Caracal Fairy

Ce que femme veut...

Un lutin perdu

Tous les matins, dès que le soleil chauffait un peu, Dendrobius sortait de son arbre creux et grimpait sur le rocher voisin. Là, il s'asseyait, le séant dans la mousse et le cahier sur les genoux. Pendant que sa peau rose se détendait sous l'effet régénérant des rayons encore timides, le lutin réfléchissait, calculait, démontrait. Car Dendrobius, malgré son menton imberbe et ses cheveux verts encore clairs, avait la profession de savant. Depuis tout jeune, il étudiait tout ce qui passait à sa portée, et se montrait d'autant plus intéressé que le sujet était abstrait ou éloigné. Cette vocation avait fortement déplu à ses parents, officiellement parce que ce n'était pas un vrai métier, officieusement parce que aucun intellectuel de leurs connaissances n'avait jamais eu d'enfant. Heureusement pour lui, ses six frères aînés avaient trouvé femme, et il n'y avait plus de terres à partager. Dendrobius étudiait donc, avec comme seul souci le fait que la bibliothèque du vieux sage ne contenait que quelques milliers de livres.

Fugue en fée majeure

Lycanida battait des ailes sous le soleil déjà brûlant. Elle s'était enfuie du village dans les fougères avant que les garçons n'ouvrent l'œil. Ce matin, cette opération avait été plus facile que d'habitude, grâce au match de pistil au pied de la veille au soir, qui s'était prolongé par de nombreux concours de descente de corolle, autrement dit de beuverie. Dans la cacophonie des ronflements, elle n'avait eu aucune peine à échapper à la vigilance des sentinelles dont les paupières avaient été scellées par les excès.

Lycanida ne voulait surtout pas subir les assauts de ses prétendants, ces lourdauds aussi patauds du cerveau qu'ils se prétendaient agiles de leurs mains, ces génies qui pensaient avec n'importe quelle partie de leur corps, à l'exception de la tête, ces hommes responsables qui préféraient porter des tonnes de pierres, de noisettes et de branchages que d'inventer la roue et le bras de levier. En plus, ils puaient.

Non, Lycanida, courtisée pour ses longs cheveux châtains et pour ses grands yeux verts, ne désirait qu'un seul garçon, l'intello rêveur, le solitaire exclu des fêtes, le chétif aux cheveux verts, Dendrobius. Contrairement aux accusations de sa mère, Lycanida ne l'aimait pas seulement parce qu'il ne la courtisait pas, sinon elle aurait choisi pépé-la-touffe, non, elle admirait son calme, elle préférait son intelligence à la force des autres, et, par-dessus tout, elle l'imaginait attentionné, attentif, tendre.

En attendant, s'il était observateur, elle n'en était pas moins invisible à ses yeux. Lycanida avait donc pris la résolution la plus absurde aux yeux de ses amies, consulter la vieille fée doyenne du Comice. La grosse créature se prélassait en haut du chêne, et ne s'attendait pas à une visite de si bonne heure. Elle faillit tomber de sa feuille lorsque la jeune fée la salua.

« Ca va pas de me faire sursauter comme ça, gamine ? Lycanida, c'est ça ? Tu devrais pas être à la cueillette de la rosée, à c't'heure ? »

« C'est jour de repos, lendemain de fête, donc non. Comment puis-je attirer l'attention d'un garçon ? »

La vieille fée ricana, et, en s'asseyant, demanda des détails. Enfin, elle conclut, péremptoire :

« Ah, les filles, toujours à chercher ailleurs ce que vous avez sous les yeux. Tu n'es pas la seule à t'essayer sur lui, tu sais ? Je vois tout, d'ici. Mais il n'en a remarqué aucune. Ses yeux sont si obnubilés par les arts qu'il ne peuvent distinguer l'amour. Tu le crois subtil ? Oublie. Tu dois le surprendre, tu dois être directe, tu dois le bousculer, mais, une fois qu'il t'aura vue, qu'il aura compris tes intentions, qu'il aura accepté ton existence, alors prend garde. »

« À quoi ? »

« À rester toi-même. Rien ne sert d'être aimée pour ce que l'on n'est pas. »

Forte de ces conseils, Lycanida échafauda des plans.

