PRISON DE TELCORD.

DETENU ALNYR VENDIOME.

Condamné à perpétuité pour avoir incendié les trois fabriques de serviteurs mécaniques et provoqué la mort des quarante-cinq alchimistes y travaillant. A la suite de quoi il a assassiné et brûlé tous les alchimistes de la région ainsi que le fruit de leur travail.

Il n'a, à ce jour, toujours pas révélé le motif de ces actes inhumains.

Ce fut ce jour-là que que Masha cessa de fonctionner.

Cela remonte déjà à quelques années, mais c'est le temps qu'il me fallut pour faire mon deuil. Je pensais que le souvenir acide de ce jour s'estomperait peu à peu mais je me trompais, marqué au fer rouge dans ma mémoire, je me souviens de chaque instant comme si je venais de le vivre.

Mon petit frère, Tamarin, venait de se coucher et j'attendais patiemment, contemplant le noir silence de la chambre, que la respiration de celui-ci ralentisse et qu'il s'endorme. Là alors, je me glissai hors de mes draps et enfilai mes chaussures les plus chaudes, il s'agissait d'une froide nuit de fin d'hiver et le vent battait fort contre les volets. Outre mes bruits de pas sur le parquet, je n'entendais que le bruissement du vent dans les feuilles, ce vent qui soufflait fort sur la colline et me pétrifiait d'angoisse. Après m'être chaudement vêtu, j'inspectai la chambre, tout était en ordre, mon petit frère dormait paisiblement, parfait, je soufflai la bougie et disparaissait dans la nuit sans un mot par la fenêtre de la salle de bain.

Notre grand-mère dormant au rez-de-chaussée, j'avais dû me hisser par la fenêtre afin de retomber sur le toit du premier étage, mes pieds glissaient sur les tuiles et il m'était difficile de trouver une prise confortable pour ne pas finir la tête la première sur le sol. J'entrepris de me plaquer le ventre contre les tuiles glacées, descendant petit à petit vers la gouttière, de là, je me déplaçais horizontalement jusqu'à arriver au niveau d'un banc adossé au mur, sur lequel je sautai sans peine.

L'évasion était une réussite, mais saisi de culpabilité je déguerpis à toute vitesse en direction des bois environnant notre demeure. Mes cheveux me fouettaient la figure alors que je tentais maladroitement de me frayer un chemin dans les fourrés, le lumière lunaire n'aidant guère, je m'écorchai dans des orties et m'empêtrai dans des toiles d'araignées, mais il me fallait faire vite et je n'arrivais pas à distinguer la route qui traversait le long du bois.

Je retirai mes gants et glissai ma main dans mon col pour en sortir ma montre, suspendue à mon cou. Je me mis en quête d'une petite clairière où je m'assis et, sous le halo lunaire je pus distinguer les aiguilles qui se mouvaient. Il était minuit et quart, j'étais encore arrivé trop tard et elle avait déjà dû entamer son récital dans l'espoir que je puisse l'entendre et venir à elle. J'étais le seul capable de l'aider et j'allais faillir à mon devoir ? Il n'en était pas question.

Alors que la nuit m'effrayait quelques instants plus tôt, mon imaginaire plein de monstres se repaissant des ombres cessa de s'agiter pour ne laisser place qu'à mon obsession, trouver Masha.

Je courais, bondissais, me démenais pour me rapprocher d'elle, pour entendre sa douce musique et venir la cueillir. De temps à autre, je m'arrêtais un instant et écoutais le vent souffler, mais il n'apportait nulle musique à mes oreilles et je reprenais ma course effrénée entre les arbres. Soudain, je me rappelai, il y'avait ce bosquet avec ce vieux chêne et un peu plus loin, des ruines éparses recouvertes de mousse et de lichen, elle se trouvait là, elle m'attendait sous le chapiteau de bois pourrissant et je me devais de la rejoindre au plus vite.

C'est alors qu'une mélodie au clavecin vient à moi, je l'aurais reconnue entre mille, aujourd'hui encore, elle était si douce, si triste et pourtant si belle ! Si chaque être devait avoir sa propre mélodie, celle qui nous définirait mieux qu'une poignée de mots, alors celle-ci se devait d'être la sienne. Il ne s'agissait que de quelques notes répétées mais elles m'évoquaient son parfum, ses traits empreints d'une infinie tendresse et plus que tout au monde son immense détresse.

