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Gastéropode

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La plage était couverte de petites limaces blanches. Certaines d'entre elles avaient explosé. Je haussais les épaules, pourquoi les gens s'étaient-ils inquiétés et en avaient parlé aux infos comme s'il s'agissait d'un débarquement d'aliens-vampires assoiffés de sang ?

Certes, c'était dégoutant.

Certes, elles n'étaient pas là hier et on pourrait bien se demander d'où elles étaient sorties.

Mais... Ce ne sont que des limaces, la nature quoi ! De la même façon qu'il y a des années à moustiques ou des années à punaises, cette année était l'année à limaces. Yummy.

J'avais décidé de descendre sur la plage pour constater de moi-même l'horreur dont tout le monde parlait. Je regardais à mes pieds. Le sable si fin et d'ordinaire si blanc était là parsemé non pas seulement de ces visqueuses bestioles mais aussi d'une quantité impressionnante de petites tâches de sang et de chair. La vision de ces corps déchiquetés n'avait rien de ragoutant mais ce n'était de loin pas aussi gore que ce à quoi on pourrait s'attendre. Toutefois, j'étais assez surpris quant à la quantité de sang. Une limace ne pouvait quand même pas en contenir autant, si ? Ou alors il y avait bien plus d'explosions de mollusque que je ne l'avais imaginé.

Suffisamment rassasié par la vue, je tournais les talons. Je passais à côté d'une famille à l'air grave et dont les enfants encore très jeunes étaient en larmes. "Ça veut dire qu'on pourra pas se baigner ?" se lamenta l'un d'eux tout en reniflant. Là, je pris enfin un air dégouté, me retins de lâcher un 'ça existe les mouchoirs' et m'éloigna de la plage. De toute façon, je n'avais jamais adoré me baigner plus que ça. L'eau salée, les crottes de poisson et les algues n'avaient rien de bien séduisant.

En chemin, alors que je longeais un petit champ de maïs, je surpris un bien curieux manège : une colonie d'escargots bordait la route à la file indienne. Ce cortège était époustouflant. Je n'avais jamais vu ces animaux se comporter ainsi. Eux d'ordinaire si solitaires et éparpillés, ils défilaient là parfaitement rangés et en nombre plus que conséquent. Je repensais aux limaces et déglutis. Il se passait quelque chose d'étrange.

Je fis d'avantage attention au bord de route et revint un peu sur mes pas. La procession d'escargots semblait infinie. Partait-elle de la plage ? Les escargots fuyaient-ils l'invasion de limace ? Étions nous en train d'assister à une guerre entre gastéropodes ? Ma gorge se noua. Il n'y avait rien de plus inoffensif que ces bestioles, n'est-ce pas ? Pourtant, lorsque je me remis en marche, je restai bien au milieu de la route. Juste au cas où.

Mon cœur tambourinait de plus en plus fort dans ma poitrine à mesure que j'avançais. Je n'avais pas lâché le bord de la route des yeux et avais constaté avec effroi que je n'étais toujours pas parvenu au bout du défilé d'escargot. Et, pire encore, ces satanés mollusques prenait le même chemin que moi ! Certes, je n'avais pas eu à tourner des masses, mais la seule fois où j'avais du prendre à droite, ils prenaient aussi à droite !

Ma maison se rapprochait. Ou, plutôt, je me rapprochais d'elle. Les escargots se rapprochaient aussi d'elle, à ma grande anxiété. En quelques minutes, mon indifférence pour les escargots s'était presque transformée en haine et en phobie. Leurs petites antennes et la trace qu'ils laissaient filer derrière eux me donnaient envie de dégobiller. D'ailleurs, comment pouvaient-ils se laisser glisser dans la glu poisseuse de leurs compagnons de l'avant ? Répugnant.

Il ne restait plus qu'un tournant à gauche à faire et j'y serai. Mon coeur me remontait dans la gorge et ma respiration devenait irrégulière. Pourquoi les escargots n'étaient-ils pas resté en dehors du village ? Pourquoi étaient-ils rentrés et suivaient mon parcours ? Je tournais à gauche.

Ma maison rouge ne l'était plus. Elle était rouge escargot. Les murs étaient recouverts de coquilles dodelinantes et de bave collante. Tout le jardin environnant était inondé de ces mollusques qui se déplaçaient indubitablement vers ma maison. Sans même réaliser, je me retrouvai en larmes. Tout mon corps était pris de tremblement, je ne comprenais pas. Je devais rêver, ce ne pouvait qu'être cela !

Je courrai vers la maison. Je devais trouver mes parents, eux seuls sauraient quoi faire ! Ils devaient forcément avoir remarqué que quelque chose n'allait pas. Les coques craquaient sous mes pas et je grimaçai en visualisant les corps d'escargots s'écraser et se broyer. Je ne ralentis pourtant pas. C'était moi le plus fort. Ces petites bêtes ne pouvaient rien me faire.

J'allais tendre ma main pour saisir la poignée mais deux escargots s'accouplaient maladroitement sur la clenche. Je les dégageai du revers de la main et entrai hâtivement en claquant la porte.

"MAMAN ?" criai-je, "PAPA !"

Je courrai jusqu'à la cuisine, personne. J'essayai le salon, personne non plus. Un bruit provenait de la pièce suivante, la salle à manger. Je m'y précipitai. Une odeur fétide emplit mes narines bien avant que je ne visse quoi que ce soit.

Un immense escargot, dont la hauteur de coquille devait atteindre les deux mètres, était à moitié couché sur la table et s'affairait autour d'un corps sans vie. Ma mère, qui n'était plus qu'une bouillie sanguinolente, se faisait arracher les membres un à un. Un morceau du visage de mon père traînaillait mollement sur une des chaises.

Je hurlai.

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