Le premier jour, elle aborda le jeune lutin, lui tint la conversation, chanta, aussi. Poli, il lui répondait, mais ne la regardait pas. En fait, il ne l'écoutait pas non plus. Elle sentait qu'elle l'ennuyait, que si elle continuait, elle finirait par le mettre en colère. Il ne s'aperçut même pas de son départ.

Le deuxième jour, elle dansa pour lui, longuement, sans oublier de le caresser par moments du bout de ses ailes. Agacé, il se contenta de se retourner. Elle avait perdu des points.

Le troisième jour, elle voulut lui crier dessus, le bousculer, l'insulter pour le forcer à sortir de son obsession. Elle se contenta de lui dire bonjour, et lui de hocher la tête.

Le quatrième jour, et les deux suivants, elle désespéra, et douta de lui. Était-il un lutin, ou une machine ? Finalement, il n'était peut-être qu'un crétin, un attardé, un handicapé profond.

Enfin, désespérée et à court d'idée, Lycanida s'enfonça dans la forêt, tout droit.

Elle volait ainsi sans âme depuis une éternité lorsqu'elle fut surprise par un rayon de soleil plus chaud que les autres. Sous ses pieds, plus de fougères autour d'elle, aucun tronc d'arbre au-dessus d'elle, pas la moindre feuille, pas même le souvenir d'une branche. Lycanida se retourna. La forêt n'avait pas suivi, et restait timidement en retrait. De hautes herbes jaunies ondulaient sous la fée, comme autant de tentacules cherchant à l'agripper de leurs granulés. Le ciel, loin, était le même que celui que Lycanida allait observer au-dessus des frondaisons, bleu, cotonneux, calme, rassurant. La fée lui sourit, et se demanda ce qu'elle pouvait bien faire par ici, si la contrée était dangereuse, si les herbes cachaient quelque secret, quelque énigme qui put intéresser sa communauté.

Cette dernière idée lui arracha trois larmes. Une première, parce qu'elle se sentait seule, finalement, loin de son clan, même s'il était composé d'idiots et de balourds. Une deuxième parce qu'elle ne voyait pas les anciens s'intéresser à une nouveauté à part pour la chasser, ni les jeunes porter le regard sur une énigme même pas bonne à marier. Enfin, la dernière larme fut pour Dendrobius, juste parce qu'il n'était pas là.

Après s'être essuyé les joues du revers de son poing droit, elle remarqua une traînée plus verte un peu plus loin. Elle s'y précipita.

L'odeur que le sol diffusait surprit la fée par sa richesse. S'y mêlaient des fragrances de verdure et de fleurs, une humidité bienvenue par ce soleil dur, ainsi, hélas, que des relents caustiques de décomposition végétale. Les bruits aussi surprirent Lycanida. Un ruisseau se dissimulait entre des touffes de tiges grasses et acérées, et son écoulement à travers un passage encombré de cailloux émettait un gargouillis harmonieux. Ce fond lancinant donnait le rythme à une grande variété de chants d'oiseaux, d'appels de batraciens, de crissements d'insectes.

Et un rire poussif qui sortait d'un bosquet d'herbes plus hautes, auquel répondit un ricanement saccadé, croisement entre un aboiement et un cri de branche tordue à en exposer ses fibres, une par une, en bouquet hirsute. L'ensemble dut effrayer une créature qui se cachait proche de l'eau, car les herbes furent agitées d'une onde légèrement courbe.

