Maintenant, vous saurez que chez moi une semaine équivaut à un mois lol.
Je m'excuse d'avance pour les typos et les fautes qui auraient résisté à mes relectures.


III. Dossier L : Les boiteux

Partie 2

À la solitude de son appartement, Pat préfère les heures supplémentaires. Ça lui évite de penser à l'époque où sa vie débordait d'amis, de connaissances et des visages inconnus de ses patients. Des fois, il lui arrive d'oublier l'hôpital, les nuits de garde à vérifier les transfusions, à rassurer les patients d'un sourire. Maintenant, il ne s'occupe plus que des morts. C'est le prix à payer pour sa sécurité, Cora n'a jamais fait de mystère là-dessus. Pourtant, il lui arrive de regretter. Regretter cette période d'avant, avant sa rencontre avec Cora.

Pat cligne des yeux, avant qu'une image trop familière ne revienne le hanter et se concentre à nouveau sur son traitement de texte. Lentement, il reprend son compte-rendu de la visite chez les Dalbadeci. Il repense au regard de glace de Madame Dalbadeci.

Nous n'avons jamais eu d'enfant.

Sans le vouloir, ils ont mis le doigt sur quelque chose et instinctivement, il sait qu'il faut continuer à creuser dans cette direction, ratisser le passé de Marie Dalbadeci pour trouver leur réponse.

« Ni toi ni Hélène n'êtes capable de vous arrêter. »

La voix le tire brusquement de ses pensées, le faisant sursauter. Il est presque sûr de voir dans la pénombre un sourire se dessiner sur le visage de Cora.

« Je n'ai pas vu l'heure passer, je voulais terminer le rapport sur notre visite de cette après-midi.

— Sur les Dalbadeci ? »

Cora se rapproche, fixe un instant l'écran où le curseur clignote encore au milieu du mot que Pat était en train de taper.

« Comment les as-tu trouvés ? Les Dalbadeci ? »

La question surprend Pat presque autant que l'apparition de Cora dans son labo.

« Euh, plutôt aimables ? Polis et accueillants. Hm et très élégants ?

— Et leur couple ? Tu n'as rien remarqué de particulier ?

— Hm…Madame Dalbadeci semble plus apprécier son nouveau mari que l'ancien. »

Pat réfléchit une minute à ce qu'il vient de dire.

« Tu penses qu'elle a fait tuer Ludovic Dalbadeci ? »

Cora pince des lèvres avant de secouer la tête de droite à gauche.

« Je ne crois pas…

— Tu as sûrement raison, c'était trop cliché comme raisonnement. La femme délaissée qui se débarrasse de son mari pour épouser un homme plus jeune. Ça fait téléfilm, hein ?

— Son nouveau mari… est-il tellement plus jeune qu'elle ?

— Assez… quand on les voit ensemble, ils n'ont pas l'air d'avoir tant de différence que ça, mais je crois avoir vu dans un des dossiers… »

Pat clique sur plusieurs icônes pour retrouver la photocopie de la carte d'identité de Jack Dalbadeci

« Oui c'est ça, ils ont plus de quinze ans d'écart. »

Cora observe un silence, avant d'ajouter :

« Cette affaire, il vaudrait mieux la résoudre au plus vite. Je crains…Je crains que le destin ne les ai déjà rattrapés, que ce n'est plus qu'une question de jours avant que n'arrive la catastrophe.

— Quelle catastrophe ?

— Patroklos, certaines personnes ne devraient jamais se rencontrer, car de leur rencontre ne peut naître que du sang et des larmes. Jack n'aurait jamais dû croiser la route de Marie. Du moins, pas si tard. Le destin c'est déjà joué d'eux, tous ce que nous pouvons faire maintenant est de limiter les dégâts.

— Comment ?

— Il faut éloigner Jack de cette maison. »

Pat la fixe longuement, cherchant à démêler les indices dissimulés dans ses paroles.

Cora se détourne de l'écran et Pat s'apprête à la voir disparaître dans un nuage de voile noire, mais avant de partir elle dépose quelque chose sur le coin de son bureau.

