Bonjour à tous! Voici donc un texte écrit dans le cadre du camp nanowrimo d'Avril 2016. Un texte qui a peut-être un petit peu trop échappé à mon contrôle, j'en conviens. Mais bon.

Bonne lecture!


Le réveil n'eut pas le temps de sonner deux fois que déjà, il était éteint.

Paul ne dormait plus depuis déjà… Plusieurs heures, impossible de dire combien avec précision. Cela faisait trois mois qu'il attendait ce jour. Premier juillet, première visite hors du territoire français. Rome. L'Italie. Le Vésuve. Depuis plusieurs jours il se couchait, fébrile, et ne dormait pas, attendant le départ avec une excitation impossible à refréner.

Sa mère appela depuis le salon pour vérifier s'il était bien réveillé, sachant que son fils n'était habituellement pas matinal. Elle eut la surprise d'entendre la petite voix fluette âgée de six ans lui crier d'une voix parfaitement éveillée qu'il était (déjà) en train de s'habiller.

L'aéroport était plein à craquer, un brouhaha plurilingue lui emplissait les oreilles, et bon sang, tout était si grand ! Les avions qu'il apercevait par les immenses baies vitrées, les portes d'embarquement… L'heure et demie d'attente qu'il aurait en temps normal perçue comme quatre journées entières n'eut même pas le temps de prendre une forme concrète dans sa tête que déjà, il était assis sur un siège bleu, ceinture bouclée, à regarder la piste défiler à toute vitesse tandis que l'avion accélérait en vue du décollage.

L'hôtel, lui aussi, était grand. Ses parents parlaient en anglais avec le personnel, et il ne comprenait pas pourquoi après tout, s'il était en Italie, il fallait parler italien, non ?

Le temps que les valises soient posées, Paul en était presque au point d'écailler la peinture de la porte avec ses ongles, tant il voulait sortir et marcher dans les rues de cette ville qu'il n'avait entrevues que par les vitres crasseuses d'un taxi sentant la poussière et la cigarette.

Les pavés, les bâtiments, les histoires sur les héros mythologiques que son père lui glissait dès que l'occasion se présentait il ne pensait plus, il était, vivant pleinement la ville, voyant toutes les histoires à son sujet se dérouler à chaque coin de rue, dans les plus étroites artères, même celles sentant l'urine et où des chats faméliques rôdaient, ignorées par la plupart des touristes.

Il voyait un monde à part, et ni les femmes riant trop fort aux blagues en italien incompréhensibles de leurs amies, ni les incessants bruits de klaxon ne venaient briser l'univers qui se déployait sous ses yeux.

Le colisée aussi était grand. Il tentait de l'imaginer, rempli d'hommes et de femmes en toge ou vêtus de guenilles, regardant d'incroyables combats entre des hommes armés de lances et de glaives et des bêtes féroces, des masses de muscles affamées une lutte pour la vie, dont il ne restait que ruine, évoquant misérablement sa grandeur d'antan. Le temps avait fait son œuvre, et il le comprenait bien. Il ne fit pas attention à la file d'attente sans fin pour pénétrer dans la bâtisse antique, n'ayant de regard que pour les pierres, agencées pour durer, sculptées une par une, sans lesquelles il n'y aurait rien, auxquelles personnes ne faisait attention. Noyées dans la masse.

Il ne savait pas comment ses parents s'y retrouvaient. Chaque rue était différente, mais la ville était comme un labyrinthe, les absorbant. Il ne savait pas où il allait, ni où il était. Le soleil tombait lentement vers l'horizon, caché par les bâtiments. Bien sûr, il s'était rendu compte que loin du centre (et encore, même au niveau de celui-ci, la modernité avait fait son oeuvre), il ne s'agissait que d'une ville comme les autres. Mais peu lui importait. Les routes restaient pour lui pavées, et des colonnes se tenaient à leurs abords.

Et puis, le ciel fut noir. Ou plutôt, des tâches noires, se déplaçant anarchiquement, vinrent salir ce coucher de soleil, qui lui semblait si parfait, rosant le ciel d'une ville qu'il voyait dorée de sable, de poussière.

Des nuées d'étourneau, des centaines, volaient dans une seule direction, comme plusieurs volutes de fumée formant au finale un même nuage, cherchant probablement un abri pour la nuit ils volaient en tous sens, sans un son, sans un pépiement, emplissant juste le ciel de boules de plumes noires.

Ebahi, il les regardait voler. Il supposait que de là où ils étaient, les oiseaux voyaient la même chose que lui : des dizaines d'êtres se déplaçant en même temps pour vaquer à leurs occupation nocturne. Les toits des bâtiments étaient un axe de symétrie. Il se demanda donc quel étourneau pouvait lui correspondre le mieux.

Perdu dans ces réflexions, tête à la verticale, son ventre heurta une rampe de pierre, et instinctivement, il envoya ses mains en avant, pour se rattraper.
Il fut surpris par les éclaboussures sur son t-shirt et son visage, sur le froid qui imprégna soudain ses mains, par le bruit lourd d'une masse heurtant de l'eau.
Ses parents n'avaient pas remarqué qu'il avait la tête ailleurs, et son père se tourna vers lui à ce moment-là.

« Ne trempe pas tes mains ici ! D'ailleurs, tiens, tu sais ce que c'est ?
-Une fontaine ? »

Sa perspicacité n'avait pas vraiment été mise à l'épreuve, au vu de l'eau ruisselant sous la statue d'un homme se tenant sur un char, sculpté dans la pierre, juste devant lui.

« On l'appelle la fontaine de Trevi. On dit que celui qui jette une pièce par-dessus son épaule dans cette fontaine reviendra à Rome une fois dans sa vie, et trouvera une valeur équivalente à son retour.
-Je peux lancer une pièce ? Même une petite ! S'il te plait ! »

Sans ajouter un mot, l'homme plongea sa main au fin fond de la poche de son jean, en ressortit une petite pièce d'un centime et la tendit à son fils, radieux.

Celui-ci, consciencieusement, se retourna et lança la pièce derrière-lui. Il n'entendit rien, et se retourna aussitôt, suffisamment vite pour voir un discret mouvement métallique au fond de l'eau.

Ravis, Il reprit sa contemplation du monument, habilement sculpté, voyant presque l'homme (qu'il allait apprendre être en fait Neptune, le Dieu des océans) avancer sur son char, fendant les flots, les chevaux le tirant galopant sur l'eau comme sur la terre.

Il vit plus tard le mont Vésuve et imagina sa fureur, deux mille ans plus tôt, il vit Pompéi, il vit les anciennes voies romaines, et là encore, imagina les troupes de l'empereur foulant, au pas, cet endroit même où il se trouvait.

Et finalement, parmi tout ce qu'il vit, il oublia la fontaine.

xXx

La sonnette claqua violemment dans l'espace réduit du petit appartement, et Paul serra les dents, injuriant mentalement le visiteur. Il posa le livre qui l'absorbait un instant auparavant et se dirigea d'un pas traînant vers la porte d'entrée qu'il ouvrit brutalement d'un air maussade.

L'individu qui se tenait devant lui se nommait Gabriel, et arborait un franc sourire.

