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Hello! Une petite nouvelle un peu bizarroïde que j'ai écrite à l'occasion d'un concours de nouvelle sur le thème de la blessure. J'espère qu'elle vous plaira !

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Traumasmagorie

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Elle savait qu'elle n'aurait pas du venir, mais la tentation avait été trop importante.

Pour la première fois depuis longtemps, il régnait tout à coup un calme presque surnaturel. Un air froid effleura ses lèvres, menaçant de les lui glacer et de repartir en si facilement regrettable conversation. Les nuages étaient blancs, le ciel était gris. Son visage était la seule tâche de couleur à des kilomètres à la ronde. Personne ne respirait dans ce morne tableau, parce que personne n'en avait besoin. Personne ne parlait, non plus, mais personne ne le voulait.

Elle était à nouveau morte, aujourd'hui. Mais ce n'était pas sa faute cette fois, elle le jurait. Sa journée avait commencé avec un agréable appel téléphonique de sa sœur et s'était terminée par la chasse d'un dinosaure enragé le long de l'autoroute. Bien évidemment, elle s'était faite écraser, se retrouvant rapidement les os broyés et la peau déchirée en lambeaux. Elle avait tout juste eu le temps de sentir son intestin exploser et répandre en elle son contenu. Son cœur avait éclaté tel un feu d'artifice cramoisi et la pulvérisation de son encéphale avait laissé un curieux dessin au sol.

Elle éclata de rire et son rire cristallin résonna dans toute la plaine. Un dinosaure ? Vraiment ? Mais les dinosaures ont disparu depuis 66 millions d'années ma chère Iphigénie ! Iphigénie, s'appelait-elle véritablement ainsi ? Elle n'en était plus très sûre. Et elle l'était encore moins à propos de la disparition des dinosaures.

La lumière semblait décroitre autour d'elle, et pour cause, les soleils cendrés se couchaient doucement sur l'horizon. Iphigénie ne s'était jamais étonnée de distinguer plusieurs astres de feu dans le ciel depuis qu'elle avait échoué ici. Et, elle ne fut pas non plus surprise lorsqu'il se mit soudainement à pleuvoir de petites ombrelles en dentelle. Elle leva tout naturellement les bras pour les attraper et en faire un bouquet. Elle rit à nouveau. Sans raison cette fois.

« Nous ne sommes pas autorisés à rire sur les scènes de crime, Iphigénie. Tu te souviens de ce qui s'est passé la dernière fois, n'est-ce pas ? » marmonna une voix réprobatrice juste derrière elle.

La gerbe d'ombrelle lui échappa des mains et elle se retourna en un sursaut. L'individu qui lui faisait face avait une allure forte curieuse, qui commençait par ses cheveux et ses vêtements dégoulinant d'eau et allait jusqu'à ses pieds flottant étrangement à quelques centimètres au-dessus du sol. Elle s'apprêta à lui demander où est-ce qu'il avait pu prendre une douche, puisque cela faisait maintenant des jours qu'elle n'avait pu apercevoir la moindre trace d'eau. Mais, une pensée lui vint brusquement à l'esprit : il pleuvait. Ah ! Et le pauvre bougre n'avait même pas songé à ramasser les ombrelles pour s'abriter, se moqua-t-elle intérieurement.

« Comment faites-vous pour voler ? » lui demanda-t-elle alors en dévisageant le jeune homme dont le teint cadavérique la faisait frissonner.

« Je suis un fantôme solitaire qui hante un champ de citrouilles, » lui répondit-il très sérieusement.

Iphigénie écarquilla grand les yeux.

« Il n'y a pas de citrouilles, » lui fit-elle remarquer.

Et, soudainement, il y en eut partout au sol. Iphigénie fronça les sourcils, vexée d'avoir été dupée par un évident petit tour de passe-passe.

« Soit. Mais les fantômes, eux, n'existent pas ! » affirma-t-elle, ayant cette fois la certitude qu'aucun numéro ne pourrait les rendre réels.

« Eh bien, pour être honnête, je n'y avais jamais beaucoup cru moi non plus… Du moins, jusqu'à ce jour où j'ai accidentellement traversé un mur… » soupira le jeune homme.

