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Un sens au silence

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J'entendis les portes se refermer derrière moi, et ce fut le noir complet. Non pas que ce ne soit pas déjà le cas auparavant, ou même en général, mais là l'obscurité était désormais la seule chose que je percevais. Avant mon accident, utiliser les ascenseurs avait toujours été quelque chose d'ordinaire pour moi. Cependant ça remontait à loin et, depuis lors, je m'y sentais plus que jamais comme enfermée dans une cage. Le noir était infini autour de moi, et savoir que dans cet infini des barrières invisibles se dressaient tout autour de moi avait quelque chose de terriblement angoissant.

Heureusement, je n'étais pas seule cette fois, j'avais également senti une présence me suivre lorsque j'étais entrée. J'appuyai, comme toujours, sur le bouton le plus en haut en tâtonnant un peu, puis je me mis au fond, rangeant ma canne blanche contre moi. Je n'osais dire un mot. Il était commun de saluer quiconque entrait dans un ascenseur avec soi ou d'échanger quelques mots, mais depuis que j'avais perdu la vue, j'avais tendance à oublier que ça ne me rendait pas davantage invisible aux yeux des autres et que, par conséquent, je ne devais pas en négliger la politesse.

L'habituel vrombissement de la machine se fit entendre et elle amorça son ascension. Mon rythme cardiaque accéléra simultanément, cette boite me mettait mal à l'aise. Je tentais d'ignorer la gêne que me procurait la présence à mes côtés, me disant que d'ici quelques secondes tout serait oublié et que je n'aurai plus qu'à me concentrer sur mon dernier cours de la journée.

Contre toute attente, la cabine stoppa net dans sa progression, provoquant une vive secousse. Je laissai échapper un hoquet de surprise et perdis quelque peu l'équilibre, m'écrasant contre la paroi froide et rigide. La personne également présente m'attrapa par le bras et m'aida à me redresser. Sa poigne était forte et contrastait particulièrement avec son parfum fleuri et délicat. J'inhalai profondément l'arôme, il était si agréable et féminin.

« Merci, » bredouillai-je, en reprenant mon calme.

L'inconnu n'y répondit rien.

« Qu'est-ce qu'on doit faire ? Il est en panne ? Il y a un bouton prévu sur lequel appuyer n'est-ce pas ? Celui avec la petite cloche ! »

Je pouvais sentir l'anxiété transparaître dans le ton de ma voix, et je ne pouvais m'empêcher de bégayer. Mais une fois de plus, seul le silence me répondit. Il inonda la cage d'ascenseur et rendit l'ambiance encore plus angoissante qu'elle ne l'était déjà. Qu'étais-je censée faire ?

« Euh ? S'il vous plait ? Vous savez ce qu'il se passe ? » implorai-je presque.

Je commençai à balayer vivement le mur de mes doigts, recherchant à tâtons une quelconque aide puisque mon colocataire improvisé semblait porté sur le flegme absolu et avait décidé d'ignorer mes questions.

Pourtant, alors que je rencontrai à nouveau les touches correspondant aux étages, une main se posa à nouveau sur mon bras. Cette fois ce n'était pas pour m'agripper, ce n'était qu'une petite pression, que je devinai destinée à arrêter mon geste.

« Qu'est-ce qu'il y a ? » demandai-je en me redressant. « Vous avez déjà appuyé pour appeler de l'aide ou quelque chose ? »

Mais pour ne pas changer, personne ne me répondit. Et ça me mettait en colère ! Je voulais qu'on me parle ! Je voulais qu'on me dise tout, même si c'était pour m'annoncer le pire… Ce silence était torturant. Je ne voyais rien, était-ce une raison pour m'effrayer encore davantage ?

« Pourquoi ne me répondez-vous pas ? » m'énervai-je, en repoussant la main de mon bras. « Je suis aveugle mais ce n'est pas une raison pour m'ignorer ! »

J'entendis alors une sorte de râle un peu rauque. Se moquait-on de moi ? Je frissonnai de cette solitude. Parler, entendre, les sons, les voix, c'étaient là les seuls liens qui me raccrochaient aux autres et qui me permettaient de voir et d'imaginer sans avoir à toucher. On percevait bien plus de vérités dans une voix que dans toute apparence physique, je m'en étais rendue compte.

« Parlez-moi… » murmurai-je doucement, presque comme une supplication.

