Salut à tous ! Voilà un texte écrit dans le cadre du camp Nanowrimo d'Avril 2016 je dois avouer que j'ai beaucoup hésité avant de le publier, mais je vous le propose à tout hasard. On ne sait jamais. C'est assez expérimental, aussi, je suis curieux d'avoir un avis dessus, c'est comme ça que je pourrais m'améliorer.

Bonne lecture !


Le soleil brillait, la température était douce. Un temps idéal pour se promener alors qu'il n'y avait pas école.
Voilà ce que la mère de Martin lui serinait alors que celui-ci restait désespérément assis sur le fauteuil du salon, à ne strictement rien faire.

« Tu sais, ce n'est pas parce que tu ne connais personne que tu ne peux pas aller jouer dehors. Au contraire même. Je suis sûre que les voisins ont des enfants de ton âge qui seront ravis de jouer avec toi, tu ne crois pas ?
-Je m'en fiche. Je voulais pas déménager.
-Ecoute, tu es grand maintenant, d'accord ? Tu as sept ans et tu dois pouvoir comprendre que mon travail m'a forcée à venir ici. Et puis, c'est plus chouette qu'à Paris, non ? Plus de verdure, et regarde comme ces montagnes sont belles ! Tu ne veux pas faire un tour et découvrir la nouvelle ville ? Sans aller trop loin et sans parler aux gens que tu ne connais pas, bien sûr.
-Mais Maman ! Je vais m'ennuyer, moi, tout seul ! Viens avec moi !
-Je ne peux pas, j'ai des dossiers à préparer. Ne fais pas ton timide, parle aux autres enfants !
-J'ai pas envie. Ça a l'air nul, ici.
-Et qu'est-ce qui te fais dire ça ?
-Ça se voit.
-Evidemment, tu sais toujours mieux que tout le monde, même quand tu ne connais pas. Allez, va jouer un peu, je n'aime pas te voir gâcher ton été comme ça, tu es sur ce fauteuil depuis une heure !
-J'ai pas envie…
-Bon. Dans ce cas, je suis sûre que tu meurs d'envie de défaire quelques cartons, hein ?
-Oh non !
-Va jouer dehors, profite un peu bon sang ! J'aimerais bien sortir, moi, et regarde, je suis enfermée ici.
-Si tu voulais vraiment sortir, tu pourrais. Moi, je veux vraiment pas.
-Ecoute, je tiens à ce que tu sois heureux, ici, d'accord ? Il te faut quoi de plus ?
-Papa.
-Je… On en a déjà parlé, tu sais, et…
-Oui, je sais. J'ai bien compris, Maman.
-Ecoute, je ne suis pas sûre que ça soit une bonne idée de le faire comme ça, mais tant pis. Sors et fais connaissance avec tes nouveaux copains, et ce soir, on mange devant la télé, et il y aura des glaces en dessert. D'accord ? »

Une intense réflexion s'imprima sur le visage du gamin. Visiblement, il n'avait pas prévu ce coup qui le prenait en traître.

« Très bien, j'y vais…
-Très bien. Tu vois quand tu veux. Essaie de rentrer avant 18H30, d'accord ? Et ne te perds pas. Et ne parle pas aux inconnus. »

En sortant, Martin se demanda comment sa mère voulait qu'il fasse connaissance avec « ses copains » s'il n'avait pas le droit de parler aux inconnus.
Il décida qu'elle devait probablement vouloir dire « aux inconnus louches ».

Il aimait bien ce mot. Louche. Il l'avait découvert récemment. Son ami, Louis, lui avait appris. Mais il était resté à Paris…
Il aimait bien Louis, et aurait bien voulu qu'ils fassent une partie de bataille dans son sous-sol, comme ils le faisaient quand il faisait chaud.

Pas possible.

Il habitait dans une rue en pente, ce qui allait s'avérer être un sérieux problème si sa mère lui achetait un vélo. Cette nouvelle maison, cette nouvelle ville, tout ça ne lui plaisait décidemment pas.

Il ne savait pas trop s'il devait aller à gauche et gravir la côte ou au contraire aller à droite et la descendre.
En fin de journée, il serait probablement fatigué, et monter lui semblerait plus pénible.

Il prit à gauche.

Il arriva à un embranchement, avec des panneaux. Il détestait lire. Il se força à ne pas les regarder. Il trouverait bien son chemin sans panneaux.
En tournant la tête, il voyait des montagnes, hautes de quelques huit cent ou neuf cent mètres, aux pointes enneigées malgré ce mois d'Août plutôt chaud.
Des arbres, peut-être des sapins, couvraient leurs pentes en un joli tapis vert, et il se dit qu'il devait y avoir beaucoup de pic-vert qui y vivaient.

Il n'avait jamais vu de pic-vert, et depuis quelques mois, depuis que son instituteur lui avait appris l'existence de ce drôle d'oiseau qui tapait aux arbres, il s'était fait un devoir d'en voir un.

Il avança jusqu'à ce que la route s'arrête, soit sur environ huit cent mètres. S'il rentrait maintenant, sa mère allait probablement le renvoyer dehors ou annuler sa proposition. Sur sa droite, vers les montagnes, il y avait un portail, avec un chemin menant à une jolie bâtisse en pierre, irrégulières, manquantes et agencées avec relativement peu d'ordre semblait-il, mais qui piquait son intérêt.

Il s'avança. La porte en bois du bâtiment était fermée, et il décida d'en faire le tour, afin de voir s'il n'y avait pas une autre entrée, ou même, une porte dérobée.
Il n'était jamais vraiment sorti de Paris, et un tel bâtiment qui semblait vieux et en ruine ne pouvait pour lui que receler bon nombre de mystères. Peut-être même un trésor.

Il fut quelque peu déçu de constater qu'il n'en était rien, et alors qu'il allait repartir vers le portail pour voir s'il y avait d'autres choses plus intéressantes à voir dans les environs, il se rendit compte qu'il était dans un cimetière.
Il n'aimait pas les cimetières. Ils le faisaient toujours frissonner. On ne sait jamais ce qu'on peut y trouver.

Mais il ne partit pas en pressant le pas, comme à chaque fois qu'il se trouvait (contre son gré) dans ce genre d'endroit.

Non. Celui-ci était beau. Tranquille.

Il s'approcha d'une pierre grise, et regarda une date.
1895-1917.

Il ne bougea pas, retenant sa respiration.
Il réalisa soudain que quelqu'un qui avait bougé, pensé, eut des souvenirs, des joies, des craintes, était devant lui. Pour de vrai.
Lentement, il regarda à côté. 1958-2005.

Et il se mit en quête de trouver la personne la plus vieille pouvant séjourner ici.