« Andréa m'a dit que tu avais besoin d'un nouveau téléphone. »

Le visage marqué par sa nuit trop courte, Pat arrive à l'Agence avec en tête les mots qu'il veut lancer à Andréa. Tu n'étais pas obligée d'y mêler Cora. Je sais très bien ce que je fais. Je maîtrise tout. Mêle toi de tes affaires.

Apercevant sa silhouette dans le hall, il revoit une dernière fois son texte et avance sur elle, décidé. C'est alors qu'il remarque l'homme à côté d'elle. Ses reproches s'évaporent aussitôt dans l'air.

L'homme a une certaine élégance avec son costume gris à fine rayures blanches, sa barbe et ses cheveux châtains entretenus avec soin. Il a le regard clair, comme perdu dans la brume et les rides de quelqu'un qui a dédié ses nuits et ses jours à son devoir. Il semble entrer tout juste dans la quarantaine.

« Ah, voici mon collègue, déclare Andréa à l'homme dès qu'elle l'aperçoit. Pat, je te présente Monsieur Cadmeen. Le frère de Marie Dalbadeci. »

Cadmeen lui serre la main avec un sourire avenant tandis que Pat essaye de faire de même. Ses yeux voyagent de l'inconnu à Andréa, tentant de deviner sur leurs visages les réponses aux mille questions qui le viennent en tête. Andréa, sentant son désarrois, lui vient en aide.

« Monsieur Cadmeen dit qu'il a des informations au sujet de Ludovic Dalbadeci dont il souhaite nous faire part.

— Oh, répond Cadmeen modestement, je ne sais pas si ça va beaucoup vous aider, mais lorsque que Marie m'a dit que vous étiez passés au sujet du corps de Ludovic, je me suis dit que je ferais bien de voir si je pouvais me rendre utile.

— Merci Monsieur Cadmeen. Je vous propose d'aller nous installer dans mon bureau à l'étage autour d'un café, qu'en dîtes-vous ?

— Avec plaisir madame, je vous suis. »

Pat murmure qu'il s'occupe des cafés tandis qu'Andréa entraine l'homme dans l'ascenseur. Il profite de ce moment de solitude pour remettre de l'ordre dans son esprit. Il ne sait plus bien où il en est que ce soit dans cette affaire et dans sa vie personnelle. Ce matin encore, il a écourté son footing de vingt minutes. L'affaire autour de Pélide est en train de virer au scandale et toutes les stations radios en parlent. Plus que jamais, il veut composer ce numéro, même s'il sait que ça n'arrangera rien. Il voudrait simplement pouvoir lui dire Je suis là, de ton côté, comme je l'ai toujours été. Mais même ça, il ne peut pas et il ne peut s'empêcher d'avoir l'impression qu'il l'abandonne.

Dans un soupir, il finit de remplir la dernière tasse de café et essaye de ramener son esprit sur l'enquête.

Lorsqu'il entre dans le bureau d'Andréa, Cadmeen et elle sont en pleine conversation au sujet de la décoration. Une chose devient clair au sujet de cet homme : c'est une figure publique, un élu local ou quelque chose dans ce genre. Pat est sûr d'avoir déjà vu son visage quelque part en ville, sur une affiche, et sa manière de mettre à l'aise et sa capacité de parler de tout et de rien comme si ça le passionnait véritablement trahissent son habitude des relations publiques.

Pat dépose les tasses sur le bureau d'Andréa et s'installe dans le siège vacant.

« Bien, Monsieur Cadmeen, expliquez-nous la raison de votre venue, entame Andréa en sirotant son café.

—Comme je vous le disais, je pense pouvoir vous éclaircir un peu sur la relation entre ma sœur et son ex-mari.

— Si je puis me permettre, l'interrompt Andréa, les affaires de couple de votre sœur sont très privées, qu'est-ce qui vous fait penser que cela peut nous aider ?

— Je pense que cela peut mettre un contexte sur la disparition de mon beau-frère et surtout sur l'animosité que ma sœur peut montrer à son égard. Marie est vraiment quelqu'un d'adorable, mais lorsqu'il s'agit de Ludovic, elle peut devenir très froide.

