« Se jeter sous un train c'est égoïste. » Quand elle prononce ces mots, je me demande d'abord si elle plaisante. Je lis dans son regard qu'elle est sérieuse, et je me demande comment elle peut affirmer ce dont elle n'a pas conscience. « Quand tu te suicides, et que tu choisis cette méthode, c'est que tu veux te faire remarquer, et que tu as besoin qu'on te reconnaisse. » Première erreur, ce que tu dis est faux. Le suicide est une chose qui arrive bien plus souvent que la plupart des gens peuvent se l'imaginer. Le suicide c'est le dernier recours, la dernière faiblesse. Il y a forcément des gens qui oui, saute sous un train pour faire parler d'eux, être sur les gros titres et rester quelques temps dans les mémoires d'inconnus. Oui, il y en a, des gens comme ça. Il y a de tout de toute façon. Mais ce n'est pas le cas de tous. On ne peux pas faire l'affirmation : « Quand un enfant garde le crayon qu'on lui a prêté c'est que c'est un voleur ». Ce serait erroné. Il en existe, des enfants comme ça, mais certain auront juste oublié de rendre le crayon. C'est pareil ici.

Quand tu réfléchis à un moyen de mourir, tu penses à beaucoup d'options. Tu réfléchis beaucoup. J'ai moi même beaucoup réfléchis, plusieurs fois. Une fois j'ai avancé sur le passage piéton sans regarder, je m'en souviens très bien. Le bus s'est arrêté à quelques mètres seulement, et mon père, paniqué au volant de sa voiture un peu plus loin, m'a fait un sermon quand je suis rentrée du lycée le soir. L'option du bus, c'est la même chose que le train. En moins dramatique, masqué en accident, plus passe partout. Ça attire moins l'attention. Mais est ce que j'y ai pensé ? Non. Ce à quoi j'ai pensé à ce moment ? La mort. C'est tout. Pas d'autres pensées.

Je sais ô combien il est difficile de faire son dernier envol. Se tailler les veines, s'enfoncer un couteau dans la gorge ou se pendre. Quelle que soit la méthode, cela demande du courage, de la volonté, et oui, de l'égoïsme. C'est toujours un peu égoïste de se donner la mort, peu importe la cause. Ce que ne comprennent pas les gens, c'est que c'est égoïste aussi, de vouloir que nous, ceux qui veulent mourir, on reste en vie pour eux, pour qu'ils soient heureux, alors qu'en fait, nous on n'aime pas vivre tout simplement.

Si je dois être clair, les raisons pour lesquelles je suis en vie sont assez nombreuses en réalité. En fait non, là je pense juste à trois raisons. Première raison : je suis indécise. Je déteste ce monde, l'humain, cette vie. Comme tout le monde je vis des moments heureux. Je suis aimée, j'ai des amis, un petit ami depuis peu, une meilleure amie adorable, une famille plus ou moins équilibrée. J'ai une vie géniale. Beaucoup l'aimeraient. Beaucoup ont une vie bien pire que la mienne. Alors indécise oui, mais pourquoi ? Parce que des fois je suis humaine moi aussi, parce que des fois je pense aux autres aussi. Le fait de vouloir mourir ne signifie pas que je n'aime pas les gens (bien que le terme « aimer » soit ambigu). Le fait de vouloir mourir ne signifie pas que je ne pense pas aux autres. Je suis égoïste sur de nombreux points, mais de nombreuses fois j'ai renoncé à la mort en pensant aux autres. Je ne veux pas qu'on pleure à ma mort. Si je meurs, je le ferai seule. C'est ma deuxième raison.

Ma troisième raison, c'est que j'ai peur. Je ne suis pas courageuse, et ce que je redoute le plus, c'est de tenter de mourir, de rater, vivre encore mais à découvert, subir les regards des gens qui se disent que je ne veux que leur attention. « Mais putain, j'en veux pas de leur attention, oubliez moi juste, laissez moi crever. » C'est ce que je pense. Très, très fort. On en revient donc au train. Le courage et le train, c'est lié. Quand tu te suicides, et que tu n'as pas de courage, le plus simple, selon moi, c'est le train ou le bus. Le plus rapide, efficace, et instantané. Pas d'hésitation, une poussée d'adrénaline et c'est bon. Tu meurs sans avoir eu à trouver du courage. Alors oui, égoïste certes. Une mort est toujours égoïste. Mais ce n'est pas forcément dans le but de se faire remarquer.

« Mais, ce n'est pas le cas de tout le monde. Ils ne font pas tous ça dans ce but… » « La plupart le font. » Tu es butée. Très butée. C'est ta deuxième erreur. Tu ne sais pas la manière de penser de quelqu'un qui va mourir et ça se voit. Je ne suis pas vraiment énervée. Tu es quelqu'un de bien malgré quelques défauts. Tu es gentille et intelligente. Tu sais beaucoup de choses que j'ignore. Tu es quelqu'un que je ne connais pas beaucoup mais que j'apprécie et j'admire. Mais ton ignorance sur ce sujet, et tes affirmations fausses, ça m'agace un peu. Ça me fait de la peine un peu, aussi. Une fois de plus, je vois que les gens ne comprennent pas. Cela me rassure tout de même que plusieurs personnes te contredisent. Quelqu'un de raisonné dit aussi « Par contre, se tuer en tuant d'autres personnes, ça c'est égoïste. » Là je suis d'accord. Là c'est un fait avéré. C'est la méthode la plus égoïste qui soit. Mais cette personne qui se donne la mort, la question c'est : « A-t-elle pensé aux autres personnes quand elle s'est donné la mort ? » A moins d'avoir une lettre écrite par la personne, après sa mort, on ne saura jamais ce qu'elle a pensé. Là est le problème. Impulsion ou mort maîtrisée ? Une impulsion, c'est moins égoïste. Quand on catalyse une envie de mourir trop longtemps, ça explose, à n'importe quel moment. C'est incontrôlé. C'est comme ça, on n'y peut rien. Mort maîtrisée ? Moins pardonnable. Cette personne là a raison dans tous les cas, tuer des gens avec soit même est égoïste. Se tuer est égoïste. Et ne pas laisser les gens se tuer, c'est égoïste aussi. L'homme est égoïste. Chaque action, chaque sentiment, même l'amour le plus embrasé, ce n'est que pour soi même. L'homme n'est qu'égoïsme qui se cache derrière la façade de la générosité.