J'entendis alors la personne soupirer. Je constatai qu'elle était vraiment proche de moi et je sentis alors doucement sa main revenir sur mon bras. Je sursautai lorsqu'elle prit ma main. Ses doigts étaient froids et je trouvais étrange d'avoir ce contact avec un inconnu. Une inconnue ? Je ne savais pas. Sa peau était douce et plutôt fine, mais ses ongles semblaient apparemment très courts. Tout cela ne signifiait rien, évidemment, mais c'était une analyse devenue automatique chez moi. Quand bien même j'avancerais ma main pour constater de la longueur de ses cheveux, je n'en serais pas beaucoup plus avancée. J'avais moi-même les cheveux très courts.

Sa main remonta légèrement le long de ma manche, dégageant mon poignet pour le tenir ensuite fermement.

« Que faites-vous ? » demandai-je en faisant un mouvement de recul, un peu effrayée par la tournure que prenaient les événements.

Mais, c'est sans surprise que seul un profond mutisme répondit présent. Pourtant, un doigt traça son chemin dans la paume de ma main.

« Qu'est-ce que…? »

Cette fois, un doigt se posa sur ma bouche, m'intimant de me taire. Puis, ce même doigt redessina quelque chose sur ma paume. Je fis particulièrement attention au touché, essayant de deviner ce que l'inconnu faisait. Un petit zigzag ? Il releva le doigt, attendant un peu. Il le reposa ensuite, exécutant cette fois un… cercle ? Et après un… demi-cercle ? Et encore deux autres symboles que je ne comprenais pas bien. Il répéta ce manège plusieurs fois et je réalisai alors qu'il m'écrivait un mot. J'avais déjà plusieurs fois joué à ce genre de jeu, mais généralement c'était mon dos qui faisait office de support. Il posa une dernière fois le doigt pour tracer la dernière lettre que je devinais enfin être la lettre D. Je repris l'ensemble dans ma tête, avant de brusquement comprendre. C'était évident !

« Sourd ? » demandai-je, vivement. « Vous êtes sourd ? »

Et je me tapai mentalement la tête, quelle idiote je faisais ! Il était sourd ! Il n'allait certainement pas m'entendre… À moins qu'il ne puisse quand même lire sur mes lèvres ?

Interrompant ma réflexion, un bruit de claquement sonore me fit brusquement sursauter. Puis j'éclatai de rire dans la seconde, soufflant de soulagement, en comprenant qu'il n'avait fait que taper dans ses mains, probablement pour m'indiquer que j'avais deviné juste. Il devait avoir pu lire sur mes lèvres.

Sans surprise cette fois, ma main fut reprise énergiquement et des nouveaux dessins se succédèrent. J'avais compris le principe, et entre chaque mot l'inconnu tapait dans ma main pour faire la séparation.

« Sourd et muet, » marmonnai-je. Ce n'est qu'en prononçant les mots que la signification me frappa. « Je suis désolée… Enfin, je veux dire… Vous… » Et je me tus. Il ne m'entendait pas, c'était tellement perturbant ! Et cet ascenseur qui ne bougeait pas ne m'aidait pas beaucoup à me dégager de cette affreuse sensation plus que déconcertante.

Depuis le début, je parlais pour ne rien dire, je me sentais perdue et seule alors qu'il devait en être de même pour cette autre personne. Je bougeai alors un doigt devant mes lèvres tout en esquissant une parole, tentant de demander s'il pouvait ou non lire sur les lèvres.

Visiblement il comprit, et ma main fit à nouveau usage de papier, tandis que l'inconnu écrivait rapidement NON. Comme ça, c'était clair. Mais il ajouta ensuite JUSTES QUELQUES MOTS. Je désignai alors l'ascenseur autour de moi en haussant des épaules.

Il écrivit cette fois une longue phrase et, même s'il allait lentement, je dus bien me concentrer pour déchiffrer, et surtout mémoriser. J'AI APPUYÉ SUR LE BOUTON SECOURS. Un sentiment de soulagement me parcourut et j'hochai la tête tout en levant un pouce en signe d'acquiescement. On allait finir par se comprendre ! Il parlait probablement la langue des signes mais, dans ma situation, il était évident que ce n'était pas approprié ! Je ris intérieurement… Par quelles situations loufoques le destin me faisait-il encore passer ?

Les minutes se succédèrent sans qu'aucun de nous deux ne dit ou ne traça quoi que ce soit d'autre. L'ascenseur était toujours aussi immobile et je commençais à me demander si le bouton « secours » était d'une réelle utilité. D'ailleurs qui appelait-il ? Je décidai de passer le temps en essayant de m'imaginer à quoi l'inconnu pouvait ressembler. Une part de moi adorait jouer à ce jeu, mais l'autre part n'en finissait que plus abattue. En même temps, ce n'était pas comme si je pouvais oublier ma condition ! Je continuais même toujours à espérer qu'un jour, en ouvrant les yeux, je découvrisse que ce n'avait été finalement qu'un bon gros cauchemar et que tout ce qui m'entourait était toujours aussi net, lumineux et débordant de couleurs et de formes.