« Oh non, pas encore toi…
-Eh si ! Les deux autres viennent aussi, il ne manque plus que toi ! On part dans trois mois, alors si tu veux pas raquer trop cher, c'est maintenant qu'il faut s'y prendre.
-C'est mort. Je viens pas, je te l'ai déjà dit.
-Tu m'as dit aussi que tu avais déjà vu Rome, petit, et que ça t'avait plu ! Faut passer à autre chose ! Ca va être sympa ! On a tous une putain de thèse mon gars, alors cet été, t'enlèves le balais que t'as dans le cul et tu viens avec nous !
-Non. En bagnole je dis pas, mais là…
-Mais on va perdre des plombes en bagnole ! Et puis c'est chiant à conduire en centre-ville !
-Je viens pas. Je monte pas dans un avion.
-C'est le moyen de transport le plus sûr du monde ! Tu le sais !
-Va dire ça à Alice…
-Je suis désolé d'être aussi brutal, mais ça fait cinq ans, ok ? Oui, c'est dur, mais ta vie à toi continue. Elle a pas eu de bol, elle était dans le mauvais. Ça arrive.
-Je ne monte pas dans un putain d'avion. Point barre.
-Mais écoute un peu au lieu de faire ton sinistre. On y va tous, ça va être sympa, y aura des romaines en mini-jupe vu qu'il fera théoriquement chaud en plein mois de juillet. Viens ! La bagnole, c'est juste pas possible. Benjamin a pas son permis, Loïc a plus que trois points et il tient pas trop à prendre le volant pour pas se les faire sucrer, moi je suis franchement pas à l'aise sur les longs trajets et on va pas te faire conduire tout le long. On en a déjà parlé. Nous on y va, avec ou sans toi, alors autant que ce soit avec, tu crois pas ?
-Si… Mais je peux… Pas. Je peux pas. Je sais que ça va être un problème à régler un jour, mais je peux pas. Je suis incapable d'aller dans un avion. C'est déjà suffisamment chiant comme ça sans que vous en rajoutiez une couche. Et puis c'est pas mal d'ici trois mois, soit j'aurais un vrai boulot, soit j'aurais au moins de quoi faire l'été. J'aurais un peu d'argent de côté comme ça. L'an prochain, peut-être que je pourrais. Je sais pas. On verra. Mais cette année… Fin bon, vous embêtez pas pour moi j'ai besoin de me poser, et là, avec les deux mois de stage que j'ai réussi à trouver, c'est pas pour tout de suite.
-Et ça peut pas déboucher sur un contrat, ça, d'ailleurs ?
-Nan, ils ont été très clairs là-dessus. C'est pas grave. Je survivrai »

Gabriel finit par partir, déçu.

Tous trois avaient soutenu et obtenu une thèse en sociologie, et cela devait donc être fêté dignement.

Mais il y avait Alice.

Vol AF759, Prague/Paris. Crise cardiaque du pilote. Le copilote, complètement paniqué, avait fait une fausse manipulation à l'atterrissage. Pas de survivants.
Ils étaient en couple depuis presque deux ans. Paul avait eu du mal à s'en remettre.

Il lui était resté cette impossibilité physique de s'approcher d'un avion.

xXx

Il rentrait chez lui, après un footing au parc, deux rues à côté de chez lui. Une tentative ratée de footing, plutôt.

Il avait été trop sec avec les autres, qui étaient prêts à annuler leurs billets d'avion et à prendre le train (« vachement moins marrant autant faire les choses bien ! »), et avait refusé, arguant qu'il tenait tout particulièrement à « s'insérer au plus vite dans la vie professionnelle ».

En réalité, et il n'aurait pas su dire pourquoi, il ne voulait tout simplement pas aller à Rome.

En avion, surtout. En voiture, si deux mois plus tôt il aurait sauté sur l'occasion, il aurait prétexté une gastro le jour du départ. Idem pour le train.

Il regrettait, et n'arrêtait pas de penser. Cela l'avait empêché de courir, et il rentrait donc chez lui, doublement dépité. Il voyait que quelque chose clochait, quelque part au fin fond des méandres de son inconscient tumultueux, mais quant à savoir quoi, c'était une autre affaire…

xXx

Il était assis sur son canapé, regardant les informations de 20H.
Ou plutôt, il était vautré entre deux coussins, écoutant le présentateur d'une oreille distraite.
Oreille qui, subitement, devint aussi attentive que possible. Un crash d'avion avait eu lieu une heure trente plus tôt.
Prit d'un doute, il attrapa son téléphone portable. Pas de message. C'était pourtant l'heure où les trois autres devaient rentrer.

Etait-il possible que…

Il était possible. Vol en provenance de Rome.
Ben voyons.

Son ventre était comme en chute libre. Il sentait ses organes libérés de tout poids, sachant pertinemment qu'à l'atterrissage, il serait écrasé par la violence de la nouvelle.
Il consulta rapidement, toujours depuis son téléphone, les départs de Rome. Peut-être y en avait-il plusieurs…

Non.

Un plus tôt dans la journée, le matin, et un en début de soirée.

Merde.

Problématique. Cela signifiait donc… Qu'ils étaient morts ? Broyés par des débris métalliques de plusieurs tonnes ? Asphyxiés dans une hypothétique fumée ? Brûlés vifs dans des flammes incongrues ?
Et puis, il y avait ce bruit, insistant, rythmé, répétitif. C'était agaçant. Qu'était-ce, au juste ?

La porte. On toquait à la porte. On ne sonnait pas, on frappait. Etrange. Pourquoi ?
Paul se leva, et d'un pas glissant (chaussettes sur linoleum oblige) se dirigea vers l'entrée.

Il ouvrit la porte, sans plus de cérémonies. Deux hommes (à défaut d'un meilleur terme) se tenaient devant lui. Propres sur eux, costume noir, cravate parfaitement nouée ils auraient pu inspirer un sentiment d'ordre sans leurs visages.

Absents. Ou plutôt, lisse. Sans traits définis. Sans existence certaine. Un visage, certes, mais absent. Impossible à décrire.
Paul sentit ses poils se dresser au niveau de ses mollets. Un courant d'air, peut-être. Ou non. La peur. Oui, la peur, exactement.

« Monsieur Campanel, vous savez pourquoi nous sommes là, peut-être ?
-Je… Ne sais pas. Non.
-Monsieur Campanel, vous savez, pour l'avion. Vous auriez dû y être. On ne sait trop comment vous avez réussi à vous en tenir éloigné, mais cela ne va absolument pas. Vous devez venir avec nous.
-Vous… Voulez me tuer ?
-Non, bien sûr que non. Pas directement, du moins. Vous auriez effectivement dû mourir voilà exactement une heure et quarante-six minutes, je vous fais grâce des secondes. Nous devons donc vous prendre avec nous. Et vous emmener à Rome.
-Mais vous avez quoi, tous, avec Rome ?
-Il est absolument impératif que vous fassiez un passage par cette ville. Mettez un pied dedans, et tous les petits désagréments dont nous vous accusons seront immédiatement réglables et réglés.
-Pourquoi Rome ?
-Le temps presse, monsieur Campanel. Venez. Nous vous expliquerons en route. Nous avons une voiture garée en bas.
-Je… Oui… Peut-être…
-Et mettez vos chaussures. Ce serait dommage de mourir en chaussettes, non ? »

Paul suivit ce conseil, et s'engagea dans la cage d'escalier, qui sentait le renfermé, le rance. Une odeur assez forte, obsédante. Certains, supposait-il, n'arrivaient même jamais à s'en défaire. Il descendit à la suite des visiteurs en costume. Ils avaient des cheveux, constata-t-il. Très courts, très foncés, mais présent tout de même. Il remarqua soudain que ses pas étaient les seuls à provoquer un écho, les seuls à faire du bruit.