Consciencieusement, il regardait toutes les pierres, noires réfléchissant le soleil ou grises et ternes. Avec des fleurs, des photos, un mot ou du gravier pour seul ornement.
Et puis, on lui tapa sur l'épaule. Il sursauta et réprima un cri, se retourna en faisant deux pas en arrière.

« Salut ! Je te vois marcher depuis tout à l'heure. Tu fais quoi ? »

Une fillette, blonde, lui souriait. Que pouvait-elle faire ici ?

« Je cherche qui est le plus vieux. Et toi ?
-Je viens être un petit peu au calme, toute seule. Il n'y a jamais personne l'été. Tu veux que je t'aide à chercher ?
-Oh, je ne veux pas te déranger…
-Mais non, c'est marrant ! Tu t'appelles comment ?
-Martin, et toi ?
-Elise. C'est quoi pour le moment le plus vieux ?
-L'année de naissance 1891.
-D'accord ! Je prends ce côté et toi celui-là, ça marche ? »

Et cherchant avec attention, chacun de son côté, communiquant à grand cris leurs découvertes et commentaires, ils eurent tôt fait de faire le tour du cimetière, et Elise s'écria avec enthousiasme que le plus vieux était François Labarrier, né en 1881.

Ils continuèrent à discuter, et en apprenant qu'il venait de s'installer, Elise se fit un devoir de lui montrer les quartiers de la petite ville qu'elle connaissait bien.

Elle était en train de lui montrer la mairie, lorsque Martin avisa l'énorme horloge qui trônait presque à son sommet. 18H45.

« Ma mère va pas être très contente ! Je suis en retard !
-Oh, tu sais lire l'heure ?
-C'est par où, pour que je rentre ?
-Ben tu habites où ? »

Martin ouvrit la bouche, la referma.
Ils retournèrent au cimetière, et de là, Martin fit le chemin en sens inverse. Elise reparti vers chez elle, et lui adressa un signe de la main.

Il se fit râler dessus par sa mère pour ses trente-cinq minutes de retard, mais heureusement pour lui, elle passa rapidement à autre chose, et ils s'installèrent pour manger.

Le lendemain, Martin passa sa matinée à revisiter les lieux qu'il avait découvert la veille, afin de ne plus se perdre et de pouvoir situer sa maison.
L'après-midi, il chercha Elise.
Il finit par retourner au cimetière où il la vit assise sur un muret, en train de dessiner.

A la rentrée, ils eurent l'agréable surprise de se retrouver dans la même classe.

L'école n'était pas très grande, et leur classe de CE2 était couplée avec celle des CM2.

Ils travaillaient régulièrement ensemble, et quand il voulait la voir, Martin savait toujours où trouver Elise. Qui parfois dessinait, d'autre fois écrivait dans un petit carnet, ou simplement regardait les montagnes.

Ils discutaient, des fois. Martin avait un petit peu parlé de son père, de Paris. Elise parlait de sa passion pour le dessin et l'écriture tout ce qui se passait avec un crayon.

Une fois, un CM2 était venu lui chercher noise parce qu'elle avait amené son carnet à l'école et écrivait dedans pendant les leçons. Il menaçait de mettre l'institutrice au courant, ce qui aurait induit une punition dont Elise se serait bien passée. Mais elle lui avait simplement chuchoté quelque chose à l'oreille, l'agresseur avait rougit et il était parti.

Elle n'avait jamais voulu révéler à Martin ce qu'elle avait dit cette fois-là.

Au collège, ils s'étaient retrouvés séparés dans des classes différentes en cinquième, ce qui ne les empêchait pas de se voir aussi souvent que possible.

Une fois seulement, Elise avait fait venir Martin chez elle, alors qu'ils étaient en quatrième.

La mère d'Elise était tout le temps avec elle, lui parlant comme à un enfant de trois ans. Son père lisait tranquillement dans le salon, sans rien dire.
Une porte était fermée à clé. Elle l'était toujours, d'après Elise. C'était la chambre de son frère qui était agoraphobe. Il ne supportait pas vraiment de sortir lorsqu'il y avait plus d'une ou deux personne dans la maison. Un psy venait une fois par semaine et il suivait des cours par correspondances.

En troisième, stressé par sa mère au sujet du brevet des collèges, il s'était disputé avec Elise pour la première fois et l'avait insultée.
Elle avait réussi à rester invisible pendant deux jours, pourtant présente en cours selon la vie scolaire.
Et puis, un soir, laissant tomber ses devoirs, quitte à se faire coller par son professeur de mathématiques, il était allé au cimetière.

Cela devait faire peut-être deux ans, ou même trois, il ne savait plus trop, qu'il n'y était pas retourné.

Elle était assise sur un muret, comme il l'avait toujours vue faire, en train de dessiner.
Il s'approcha sans rien dire et s'assit, toujours en silence.
Il regarda le crayon bas de gamme s'agiter sur la feuille, avec une précision extrême, pour représenter le mausolée de pierre, en ruine, qui l'avait conduit à découvrir cet endroit, voilà combien… Sept ans ?

Presque.

Finalement, au bout d'une heure, elle se leva brusquement et se dirigea vers la sortie.

« Excuse-moi. »

Elle se retourna sans rien dire, hocha la tête avec un pâle souvenir et lui adressa un signe de la main.
Il resta encore quelques minutes sur le muret, et puis rentra, certifiant à sa mère qu'il avait déjà fait ses devoirs dans la journée.

Ils avaient effectué un stage durant cette même année. Martin dans une boulangerie et Elise à la mairie.
Un soir qu'il rentrait chez lui, il la vit devant le portail, l'air préoccupé.

« J'ai appris qu'il n'y avait plus d'héritier vivant de François Labarrier. Ses cinquante ans de concession vont toucher à leur fin. Ils vont retirer son corps, le brûler et le disperser. J'ai regardé. Le prix d'un renouvellement pour dix ans est de deux cent euros.
-On n'a pas cette somme. Et quand bien même on l'aurait et on serait prêt à l'utiliser pour ça, je ne suis pas sûr qu'on ait le droit de le faire.
-J'ai cherché. En l'absence d'héritiers, il y a des organismes qui se chargent de s'occuper de ça si on leur verse la somme.
-Somme qu'on n'a pas, je te le rappelle encore.
-On a deux ans avant que la mairie ne remette la concession en vente.
-Pourquoi on ferait ça ? Cent euros chacun, c'est jouable, oui, mais ça représente quand même pas mal d'argent.
-Je ne sais pas, j'ai l'impression que je dois le faire, tu comprends ?
-Pas vraiment…
-Laisse tomber. »

Et elle descendit la côte pour rentrer chez elle, d'un pas énervé.

Le lendemain, Martin la retrouva sur le muret. Il lui annonça qu'un client lui avait donné cinq euros en plus et lui avait dit de garder la monnaie. Plus que cent quatre-vingt-quinze euros à trouver.