— Dans ce cas, nous vous écoutons.

— Ludovic a rencontré ma sœur lorsqu'elle était encore au lycée. À cette époque, il venait de demander une promotion pour un poste élevé dans l'entreprise dans laquelle il travaillait. C'était un poste très important avec une grande part dédiée aux relations publiques, aussi le postulant devait être libéré du moindre scandale. Ce qui était loin d'être le cas de Ludovic. Le problème étant que Ludovic avait eu des relations avec ma sœur — à l'époque encore mineure — et ma sœur s'est retrouvée enceinte. Il lui a tout de suite demandé d'avorter, faisant valoir qu'un enfant illégitime l'éloignerai de sa promotion et pourrait également briser sa carrière. Mais ma sœur s'est rendue compte trop tard qu'elle attendait un enfant et les délais pour l'avortement étaient déjà dépassés. Ludovic a essayé de faire pression, au point où je pense qu'il était prêt à mettre en danger la vie de ma sœur pour ne pas entacher sa carrière. Il faut dire qu'il avait déjà été mêlé à une affaire similaire il y a longtemps, une histoire avec un jeune homme — mineur lui aussi — qui s'était assez mal terminée. Ludovic est tout de même parvenu à étouffer l'affaire et à la faire disparaître, malgré la colère des parents du jeune homme.

— Auriez-vous le nom de ce jeune homme ?

— Malheureusement non, comme je vous l'ai dit l'affaire a été très bien étouffée. Vous pensez que la mort de mon beau-frère était une vengeance ?

— Nous n'écartons aucune piste pour le moment.

— Je comprend tout à fait. Pour en revenir à ma sœur, mes parents et Ludovic ont fini par trouver un accord. Marie donnerai son enfant à l'adoption dès sa naissance, mes parents se chargeraient de faire toutes les démarches le plus discrètement possible si en échange Ludovic promettait d'épouser Marie. Il s'agissait d'un calcul pour eux aussi. Si Ludovic obtenait sa promotion, un nombre incalculable d'opportunités s'ouvriraient à lui, plus qu'il ne pourrait en garder pour sa seule personne, aussi mes parents comptaient bien en profiter également. La seule dont on ne s'est pas soucié fut ma sœur. Cette période fut très difficile pour elle. Elle a du arrêter le lycée pour mettre au monde son enfant et on les sépara dès qu'il fut né. Je crois…je crois qu'elle s'était attachée à lui d'une certaine manière et qu'elle souhaitait le garder, mais Ludovic ne voulait rien entendre. Mes parents ont cédé et ma sœur a dû abandonner son bébé. Lorsque Ludovic a honoré sa promesse et l'a épousée quelques années plus tard, ma sœur nourrissait déjà une rancœur à son égard. Si mes parents ne l'avaient pas poussée à l'épouser, elle ne serait jamais retournée vers lui. De ce fait, leur couple connaissait beaucoup de tension et je suis certain que Ludovic avait une quantité de maîtresses et d'amants. Ça ne m'étonnerait pas que l'un d'eux soit responsable de sa disparition. Pour ce qui est de ma sœur, elle était chez nous le soir où il a disparu, ma femme peut en témoigner. Ils s'étaient à nouveau disputé pour je ne sais quelle raison et elle avait besoin de passer quelque temps en dehors de la maison. »

Andréa sembla réfléchir un moment aux paroles de Cadmeen avant de relever à nouveau la tête.

« Et son nouveau mari, que pouvez-vous nous dire sur lui ?

—Jack ? Oh, vous savez, il a ses défauts comme tout le monde, mais je crois qu'il correspond très bien à ma sœur. Quand on compare à son mariage précédent, c'est le jour et la nuit. Il l'écoute et s'implique beaucoup dans leur vie de famille, ce qui n'était pas le cas de Ludovic. Après, beaucoup commentent le fait qu'il soit beaucoup plus jeune qu'elle, mais je vais vous dire, ma sœur avait presque autant de différence d'âge avec Ludovic, mais étrangement, personne n'a jamais fait la moindre remarque là-dessus.