Peu lui importait. Il n'en était plus à ça près. En dix minutes, il venait d'apprendre la mort de ses amis, décédés de la même manière que son ancienne petite amie, venait de s'interroger sans guère d'approfondissement quant à de potentiels dons extra sensoriels qui lui auraient pesé sur l'esprit afin de ne pas subir le même sort, avait reçu deux étrangers lui annonçant qu'ils l'emmenaient mourir à Rome.

Une soirée relativement animée semblait se profiler, et c'est pour briser le silence oppressant des deux personnages qu'il leur demanda pourquoi une voiture et pas un train, pour se rendre à Rome.

Aucune réponse.

Il décida donc qu'il n'était pas utile qu'il leur tienne compagnie jusqu'à sa mort, et une fois arrivés au rez-de-chaussée, une fois la porte de l'immeuble ouverte, devant la berline noire, portière arrière ouverte, qui l'attendait, il bifurqua naturellement sur la droite, et se mis à marcher. Au bout de dix mètres, il était au carrefour qui servait de point de repère à tous les touristes perdus, croisement de sa rue et d'une grande avenue coupant en deux cette partie de la ville, et, marchant toujours le plus normalement possible, se débrouilla pour être le plus vite possible hors de vue des deux individus qui l'attendaient probablement dans le véhicule.

Pourquoi fuyait-il une telle absurdité ?
Parce qu'elle semblait vraie.
Qu'allait-il faire, dorénavant ?
Excellente question. Faire un tour, et puis, peut-être, rentrer, manger, dormir. Aller à son premier jour de travail au fast-food du quartier deux jours plus tard. Peut-être. Probablement.

Il traversa la rue, ignora les coups de klaxon énervé des conducteurs ayant été obligés de freiner brutalement, ne se retourna pas, s'engouffra dans une ruelle sombre, sentant l'urine. Un chat famélique rôdait autour d'une poubelle. Il avança de quelques pas, vérifia qu'il ne se dirigeait pas vers une impasse, jeta un coup d'œil derrière son épaule, avança d'encore quelques pas, se retourna encore. Lentement, cette fois.

Si la ruelle était tout à fait normale, l'avenue qu'il avait quittée, en revanche, n'était plus vraiment comparable avec celle qui se tenait désormais devant lui. Toujours aussi lentement, il fit demi-tour, et, ignorant le chat qui semblait désormais arborer un sourire narquois, il observa cet environnement, si familier dans sa structure, si étranger dans tout le reste.

La forêt qu'il avait devant lui était coupée en deux par une immense route pavée maladroitement de pierres grossièrement rectangulaires. Il s'avança, ne pouvant résister à l'envie de mettre le pied dessus. Il préféra néanmoins, abrité par l'angle de la ruelle (mais comment pouvait-elle toujours exister ?) vérifier la présence ou non de ses visiteurs du soir.

Personne.

Le ciel était aussi clair, le soleil toujours en déclin tranquille, les nuages peut-être à la même place, peut-être pas. Ce n'était pas important.

Le sol de pierre était inégal sous son pied, et il tenta de faire claquer ce dernier le plus fort possible sur les pavés, comprenant rapidement qu'il ne voulait que combler le silence. Pas un souffle de vent, pas une branche en train de craquer, pas un oiseau en train de chanter son territoire, pas de feuille crissant. Aucun bruit.

En soupirant, il se retourna.

La ruelle n'était plus là, bien sûr, et une portion de sylve identique à celle qu'il avait vu de l'autre côté de la route était presque à portée de main.

Le chat était toujours là, lui, allongé en posture de Sphinx, semblant attendre son tour pour poser son énigme aussi tordue que l'alignement des pavés. Toujours, il semblait tirer le sourire de celui qui connait la chute de l'histoire, mais ne dit rien, pour voir la tête des autres.

Paul, se rappelant les mots de son grand-père lorsqu'il était petit, lors d'une randonnée en montagne, suivit la route, ne s'en éloigna pas. Il n'avait aucune idée du climat du pays, de l'étendue de la forêt, de comment survivre en milieu hostile avec juste un t-shirt et un pantalon.

Il marcha pendant peut-être une heure sur la route, totalement plate, sans autre relief que l'irrégularité des pavés, se sentant étrangement vide. Absent, plutôt. Comme le visage de ses visiteurs. C'était ça. Si les visages pouvaient se ressentir eux-mêmes, il se sentait comme un de ceux-là. Il était bien là, mais n'y avait pas sa place.

C'était ça. Ces visiteurs ne semblaient pas à leur place.
Déphasés.
Lui aussi.

Il se rendit compte que, depuis le couvert des arbres, le chat le suivait, et ce juste avant de s'arrêter net pour ne pas écraser l'obstacle qui était sur la route.
Le premier, d'ailleurs. Il n'y avait ni feuille, ni terre, ni épine sèche, sur cette route de forêt.
Il s'agissait d'un gros ver d'une vingtaine de centimètres, orné de motif ronds sur le dos.

Ses couleurs dans les nuances de cyan et de marron le captivèrent, et rapidement, il n'arriva plus à détacher son regard de l'hypnotique mouvement de la créature, qui projetait sa tête vers l'avant, ramenait sa queue ou ce qui lui en tenait lieu vers sa tête, et recommençait, suite de mouvements rythmée.

Finalement, le ver s'arrêta de l'autre côté de la route, grimpa sur un champignon d'apparence peu engageante et commença à dévorer le malheureux.

Cela eu pour effet de dégager un nuage de spores jaunâtre, fumée aux tons insolites sur le vert et le brun de la sylve.

Brusquement, d'un bref mouvement de tête, Paul reprit ses esprits, quitta le ver du regard et reprit sa route. Quelque chose, cependant, le tracassait. Il ne savait pas quoi exactement, outre le fait qu'il était dans une forêt inconnue au crépuscule alors qu'un peu plus d'une heure plus tôt, il regardait les informations du 20H.

Il n'avait pas fait vingt pas (et le chat aussi, toujours là, s'étant arrêté visiblement en même temps que lui) qu'il comprit. Le bruit. La forêt était silencieuse, quelques instants auparavant, mais il entendait désormais un bourdonnement sourd. Un ronronnement. Comme un moteur.

Et au bout de dix minutes à profiter du crescendo de cet étrange bruit en se demandant ce que diable pouvait bien en être la source, au bout de dix minutes passées à se retourner toutes les cinq seconde, ne voulant pas rater l'arrivée de quelque chose de potentiellement dangereux, ou tout au contraire susceptible de l'aider, il vit apparaître, loin derrière lui, un point noir, se rapprochant dangereusement vite. L'objet, bien que bruyant, ne semblait pas massif, et prit d'une soudaine impulsion, il se planta au milieu de la route, bras et jambes écartés. Un bref coup d'œil sur sa droite lui apprit que le chat s'était assis, et l'observait d'un air goguenard, son semblant de sourire semblant vissé ad vitam aeternam sur sa face.

Paul n'eut pas à attendre très longtemps dans cette posture ingrate. La chose hurlant à en faire trembler toute la forêt arriva rapidement à sa hauteur, et s'arrêta. C'était une imposante moto, ressemblant à une Harley-Davidson, pour peu qu'il puisse en juger. Un véritable colosse à la peau mate, portant un gilet de cuir encore plus sombre que sa peau, des bottes lourdes, un chapeau à mi-chemin entre un sombrero et un stetson et des lunettes de soleil (probablement handicapante au vu de la faible luminosité) siégeait sur l'impressionnante machine, et regarda son poignet d'un air empressé.