Plus je tentais d'imaginer l'apparence et le caractère de l'inconnu, plus il prenait l'allure de mes héros livresques. Je me racontais mentalement des aventures toutes plus renversantes les unes que les autres. Où comment je serais sauvée d'un ascenseur démoniaque qui ne cesserait de monter et descendre à une allure phénoménale. Ou encore, comment nous mourrions d'étouffement et partagerions notre dernier souffle dans un baiser passionné. Et enfin, le scénario traditionnel dans lequel il faudrait grimper sur l'élévateur en passant par la fameuse trappe, puis espérer trouver un moyen de sortir de ce couloir vertical de la mort.

Toutefois, aucune de ces dernières fantaisies ne tendit à se réaliser. L'ascenseur demeurait aussi pétrifié que l'était notre silence. Alors, saisie d'une soudaine audace qui ne m'était pas familière, je décidai d'essayer de communiquer du mieux que je le pouvais avec l'inconnu. Une question me brûlait les lèvres depuis le début et si je trouverais déjà étrange de la poser oralement, la mimer me semblait pire encore. Tu es un garçon ou une fille ? Non, décidemment j'allais devoir trouver un autre moyen de le savoir.

Je me redressai pleinement et bougeai un peu pour attirer son attention et être certaine d'être vue. Puis, je me désignai du doigt tout en articulant mon prénom, espérant qu'il comprendrait. Après cela, je le montrai à son tour du doigt, priant pour ne pas complétement viser à côté, tout en faisant ce que je présumais être une moue interrogative. Et enfin, je lui tendis ma main, paume ouverte. Aussitôt, l'inconnu l'attrapa et je fus parcourue de frissons. Ce contact m'électrisait et était à la fois source d'apaisement. Cependant, au lieu d'écrire quoi que ce soit, je le sentis ouvrir sa paume et amener un de mes doigts dessus, très probablement dans le dessein de me faire écrire quelque chose. Qu'étais-je censée tracer ? Sans doute n'avait-il pas compris ma question, ou mon prénom. Si ça se trouvait, en langage des signes j'avais dit quelque chose de parfaitement absurde et il ou elle devait bien rire !

Je me concentrai alors et entrepris l'écriture en réutilisant les mêmes codes qu'auparavant. JE, claquement dans la main, M'APPELLE, claquement dans la main, HELENE, claquement dans la main, ET, claquement dans la main, TOI.

GABY, me répondit-on de la même façon.

Gaby ? C'était un prénom de garçon ou un prénom de fille ? Je n'eus néanmoins pas l'occasion d'y réfléchir bien longtemps, puisque brusquement l'ascenseur vibra, trembla, et s'ébranla avant de tout simplement reprendre son ascension. Je ne savais pas ce qui avait bien pu provoquer ce soudain mouvement, que j'espérais libérateur, même s'il s'était fait attendre.

Ma main était toujours dans la sienne, et Gaby m'en caressait légèrement le dos. C'était agréable. Lorsque la cage s'arrêta finalement au dernier étage, Gaby resserra sa prise et me tira gentiment dehors dès lors que les portes s'ouvrirent. Là, je pris une grande bouffée d'air, comme si j'avais été en apnée pendant tout ce temps. Le moment d'angoisse était passé.

J'étais en retard en cours et sans doute Gaby l'était-il aussi, pourtant je ne voulais pas qu'on parte chacun de notre côté. Malgré notre difficulté à communiquer je ne m'étais pas sentie aussi proche de quelqu'un depuis que j'avais intégré l'université. C'était absurde, plus j'y pensais, puisque j'ignorais tout de Gaby.

Et voilà que je ne voulais plus laisser partir cet inconnu.

Pourtant, je perçus avec appréhension la prise sur ma main se relâcher.

C'était donc ainsi, une amitié d'ascenseur sans avenir ? Des corps passaient de-ci de-là autour de moi, me bousculant. Je repris alors correctement ma canne en main, prête à reprendre mon chemin, seule. Mais alors que je m'apprêtai à avancer, ma main fut rattrapée et j'eus alors un mal fou à en dissimuler ma joie. Je pouvais voir mon sourire s'élargir et sentir mon cœur se gonfler d'espoir.

A BIENTOT.

Puis, aussi déconcertant que cela me parût, de fines lèvres vinrent déposer un baiser dans le creux de ma paume. Et, Gaby s'éloigna.

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