Deux créatures bancales aux yeux avides et aux crocs dégoulinants se rapprochaient désormais, sadiques et heureuses, les babines encore tâchées de leur meurtre précédent. La proie que la course avait trahie passait sous Lycanida. C'était un jeune félin châtain avec des oreilles pointues, prolongées de longs poils sombres. Les fées n'aiment pas les chats, parce que ces derniers ont des jeux cruels à la fin desquels ils les mangent. Mais, parfois, une entente est possible, et Lycanida avait entendu parler de cohabitation avec des familiers de sorcières. Et puis elle ne pouvait pas laisser un animal si mignon se faire égorger par de tels monstres.

Mais comment les arrêter ?

Lycanida n'avait d'autre capacité que de voler haut, longtemps, et vite. Prise d'une crise aiguë de courage héroïque, autrement appelé témérité suicidaire par certains savants, elle plongea, arracha une longue tige de graminée, et s'en fut agacer les monstres de ce plumeau improvisé. Elle fonçait de l'un à l'autre, époussetant les yeux, chatouillant les oreilles, piquant sous la queue. Les horreurs, agresseurs agressés, jappaient, criaient, mordaient dans le vide, ou presque. Lycanida dut de nombreuses fois abandonner son arme dans une gueule puante, mais ses munitions n'étaient pas comptées.

À force de tourner, de sauter, de plonger de gauche comme de droite, les deux monstres finirent par se retrouver dans l'eau et dans la vase, les pattes emmêlées, la bosse de l'un sous les fesses de l'autre. À partir de ce point, une altercation violente entrecoupée de rires véhéments prit place, et les créatures infernales oublièrent la fée et le chat pour batifoler dans la boue.

Lycanida, en sueur mais contente, s'éloigna à la recherche du chaton. Elle suivait la piste des herbes couchées, inconsciente des dangers qui pouvaient bien s'y dissimuler, comme si les araignées ne construisaient de toiles que dans les arbres, comme si elle était trop grosse pour un iguane, comme si les chats ne mangeaient pas de fée. Erreur. Le mignon chaton, introuvable un instant plus tôt, se dressait devant elle, la patte levée, les petites dents pointues prêtes à croquer crue la fée menue.

« Non mais ça va pas ! Je viens de te sauver la vie, là, quand même ! »

Arrêté dans son élan, la tête aussi mignonne que surprise, le félin miaula un coup, l'air de dire, « Ah ? Oups. Désolé. »

Les mains sur les hanches, les ailes battant avec énervement, Lycanida reprit. « Tout à fait, le chat. Tu allais te faire manger par ces horreurs bossues et baveuses, et je les ai mises à l'eau. »

« Je ne suis pas un chat. Je suis un caracal. Et toi ? »

« Une fée, qui vient d'avoir une idée, reprit-elle en se radoucissant. Tu veux bien ranger tes griffes et la patte qui les portent ? Tu pourrais me rendre un service, pour me remercier ? »

L'animal n'était pas méchant, et il n'avait pas vraiment faim, vu qu'il avait avalé plusieurs grenouilles avant de se faire courser, il s'assit donc et demanda de quoi il s'agissait. Tout en écoutant les explications, il se nettoya les pattes et le visage, puis le reste. Enfin, il interrompit Lycanida.

« Ben, techniquement, là, ma maman est un peu indisponible, vu que les hyènes l'ont mangée, alors bon, je veux bien, mais à la condition que l'on continue à s'entraider après. On pourrait devenir amis ? »

La fée ne comprenait pas vraiment ce que le caracal y gagnait, mais elle ne pouvait refuser.

La cavalière et le sage

Dendrobius ressortait de son trou avec un nouveau livre passionnant, une encyclopédie comparative des arthropodes ailés suivie d'une discussion sur les mérites comparés des élytres et des dards. Tout excité à l'idée de cette masse de connaissances à assimiler pendant sa pause, mais soupçonneux des blagues que les autres lutins pourraient lui avoir préparées pendant son absence, il regarda autour de lui. Les fougères se contentaient de boire le soleil, les arbres de pousser, et les fleurs d'attirer les abeilles, tout allait donc pour le mieux. Il prit une longue respiration, s'installa en tailleur, et posa son ouvrage sur les genoux.