Iphigénie pinça les lèvres. Tout cela demandait à méditer. Elle contempla le garçon et lui trouva un air familier. Ils avaient les mêmes cheveux d'un blond laiteux et les traits de son visage lui rappelaient ceux que le reflet de son miroir avait l'habitude de lui renvoyer. Tout d'un coup, le garçon gémit et se mit à secouer la tête dans tous les sens, bafouillant des paroles inaudibles. Iphigénie fit un pas en arrière, par précaution, et des larmes incontrôlables jaillirent de ses yeux. Pourquoi pleurait-elle ?

« Pourquoi pleures-tu ? » lui demanda-t-il.

Le jeune homme avait repris son calme, comme si rien ne s'était passé.

« Je ne sais pas, » répondit-elle. « Je ne crois pas que ce soient des larmes. »

Il s'avança vers elle et cueillit une goutte sur sa joue. Il la porta à ses lèvres et grimaça dès l'instant où il en ressentit le goût.

« Beurk ! C'est de l'eau de mer, » assura-t-il. « La Méditerranée, probablement. Mais je ne fais pas suffisamment confiance à mes connaissances marines pour te le certifier. »

« Pourquoi es-tu là ? » demanda-t-elle.

« Pourquoi, toi, tu es là ? » lui répondit-il en souriant tristement.

« C'est mon tableau, c'est ma toile, j'y vais si je le veux ! » protesta-t-elle.

« Ce n'est pas réel. Tu ne fais pas partie de ce tableau, » rétorqua-t-il. « Le véritable paysage dans lequel tu te trouves est si laid que tu es venue t'échapper dans le mien… Mais je ne te laisserai pas ! »

« Ah oui ? Et que vas-tu faire ? Et puis, d'abord, qui es-tu ? »

« Tu sais qui je suis. »

« Pff, tu es personne, voilà qui tu es ! »

« Oh, je t'en prie, Iphigénie ! Dis-moi qu'on ne va pas se la jouer à la Ulysse… Allez, je vais t'aider, choisis une porte. »

« Quoi ? » s'exclama-t-elle, interloquée, en haussant les sourcils. « Quelle porte ? Il n'y a pas de portes. »

Une ombre effrayante avait commencé à grandir sur le sol, de longues ramures s'entremêlant et voilant progressivement le sable grisâtre. Iphigénie se retourna pour constater avec stupeur qu'un immense arbre, déjà bien plus imposant qu'elle ne l'aurait cru possible, était en train de pousser juste derrière elle. Sur chacune des branches, qui s'étiraient de plus en plus haut, poussaient des portes lumineuses à la couleur d'ambre. Et au-dessus continuait encore le spectacle, le ciel s'était rempli de nuages tous façonnés en forme de clés.

Iphigénie se renfrogna. Qui puisse-t-il être, il était décidément très fort.

« Pas mal, pour les arbres, » concéda-t-elle. « Mais les clés sont quelque peu inaccessibles, si tu veux mon avis. »

« Aucune clé n'est nécessaire, » lui assura-t-il en lui faisant un petit sourire de côté. « C'était juste pour donner un plus bel effet visuel. Choisis. »

« Et comment veux-tu que je monte jusqu'à là-haut ? »

« Choisis. »

« Très bien, très bien. Celle-là, » dit-elle en désignant volontairement l'une des portes les plus élevées qu'elle pouvait apercevoir.

Le garçon claqua des doigts et la porte s'ouvrit en grand, déversant sur eux une cascade d'eau marine, d'algues et de petits poissons. Iphigénie poussa un cri d'effroi mais l'eau, qui montait rapidement autour d'eux, ne tarda pas à s'engouffrer dans sa bouche, la forçant au silence. Elle cracha et nagea comme elle put au milieu de ses grandes vagues qui progressivement lui faisaient perdre pied. Elle jeta des regards paniqués autour d'elle, où était-il ?

« Oscar ! » beugla-t-elle. « OSCAR ! »

Elle s'en souvenait maintenant.

« OSCAR ! » hurlait-elle à la mer. « OSCAR ! »

Oscar. Il y avait eu un accident pendant leurs dernières vacances à la mer et il s'était noyé. Oscar. Son jumeau.

« OSCAR ! » s'écria-t-elle encore et encore, de vraies larmes, cette fois, ruisselant de ses joues pour se mélanger à la mer.