Ils eurent tout deux leur brevet avec une mention bien, et ils allèrent, tous les dimanches, aider les commerçants à monter leurs étals et ranger leurs produits au marché.
Vers le milieu du mois d'Août, ils avaient récolté la somme nécessaire, et avaient même fait un petit bénéfice.

En septembre, ils se rendirent compte qu'ils étaient dans la même classe pour la première fois depuis trois ans.
En décembre, Elise repoussa les avances d'un ami de Martin, qui ne lui adressa plus la parole de façon incompréhensible.

Tous les deux firent le vœu de partir en filière Economique et Sociale l'année d'après, et tous les deux furent acceptés.

Durant l'été, ils ne mirent pas un pied au cimetière. Une fois, Martin l'évoqua, et Elise, semblant rire nerveusement, compléta en soutenant qu'ils étaient débiles et qu'elle ne comprendrait jamais pourquoi ils se rendaient dans un endroit aussi glauque que celui-là.

Martin ne répondit d'abord rien, avant d'expliquer qu'on pouvait très certainement trouver pleins de raisons.

En première aussi ils furent dans la même classe. Rapidement vint l'épreuve des TPE. Epreuve anticipée du bac. Au début cela se passait bien. Ils avaient réussi à se mettre en binôme malgré les réticences des professeurs encadrants qui préféraient les groupes de trois ou quatre, et comme ils avaient l'habitude de travailler tous les deux, ils avançaient vite.

Pas assez cependant, selon Martin, qui ne pouvait s'empêcher de reprendre le travail d'Elise à chaque fois que l'occasion s'en présentait.

Au mois de février, la nuit tombait vite. Lors d'une sortie de cours crépusculaire, elle lui demanda d'arrêter de retoucher presque systématiquement ce qu'elle faisait, et surtout sans son accord.

« Mais écoute, fais des efforts, aussi ! Ta rédaction ne passera pas, pour les profs, et on voit facilement que c'est incomplet.
-Mais qu'est-ce que tu en sais ? T'es sociologue ? Pas plus que moi. Je fais ma part, et tu fais la tienne. Ça a toujours très bien fonctionné, je vois pas pourquoi tu comprends pas ça.
-C'est toi qui comprends pas. C'est une note du bac, ok ? Le truc dont tout le monde se fout, mais que si tu l'as pas, eh ben t'es marron.
-On nous demande un niveau de première, bon sang ! Des notions pas trop difficiles ! Oui, on a un bon sujet qui permet de l'approfondissement, mais inutile de faire une thèse ! Arrête de te mettre, de me mettre, la pression.
-Mais bon sang, travaille correctement, alors !
-C'est vraiment pas possible ce que t'es con. »

Et Elise s'élança en courant, ne désirant que mettre la plus grande distance entre elle et Martin.

Elle traversa la route.
Le conducteur de la voiture qui arrivait freina. Pila brutalement, pour être précis. Il l'emporta néanmoins sur cinq mètres, et elle vola sur au moins deux après l'arrêt du véhicule.

Le monde continua de tourner un bref instant avant d'éclater brusquement. Martin garda un souvenir confus de ce qui s'était passé, mais il se souvint qu'il avait bousculé plusieurs curieux, déjà agglomérés autour de l'accident comme des patelles à leur rocher, et qu'il était dans l'ambulance qui conduisait Elise à l'hôpital.

Il ne pensa pas à appeler sa mère, ou les parents d'Elise, et ce fut le personnel hospitalier qui s'en chargea.

Il se sentait vide. Enervé, aussi. Contre lui, contre la voiture, contre le conducteur, contre le temps, contre le hasard, contre la fatalité, contre le chaos insensé du cours des choses. Contre tout. Tout semblait être de mèche avec tout pour qu'elle se fasse percuter à cet instant précis.

Elise avait été tuée sur le coup, selon les médecins. Elle n'avait rien senti, assuraient-ils à ses parents, arrivés rapidement.

Martin avait croisé le père d'Elise à plusieurs reprises, et s'il semblait toujours impassible, il voyait que ses yeux étaient rouges et humides. Sa mère avait éclaté en pleurs, hurlant.

Il aurait aimé hurler, lui aussi. Et pleurer, aussi. Il aurait aimé. Mais il n'y arrivait pas.
Il se refusait ce confort.

Il raconta ce qui s'était passé. Plusieurs fois. Une aux docteurs, une à la police, deux aux parents d'Elise et une à sa mère.
A chaque fois, tout le monde s'était abstenu de faire le moindre commentaire.
Sauf sa mère. Qui lui avait dit que ce n'était pas de sa faute, spontanément.
Il lui avait demandé d'une voix tremblante ce qu'elle en savait.

La conductrice de la voiture, une femme d'une petite trentaine d'années, était elle aussi en état de choc. Martin ne l'aperçut que brièvement à l'hôpital.
Aucune poursuite, processus lent, fastidieux et inutile ne fut engagée contre elle par la famille d'Elise. L'Etat s'en chargea très bien. Cinq ans de prison.
Cinq ans à contempler ses regrets.

Plus personne ne se soucia d'elle, et elle fut sortie de l'histoire aussi vite qu'elle y était entrée. Comme un bloc de pierre détournant un cours d'eau. Contact bref. Tout change.

Il parla aux parents d'Elise qui voulaient la faire incinérer. Il réussit à les convaincre d'acheter une concession près de celle de François Labarrier, sans donner plus de détail. Il les convint finalement lorsqu'à leur énième refus (« Elle n'a pas de famille ici. C'est inutile. »), il leur donna toutes ses économies. Qui lui furent rendues.

L'enterrement eut lieu trois jours plus tard. De nombreux camarades de classe, d'anciens amis du collège ou simplement des témoins se sentant concernés pour d'obscures raisons furent présents.

Martin ne parvint pas à pleurer. Pas plus qu'à l'hôpital.

Une marche blanche fut organisée. Tout le lycée ou presque était dans la rue, Martin, sa mère et les parents d'Elise en tête de marche.

Il ne se faisait pas à l'idée qu'il ne pourrait plus la revoir. Il le savait, le comprenait, mais ne le réalisait pas.

Il demanda à passer ses TPE, au lieu de les voir valider d'office. Il reprit les notes originales d'Elise.
Elles lui valurent dix-neuf sur vingt. Il n'en tira aucune satisfaction.

Au premier jour des vacances marquant presque le début de l'été, avant les épreuves de français, il se décida à retourner au cimetière. Sa mère pensa qu'il voulait voir la tombe.
Il se contenta de s'asseoir sur le muret et de regarder les montagnes. De voir les nuages ondulant lentement sous le souffle paresseux du vent.

Le monde s'était brisé ? Certainement pas.
Il aurait dû.

