naviguant de l'un à l'autre à la recherche d'indice sur la raison de leur venue.

« Excusez-nous de vous déranger, commence Andréa, sommes-nous bien au domicile des Dalbadeci ?

— Oui, c'est à quel sujet ?

— Est-ce qu'un certain Ludovic Dalbadeci aurait habité ici ? »

Les yeux de la femme s'assombrissent.

« C'est mon ex-mari, déclare-t-elle d'une voix dénuée d'émotions.

— Pourrions-nous vous poser quelques questions à son sujet et sur sa disparition ? »

La femme hésite encore un instant avant d'acquiescer et d'ouvrir un peu plus la porte pour les laisser passer. À l'intérieur, un cri d'enfant retentit et aussitôt, la femme part en direction de la cuisine.

« Basil ! Laisse ton frère un peu tranquille. » Puis revenant vers ses invités : « Excusez-moi, c'est l'heure du goûter et ils sont un peu agités.

— Il n'y a pas de mal.

— Je vous en prie, installez-vous. Vous voulez boire quelque chose ? Thé, café ?

— Deux cafés s'il vous plait. »

Pendant qu'Andréa s'occupe de la conversation, Pat observe les lieux. La maison est spacieuse, décorée avec un goût sûr, pourtant elle n'en reste pas moins chaleureuse. Des jouets trainent un peu partout et sur les murs les dessins d'enfant font concurrence aux tableaux et aux photos d'art. La femme revient avec quatre enfants sur les talons. L'aîné est un grand garçon brun, proche de l'adolescence. Il a déjà dans le regard un air sûr de lui. Une des deux fillettes sautille dans la pièce sans vraiment faire attention aux invités, tandis que l'autre reste accrochée à sa mère et les fixe de ses grands yeux bruns. Enfin, plus en arrière, un petit garçon secoue de la tête dans tous les sens comme s'il cherchait à voir d'un seul coup l'ensemble de la pièce.

Pour plus de tranquillité, Madame Dalbadeci envoie ses enfants jouer dans le jardin et bientôt dans le salon ne reste qu'eux, l'odeur du café et la petite fille blonde.

« Que puis-je faire pour vous aider ?

— Il y a quelques jours, un corps a été retrouvé sur une des berges du fleuve. L'état dans lequel il était, laisse penser qu'il y était depuis un long moment déjà. Tant bien que mal, nous avons pu établir un vague portrait robot et celui-ci pourrait correspondre à Monsieur Dalbadeci. Aussi souhaiterions-nous en savoir un peu plus sur les circonstances de sa disparition. »

Avant que Madame Dalbadeci n'ait le temps de répondre, une clé tourne dans la serrure. Aussitôt la fillette blonde relève la tête du genou de sa mère pour se précipiter dans l'entrée, suivie par sa sœur qui surgit du jardin. Les deux enfants poussent à l'unisson un joyeux « Papa ! ».

Un homme d'une trentaine d'années au teint halé apparait peu de temps après, portant une fillette dans chaque bras. Tout en lui respire la force de la jeunesse et il a dans le regard la conviction de ceux pour qui le monde est déjà acquis. Seul un léger boitement au niveau de sa jambe gauche déséquilibre l'ensemble.

Le sourire de l'homme vacille sous la surprise lorsqu'il aperçoit Andréa et Pat installés sur son canapé. Mais se reprenant vite, il les salue avec chaleur avant de déposer ses filles à terre et de disparaître dans la cuisine. Sa femme le rejoint, certainement pour lui expliquer la situation. Durant ce court temps, Pat continue de laisser son regard se promener dans la pièce. Sur une commode, un cadre renversé attire son œil juste avant que le couple réintègre le salon.

« Excusez-moi pour l'interruption, dit l'homme en tendant une main dans leur direction, je suis Jack, le mari de Marie. J'ai cru comprendre que vous veniez au sujet de Ludovic ? Vous pensez l'avoir retrouvé ?

— Son corps seulement, malheureusement, répond Andréa. »

Jack prend un air sincèrement désolé. Ce n'est pas un homme à l'âme complexe, au contraire son corps entier est aussi brute que franc.

« Je n'ai jamais connu Ludovic, explique-t-il, j'ai rencontré Marie un an après sa disparition. Mais nous ferons tout pour vous être utile.

— Madame Dalbadeci, dit Andrea en se tournant vers la femme, pourriez-vous nous dire pourquoi votre mari était-il parti ?

— Il avait des affaires à régler avec ses actionnaires étrangers. Ça ne devait durer que quelques jours. Après deux semaines, pourtant il n'était toujours par revenu. J'ai contacté la police, ils ont découvert qu'il ne s'était même pas présenté à l'aéroport. Au début, je pensais qu'il avait une maîtresse qu'il était allé rejoindre. Mais… »

Et elle laisse sa phrase en suspend, soudainement incertaine.