—Je vois ce que vous voulez dire Monsieur Cadmeen. Nous vous remercions pour vos éclaircissements.

— Il n'y a pas de quoi. Si je peux me rendre utile, je le fais. »

Andréa s'occupe de remercier et raccompagner l'homme pendant que Pat reste dans le bureau à essayer de dégager les pistes possibles à explorer.

« Alors, demande Andréa en revenant dans le bureau, qu'est-ce qu'on a ?

—Et bien on peut aller chercher du côté des dossiers d'adoption pour essayer de recouper l'ADN du fils avec celui du corps retrouvé dans l'eau.

—Pas bête. J'ai commencé à regarder du côté du témoin de l'agression du pont, celui qui a changé son histoire trois fois. Je vais tenter de voir s'il a reçu des menaces qui auraient pu le faire changer d'avis. Je pense avoir trouvé le bonhomme, il me reste plus qu'à aller lui poser quelques questions.

—Ok, on se tient au courant. »

Récupérant son mug de café, Pat se lève et s'apprête à quitter le bureau. Il aperçoit dans sa vision périphérique, la silhouette d'Andréa qui hésite et s'apprête à le retenir, comme pour lui adresser un dernier mot. Des excuses, comprend-t-il, des explications. Mais elle se rétracte sans ouvrir la bouche et le laisse partir.

Bien, pense Pat et il se félicite de quitter la pièce sans claquer la porte.

Creuser dans les dossiers d'adoption s'avère moins compliqué que prévu, bien qu'extrêmement long. Marie Dalbadeci a accouché sous X et ses parents ont tout fait pour effacer les traces qui pouvaient remonter jusqu'à eux. Mais grâce aux dates qu'il a demandé par email à Cadmeen, Pat finit par retrouver la clinique, puis l'enfant, ensuite il ne lui reste plus qu'à remonter le fil.

Il trouve ça étrange, ce travail qu'il est en train de faire. Suivre la vie d'une personne, sautant d'un dossier à l'autre, un bébé renommé à chaque changement de famille d'accueil. Il finit par dénicher la dernière famille qui l'a adopté. Il lance par automatisme une recherche google du nom afin de trouver l'adresse, mais se fige complètement lorsque la page finit de charger. Il accuse le coup une seconde avant de se lever brusquement et de lancer l'impression du dernier dossier d'adoption. Arrachant presque les pages de l'imprimante, Pat attrape sa veste et quitte son bureau. Il manque de rentrer dans Andréa en sortant.

« Pat, dit-elle sans remarquer son air égard, j'ai appris quelque chose de très intéressant auprès de mon témoin.

—Tu me raconteras dans la voiture, il faut qu'on aille chez les Dalbadeci, maintenant.

—Quoi ? Pat, attends ! »

Il ne l'écoute plus et se précipite dans l'ascenseur. Il ne peut pas expliquer ce qu'il a vu, mais les paroles de Cora lui reviennent en mémoire. Je crains que le destin les ai déjà rattrapés que ce n'est plus qu'une question de jours avant que n'arrive la catastrophe. Ils n'ont pas de temps à perdre.

Dans la voiture, Andréa essaye de le faire parler, mais Pat en est incapable.

« Très bien, alors je vais te dire ce que j'ai appris moi, lui déclare-t-elle, j'ai appelé le témoin et je lui ai posé des questions sur l'agression du pont. Il a commencé par se montrer très vague, puis je l'ai rassuré, promis que son nom n'apparaîtrait pas dans les dossiers, que la conversation n'était pas enregistrée. Il s'est mis à me parler. Il m'a dit avoir entendu deux hommes se disputer, en fin de soirée. Le ton est monté et il a fini par ouvrir sa fenêtre pour voir ce qu'il se passait. Il lui semble avoir reconnu Ludovic Dalbadeci, mais il n'en est pas sûr du fait de l'obscurité. Pareil pour l'autre homme, il n'a pas vu son visage. La bagarre a été très rapide. Celui qui ressemblait à Dalbadeci est tombé et s'est heurté le crâne sur le trottoir. L'autre homme a paniqué. Le témoin est retourné à l'intérieur, chercher un téléphone, il lui semble avoir entendu un bruit d'eau, comme quelque chose qu'on jète dans la rivière. Lorsqu'il est revenu à la fenêtre, il n'y avait plus de trace de Dalbadeci et l'autre homme disparaissait dans l'ombre. Un détail a retenu son attention cependant : l'homme boitait. »