Il n'avait pas de montre, ce jour-là, contrairement à son habitude. Il se leva au bout d'un long moment, et se dirigea vers le portail qui marquait la frontière entre le monde du cimetière (son monde, leur monde, le monde de qui le voulait bien, mais personne ne le voulait) et le monde de tout le reste des gens.

Une petite toux discrète le fit se retourner.

Un homme, peut-être trente ans, peut-être un petit peu ou beaucoup moins, impossible à dire, cheveux châtains, courts, vêtu d'un costume noir avec une cravate rouge était nonchalamment appuyé contre le mausolée. Il regardait fixement Martin, sans rien dire.

« Qui êtes-vous ?
-J'ai beaucoup de noms. Est-ce que c'est vraiment important ?
-Je ne sais pas. Que me voulez-vous ?
-J'ai un petit défi, pour toi.
-Pas intéressé. »

Martin se détourna, et fit mine de partir.

« Belzébuth, Azazel, Satan, Lucifer, le Malin. Le Diable. Quelques noms parmi tant d'autres. »

Martin se retourna, et regarda l'inconnu avec mépris.

« Et moi, je suis le Pape.
-J'ignorais que le père du Pape l'avait abandonné pour une femme plus jeune que sa mère. Ou que le Pape avait la phobie des araignées. Ou que le Pape avait toujours rêvé de voir un pic-vert.
-Comment savez-vous…
-Je peux savoir beaucoup de choses, Martin. Beaucoup de choses. »

Martin ne dit rien. Ces choses… Il n'en parlait pas. Il n'était pas sûr d'en avoir déjà parlé à quelqu'un.
Non. Il avait dû en parler à Elise, au moins cinq années auparavant, mais c'était tout.

« Dis, tu sais ce que c'est, l'éternité ?
-Bien sûr. Un concept faux.
-Allons bon. Tu me dis, à moi, que l'éternité est un concept faux ? Vas-y, je suis curieux de t'écouter.
-Selon les théories communément admises, l'univers se dilate, et va se rétracter un jour. Donc un jour, il n'y aura plus vraiment d'univers. Donc plus de temps.
-Ah, je vois. Et selon ces mêmes pseudo-théories, il se passe quoi, après ça ? L'univers disparait, tout simplement ?
-Non. Il… Eh bien, se dilate encore, pour ensuite se rétracter encore.
-Et ceci, pour combien de temps ?
-Un temps infini.
-Rappelle-moi la définition d'éternité ?
-C'est… Un temps qui n'en finit jamais.
-Evite les répétitions tant que tu veux, mais ça ne sauve pas ton raisonnement, qui ne tient pas debout. Tu sais quoi ? Puisque tu as l'air de si bien savoir comment fonctionnent les choses, au point que le Diable lui-même ait des choses à apprendre de toi, je te condamne à la vie éternelle.
-Vous n'êtes pas le Diable. J'ignore comment vous savez ces choses, mais…
-Allons ! Tu ne veux pas que j'aborde des sujets aussi délicats que, je ne sais pas, moi, ce que ta mère a dû faire pour obtenir l'avancement qui vous permet de ne pas être à découvert à la fin de chaque mois, surtout dans un lieu public ? Tu sais, la conversation téléphonique que tu as surprise il y a quatre ans…
-Ferme ta gueule.
-Oho, tu as de l'audace de me parler comme ça. Tu sais quoi ? Je vais être magnanime. Je ne te condamne pas à la vie éternelle. Seulement à la vie jusqu'à ce que l'univers se rétracte sur lui-même, comme tu le dis si bien, si tant est que ça arrive. Et je te donne même un moyen d'éviter cela. La vie n'est-elle pas bien faite ?
-Et quand bien même, pourquoi je souhaiterais éviter la vie éternelle ? C'est la quête de nombreux alchimistes et sorciers que je peux accomplir simplement.
-Réalise. Prends conscience de ce que c'est vraiment, de voir le monde mourir, et de vivre pour toujours ou presque. A ce niveau-là, c'est pareil. »

Martin se tut. Et réalisa. Une infinité de temps.
Il ne sut mettre de mots sur ce qu'il vit, et ne le vit d'ailleurs qu'un court instant.
Il continua de ne rien dire, fixant son interlocuteur d'un œil mauvais.

« Dans quatre années, jour pour jour, note donc bien que nous sommes le douze Juin, je te donne rendez-vous ici. Si tu sais si bien comment tout fonctionne, alors vas-y, écrit-moi le monde. Tu as quatre ans. Calculatrice autorisée. Si dans quatre ans tu n'es pas ici, ou si tu as échoué, tu vivras jusqu'à la fin de l'univers. Sommes-nous d'accord ?
-Mais… Mais non ! Et comment ça, écrire le monde ?
-Tu as bien suivis des cours de Sciences ? Tu sais donc que le monde, c'est la vie, qui est variée, avec de l'ADN, tu sais que le monde, c'est les atomes, tu sais que le monde, c'est la société, c'est les Hommes et leurs réactions. Tu sais que le monde, c'est les paysages. Tu sais que le monde, c'est des ruines poussant sur d'autres ruines. Tu sais que le monde se souvient qu'il doit mourir. Alors, écris le monde, puisque tu le connais si bien.
-Mais…
-Tu sais quoi ? Je vais même te donner un conseil en plus, comme ça, parce que je t'apprécie. Il n'est pas de moi, mais peu importe, non ? Accumule, puis distribue. Sois la partie du miroir de l'univers la plus dense, la plus utile et la moins apparente. A dans quatre ans. »

Et l'homme, qui était peut-être le Diable, se dirigea vers le portail, passa à la hauteur de Martin, qui ne bougeait pas, et partit, tranquillement.
Un moment, ce dernier resta immobile, tentant de faire le tri, d'expliquer comment pouvait-il savoir ces choses… L'histoire du pic-vert, c'était quelque chose de vieux…

En rentrant chez lui, un malaise commençait à poindre dans son ventre et dans sa poitrine. Oui, il avait pu faire des recherches, cet homme qui prétendait être rien moins que le Diable en personne, mais pour avoir des informations aussi intimes et fiables, il aurait dû interroger des proches… Il ne se souvenait même pas s'il avait parlé du coup de fil à quelqu'un… A Elise, si, peut-être bien, évidemment, mais sinon, à qui d'autre ?

Et on lui en aurait parlé on lui aurait demandé s'il connaissait un homme plutôt jeune, aux cheveux courts qui s'intéressait à lui.
Mais alors, comment était-il au courant ?

Sa mère s'inquiéta, le soir. Si, pendant la période qui avait suivi l'accident d'Elise, il s'était montré taciturne, il semblait depuis quelques temps un petit peu plus ouvert et enclin à la parole. Son mutisme, qu'elle ne soupçonnait pas d'être tout simplement intrigué, l'inquiéta. Elle ne dit rien, cependant.