« Que s'est-il passé ? demande à nouveau Andrea d'une voix calme.

— Les inspecteurs ont découvert autre chose : le soir de la disparition de mon mari, il y aurait eu une bagarre près d'un pont. Deux hommes qui en seraient venus au main. Un témoin aurait vu l'un jeter l'autre dans le fleuve.

— Pourquoi n'est-ce pas dans le dossier de disparition ? ne peut s'empêcher de s'écrier Pat.

— Parce que le témoin n'était pas fiable. Il a changé trois fois de témoignage, avant de tout retirer et de disparaître à l'étranger. On n'a d'ailleurs jamais pu identifier l'attaquant ni établir clairement si l'homme jeté dans le fleuve était bien mon ex-mari. On a attendu encore des mois, puis les autorités ont fini par le déclarer mort. »

Un silence s'installe durant lequel Pat essaye d'assembler les morceaux. Jack attrape doucement la main de Marie.

« Puis-je me permettre une dernière question Madame Dalbadeci ? s'enquiert Andréa.

— Je vous en prie.

— Il est capitale pour nous d'établir très clairement si le corps est bien celui de votre ex-mari. Au vu de l'état du corps, l'identification faciale n'est plus une option. Nous devons le faire par comparaison ADN. Aussi nous souhaiterions savoir si vous pourriez nous orienter vers quelqu'un de sa famille, un frère, une sœur, un oncle ?

— Je ne vois personne, il était fils unique et ses parents, oncles et tantes sont depuis longtemps enterrés.

— Un enfant peut-être ? »

Le regard de Marie, qui jusqu'alors était resté constant, se glace aussitôt.

« Non. Nous n'avons jamais eu d'enfant. »

L'ambiance a changé, indéniablement. Même après avoir refermé la porte sur leur deux étranges invités, les mauvais fantômes que leur visite a réveillés sont restés coincés à l'intérieur.

Marie ne parle plus, sa bouche est scellée, son regard tourné vers le passé. Les enfants sentent le changement d'atmosphère sans pour autant le comprendre. Le dîner avance lentement, porté par des sourires forcés.

Ce n'est qu'une fois les enfants couchés, que les mots reviennent.

« J'espère que c'est lui. »

Marie est assise au bord du lit, sa voix n'est qu'un souffle.

« Le corps qu'ils ont repêché, j'espère que c'est lui.

— Tu ne devrais pas souhaiter ce genre de chose.

— Tu ne l'as jamais connu. »

Elle s'est retournée d'un coup, le regard brûlant de fureur. Sa lèvre tremble de rage. Il ne l'a jamais vu dans un tel état.

« Tu ne sais pas quel genre de rat il était. Tu ne sais rien de ce qu'il m'a imposé, tous ces scandales, ces humeurs. Ce qu'il exigeait de moi. Tu ne sais rien.

— Très bien, je ne sais rien. »

Jack éteint la lampe et se couche dos à elle, amer.

Depuis qu'il la connait, depuis qu'ils se sont mariés, il s'efforce non pas de se battre contre le fantôme de son ex-mari, mais de cohabiter avec lui, d'être ami avec cette ombre qui plane dans tous les recoins de la maison, de sourires aux allusions subtiles de son beau-frère. Il fait des efforts, pour eux, pour la famille, parce que jusqu'à maintenant, il n'était pas certain que Ludovic ne réapparaisse pas subitement dans leur vie. Mais Marie, d'ordinaire si conciliante reste intransigeante dès qu'il s'agit de son ex-mari.

« S'il revient ici, je le tue moi-même. » a-t-elle hurlé une fois, lorsqu'il avait abordé le sujet.

Mais dès qu'il pose la moindre question — pourquoi ? Pourquoi cette haine ? — Marie s'enferme dans un mur de silence. Et ce mutisme l'enrage et l'angoisse.

Les yeux ouverts dans le noir, avec Marie qui ne dort pas à côté de lui, il sait que la nuit va être longue, une interminable succession de doutes et d'appréhension. Il regrette le matin-même, lorsque ces deux — quoi d'ailleurs ? Policiers ? Détectives ? Que disait la carte qu'ils ont laissé sur la table basse ? — N'étaient pas encore venus mettre le désordre chez eux.

Et pire que tout, ce sont les quelques mots que Marie a lâché devant eux. Des mots sans conséquent pour quiconque, sauf pour lui.

Une bagarre près du pont.

Fin de la partie 1.


Merci pour votre lecture !
Avez-vous réussi à reconnaitre le mythe caché dans ce dossier ?
Si vous souhaitez que l'Agence vienne en aide à un personnage de la mythologie grecque et le sauve de son destin tragique (ou pas), n'hésitez pas à m'envoyer un mp et j'en ferais un chapitre !

N'hésitez pas à me faire remonter les fautes ou les incohérences.

Rendez-vous la semaine prochaine pour la seconde partie !

PS: oui j'ai changé de pseudo.