Elle ferma les yeux et se laissa engloutir par les flots. Un brusque sursaut, pourtant, la ramena à la raison. D'une impulsion des pieds, elle se força à émerger de l'eau et inspira la plus grande bouffée d'air possible. Lorsqu'elle ouvrit les yeux, elle était allongée au sol, l'arbre avait disparu et les dunes grises qui l'entouraient étaient aussi arides qu'avant le raz de marée. Oscar était penché sur elle et affichait une mine soucieuse.

« Oscar… » chuchota-t-elle en se redressant vivement, et la résonance du prénom lui noua la gorge.

« Tu as fait une overdose, » lui dit-il gravement, posant une main apaisante sur son bras.

« D'eau de mer ? »

« Non. » Il secoua la tête, comme peiné qu'elle ne comprenne pas. « Rien de ce tableau n'est réel, Iphigénie. Et… Il va falloir qu'on parle de lui à un moment ou l'autre… C'est bien pour ça que tu es là, n'est-ce-pas ? »

« Parler de qui ? »

« De moi. »

« Ce n'est pas comme si parler de mon frère allait le faire revenir, » dit-elle sombrement.

Elle s'était rembrunie puis avait baissé la tête. Elle avait le cœur serré sans en comprendre la raison. Elle ne s'était pas noyée et Oscar avait réapparu, toutefois quelque chose sonnait faux. Quelque chose dans le décor. Quelque chose dans le vent. Quelque chose dans le silence. Elle pouvait entendre crier autour d'elle mais ne percevait ni mots ni visages criant. Seul Oscar la contemplait. Pourquoi était-il toujours aussi trempé ? Et, pourquoi elle-même ne l'était plus ?

« Effectivement, » répondit finalement Oscar. « Ça ne le fera pas revenir. Mais peut-être que ça pourra te faire revenir. »

Le paysage qui n'avait fait que ternir autour d'elle se réveilla soudainement, prenant de douces couleurs pastel. Des pousses d'herbes se mirent à jaillir d'entre les grains, transformant doucement le désert en une prairie verdoyante. Puis, de fins troncs d'arbres commencèrent également à pousser. Du moins, c'est ce qu'ils crurent durant les premières secondes, jusqu'à ce qu'il s'avère que ce soit des échelles croissant vers le ciel. Enfin, juste en-dessous d'elle, Iphigénie sentit quelque chose se durcir. Elle baissa les yeux et remarqua qu'une imposante fermeture éclair peinait à sortir du sol. Elle s'écarta et contempla avec ébahissement l'énorme crochet métallique qui se dessinait devant leurs pieds.

« Tu m'aides à l'ouvrir ? » proposa Oscar avec excitation.

Ils tirèrent de toute leur force sur la languette, au point d'en tomber en arrière lorsque celle-ci accepta enfin de se mouvoir. Le nouveau sol gazonneux s'ouvrait de chaque côté avec la même simplicité que s'il s'agissait d'un morceau de tissu. Les deux jeunes se précipitèrent sur l'ouverture, impatients de découvrir ce qu'il s'y cachait. Le gazon replié de côté, une vitre donnant sur un beau ciel bleu se dévoila sous leurs pieds. Non, ce n'était pas une vitre. C'était une fenêtre. Une jolie fenêtre avec un cadre et une poignée de bois.

« Les portes ce n'est pas pour moi » murmura-t-elle à Oscar. « Tu sais bien que j'ai toujours préféré passer par les fenêtres. »

Le même petit sourire illumina leurs visages. Ils ouvrirent en grand les deux battants de la fenêtre et une chaude bourrasque les fit aussitôt chanceler. Ils se couchèrent au sol, basculant uniquement leur tête dans l'ouverture où le ciel s'étendait à l'infini.

« Si je saute, je ne risque pas de mourir ? »

« Si tu restes, tu es certaine de mourir. »

« Qu'est-ce que tu vas faire, toi ? »

« Je vais probablement aller faire une petite sieste, peut-être manger un peu de crème glacée ou… voir jusqu'où cette nouvelle prairie mène… » dit-il en prenant un air énigmatique.

« Tu vas me manquer, » chuchota-t-elle.