Et puis, rapidement, Martin n'y pensa plus vraiment. Son été fut mélancolique, et maussade. Il travailla un petit peu, partit une semaine chez ses grands-parents à Paris.

Il se sentit seul, en terminale. Les gens l'évitaient. Il y avait des rumeurs. On murmurait qu'il avait poussé cette jolie fille blonde sous la voiture pour une histoire de cœur, ou qu'il avait prévu de la faire partir en courant pendant qu'un complice la percutait. La traditionnelle théorie du complot.

Il les entendait, et s'en fichait, les oubliait.
Tous des cons.

Il avait bien quelques amis, et passa néanmoins des bons moments la vie continuait, après tout.
Mais ses révisions pour le bac, qu'il obtint mention bien, lui parurent vides et désuètes.

Pendant cet été, nouvellement bachelier, nouvellement majeur, il tenta de nouvelles choses, sortit en boîte, s'enivra.
Il n'apprécia pas particulièrement, et ne recommença pas. Sa mère ne disait rien, le laissant faire ses expériences. C'était sa vie, il choisissait.

Il demanda en début de vacances s'il pourrait avoir un appartement, pour la rentrée. Il avait toujours habité près du collège, de l'école, du lycée, et aimerait habiter près de la fac. Sa mère avait un salaire relativement confortable par rapport à leur train de vie, et accepta à condition qu'il rentre les week-ends.

Il trouva un petit studio, et il loua un petit camion pour une journée, et transporta quelques meubles, un ou deux livres dans son nouveau lieu de vie.
Sa mère trouvait que le quartier était un petit peu trop mal famé, mais il lui assura qu'il ne craignait rien.

Sa première expérience d'un amphithéâtre fut relativement impressionnante. Sa dixième relativement ennuyeuse. On s'habitue à tout.

Un petit mois après le début de ses cours, il rentrait chez lui un jeudi soir après avoir travaillé à la bibliothèque universitaire avec des amis, et s'allongea, profitant du silence du petit appartement, n'écoutant que le rythme martial du sang qui faisait fourmiller ses tympans.

Il repensa brusquement à cette histoire de Diable, qu'il avait oubliée. Il y repensait vaguement de temps en temps, mais pour la première fois depuis ce douze Juin, il ressentit un vague malaise, et la question sérieuse, franchit ses lèvres, et résonna légèrement, déchiquetant le silence des murs blancs.

Et si c'était vrai ?

Il revit vaguement ce que les paroles de cet homme lui avaient suggéré l'éternité, ou presque, conscient… Il frissonna.
Et comment diable (justement) pouvait-on écrire le monde ? Il n'avait jamais vraiment beaucoup lu, et ne s'était donc jamais intéressé de près à l'écriture.

Mais qu'entendais cet homme par « écrire le monde » ? Devait-il parler des animaux et des plantes ? De tout ? Ecrire une encyclopédie universelle ? Reprendre les pensées des plus grands philosophes et les appliquer ? Faire une description purement objective ? Parler de l'évolution des choses à travers le temps ? Dire que le monde était beau ? Qu'il était laid ? Beau avant, enlaidi par l'Homme ? Simple avant, amélioré par l'Homme ?

Peut-on écrire le monde ?

Il soupira. Il se donnait déjà assez de mal pour retenir des cours relativement terre à terre, alors s'il devait en plus se plonger dans ce genre de considérations…
Il y avait encore un petit peu de temps de jour, aussi il se releva, et alla au petit parc, juste à côté de chez lui.

Le soleil brillait fort pour une fin de journée, et assis seul sur un banc, il ferma les yeux.
Il y avait une légère brise, infime, qui lui rafraichissait le visage. Ecrire le monde…

Pouvait-il seulement déjà écrire ce parc ?

Mentalement, sans ouvrir les yeux, il tenta de se souvenir des éléments qu'il avait vus, de leur place les uns par rapport aux autres. Sans trop de succès.
Le parc, par convention, c'était un terrain, avec des limites définies. Mais depuis l'intérieur de ces limites, on voyait les hauts bâtiments gris, on voyait les oiseaux posés sur les toits, on voyait les jeux pour enfant, on voyait ces mêmes enfants courir, en criant.

Il ouvrit les yeux pour voir ce qui lui avait échappé, et le changement brusque de luminosité l'éblouit. Il vit le monde en noir et blanc, pendant un temps. Il s'imagina en plein désert, sous un soleil lui écrasant le dos, l'empêchant d'avancer.

Il avait vu le parc comme cela. Donc il pouvait le décrire comme un désert aride, sans couleurs. Ce n'était pas faux. Mais il supposait aussi que ce n'était pas juste.

Ecrire le monde… Il en avait de bonnes, celui-là. Déjà que décrire un parc lui semblait extrêmement difficile, alors écrire ce parc… Puis procéder ainsi à l'échelle du monde…
Non, ce ne pouvait pas être l'exercice attendu… Il avait encore un petit peu moins de trois ans, de toute façon, mais malgré tout, il ne comprenait pas ce qu'il devait faire.

Ecrire le monde tel qu'il le voyait lui ? Ecrire simplement ce qu'il savait et pensait ?

Peut-être… Un exercice qui semblait abordable, de prime abord. Sensé, même. En trois ans, c'était faisable.
En trois ans, il avait le temps de changer. Et certaines pensées ou points de vu lui semblaient impossible à exprimer par des mots…

Et si, avant d'écrire le monde, il essayait de s'écrire lui-même ? Ce serait déjà un début. Peut-être que cela fonctionnerait mieux que le parc.

Même problème. Et s'écrire lui-même, c'était ses pensées, son physique, son fonctionnement cellulaire avec transcription de l'ARN messager puis traduction en acides aminés, sa vie, quels évènements avaient fait qu'il avait pu naître et si c'était cela depuis quand ou bien même tout cela à la fois ?

Mais alors, écrire ne serait-ce que ce misérable caillou qui traînait là, à ses pieds, que personne à part peut-être quelques insectes et un chien n'avait remarqué, était-il si complexe que personne ne pouvait l'écrire ?
Le monde était-il une infinité ou presque de petit ou une entité à part entière, dans ce cas ?

Il soupira. Des conneries tout ça. Soit il avait mal compris, soit il allait trop loin, soit… Soit… Et puis zut.

Ce n'était pas important. Pourquoi s'embêter à trouver des réponses à ce genre de questions inutiles ?

En plus, cette histoire de diable… Du pipeau. Sans aucun doute.

Sans doute.

Il rentra chez lui, et se maudit d'avoir bêtement perdu du temps. Il fallait qu'il aille faire des courses, qu'il relise rapidement ses cours et qu'il mange. Il était en retard dans son planning. Sa vie ne l'attendait pas pour filer.