« Excusez-moi, mais où sommes-nous ?
-Nous sommes sur les terres de l'Empereur. Tout lui appartient, d'ailleurs. Tu devrais le savoir. Maintenant pousse toi. L'Empereur m'attend, et je suis en retard.
-Où est l'empereur ?
-Dans son palais, bien sûr. Derrière toi. »

Et sans plus de cérémonie, l'homme démarra en faisant mugir son engin, passa à côté de Paul et sembla tirer son chapeau en voyant le chat, toujours assis, le dos droit.
Paul aurait juré que le chat lui avait rendu son salut de la tête.
Sur la veste de l'homme, au niveau de ses omoplates, un renard, noir lui aussi, était représenté.

Et comme le soleil tombait et qu'il n'avait pas le choix, il reprit sa route.

Une petite dizaine de minutes plus tard, il vit que, plus loin devant lui, dans la pénombre de plus en plus oppressante du crépuscule, la route semblait luire, légèrement, d'une lumière jaune.

Il s'aperçu rapidement que ce n'était pas la route elle-même qui luisait, mais ce qu'il y avait au bout. Peut-être ce fameux palais de l'Empereur.

Il avait mal aux jambes, et mine de rien commençait à avoir froid et faim, malgré le stress et l'appréhension qui pourtant prenaient une place assez important dans son ventre, se tordant et se débattant dans tous les sens, et ce fut avec un certain détachement qu'il se rendit compte qu'il s'agissait en fait d'une ville. Accueillante ou hostile, la question demeurait sans réponse.

Il n'y avait pas de limite définie à la ville, et il n'expliquait toujours pas la lumière qui en émanait. D'abord, quelques habitations, de plus en plus nombreuses, de plus en plus hautes, se densifiant.

Les habitants, tous assez semblables, l'ignoraient.

Ils semblaient tous membres d'une armée romaine à maigre budget, portant des casques métalliques rapiécés de cuir, des lances pas vraiment droites, des cuirasses trop fines pour servir à quoi que ce soit.

Il tenta de leur adresser la parole, mais n'obtint aucune réaction. Nulle trace d'une échoppe, ou d'une auberge, d'un restaurant, d'un commerce quelconque ou d'un endroit où passer la nuit.

La lumière était très forte, comme si les bâtiments la dégageaient eux-mêmes, car seulement quelques torches étaient accrochées sur les bâtisses, d'une propreté absolument impeccable.

Métèque ignoré de tous, il errait à travers les larges allées, cherchant désespérément de quoi se restaurer c'est là qu'il aperçut deux des étranges habitants en frapper un troisième, recroquevillé au sol.

La violence est universelle.

Ne sachant trop s'il commettait là une erreur diplomatique qui lui coûterait la vie ou s'il agissait de façon tout à fait raisonnable (ce dont il doutait, au vu du stoïcisme des passants), il se plaça entre les deux agresseurs et leur proie, écartant, pour la deuxième fois de la journée, les bras et les jambes.

Cette fois, il obtint l'attention des deux autochtones.

« Que fais-tu là ?
-Tu es bien étrange, toi.
-Pourquoi frappez-vous cet homme ?
-Cet homme ! Ha !
-Il en a besoin. Il a volé ma lance car il a brisé la sienne, et plutôt que l'empereur le sache, il a préféré laisser son cœur devenir noir.
-Alors, il faut que nous le repeignions en rouge. C'est pourquoi nous le frappons.
-Mais pourquoi en rouge ? Et pourquoi le frapper ?
-Mais… L'Empereur rouge, enfin ! Et regarde devant toi, sur les pavés ? Ne vois-tu pas du rouge ? C'est bien là signe que cela fonctionne.
-Evidemment qu'il y a du rouge, il saigne, vous le frappez !
-C'est ce qu'on te dit.
-Evidemment… Où est le palais de l'Empereur ? »

Tous les passants s'arrêtèrent alors d'un seul mouvement parfaitement synchronisé, et chacun pointa du doigt une direction différente de celle de son voisin.
D'aussi loin que Paul pouvait voir, il n'y avait désormais plus de mouvement au sein de la ville lumineuse.
Un des deux peintres en herbe, lui, pointa lentement la route que Paul suivait depuis son arrivée, et son acolyte fit de même, sans un mot.

Ainsi, il reprit sa route, ne sachant trop quoi trouver au palais, si ce n'est des conseils pour rentrer chez lui, et éventuellement, oublier.

Au premier pas qu'il fit, l'activité reprit immédiatement les occupants des lieux, et un bref coup d'œil derrière son épaule lui fit se rendre compte que ses deux interlocuteurs avaient repris leur œuvre, comme si rien n'était venu les perturber.

Il marcha, ignorant ses jambes raides, et marcha encore. Si le ciel était d'un noir d'encre, sans lune apparente, la ville semblait être perpétuellement condamnée à vivre en plein jour. Paul marcha encore, rapidement obligé de tourner, et de bifurquer, dans un dédale de rues inconnues, la hauteur des bâtiments lui interdisant de voir où il allait vraiment. Il essayait de garder globalement la bonne direction, mais il n'avait aucune certitude quant à sa réussite. Aucune poubelle ne venait orner les ruelles, aucun déchet ne traînait au sol toujours ce même schéma d'une rue simple, entourée de bâtisses excessivement hautes, pavée aussi maladroitement que la route sur laquelle il était arrivé plus tôt dans la soirée (ou la journée ? Non, la soirée, plus probablement).

Finalement, dans une rue déserte, toujours aussi lumineuse, il s'effondra contre un mur, et s'endormit, épuisé.

Il se réveilla courbatu, et dans une obscurité inquiétante. Il se redressa brusquement, ignorant son dos qui hurlait presque qu'on l'achève, et regarda autour de lui, la pression au ventre.
Inutile. Il était bien au même endroit. Dans la pénombre, mais au même endroit.

Au-dessus de lui, un ciel parfaitement bleu, sans nuance, sans un nuage.

Il se releva, et renonçant à trouver une explication, reprit sa recherche du palais.

La ville était toujours aussi labyrinthique, les habitants agissaient exactement comme la veille (du moins était-ce logique de supposer que c'était la veille) et l'obscurité commençait à sérieusement lui peser sur l'esprit, au bout de deux heures de marche. Il avait faim, son ventre semblait comme percé par un poignard. Le palais semblait être sa seule chance, sans quoi, il risquait de mourir misérablement de faim sur une route pavée (n'importe comment, qui plus est) dans une ville étrange.

Rien de bien réjouissant.

Le chat. Où était le chat ?
Il suffit qu'il se souvienne de son existence pour qu'en se retournant, il aperçut l'animal occupé à se lustrer le poil, d'un air innocent, aussi ignoré que lui par les habitants locaux.

Il bifurqua dans la rue qui se trouvait à sa gauche, et le palais fut devant lui.
Il rappelait quelque peu le taj mahal au niveau de l'architecture, mais la couleur des murs avait plus l'air d'avoir été inspirée par une quelconque villa méditerranéenne.

Peu sûr, il s'avança vers l'arche qui tenait lieu d'entrée au domaine entourant l'édifice, désert de tout espace vert qui aurait pourtant rendu agréable à l'œil ces larges allées de gravier jaunâtre. Ou tout du moins, qu'il supposait jaunâtre dans la pénombre peu naturelle qui enveloppait toujours les lieux.

Deux gardes, identiques aux autres habitants des lieux croisés dans leur posture et leur accoutrement se tenaient de chaque côté de la construction, et ne firent pas attention à lui, même lorsqu'il les apostropha.