Pat fronce les sourcils un instant. Il sent sur sa tempe les coups d'œil d'Andréa qui attend patiemment que l'information percute. Pourquoi ce détail lui semble si important ? Tout se mélange dans son esprit, le mariage de Marie, le bébé abandonné, la bagarre près du pont, la maison petite et coquette des Dalbadeci, les enfants dans le jardin. Et puis ça lui revient. La démarche déséquilibrée de Jack.

« Merde, murmure-t-il entre ses dents.

— Merde, confirme Andréa. »

La maison des Dalbadeci apparait devant eux et Pat sort de la voiture en même temps qu'Andréa. Il va pour frapper à la porte, mais sa collègue le retient.

« Pat, on a aucune preuve de rien pour l'instant, ni de mandat. Des tas de gens boitent, c'est peut-être une coïncidence. Ne nous précipitons pas, cela risquerai de faire échouer tous nos efforts. Essayons d'abord de les faire parler. »

Pat acquiesce sans sincérité. Il a des preuves lui, des preuves terribles qui pourraient ruiner complètement la famille.

Andréa reprend les devant et frappe à la porte d'entrée. Cette fois-ci, ce n'est pas Marie qui leur ouvre mais Jack et son regard est bien moins chaleureux que lors de leur première visite.

« Que puis-je faire pour vous, demande-t-il d'un ton poli et défensif.

—Pouvons-nous entrer ? Nous aurions besoin de certains éclaircissements, lui explique Andréa. »

Un instant, Jack semble prêt à poser une autre question, à remettre en doute leur légitimité, mais dans un soupir résigné, il finit par leur ouvrir la porte et à les inviter à l'intérieur. Marie est dans le salon, les cris des enfants s'échappent du jardin et arrivent jusqu'à eux. Une nausée noue soudain la gorge de Pat.

Sans le vouloir, ses yeux se braquent immédiatement sur Marie Dalbadeci qui lui rend son regard. La voix d'Andréa semble venir de très loin, comme si Pat avait la tête plongée sous l'eau et suivait la scène depuis le fond de la rivière, celle où dormait le corps de Ludovic.

Il comprend qu'ils sont en train d'évoquer l'agression du pont et si Marie Dalbadeci semble ne pas s'en inquiéter, Jack devient nerveux. Il lance des coups d'œil à sa femme et répond à moitié ou à côté. Marie ne le voit pas, ses yeux toujours ancrés sur Pat. Un instant, son regard s'abaisse sur la couverture en carton du dossier qu'il tient entre ses mains. Puis elle se lève et dit d'un ton tranquille qu'elle va à l'étage un moment, qu'elle n'en a pas pour longtemps.

Dès qu'elle a disparu dans les escaliers, Pat parvient à se focaliser de nouveau sur Jack. Celui-ci a posé sa tête entre ses mains et prend une grande inspiration.

« C'était moi, murmure-t-il, c'était moi sur ce maudit pont. J'étais ivre et je me suis accroché avec ce type. Tout s'est passé tellement vite. Le lendemain, j'avais presque tout oublié, pensant qu'il s'agissait d'un rêve étrange. Je…je ne savais pas qu'il s'agissait de Ludovic. Je le jure. Je ne savais pas. Ne lui dîtes pas, je vous en prie. »

Son visage s'affaisse et se déforme et les larmes dévalent ses joues. Andréa affiche un air impénétrable tandis qu'elle sort son portable de sa poche. Pendant qu'elle téléphone au service de police et que Jack pleure le visage entre les mains, un bruit sourd retentit à l'étage. Pat est le premier sur ses pieds et il se précipite dans les escaliers. Il ouvre toutes les portes avant de trouver la chambre de Marie et Jack où Marie git au sol dans une mare de sang, la gorge partiellement tranchée. En un instant, Pat est auprès d'elle essayant tant bien que mal de stopper l'hémorragie. Le dossier et les feuilles imprimées qui annoncent officiellement l'adoption de Jack X par la famille Corinthos sont éparpillées sur le sol autour d'elle. La main de Marie lui attrape le poignet et ses lèvres forment des mots que sa gorge ne peut plus prononcer.