Pendant quelques mois, il se surprit à réfléchir à la question, parfois le soir en s'endormant, parfois en plein cours, parfois en marchant dans la rue. Il n'y pensait jamais plus d'une minute ou deux, mais de plus en plus souvent, l'interrogation prenait forme et se creusait d'elle-même.

Il se mit à discuter de plus en plus souvent avec Héloïse, une amie d'un de ses camarades, en première année de fac d'Histoire. Ils sortirent ensemble, plusieurs soirs, allant au restaurant ou au cinéma au mépris des maigres et fragiles économies que Martin avait mis de côté.

Ils firent l'amour, un soir. Se mirent en couple. Passèrent l'été ensemble. En décembre, un peu après le début de leur seconde année d'étude, elle vint habiter dans son petit studio.

La routine s'installa, peu à peu. Et parfois, invitée indésirable, la question revenait, s'ancrait, s'agitait dans tous les sens dans les pensées de Martin.

Peut-on écrire le monde ?

Un week-end, vers le mois de février, il s'ennuyait. Le temps était maussade, déprimant, Héloïse était chez ses parents, sa mère en réunion à Nantes. Il s'allongea sur son lit, et ferma les yeux.

Petit à petit, comme une brèche sur un mur qui finit par faire craquer la structure entière, la question lui revint en tête. Il décida de commencer un journal. Après tout, en écrivant ses pensées, ce qu'il avait vu et comment il l'interprétait, il ne pouvait pas être complètement hors-sujet, si ?

S'il eut du mal au début à écrire des phrases qui semblaient sonner correctement, cela vint assez rapidement, et il écrivit l'équivalent d'une feuille de papier standard. Il était satisfait.

Rapidement, Héloïse se rendit compte qu'il écrivait régulièrement et lui en demanda la raison. D'abord plutôt vague, il raconta ensuite ce que lui avait dit l'homme étrange du cimetière (qui n'était pas le Diable, définitivement, ce n'était pas possible).

Elle resta pensive un instant. Il n'avait pas précisé quels détails personnels l'homme avait énoncé, et elle ne les lui demanda pas.

Finalement, elle avança que le plus plausible était qu'il s'agissait d'un fou (comme si Martin n'y avait pas pensé) et que sa question, quoiqu'au premier abord intéressante, était stupide. Quand les écrivains écrivent un livre, expliqua-t-elle, ils ne racontent que ce qui les intéresse, que ce qui est pertinent, et ne vont pas s'amuser à développer les secrets de l'apparition de la vie ou la formation du basalte au fond des océans.

Martin acquiesça.
Et entrevit l'éternité, une fois de plus. On ne pouvait pas, écrire le monde. Impossible.
Pourquoi cet homme lui avait-il soumis une énigme si absurde ?

Martin continua néanmoins son projet de journal. Parfois une ligne, parfois une page.
Héloïse ne dit rien. C'était après tout une occupation comme une autre.

Le temps passa, encore. Toujours.
Il restait moins d'un an.

Martin s'intéressait de plus en plus à l'écriture, envoyant des mails, lisant des biographies d'auteurs célèbres, des mémoires, des analyses d'œuvres.
Il lui fallait écrire quelque chose de global, quelque chose, qui, une fois écrit, se prendrait même lui-même en compte. Un roman, peut-être. Un recueil de nouvelles. De la poésie.
Il ne savait vers où se tourner.

Ses résultats aux partiels chutaient, petit à petit, à mesure que le temps passé à résoudre l'énigme de l'homme du cimetière augmentait, prenant de plus en plus de place chaque jours.

Il se couchait un petit peu plus tard, le soir, était plus distrait pendant les repas.

Imperceptibles, au début, les changements ne firent tiquer Héloïse que lorsqu'il passa une nuit blanche à tenter de monter le plan d'un récit et ne se présenta pas en cours le lendemain.

Il lui restait deux mois avant de retourner au cimetière.

« Ecoute, c'était peut-être amusant au début, mais maintenant, ça suffit les conneries. Débrouille-toi pour avoir au moins ta License, tu y es presque ! Au lieu de passer tes nuits à réfléchir pour rien… C'est inutile et stupide, comme question.
-C'est parce que tu ne te l'es jamais vraiment posée, tu n'y as jamais vraiment réfléchi ! Et puis, je t'ai expliqué, déjà, plusieurs fois même… L'éternité, c'est long…
-Depuis quand tu crois ce genre de trucs ? C'est pas possible tu as vu un taré comme il y en a partout ! Je sais pas comment il a su des trucs sur toi, mais ça n'a pas dû être si dur que ça. Réfléchis. Je sais même pas pourquoi tu comptes y retourner.
-Je suis la logique du Paris de Pascal. Et si c'était vrai ?
-Dans ce cas, tu auras largement le temps de réfléchir à des inepties. C'est ta vie que tu vas foutre en l'air pour rien si tu continues comme ça, tu sais ?
-Mais t'as rien compris, en fait… Ce problème… C'est une putain de bonne question… Je sais que t'as pas souvent l'habitude de réfléchir, mais quand même, tu…
-Pardon ? Ah, excuse-moi, dans ce cas, je ne dis plus rien. Démerde-toi. »

Héloïse quitta l'appartement, ne prenant même pas la peine de claquer la porte.

Dans un premier temps, Martin ne bougea pas.
Au bout de quelques minutes, il se leva lentement, ferma la porte délicatement et tenta d'appeler Héloïse sur son portable.

Pas de réponse.
Il soupira.

La semaine suivante, il réussit enfin à la contacter. Elle acceptait de revenir s'il laissait tomber cette histoire débile.
Par honnêteté, il lui expliqua qu'il ne pouvait pas tant que ce ne serait pas fini. Elle raccrocha immédiatement.

Il lui restait une semaine. Une misérable semaine. Etat d'angoisse permanent. Il ne savait pas pourquoi, c'était une énigme sans solution et l'homme ne pouvait pas être ce qu'il prétendait…
C'était ce qu'il se disait dans sa tête, ce qu'il se formulait. L'autre alternative, il se la disait dans son ventre et sa gorge, dans ses membres tremblants et ses yeux fatigués, sans la formuler.
Quatre ans d'échéance, et il n'avait pas écrit une ligne. Il n'était pas capable d'écrire un mot. Pas capable de penser une lettre.
A quoi servait cette License qu'Héloïse défendait s'il ne pouvait répondre à des questions si futiles qu'elles en devenaient importantes ?

Désespérément, il tentait de prendre des notes de ce qu'il voyait. Là, une feuille morte, marronâtre. Non, pas marronâtre. Peut-être une autre formulation serait-elle plus juste ? Rejoignant la teinte du bois qui l'a vue naître ? Non, trop capillotracté. Prenant la couleur de… De… Eh bien d'une feuille morte ?
Martin s'arrêta brusquement. Il avait envie de hurler. Pourquoi ? Pourquoi cela ne sonnait-il pas ? Il ne lisait pas beaucoup, mais se rendait bien compte que ça n'allait pas. Mais comment faire, alors ?

