La rivière aux étoiles

C'est l'histoire d'un mythe presque oubliée, d'une légende si ancienne qu'elle pourrait bien remonter au temps où les premiers hommes parvinrent en Amérique du sud.

C'est l'histoire d'une femme, ou d'une jeune fille, car le langage ancien dans lequel ce mythe était compté, a depuis longtemps perdu sa précision.

En ce temps-là, sa tribu s'était égarée dans les redoutables montagnes qui forment l'épine dorsale de ce monde à part. Un lieu qu'aucun homme n'avait jamais foulé.

Nul n'avait pu manger depuis des jours et les plus faibles étaient déjà tombés. L'avenir était pour eux aussi sombre que le ciel à l'horizon, annonciateur d'une terrible tempête de neige.

Les enfants n'avaient plus la force de pleurer.

Les pères n'avaient plus la force de porter leurs armes.

Les ancêtres et guides avaient déjà, pour la plupart, succombé.

Sombre destinée s'il en était.

Mais parmi toutes ces femmes que la maternité avait rendu plus vaillantes que les hommes, parmi toutes ces jeunes filles qui s'apprêtaient à perpétuer le cercle de la vie, il en était une qui se distinguait de toutes les autres.

Elle n'avait pas la peau sombre de ses frères et sœurs de sang. Elle n'avait pas non plus leurs cheveux noirs ni leurs yeux obscurs.

Elle était de la blancheur immaculée de la neige, cette même neige qui s'apprêtait à tous les plonger dans l'oubli.

Sa peau avait la blancheur du nacre que la terre ou la crasse peinait à dissimuler. Ses long cheveux, quand bien même sales ou emmêlés étaient visibles au cœur de la plus sombre des nuits.

Et ses yeux...

Ils étaient d'une couleur qui n'avait pas de nom, ni alors, ni aujourd'hui.

D'un bleu si pale qu'il virait à l'argent. On disait qu'en naissant au cœur d'une nuit éclairait par la plus éclatante des pleines lunes, elle s'était emparée de cette lumière et l'avait dissimulée dans ses yeux.

Et cette femme, ou cette fille, personne ne la touchait. Elle n'était pas une paria mais pas non plus une chamane. Trop différente et trop étrange et en même temps pleine de mystères, dans un monde où le miracle et la magie était comme l'eau et le pain d'aujourd'hui.

Elle suivait donc les autres, étaient nourries et habillées, tant qu'elle vaquait aux tâches des femmes d'alors. Tant qu'elle ne parlait pas. Tant qu'on pouvait l'ignorer pour ne pas s'attirer la foudre des esprits qui l'habitaient certainement. N'avait-elle pas une peau encore plus claire que celle des morts ?

C'était-elle pas le sacrifice parfait dans ce désespoir ?

La décision fut prise au cœur d'une vallée oubliée depuis longtemps, si tant est qu'elle existe encore, identique à tant d'autres : battu par des vents glacées descendant des sommets si proches, avec pour seul décor des rochers déchiquetés issus de cataclysmes si anciens que même la terre n'en portait plus guère de traces.

La tribu était si épuisée qu'elle ne pouvait plus avancée. Même les femmes vaillantes faiblissaient et se laissaient choir sur le sol.

Ils étaient condamnés à mourir.

Et parmi eux, toujours sur ses deux jambes, ne semblant souffrir ni du froid, ni de la faim, ni de la soif ni même de la fatigue, se tenait la fille. Comme un spectre guère plus réel que ces formes floues qui enlevaient parfois les jeunes enfants, aux heures les plus sombres de la nuit.

Le sacrifice fut décidé. Il était rare, car couteux, et réservé aux situations les plus complexes mais le clan verrait-il un jour une situation plus difficile ?

On lui adressa la parole. Pour la première fois depuis sa naissance.

Avec calme et détachement, comme si elle n'était pas de ce monde et ne l'avait jamais été, elle retira ses vêtements puis se dirigea vers le torrent tout proche, qui charriait une eau qui n'aurait pu être plus froide, afin de s'y laver, car on ne pouvait offrir aux esprits et à la mère de toute chose, un être qui ne soit pas aussi présentable que possible.

Et lorsque la crasse et la poussière s'en furent, la lumière de la lune parvint à percer l'épaisse tempête. Elle n'était pas dans le ciel mais sur le sol, auprès de la tribu. Car dans l'obscurité apportée par la tempête, la fille semblait luire d'une lumière qui lui était propre. Tache blanche sur un large fond noir.

Obéissant aux règles des siens, elle délaissa ses possessions et remonta peu à peu le torrent vers sa source. Seul le sang des proies étaient versés. Celui des hommes, si fragiles et peu nombreux, était sacré. Le froid et la nature avait donc à charge de prendre ce qu'on leur offrait.

Le temps s'écoula, la tempête s'épaissit puis bientôt s'abattit, gelant les extrémités des corps, absorbant dans un blanc mortel les cadavres épuisés.

Il n'y avait plus de temps, pas plus qu'il n'y avait d'espoir et tout comme il n'y aurait bientôt plus de vie.

Masi cette histoire fut comptée pendant des millénaires avant d'être oublié, elle fut racontée en de nombreuses langues et dialectes que nul aujourd'hui ne saurait même nommé, et encore moins les comprendre ou parler. Car la fin annoncée ne vint jamais.

Alors que la nuit semblait sans fin, le ciel se déchira peu à peu et suivant le cours du torrent, apparu dans le ciel, au-delà des nuages, l'océan étoilée.

D'abord une dizaine, les étoiles se multiplièrent dans cette infime espace dégagé au cœur de la tempête. Leur lueur si faible éclaira peu à peu le torrent où elles se reflétèrent et chaque reflet venait s'ajouter au ciel avant de descendre à nouveau dans la rivière. Peu à peu, la lumière des étoiles fut si forte que les épais nuages chargés de neige furent repoussés toujours plus loin vers les extrémités de la vallée et pendant toute la nuit, il en fut ainsi : ce lieu unique fut le cœur clément d'une tempête mortelle. Au centre de celui-ci, la rivière semblait aussi lumineuse qu'un millier de soleil, après presque autant de jour d'errances et de souffrances.

Mais les esprits et la mère de toute chose furent bien plus cléments car, attirés par ce havre de paix, deux vieux animaux, faibles et sans défense, vinrent s'épancher à cette rivière étoilée, offrant leur premier repas à ces êtres égarés.

Ainsi survécu cette tribu qui put reprendre la route de l'est, quittant les montagnes acérées pour la jungle tropicale à ses pieds.

Cependant, avant de partir avec l'espoir dans le cœur et la magie de cette nuit dans l'esprit, certains remontèrent le ruisseau pour offrir à la jeune fille la sépulture qu'elle méritait, ratissant de long en large l'espace désolé.

Ils montèrent des heures durant, jusqu'à atteindre l'extrême limite du territoire des hommes, un monde si blanc que le simple fait de regarder pouvait rendre aveugle. Ils furent obligés d'admettre qu'elle n'avait pu aller jusque-là, seule, nue et trempée jusqu'aux os. Pourtant son corps ne gisait nul part. Elle avait tout simplement disparue, dissolue dans la rivière aux étoiles.