Une ombre passait derrière un bosquet, silencieuse, inquiétante. Dendrobius se mit à genoux, prêt à bondir dans sa cachette. Comme plus rien ne bougeait, il se replongea dans sa lecture. Les mots « ne pas déranger » se gravèrent sur son front dans l'alphabet des rides et des plissures.

Une tête, puis un corps de caracal sortit de derrière les fougères. L'animal souriait légèrement, mais, surtout, il se concentrait sur sa démarche qu'il voulait mesurée, digne, royale. Il portait sur son dos une fée nue, une princesse aux cheveux de rivière en crue, une reine aux ailes bleues comme le ciel. La cavalière avait penché sa tête en arrière pour mieux laisser couler sa chevelure, ce qui lui donnait une prestance certaine. Un petit sourire, une teinte de la joue, cependant, trahissaient d'autres sentiments que l'orgueil. La fée paradait selon les très anciennes règles du premier jeu que les fées aient jamais pratiqué.

Dendrobius ne la vit pas immédiatement, mais quand il leva ses yeux encombrés d'ailes nervurées et de schémas de dards, la scène déchira brutalement sa concentration. Un animal inconnu de lui avançait, qui plus est un prédateur redoutable si l'on en croyait ses allures félines, en compagnie d'une charmante créature, pour ne pas dire sous son emprise. Le lutin se leva, sans penser à discipliner sa mâchoire inférieure, lourde et engourdie par la surprise. Il marchait désormais, lentement, à la suite du couple. Il étudiait chaque courbe, chaque mouvement. Quelle souplesse ! Quelle fluidité ! Quelle harmonie entre les cheveux de la maîtresse et la robe de la monture ! Il s'égarait, le sentait, mais ne pouvait s'en empêcher. Il voulait se concentrer sur l'étude de l'animal, mais toujours ses yeux, et son cœur, remontaient à l'échine, au dos de la créature, puis se fondaient dans l'admiration de la seule fée capable de lui apporter à la fois la douceur et l'intérêt.

La fée rayonnait. Sa tête n'avait pas bougé, mais son œil gauche n'avait rien raté de la réaction du lutin. Tournée désormais vers l'arrière, sa pupille dégustait la situation.

Dendrobius, la gorge étranglée par une étrange boule sèche, osa l'interaction sociale : « Mademoiselle, quel est ce superbe félin ? Je peux toucher ? J'aimerais en savoir plus ! »

La fée chercha à se donner un air sévère, mais les élans de son cœur remontaient les commissures de ses lèvres et illuminaient ses iris : « Bonjour. Mon nom est Lycanida. »

Argh. Certes. Même chez les lutins, un minimum de politesse s'imposait. Dendrobius se sentait d'autant plus honteux de son impair qu'il ne voulait ni froisser la jeune fille, ni se voir interdire ses services.

« Je suis désolé. Votre présence m'a fait oublier les usages. Bonjour, je me nomme Dendrobius, et votre passage m'a sorti de mes études. Votre monture m'intrigue et votre personne mérite toute mon admiration. J'aimerais en connaître davantage. »

Mais pourquoi avait-il sorti un tel compliment ? Il ne l'avait pas prémédité.

Lentement, elle se tourna vers lui, et leurs regards se croisèrent. Enfin, elle avait attiré son attention. Enfin, il l'avait arrêtée. Enfin, chacun pouvait accéder à l'autre. Au-delà des apparences, des on-dits et des préjugés, ils allaient pouvoir se découvrir. Cela serait long, mais l'effort en valait la peine.

Lycanida passa outre l'oppression que l'enjeu imprimait sur sa poitrine. « Au-delà de la lisière de la forêt, il y a une grande contrée à découvrir, dangereuse mais belle. C'est là que j'ai sauvé ce caracal des canines de vilaines hyènes. Il ne suffirait pas d'une vie pour l'explorer. »

« Alors, passons-y les deux nôtres ! »

Belphegor De L'ESIP