Ne dis rien.

Derrière lui, Andréa et Jack viennent d'arriver et le cri d'effroi de Jack résonne dans la maison. Andréa parvient à le maîtriser et à appeler les secours. La mélodie en deux temps des sirènes de police résonnent déjà au loin. Pat sait qu'il n'y a plus rien à faire pour Marie qu'aucune ambulance ne peut empêcher la blessure à sa gorge de la tuer. Il s'écarte, ramasse les papiers imbibés de sang et laisse Jack se jeter près du corps mourant de sa femme.

Les gyrophares de la police et de l'ambulance illuminent le mur blanc de la maison tandis qu'un brancard descend l'allée. Les ambulanciers sont précautionneux, comme s'ils risquaient encore d'accentuer les douleurs de la morte. Derrière eux, les enfants sont revenus du jardin alertés par le bruit et fixent la scène sans vraiment comprendre.

Quelque part, Pat entend Andréa négocier avec les policiers pour accorder encore quelques minutes à Jack pour dire au revoir à ses enfants. Pat ne remarque la présence de Cora à ses côtés que lorsque Jack monte à l'arrière du véhicule de police.

« L'Agence va s'occuper des enfants. Tu as fait ce que tu as pu. »

Ce n'était pas assez, pense Pat en serrant plus fort encore ses bras sur sa poitrine. Il sent les feuilles du dossier d'adoption crisser contre son torse, depuis la poche intérieure où il les a rangés.

En passant devant lui, une des deux fillettes le regarde, perdue et avec des questions dans les yeux auxquelles Pat ne veut pas répondre. Il regrette d'avoir ausculté ce corps repêché, d'avoir fouillé dans un passé qui ne lui appartenait pas. Il a l'impression d'être celui qui a tiré le fil et agrandi la déchirure.

« Vous pouvez rentrer, toi et Andréa, poursuit Cora, prenez quelques jours de congé, vous en avez besoin. »

Pat se détourne sans regarder Andréa qui est plus pâle que le drap du brancard et qui essaye encore, les mâchoires serrées, de garder le contrôle d'elle-même.

Sur le trottoir d'en face, il repère un homme plus beau que la beauté elle-même qui observe la scène les mains dans les poches de son pantalon de costume. Lorsqu'il remarque le regard de Pat posé sur lui, il lui offre le sourire le plus terrible qu'il ait pu voir.

Les ciseaux attaquent le papier, détruisent les phrases et écorchent les mots. Pat continue à découper en morceau toujours plus petit les feuilles ensanglantées du dossier d'adoption. Puis il rassemble le tout et le jète au toilette. Une énergie mauvaise anime son corps et il ne tient pas en place. Il ne sait plus s'il veut hurler ou pleurer, en tout cas, il ne peut pas rester immobile. Il prend une douche pour débarrasser de l'odeur de sang qu'il a sur les mains, puis il tourne encore en rond, avant d'attraper ses clés et de descendre en courant.

Il met longtemps avant de trouver une cabine téléphonique. Encore plus pour composer le numéro tant ses doigts tremblent, mais lorsque la tonalité retentit enfin dans ses oreilles, le soulagement envahit soudainement son corps et il s'affaisse contre la vitre de la cabine. Les mots ne lui sont toujours pas revenus, mais il n'en a pas besoin. Seule sa respiration suffit à son interlocuteur pour l'identifier.

« Patroklos. »


Merci pour votre lecture !
Pas de promesse pour la date de la prochaine update (on apprend de ses erreurs). J'ai le début du chapitre suivant déjà rédigé et quelques autres idées pour la suite, mais rien de très concret. Comme toujours, je m'en remettrais à l'inspiration !