Toujours ce même sentiment d'impuissance. Cette frustration face à la quête du mot juste, étape qui revenait en boucle dans l'écriture du monde. Mission impossible.
Cela faisait longtemps qu'il avait conclu qu'on ne pouvait pas écrire le monde. Mais pourquoi ?

Pourquoi la feuille était-elle marron, et pas verte ? Un marron très léger, d'ailleurs, pas marronâtre, qui évoque plutôt un marron appuyé, lourd.
Parce que le Temps était passé par là.

Plus Martin regardait cette feuille, cette stupide feuille qui lui posait problème et le faisait sûrement passer pour un fou aux yeux des passants le voyant arrêté sur le trottoir, le regard fixé au pied de l'arbre un petit peu rachitique qui était le quota d'espace vert, introduit là de mauvaise grâce par la Mairie, plus il se dit qu'elle était peut-être belle, cette feuille. Comme légèrement brûlée, pas racornie, non, mais ses pointes se repliaient tranquillement. Légèrement brûlée. Roussie. La feuille roussie par le temps. La feuille délicatement roussie par le temps.

Voilà comment il la voyait.
Bien. En quatre ans, il avait réussi à écrire sept mots. C'était un début.

Un sourire cynique vint distordre son visage tandis qu'il étouffait la lassitude qui voulait le pousser à crier pour s'évacuer elle-même.
Il avait une semaine encore pour faire exactement ce qu'il venait de faire pour cette feuille (et encore doutait-il que ce fût là une description correcte), mais avec tout le reste.

Le portail du cimetière grinçait toujours. Forcément.

Le soleil pointait à peine au-dessus de l'horizon, et il faisait froid. Il tremblait de façon disproportionnée. Claquait des dents. L'angoisse rongeait son frein et son ventre, l'empêchant de respirer.
Il marchait lentement, tournant parfois un petit peu sur lui-même, comme pour contempler les montagnes, toujours là, pas prêtes à bouger avant longtemps. L'humidité de l'air due à l'évaporation de la rosée lui agressait la gorge.

Finalement, il arriva devant la tombe d'Elise.
Il réalisa que cela faisait quatre ans qu'il ne s'y était pas rendu. Il avait préféré… Pas oublier, mais presque, la mettant dans un coin de sa mémoire un petit peu hors de vue.
Des fleurs étaient posées. Sauvages, à priori. Fraîches, aussi.
Il resta un long moment à regarder sans voir la pierre grise, posée, à côté de celle qu'ils avaient financé de… Comment s'appelait-il, déjà ? François Labarrier, lut-il. Il ne s'en serait jamais souvenu.

Le portail grinça, et le bruit rebondit légèrement sur les stèles. Martin se retourna. Le mausolée lui cachait la vue de l'entrée. Il n'osa pas appeler.
Tranquillement, il fit demi-tour et revint vers le portail.
Au même endroit que quatre ans auparavant, se tenait l'homme en costume. Il semblait plus vieux, néanmoins.

« Tiens tiens tiens. Je doutais très fortement de ta présence ici. Surtout aussi tôt, à vrai dire. Je ne perdrai pas ma journée, au moins.
-Si vous savez tant de choses, pourquoi doutiez-vous de ma présence ?
-Non moins que de savoir, douter m'est agréable. Plus sérieusement, as-tu réussis le petit défi que je t'ai proposé ?
-C'est tâche impossible. Je n'arrive déjà même pas à être sûr de la signification d' « écrire le monde », alors… Mais j'aimerais savoir pourquoi c'est impossible… Avec toutes nos connaissances et un langage d'une richesse énorme… On devrait pouvoir…
-Peut-être. Qui peut le dire ?
-Alors, quoi ?
-Comment, quoi ?
-Maintenant, quoi ? Qu'allez-vous faire ?
-Rien. Je ne peux de toute façon strictement rien faire. Je déteste mentir, et c'est toi qui m'y a contraint.
-Comment...
-Je ne voulais pas te dire mon nom, et j'ai dû improviser. Bien mal, j'en ai peur.
-Mais…
-Je m'appelle Tristan. Je suis le frère d'Elise. »

Il ne dit rien de plus. Martin assimila l'information. Pourquoi avait-il été si crédule, si naïf, si… Pourquoi avoir perdu tout ce temps, pourquoi avoir abandonné plus ou moins ses études et presque totalement Héloïse ?

Finalement, l'homme, Tristan, reprit :

« J'ai souffert d'agoraphobie depuis tout petit. Je suivais une thérapie, chez moi. Parfois, je sortais un petit peu, très brièvement toujours, mais un petit peu plus longtemps à chaque fois. Comme je restais enfermé dans ma chambre et que ma mère m'avait inscrit pour suivre des cours par correspondances, je lisais. Beaucoup. Je savais qu'Elise, elle, écrivait. Je l'ai entendu en parler, une fois ou deux. Quand elle est morte, j'ai eu du mal à m'en remettre. Finalement, je suis allé chercher ce qu'elle écrivait, dans sa chambre. Je voulais savoir, tu comprends ? Alors, j'ai fouillé dans ses affaires, au mépris de son intimité. Il n'y en avait plus, bien sûr, mais j'ai toujours été un petit peu mal à l'aise avec ça. Elle était morte, alors je lui reniais ses droits d'humain. Enfin bref. Elle tenait principalement une sorte de journal intime, où tantôt elle racontait ses pensées, des faits de la journée, des choses qu'elle avait vu et apprécié ou bien des petites histoires, souvent comme des rêveries. Elle avait un certain style. Je suis sûr qu'un éditeur pourrait tirer de l'argent là-dessus. Mais comme tu t'en doutes, ça ne sortira jamais de là. »

Il se tapota la tempe avec son index. Martin ne disait rien. Il se sentait vide. Désespérément vide. C'était à la fois un soulagement après l'anxiété qui le malmenait, et en même temps, il savait que ce n'était pas bon signe. Son esprit était au ralenti. Incapable de penser, de formuler une pensée cohérente. Il s'en fit la remarque. Comme durant ces quatre dernières années, finalement, se répondit-il.