Le palais de l'Empereur était accessible par deux grandes portes, assemblages hétéroclites de planches de bois de diverses essences, ouvertes en plein. L'absence apparente de lumière à l'intérieur lui interdisait toute vision des activités qui pouvaient s'y dérouler.

Les graviers crissèrent sous ses pas tandis qu'il avançait vers le palais.
Il franchit lentement le seuil de la bâtisse, et soudain, le bruit assaillit ses oreilles.
Un brouhaha assez impressionnant emplissait l'espace qu'il ne pouvait toujours pas voir, ses yeux étant toujours trop habitué à la luminosité (certes réduite) de l'extérieur.
Il fit un pas de plus, et eut l'impression brusque que ses yeux brûlaient sous l'assaut de la lumière. Il cligna en serrant les dents.

Le palais n'était constitué que d'une seule salle, dont les murs étaient tout simplement les mêmes que ceux qui donnaient sur l'extérieur. Aucune fenêtre ne les perçait, et une fois de plus, aucune source de lumière particulière n'expliquait l'intensité de celle-ci.

Contre le mur du fond, une chaise aux proportions phénoménales servait de support à un petit homme, vêtu apparemment d'une simple bure de couleur rouge. Des dizaines de soldats semblables à ceux qui déambulaient dans les rues se tenaient autour, sur des bancs, hurlant et agitant les bras.
Paul fit un pas de plus, et tous se turent soudain, se retournèrent vers lui et le regardèrent fixement.

Leurs regards se faisant de plus en plus pesant à chaque instant, il se décida à avancer d'un autre pas.
Sans résultat. C'était à lui d'agir.

« Bonjour. Hem… Pardonnez-moi de vous interrompre, mais auriez-vous l'extrême obligeance de m'offrir à manger ? Voyez-vous, j'ai beaucoup marché, et…
-C'est un traître ! »

Le personnage qui venait de hurler n'était autre que le conducteur de la moto que Paul avait croisé la veille et qu'il n'avait pas encore vu, assis à l'extrémité d'un banc.

« C'est un traître, reprit-il. Il tente de nous affamer ! Majesté, les geôles impériales sont vides ! Qu'on les remplisse !
-Mais attendez, je demandais juste… Sinon, vous ne sauriez pas comment je pourrais rentrer chez moi ?
-Et il tente de déserter votre superbe empire, par-dessus le marché ! Majesté, vous devez agir !
-Je ne sais pas trop… »

Le petit homme, assis sur sa chaise, venait de se prononcer. L'empereur arborait un parfait masque d'indécision, tandis que la foule autour de lui commençait à s'exciter de nouveau.

« Mais sinon, je peux essayer de me débrouiller tout seul, hein.
-Majesté ! Voyez comme il tente de nier votre autorité en se jugeant apte à agir de lui-même ! C'est un traître, à n'en pas douter ! Ordonnez à vos gardes de le jeter en cellule ! »

L'Empereur semblait toujours plongé en pleine réflexion, incapable de prendre une décision.

Paul était fatigué. Il ne comprenait pas. Il avait déjà renoncé à la logique, sans quoi il aurait déjà subi une crise de nerf, mais il aurait malgré tout espéré comprendre quelque chose dans ce qui se tramait ici, et qui, potentiellement, semblait pouvoir jouer de son sort.

Finalement, sur une exhortation supplémentaire du colosse à la veste noire, l'Empereur ordonna aux gardes de l'emprisonner.

Paul ne réagit même pas, trop surpris, incapable de détacher ses yeux de cette parodie de cour impériale, y compris lorsque plusieurs des personnes assises sur les bancs se levèrent précipitamment et se jetèrent sur lui, l'empoignant aux épaule, et le traînèrent dans un coin de l'immense salle ou une trappe était ouverte. Ils le jetèrent dans le trou béant, et il tomba sur deux ou trois mètres contre un sol en pierre, froid et humide. Il ne sentait plus ses genoux ni ses bras.

Rapidement, deux ou trois gardes le rejoignirent, atterrissant lourdement sur leurs pieds dans un grand fracas métallique, l'attrapèrent encore et le traînèrent sur une dizaine de mètres, avant d'ouvrir une porte dans un grincement épouvantable, de le jeter une fois de plus au sol (cette fois-ci, il ne tomba que de sa hauteur), de refermer la porte et de repasser la trappe par un moyen inconnu avant de refermer celle-ci, ce qui fit s'abattre soudainement le silence dans l'esprit secoué de Paul.

Le passage de l'obscurité malsaine de la ville à la puissance de la lumière de la salle du trône et enfin, ce retour à la pénombre dans ce qui semblait être les geôles impériales lui vrillait l'intérieur du crâne.

Il s'assit, ignorant les courbatures qui lui tendaient l'ensemble du corps, la faim qui lui crevait l'estomac, la peur qui lui pressait la poitrine et la violence de la chute qui lui broyait les genoux, le coccyx et les bras, et se força à se calmer et à réfléchir logiquement.

Au bruit, il avait été enfermé dans une cellule. A la chute, l'humidité, la température et la lumière réduite, il pouvait dire qu'elle était en sous-sol.
D'ailleurs, du coin de l'œil, il voyait à sa gauche un maigre trait de lumière horizontal. Peut-être un genre de fenêtre. En tout cas, la seule source de luminosité apparente.
En tant que prisonnier, il serait peut-être jugé. Sûrement pas affamé.
Il se rappela néanmoins de la mascarade à laquelle il venait d'assister. Il se mit à douter.

Ne pas penser à ça. Réfléchir sur une solution pour sortir.
Etrange, la force avec laquelle il respirait. Ses muscles tendus pourtant limitaient l'ampleur de son souffle.
Il retint sa respiration. Pour voir.

Le bruit continuait. Il n'était pas seul.

Il se retourna lentement, tentant d'apercevoir celui qui était prisonnier avec lui. Nulle part, il ne voyait qui que ce soit. Il ne pouvait même pas dire avec précision d'où provenait le bruit, si c'était de derrière lui ou d'à côté. Son ventre se serra un petit peu plus.

« Qui es-tu donc ? »

La voix était vieille, lasse, épuisée.

« Je m'appelle Paul. Qui êtes-vous ?
-Viens plus près, je ne peux pas parler très fort…
-Et où êtes-vous ?
-Contre le mur. Juste devant toi. Voilà. »

En regardant fugitivement du coin de l'œil, Paul voyait effectivement une masse sombre, à peine distinguable, adossée contre le mur.