Il lui offrit un petit clin d'œil et elle se laissa tomber.

La chute lui sembla durer une éternité et, plus elle s'enfonçait dans le bleu, plus les cris résonnaient dans son crâne. Ça en devenait tellement assourdissant qu'elle se mit à crier à son tour. Et le bleu devint du noir. Et le noir vint se tâcher de lumières aveuglantes. De la bile lui remonta dans la gorge et la seconde d'après elle ouvrit véritablement les yeux.

Elle cria. Et les cris se calmèrent autour d'elle. Où était-elle ? Elle ne distinguait autour d'elle que des masses floues colorées qui bougeaient dans tous les sens, mais rien de tout cela ne lui donnait de sens. Elle se roula en boule sur le sol, essayant d'échapper à cette nouvelle vague étouffante.

« Iphigénie, » appela une voix à côté d'elle. « Iphigénie, parle-moi. »

Iphigénie. C'était bien elle, cette fois, elle en était sûre. Et, elle connaissait cette voix.

« Papa ? » bafouilla-t-elle, avant de dégobiller une fois de plus.

Elle avait un goût affreux dans la bouche et chaque syllabe lui brûlait la gorge.

« Ça va aller, ma princesse, » lui répondit-il d'une voix sourde qui trahissait son émotion.

« Où suis-je ? » demanda-t-elle, en esquissant un geste pour se redresser.

« Reste encore allongée, ne bouge pas. Tu es à l'université, et les secours vont t'emmener à l'hôpital. »

« Qu'est-ce que… Mais… pourquoi ? »

« On avait remarqué que tu allais de plus en plus mal depuis… Enfin, on n'aurait jamais pensé que ça serait à ce point, ma belle. Je suis tellement désolé ! Si ton amie, Olive, n'avait pas été là pour courir me prévenir en salle des profs et appeler les urgences, je… Je n'ose pas imaginer ce qui serait arrivé… Je… Ne nous refais plus jamais un truc pareil ! Les drogues… Ma belle, les drogues n'arrangent jamais rien, tu sais… »

Iphigénie étouffa un sanglot et referma une main maladroite sur celle de son père. Aussitôt il fit s'entremêler leurs doigts et serra fermement sa petite menotte comme pour empêcher qu'elle ne s'échappe.

Une fois déposée sur la civière contre laquelle elle protesta vivement l'utilité, elle défila dans le Patio, telle une diva, entourée de son escorte, et attirant sur elle tous les regards. Si elle avait pu, elle serait allée s'enterrer à cent pieds sous terre, mais elle ne pouvait échapper à son propre tableau. Elle ne pouvait qu'espérer l'embellir en peinturlurant le futur à sa sauce.

Ils passèrent devant l'amphithéâtre Jean Cavaillès, où elle aurait dû être en cours à l'heure actuelle, et reconnut un bon nombre de visages au milieu de ceux qui la fixaient curieusement. Les chuchotements avides commencèrent à envahir toutes les conversations aux alentours et elle choisit alors de fermer yeux et oreilles autant qu'elle le pouvait. Si elle les fermait assez fort peut-être que tout ce cauchemar perdrait de sa réalité.

Lorsqu'elle choisit enfin de les rouvrir, l'ambulance dans laquelle elle avait été placée avait commencé à rouler. En se penchant d'une certaine manière, elle pouvait apercevoir les immeubles de Strasbourg défiler à la travers la vitre. Certains s'élevaient si haut qu'ils dissimulaient le ciel bleuté dont elle ressentait la terrible envie de contempler.

Elle aurait voulu se redresser et coller sa tête contre la fenêtre, mais savait qu'au moindre geste qu'elle ferait un médecin s'approcherait pour lui ordonner de rester couchée. Elle se mit alors à rêver d'une échelle qui monterait, et monterait, et monterait toujours plus haut… Elle pourrait l'emprunter. Elle pourrait saisir une clé. Elle pourrait ouvrir une porte. Non ! Mieux, une fenêtre ! Elle ne savait plus d'où lui venait cette étrange idée, et son ventre affamé ne lui permettait pas vraiment de s'y attarder plus longtemps.

C'était l'hiver, mais, sans savoir pourquoi, elle aurait tout donné pour une crème glacée.

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FIN

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