Elle m'apparut éclairée par la lune, nimbée d'une nappe blanche sur sa peau d'acier et de bois. Elle avait la tête jetée en arrière, le regard perdu, et tenait les portes de sa cage thoracique grandes ouvertes, laissant s'échapper la mélodie de clavecin que produisait son corps.

Je ne voulais rompre la perfection de cet instant mais je la savais bien trop souffrante pour le laisser durer plus longtemps, c'était un moment sublime mais il se devait d'être court car je craignais qu'il ne fusse le dernier.

Je l'appelais par son nom, fou de joie de la revoir, et elle fit claquer ses portes d'acajou pour tendre vers moi ses bras de marionnette, je la pris dans mes bras. Sa tête reposant contre mon épaule, je sentis des larmes perler de ses yeux et venir se perdre contre moi, elle hoquetait et tremblait comme une feuille, je ne pouvais que resserrer mon étreinte pour ne pas moi aussi me perdre dans mes sanglots. De ses doigts fins elle m'indiqua sa blessure, je sortis le matériel et tentai de la panser, mais il était déjà bien trop tard et tous deux le savions. Les racines avaient percé l'alliage d'acier pour s'infiltrer dans son bassin, elles avaient rompu le bois, brisé et traversé les articulations, elle était paralysée et menaçait de se briser en deux à tout moment.

Je sortis de ma sacoche une colle que j'avais préparée pour elle et lui en appliquai dans les rainures du bois qui faisait le pourtour de son bassin mais c'était bien inutile.

Il est trop tard pour moi et nous le savons autant l'un que l'autre, alors pourquoi s'acharner ? Les êtres comme moi, qui ne peuvent gouter à la chaleur et aux tendres choses que vous autres prenez pour acquises , n'ont que ce qu'ils méritent. Je n'aurais pas dû exister, pourtant j'aime tant ce semblant de vie qui m'a été accordé.. J'ai tant rêvé de pouvoir guérir tes plaies comme tu as pansé les miennes.

Elle se laissa retomber contre le mur blanc et de sa main gauche prit entre ses doigts de la terre qu'elle serra fort avant de la laisser retomber. Je vis les racines qui, de son dos, ressortaient par le ventre et lui dévoraient peu à peu le corps, en quoi méritait-elle un tel sort ? Y'avait-il quelqu'un, en haut ou en bas, qui avait jugé que cette petite Masha, bijou d'une technologie méprisable, n'était pas digne de vivre parmi nous ? j'étais là, impuissant face à une injustice qui me rendait malade et je gouter à un désespoir qui m'étais nouveau, celui d'être confronté à une fatalité déplaisante.

Non non, ne pleure pas mon bel Alnyr, allons, tu sais que tu n'y es pour rien, c'était à moi de trouver le moyen de m'extirper de là quand il en était encore temps, j'ai échoué et en voilà les conséquences. Il ne me reste qu'à clore les yeux et emporter avec moi toutes ces belles choses que j'ai vues, je ne haïrai jamais l'humanité pour m'avoir créée mais je plains ce pauvre monde d'en subir le courroux déraisonné. Mais toi, toi tu peux tout changer. Ton petit grain de sable.. pourrait enclencher une mécanique plus large, qui nous échappe, mais pour cela il faut que tu œuvres, j'ai confiance en toi. Viens, viens, c'en est fini de moi, mais je veux te sentir une dernière fois dans mes bras.

Rien ne parvenait à sortir de ma bouche, je n'avais rien à dire, j'approuvai toutes ses paroles, je les connaissais si bien, nous avions tant discuté tous les deux, sous ce maudit chapiteau. Je la saisis et ne la lâchais plus de toute la nuit, m'endormant contre son sein pour ne me réveiller que le lendemain midi. Je relevai la tête, encore dans les bras de Morphée, pour découvrir un visage souriant, apaisé, presque heureux. Je me dégageai d'elle et ouvris doucement la cage de sa poitrine, d'où j'extirpai la petite boite de cuivre qui pilotait son corps.

Je déposai un dernier baiser contre ses lèvres froides et emportai son cœur sous ma veste.

Adieu, ma chère et tendre.