« Pourquoi êtes-vous ici ?
-Je ne m'en souviens plus… Cela fait tellement de temps… Et au final, cela n'a pas d'importance. Je suis sabotier. Ou j'étais. Je fabriquais des sabots, en bois, en cuir, en paille. Peu importait. J'étais bon à ça. Seulement à ça, mais j'étais bon. Et toi, pourquoi es-tu là ?
-Je ne sais pas. J'ai entendu le mot « traître » prononcé, mais je ne suis même pas d'ici. Mange-t-on souvent dans ces cellules ?
-Des fois oui. Des fois non. Mais comme la raison de ton emprisonnement, cela n'a pas d'importance. Ou n'en aura bientôt plus. Cela revient au même.
-Comment sort-on ? Comment je peux rentrer chez moi ?
-Bonne question. Comment sort-on… Tu crois en Dieu ?
-Je… C'est pas la question…
-L'Empereur est Dieu. Sa ville est Dieu. Ses terres aussi. L'immortalité. L'immoralité. As-tu vu en arrivant les deux hommes qui en battaient un troisième ?
-Comment savez-vous…
-Ils le battent depuis un temps infini, et pour toujours. C'est comme ça, ici.
-Ils parlaient de repeindre le troisième en rouge…
-Bien sûr en quoi d'autre qu'en Rouge ? C'est l'Empereur. Ce qui quitte l'Empereur doit lui revenir à un moment ou à un autre, comme l'Empereur est Dieu et que Dieu est tout, c'est normal.
-Et si je ne crois pas en Dieu ?
-Tout est relatif. Il est Dieu, certes, mais pas complètement. C'est un petit peu abscond.
-Absolument. Et donc, tout ceci ne me dit pas comment quitter cette cellule, cette prison, et retourner d'où je viens.
-Et pourquoi veux-tu retourner d'où tu viens ?
-Parce que cet endroit… Ce n'est pas ma place. Je sens que je n'ai pas lieu d'être ici. Un petit peu comme deux autres personnes, de là d'où je viens.
-Et tu sais pourquoi ? Parce que la mort délaisse ces terres et hante les tiennes.
-Vous connaissez ceux qui sont venus me voir, les deux hommes en costume ?
-Non.
-Mais…
-Il n'empêche pourquoi aurais-je besoin de les connaitre ?
-Vous êtes fou…
-Regarde où tu es, regarde qui tu es, regarde ce qui t'es arrivé, et dis-moi que cet endroit n'est pas fou. Nous sommes tous fous par ici, mon cher.
-Je ne sais pas…
-Exact. Et c'est pourquoi il est d'autant plus important que tu parles.
-…Que je dise quoi ?
-Je ne sais pas.
-Ils sont d'ici, les hommes en costume ?
-Peut-être. Ils ne sont pas au service de l'Empereur, en tout cas. Peut-être est-ce lui qui est à leur service…
-Si l'Empereur est Dieu, comment peut-il être à leur service ?
-Dieu ne peut vaincre la mort.
-Dans ce cas, ce n'est pas Dieu.
-Peut-être.
-Bon sang… Je ne sais même pas pourquoi je vous parle… Ça ne fait aucun sens…
-Il n'y a pas de sens, ici. Seulement une absence de mort. Nous sommes figés dans l'éternité. C'est pour cela que nous sommes fous.
-Et les hommes en costume, ils ne peuvent pas me retrouver, ici ?
-Que te voulaient-ils ?
-M'emmener à Rome… Je ne sais pas pourquoi… Pour mourir, je crois.
-Ils n'auraient rien à faire ici.
-Alors comment l'Empereur pourrait-il être à leur service ?
-Je ne sais pas. Tu leur demanderas.
-Et comment je leur demande si je ne peux pas sortir ?
-A toi de voir.
-Et savez-vous comment je rentre chez moi ?
-Tu dois aller par-delà les nuages
-Mais comment ? Et où ?
-Je ne sais pas. Tu poses beaucoup de question au vieux sabotier que je suis, tu sais. Regarde ce chat. Est-ce qu'il se demande comment sortir, lui ? »

Paul se retourna brusquement. Le chat se trouvait là. Ses deux yeux couleur opale brillaient trop fort pour que cela soit naturel, et ses canines blanches reflétaient le peu de lumière qui filtrait. Même dans l'obscurité humide des cellules, il semblait garder son sourire, ce qui énerva Paul. Il s'approcha de la porte à larges barreaux, qu'il distinguait, désormais, et glissa en voulant agiter brusquement les bras pour effrayer le chat. Il tomba contre la porte, qui s'ouvrit dans un grincement lourd.

Le sabotier ne disait rien. Paul regarda le chat. Celui-ci avait un gros quignon de pain posé à côté de lui. Son semblant de sourire avait désormais un petit air satisfait, lui semblait-il.

Il s'en empara, et le dévora avidement, rapidement. Malgré sa faim et la taille réduite du morceau, son ventre lui semblait peser une tonne, et il ne s'était jamais senti aussi repu.

Il s'approcha de la fenêtre, qui était à environs deux mètres du sol, et tenta de voir s'il pouvait l'ouvrir.
Pas moyen.

« Tiens. J'en ai de trop, si tu veux.
-De quoi donc ?
-Du thé. »

Paul s'approcha et vit que l'homme lui tendait un objet grossièrement cylindrique. Il s'en saisit. Cabossé, métallique au toucher. Un vieux thermos. Il but une gorgée de thé, sans goût mais qui avait le mérite d'être chaud, et rendit au sabotier son bien avec un bref remerciement.

Le problème de la sortie restait entier.

La seule issue possible était la trappe, mais il se ferait arrêter au moment même où elle serait soulevée. De plus, elle était trop haute pour qu'il l'atteigne.

Il était dans le couloir central des geôles, et de chaque côté, il lui semblait distinguer trois cellules, relativement peu spacieuses. La trappe devait se trouver au niveau du mur qu'il avait en face de lui, à une dizaine de mètres.

Peut-être une sortie secrète était-elle dissimulée dans une des parois de pierre ce serait stupide, mais pas la première chose insensée qu'il verrait ici.
Mais une vingtaine de minutes d'examen minutieux des murs lui donna complètement tort.
Et puis, il songea que la porte de sa cellule était ouverte. Pour sortir, il n'avait eu qu'à emprunter la sortie…

« Vous pouvez vous lever ?
-Pourquoi ?
-Pour venir ici. »

Péniblement, la masse noire de l'homme se déploya dans la noirceur de la cellule. Debout, il n'était pas tellement plus grand qu'adossé au mur, mais cela suffirait.
Dans un claquement de bois, il s'approcha de Paul, qui lui demanda de lui faire la courte-échelle.
L'homme ne bougeait pas, peut-être pris au dépourvu. Paul s'appuya alors sur lui et se débrouilla pour poser ses pieds sur les épaules de l'autre prisonnier.
Ce dernier était d'une stabilité à toute épreuve, aucun tremblement ne venant désarçonner Paul, qui put garder un équilibre correct et ouvrir la trappe. Il se hissa à la force des bras, et se retrouva dans la salle du palais de l'Empereur. Vide.

Avant de poursuivre son exploration, il se baissa autant qu'il put, et tendit les bras pour faire monter le sabotier.
Mais il était déjà en train de faire demi-tour pour retourner dans sa cellule, et resta sourd aux appels de Paul.
En se retournant, Paul vit, presque sans surprise, le chat se promener le long d'un mur, flânant avec une apparente nonchalance.
Il se dirigea vers la sortie sans plus se préoccuper du félin et passa la porte, sans jeu de lumière comme à son arrivée.
Dehors, il faisait beau, avec un léger vent qui grondait entre les bâtiments, comme un mugissement bovin, et la lumière éclairait les bâtisses de façon tout à fait normale.

Paul fit le tour du palais, et ne vit rien. Ni la vitre qui permettait aux geôles de bénéficier de leur éclairage limité, ni gardes, ni passants déambulant autour du palais.
Il lui vint curieusement à l'esprit que le monde parait toujours différent, lorsqu'on sort de prison. Du moins c'est ce qu'on lui avait dit.

Il repassa sous l'arche, et reprit son errance dans les rues, désormais désertes.

Par-delà les nuages… Comment pouvait-il aller par-delà les nuages ? Et que ferait-il ensuite, que trouverait-il ?
Le vent sonnait comme des pas lourds sur les dalles mal ajustées, comme un bruit mat.
Comme le pas d'une bête hantant le labyrinthe. Il failli sourire en songeant à cela, réalisant à quel point c'était insensé.