« Elle était parfaitement honnête avec elle-même, visiblement, avait du recul sur ce qu'elle pensait. Elle t'aimait beaucoup, tu sais ? Mais plusieurs fois, tu l'as blessée profondément. Toi, tu reniais son droit au savoir, sauf qu'elle était vivante et que tu étais en plus très important pour elle. Tu savais tout mieux que tout le monde, et plusieurs fois tu l'as rabaissée, parfois même en public. Le plus souvent, elle ne disait rien. Par écrit, par contre, elle s'exprimait, ça oui. Ces passages étaient souvent gondolées par l'humidité, et pourtant, son écriture gardait toujours la même régularité, la même maîtrise. Même si je ne l'ai jamais connue aussi bien que j'aurais aimé, j'ai toujours pensé qu'elle était parfaitement maître d'elle-même, y compris toute petite, et je la respectais pour ça. Bien sûr, on discutait, parfois, quand je me sentais de sortir de ma chambre. Elle ne m'a jamais parlé de toi, pourtant. C'est dire, parce que dans son carnet, tu apparais très souvent. Je pouvais presque sortir et me promener sereinement dans la rue quand elle est morte. Des années de travail... Je savais qu'elle avait été percutée par une voiture, mais il a fallu du temps pour qu'on me mette au courant que c'était ta faute. »

Martin trembla. Il voulut riposter et dire que c'était elle qui était partie en courant, elle qui n'avait pas vérifié la route. Il avait peut-être été un peu dur, mais c'était compréhensible, non ?

Non. Bien sûr que non. Il avait toujours su que c'était de sa faute, après tout, non ? Il l'avait simplement mis avec la stèle, caché sous un tapis, dans un coin de sa mémoire.
Il eut envie de pleurer. Pourquoi ? C'était quatre ans auparavant, pourtant, il avait fait son deuil, avait continué sa vie.
Alors pourquoi ?

Parce qu'il se l'était refusé. Evidement. Ça avait infusé, et c'était prêt à sortir. Bien sûr. Mais pourquoi forcément devant cet homme, qu'il n'avait jamais rencontré, mais qui savait des choses sur lui, des choses que seule Elise avait su et qu'elle n'avait répété à personne ? Il n'avait pas le droit de savoir, il n'avait pas le droit de le voir comme ça. Aucun droit. Il ne pouvait pas le voir dans un tel état de faiblesse. Il était démuni, comme un petit enfant, en faute selon lui, prêt à pleurer pour quelque chose qui datait de quatre ans, et voilà que cet homme, cet homme qui s'était bien foutu de sa gueule pendant ces quatre années était là, à le regarder. Et il n'avait aucune défense. Aucun savoir théorique pour se sortir de là, aucune expérience, rien. Il aurait pu dire que ce Tristan avait brisé son couple et ruiné sa vie. Mais là encore, c'était lui qui l'avait fait. C'était encore de sa faute. Evidemment.

« Je ne sais pas si c'était vraiment le cas. Je n'y étais pas, je ne sais pas avec exactitude ce que tu as pu lui dire, mais cette épreuve, ça la stressait beaucoup. Elle travaillait d'arrache-pied. Plusieurs fois, j'ai entendu son clavier d'ordinateur cliqueter dans la nuit. Elle vérifiait ses sources, selon son carnet. Et encore une fois, apparemment, tu savais mieux qu'elle ce qu'il fallait faire. Tu savais mieux que tout le monde, toujours, et ça, ça m'insupportait. C'est toujours le cas, en fait. Mais quelque chose me disait que tu étais loin d'être stupide. Peut-être que tu pouvais encore te remettre en question. J'ai donc décidé de te donner une leçon. C'est elle qui a écrit la question, sur une page, je ne sais plus quand. Elle n'y a plus jamais fait allusion. Qu'en penses-tu, donc ? Tâche impossible, dis-tu ? Et pourquoi ? »

Martin mit quelques instants avant de percuter que c'était à lui qu'on s'adressait. Il était sonné. Vide, toujours.

« Je… Je ne sais pas. Je ne sais déjà même pas vraiment ce qu'est qu'écrire le monde, je l'ai déjà dit.
-Déjà, rien que ça, tu ne sais pas. Admet que tu ne sais pas un petit peu plus souvent. Admet que tu as peut-être tort, admet que peu importe ce que tu sais, tu n'es pas capable de répondre à ma question, d'expliquer pourquoi tu ne peux pas. Oui, pourquoi toi, tu ne peux pas. Je suis persuadé que c'est possible, pour ma part.
-Comment ?
-A toi de réfléchir. Tu ne sais pas et ne saura pas autrement que par tes propres réflexions et recherches. C'est cela, savoir, parce que tu ne sais pas où est la limite, tu la repousseras sans cesse parce que tu ne sauras jamais si tu es arrivé là où tu le voulais. Sans limite, il n'y a pas de connaissance fixée. On ne sait rien perpétuellement. Admet que tu ne peux pas tout savoir. Admet le, et arrête de faire du mal à ceux qui te sont proches. Je me suis quelque peu renseigné, en quatre ans. Tu étais suffisant avec un petit peu tout le monde. Rien de très grave, de très important, après tout. Il n'empêche. Admet que tu ne sais pas, que tu ne sauras jamais.
-Je… Pourquoi ? Pourquoi t'embêter à me pourrir l'existence avec ta question ? Tu as raison, je ne sais rien. Je suis insignifiant. Alors pourquoi ?
-Parce que j'aimais ma sœur et que ma sœur t'aimait bordel de merde ! T'as vraiment rien compris ou quoi ? »

De la haine. Oui. C'était de la haine qu'il voyait dans les mots crachés avec violence du frère d'Elise. Vide. Incohérence. Il ne pouvait pas penser.

Tristan qui avait toujours semblé très calme était rouge, désormais. Le son n'était pas réverbéré par les tombes, mais ce qu'il venait de crier résonnait dans les oreilles de Martin. Son sang fourmillait dans ses tempes. Son cœur battait fort, à grand peine. Il était lourd, figé comme du roc, incapable de tout mouvement.

Les deux étaient debout, face à face, dans l'atmosphère encore fraîche du cimetière. Pas un son.

« Je ne sais pas.
-Pardon ?
-J'admets. Je ne sais pas. J'ai jamais su. Pardonne-moi.
-Non.
-Je… J'aimerais lire ce qu'elle écrivait. S'il te plait.
-Non. Peut-être un jour. Pour le moment, tu ne le mérites pas. Tu m'as dit que la question d'Elise t'avait pourrit la vie ? Moi je te dis qu'à mon avis, la réponse est oui. Puisse-t-elle te tourmenter encore longtemps. »

Et sans rien ajouter de plus, Tristan se dirigea vers le portail, qu'il ouvrit dans un grincement qui éclata dans l'espace.

Il partit.

Martin était seul, debout dans son cimetière.

Il alla s'asseoir sur le muret, tranquillement chauffé par les rayons du soleil, de plus en plus vigoureux. De là, il se rendit compte qu'il voyait la stèle gravée au nom d'Elise.
Il sortit de sa poche une feuille dont il se servait pour ses prises de notes et un crayon.
Le papier noirci par son ombre, intouché par la lumière du soleil, il se mit à écrire.