Puis il se souvint que cet endroit même était insensé, et il pressa le pas.

Il marcha pendant environ deux heures, ne parvenant pas, malgré tous ses efforts, à reprendre le même chemin que lors de sa venue ou même à se repérer. Il déambulait, perdu, peut-être pour toujours, si, comme le disait le sabotier, l'endroit était figé pour l'éternité.

Mais au bout de ces deux heures, qu'il passa pour moitié enfermé dans son propre esprit à s'interroger sur ce qui lui arrivait depuis la veille, il arriva au pied d'un immense mur de pierre légèrement jauni par la poussière, qui s'étendait à sa droite comme à sa gauche sur des dizaines de mètres.

L'enceinte de la ville, peut-être.
Il allait longer ce qui lui semblait être un gigantesque panneau fléché vers la sortie lorsqu'il se rendit compte que le mur était ébréché.
Une faille, à sa base, venait salir la sensation de perfection qu'offrait le reste de la construction.
Il se rendit compte qu'elle était suffisamment large pour qu'il s'y glisse. Ce qu'il fit.
Il se couvrit d'une poussière de la même couleur que le mur, comme les ouvriers qui avaient dû bâtir ce mur. Ou pas. Quelle importance... Il éternua.
Il vit le chat qui passait tranquillement le trou derrière lui et soupira.
Une forêt s'étendait derrière le mur. Des feuillus.
La lumière passait relativement bien entre les branches, et donnait à la sylve un aspect relativement engageant, naturel. Comme s'il était invité à s'y aventurer.
Il regarda le mur qui s'étendait de part et d'autre du bois, et se décida. Il fit un pas en avant vers la forêt, et quitta tout chemin balisé.

Les feuilles craquaient sous ses pas, et les craquements résonnaient entre les arbres, lui donnant sans cesse l'impression qu'il était suivi.

Il était fatigué. Plus mentalement que physiquement, mais ses jambes lui semblaient lourdes malgré tout, et chaque pas était un effort qu'il ne s'imaginait pas devoir faire l'instant d'avant.

Ses yeux étaient rivés au sol, concentrés sur le mouvement de balancier de ses jambes, rythmé comme celui d'une pendule. Jambe droite, craquement. Jambe gauche, crissement. Jambe droite, frémissement. Jambe gauche, fracas.

C'est donc avec surprise qu'il vit disparaître les feuilles au profit du goudron.
Il releva la tête.

Devant lui, large d'une cinquantaine de mètres, se tenait une clôture métallique. On accédait de l'autre côté par un portail hérissé de pointes, entrouvert.

De l'autre côté ? On aurait dit un genre de fête foraine, désertée soudainement une dizaine d'années plus tôt. Le ciel, bleu lors de sa sortie du palais (combien de temps plus tôt ? Deux heures ? Cinq ? Trois jours ?) était désormais brumeux, gris, pesant.

L'immobilité de la scène qu'il avait devant les yeux le mettait mal à l'aise il sentait le vent souffler, mais pas une feuille ne voletait, le portail ne tremblait pas. Il voyait une sorte de vieux chapiteau, qui lui non plus ne bougeait pas. Machinalement, il retint son souffle.

Au bout d'un temps qui lui sembla trop court, il s'avança finalement vers le portail, et le poussa. Il était lourd, et il lui fallut utiliser ses deux mains.
Sans un son, celui-ci s'ouvrit, laissant libre une place pouvant permettre le passage de dizaines de personnes en même temps.
Il se retourna, s'attendant presque à voir des enfants pressés d'entrer, des parents un peu moins.

Mais il n'y avait que le chat sur le bitume, occupé à se lécher la patte d'un air occupé, dissimulant toujours son rictus derrière les poils ras de son membre.

Paul se retourna vers le site délabré et s'approcha d'un vieux stand (une baraque à frite ?), qui ne tenait plus que par magie, semblait-il. Sa charpente de bois était vermoulue, la peinture écaillée et la couche de poussière qui recouvrait le comptoir était presque aussi épaisse que le comptoir lui-même.

Il se rappela d'un article qu'il avait un jour lu, et qui disait qu'un bâtiment, délabré ou non, qui abritait des toiles d'araignées était un bâtiment sain.

Aucun fil ne venait parasiter les poutres du stand, et partout autour de lui, aucune toile ne venait recouvrir la moindre portion de carrousel (qu'il avait juste derrière lui) ou de « freak show » (à sa droite).

Il buta sur ce dernier. L'enseigne avait perdu presque toutes ses couleurs, mais les deux mots étaient encore lisibles…

Il connaissait des histoires sur ce genre d'attractions, sordides selon lui, et était surpris d'en trouver un ici. Il esquissa un sourire cynique. Qu'il puisse encore être surpris en ces lieux témoignait d'une certaine naïveté…

Lorsqu'il passa devant le petit bâtiment (une sorte de cabane en bois, pas très haute, d'une dizaine de mètres de large et probablement autant de profondeur), il aperçut un éclat. Un bref éclat, qui disparut aussitôt.

Son ventre se serra. Sa gorge aussi.
Cet endroit ne lui inspirait aucune confiance.
Et pourtant, il passa la petite entrée sombre, sans porte.
Il ne voyait rien. Il chercha par réflexe un interrupteur sur le côté intérieur du mur, conscient néanmoins qu'il avait peu de chance d'en trouver un.

Peu ne signifie pas aucune. Il en trouva un, et la cabane s'illumina. Il n'y avait qu'un étroit couloir, en ligne droite, et au fond du bâtiment, sur la droite, ce qui semblait être une petite salle. D'exposition, sans doute.

Prudemment, il avança le long du couloir. Le plancher craquait, les planches étaient un petit peu trop souples et de la poussière s'élevait à chacun de ses pas.

Il atteignit le bout du couloir. Sur sa droite, derrière une petite barrière curieusement en bon état, une statue représentant un homme difforme semblait le regarder. On avait placé sur ses yeux des lunettes à la monture de cuir, large, comme des lunettes d'aviateur. Sa tête était ronde, presque chauve, très pâle. Sa bouche était représentée comme dénuée de lèvres, la peau de ses joues fusionnant directement avec ses gencives. Le réalisme et l'état de conservation étaient assez surprenants. Il n'y avait rien d'autre dans l'espace disponible. Le regard de la statue lui fit se dresser les poils de la nuque, qui se mit à le chatouiller. Comme si une plume très légère lui frôlait le cou. Il tourna lentement la tête, à tout hasard.

Rien. Bien sûr. Comment avait-il pu être aussi…
Le plancher craquait. Lui était immobile.
Il retourna la tête brusquement.

La statue n'en était pas une. C'était bel et bien un homme, vêtu d'une chemise kaki sérieusement mordue par le temps et d'un jean délavé.

Le cœur de Paul rata un battement. Il voulut courir, mais ses jambes étaient bloquées. Il voulut crier, mais il n'y avait plus d'air dans ses poumons, et de toute façon, les muscles de son torse et de son ventre étaient bien trop contractés pour cela.

Il ne put que rester sur place, tétanisé. Il aurait dû le voir venir, bon sang ! L'éclat devait être celui des lunettes. Qui d'ailleurs devaient détériorer sa vision plus qu'autre chose.

« Je ne voulais pas vous effrayer. Je n'ai plus l'habitude des gens. »

La voix était très grave, posée, très douce en même temps.

« Que venez-vous faire ici ? »

Paul ne répondit pas immédiatement.

« Je cherche à rentrer chez moi. Je dois aller par-delà les nuages, m'a-t-on dit. Vous ne sauriez pas comment… Eh bien comment faire ?
-Pour rentrer chez vous, ce n'est pas par-delà les nuages que vous devez aller, visiblement. Non, c'est même tout l'inverse. Prendre de la hauteur vous fera avancer, mais pour retourner chez vous, vous allez devoir emprunter d'obscurs passages souterrains…
-Comment le savez-vous ?
-C'est assez évident, c'est tout.
-Eh bien pas pour moi. Et donc, par où dois-je aller ?
-De l'avant. Toujours. Vous sortirez et reprendrez votre route. Ensuite, vous aurez le choix. Prendre de la hauteur, ou descendre. Mais vous verrez cela.
-Bon… Et que faites-vous ici, en fait ? Pourquoi êtes-vous seul ?
-Parfois, on se retrouve seul. Moi, je l'ai beaucoup été. Et finalement, les gens sont partis. Je ne sais pas depuis quand, ni pourquoi.
-Mais que mangez-vous ? Comment occupez-vous votre temps ?
-Je ne sais pas… Au final, ça n'a que peu d'importance, non ?
-Vous ne savez pas comment vous survivez ?
-Non. Et peu importe. Je vous conseille d'y aller, maintenant. Il va faire nuit, sinon.
-Ouais… »

Paul resta un bref instant silencieux, contemplant le visage déformé de son interlocuteur, ne sachant trop s'il devait lui proposer de venir avec lui ou le laisser seul dans ces ruines sinistres.

Le choix fut fait pour lui lorsque la relique de la fête foraine fit demi-tour et s'engouffra dans le couloir, au bout de la salle. Paul fit donc demi-tour, et sortit, les planches craquant toujours, comme des flammes sur une bûche sèche.

Il traversa les vestiges de ce lieu autrefois peut-être rêvé par les enfants.
Ou peut-être qu'il avait tout simplement toujours été ainsi.
Derrière lui, le chat trottinait toujours, semblant ne s'occuper que de lui-même, comme un acteur en surjeu.

Au bout, un sentier de terre battue, qui semblait étonnamment entretenu, quittait brusquement le goudron, et s'enfonçait à nouveau dans la forêt, sans relief apparent. Jamais de relief visible.

Avec un bref soupir, il se remit en route à travers bois.

Il arriva rapidement à une intersection. Le sentier se divisait en une fourche parfaite deux chemins s'offraient à lui. Celui de gauche semblait très nettement marquer l'ascension d'une colline, au vu de son inclinaison, bien que les arbres lui cachaient la moindre trace de monticule.
Le chemin de droite, en revanche, semblait descendre légèrement.
Désirant non pas « avancer » selon les mots de l'étrange homme, mais simplement rentrer chez lui et retrouver son train de vie calme et sans histoire, Paul choisit le sentier de droite.
Après une petite vingtaine de minutes, il arriva à une nouvelle fourche. De la même façon, le chemin de gauche semblait ascendant tandis que celui de droite semblait faire perdre de l'altitude.

Il choisit de nouveau celui de droite.
Et il rencontra une nouvelle fourche. Il réalisa que le décor était sensiblement le même.
Et puis une autre. Non. Le décor était bien le même.
Et encore une. Exactement le même.
Il dut choisir le sentier de droite une dizaine de fois, encore.
Et finalement, il emprunta celui de gauche.

Ses jambes déjà un petit peu fatiguées tiraient maintenant autant qu'elles le pouvaient. Ses mollets étaient raides son dos lui semblait cassé en deux ses bras ballant étaient eux aussi douloureux, sans raison apparente.

Il arriva finalement au sommet d'un petit plateau rocheux, d'une centaine de mètres de long, moitié moins de large. Une construction faite d'un assemblage hétéroclite de morceaux de ferraille semblait profiter de la vue sur la forêt, qui semblait s'étendre à l'infini jusqu'à l'horizon, comme une mer calme et verte.

L'îlot perdu était pourtant invisible, depuis le chemin d'où il venait. Et s'était-il réellement tant élevé ?

Au final, cela importait peu, comme on lui avait dit.

Il s'avança vers ce qui semblait être une habitation, faisant fi du vent qui lui fouettait le visage de ses lanières glacées. L'air était humide. Il lui semblait que s'il levait le bras suffisamment, il pourrait attraper un nuage, le capturer.

Affabulation.

Comme tout ce qu'il venait de voir, finalement, non ?

Il leva le bras. Le referma sur le vide.
Il eut un rictus. Evidemment.

Derrière lui, le chat était tapis au sol, tentant d'offrir le moins de prise possible au vent.

Trois lignes étaient gravées sur la porte branlante, sans poignée. Il les déchiffra avec peine, la rouille dévorant les traces des lettres, les boucles les constituants, mordant les traits, happant les espaces:

Au-delà du nuage
Est l'impossible infini
A jamais sans âge

Quelque chose n'allait pas. Il ne savait pas quoi exactement, mais il y avait une dissonance.
Dans ce qu'il voyait, la perfection n'existait pas. Nulle part.
Cela dissonait, mais cela existait.
Il attrapa la porte comme il le put, tira, et entra.
L'intérieur était assez bien isolé du vent, relativement propre. Le métal qui faisait la charpente était rouillé.
La lumière passait assez bien à l'intérieur, il ne voyait pas par où. Pas d'importance.
Au fond, contre le mur, il y avait une autre porte.
En excellent état, celle-ci.
Elle était grise, presque brillante. Comme les couteaux en acier inoxydable, ou l'aluminium.
Derrière lui, le chat se frottait contre l'un des murs métalliques branlants.
Il s'approcha de la porte, tourna la poignée et l'ouvrit.
L'obscurité.
Il ferma les yeux et s'avança.
Le bruit. Un brouhaha. Incompréhensible.
Il ouvrit les yeux, et vit qu'il était dans une rue ensoleillée, plutôt peuplée.
Il crut reconnaître de l'italien.

Il était adossé à une résidence, avec, au vu des boîtes aux lettres, de nombreux appartements.
Derrière lui, il y avait toujours cette porte en métal. Fermée.
Il la rouvrit, et sans même regarder, avança.
Il failli rentrer dans une femme entre deux âges, vêtue de noir.

« Oups ! Sorry, sir. »

Il ne répondit rien.

Il était dans un espace réduit, relativement blanc. En face de lui s'étendait le paysage, sur des dizaines de kilomètres. A travers un hublot de petite taille, rayé. Il regarda derrière lui, et fut presque surpris de ne pas voir le chat.

Sur sa droite, une allée, avec des sièges bleus. Il s'avança. Les gens ne s'occupaient pas de lui.

Il errait au milieu des couples installés, des enfants fascinés, des vieillards blasés. Et il aperçut Gabriel. Il était à côté de Loïc, qui était côté hublot, et de l'autre côté de l'allée, Benjamin était assis à côté d'une vieille femme qui ne cessait de lui parler en Italien.

Lorsqu'ils le virent, ils ne comprirent pas ce qu'il faisait là. Il resta debout, sans rien dire.

Benjamin ouvrit la bouche pour parler, lorsqu'une voix étouffée se fit entendre.

« Ici votre commandant de bord, veuillez s'il vous plait rester sur vos sièges et boucler votre ceinture, nous rencontrons un léger problème technique, merci. »

Les gens murmuraient. Paul se taisait.
Impossibilité de fuir. Aucune importance, désormais. Aucune importance.