Assez expérimental, ce petit texte, autant au niveau du fond que du style. Je ne sais pas trop si on peut vraiment aimer un court récit comme ça, mais en tout cas, j'espère que vous trouverez de l'intérêt à le lire!


16 Juin :

La semaine dernière, j'ai vu Matrix. Les trois. Et je me suis demandé pourquoi ces films avaient eu tant de succès. Et puis, en réfléchissant, ça m'a semblé évident : parce qu'on sait que c'est vrai. C'est logique, non ? Quand on voit comment sont les choses, si complexes, l'ADN, les relations entre les êtres vivants, les lois physiques… Ça ne peut pas être simplement sorti de nulle part. Alors j'ai cherché, et je me suis rendu compte que je n'étais pas le seul à penser cela. « Vivons-nous dans une simulation informatique ? ». Voilà le titre de l'article. Et tout dans ma tête me hurlait que oui. J'ai passé la tête par la fenêtre, et j'ai vu un gros nuage passer. Et j'ai vu à quel point il avait l'air absurde et vide de sens, ce nuage, il hurlait presque qu'il n'existait pas, et je n'ai pas compris pourquoi je ne m'en étais pas rendu compte avant. Mais ce qui me chiffonnait, c'était la puissance nécessaire pour calculer tous les effets physiques, toute la causalité du monde, en même temps, de façon fluide. On ne peut pas faire ça. On ne peut pas faire penser des milliards d'êtres vivants à des choses différentes en même temps, tout en faisant frapper les vagues contre les falaises et fusionner le cœur d'immenses étoiles dont on ne connait même pas l'existence. Alors j'ai compris.

Je suis seul. Je suis le seul être vivant de la simulation. Le monde n'existe pas, est chargé dans un rayon de, je ne sais pas, trente kilomètres, ou cinquante, ou même cent tout autour de moi, et les autres n'existent que lorsque je suis près d'eux. C'est l'explication. La meilleure. La plus sensée.

Il m'a fallu quelques jours pour me rendre compte de cela. Je me dis que suis un petit peu stupide s'il m'a fallu autant de temps, mais c'est ainsi. Dans le cas où un autre être vivant vive dans cette simulation après moi, j'ai décidé d'acheter ce petit calepin au supermarché du coin de la rue, et de noter dedans mon ressenti. Et si toi, être qui me lis, tu peux prendre conscience de ce que je te dis, c'est probablement que tu es toi aussi la seule personne vivante dans cet univers.

Au supermarché, quand j'ai parlé à la caissière, elle m'a semblée froide, et mécanique, mais je n'arrivais pas à me défaire de l'idée qu'elle avait tout à fait l'air consciente d'elle-même, existante.

Je suis revenu le lendemain pour acheter du pain. Et elle était toujours là. Alors, j'ai attendu la fermeture, et lorsque je l'ai vue sortir, je l'ai suivie. J'ai eu de la chance, elle était à pied.

J'ai trouvé où elle habitait. Je ne sais pas trop pourquoi j'ai fait cela. Je suppose que c'était pour me persuader qu'elle n'était qu'une machine froide et sans habitude, un programme. Je suis convaincu de la véracité de ma situation, mais les gens sont rudement bien étudiés si je ne savais pas, je serais persuadé qu'ils sont aussi vivants que moi.

18 Juin :

Hier, je l'ai fait. J'ai appelé le bureau de poste où je travaille pour leur dire que j'étais malade. Je n'ai jamais raté une seule journée de travail, alors c'est passé comme une lettre à la poste, si je puis dire.

J'ai attendu toute la journée devant son appartement, garé dans ma voiture. Je dessinais sur un petit calepin, le même que celui-ci, que j'ai retrouvé dans un tiroir. Des étoiles, des spirales. Et puis elle a fini par rentrer. J'avais faim, un petit peu, mais surtout j'avais la poitrine oppressée, parce que j'avais décidé déjà dès hier matin ce que j'allais faire. J'avais un jeu de boules de pétanque dans le coffre. Je ne joue pas avec des gens, mais j'aime bien m'entrainer tout seul des fois, le week-end. J'ai pris une boule, je me suis avancé vers la porte, et je l'ai ouverte, silencieusement, et je l'ai refermée.

L'appartement était petit, et j'étais dans un couloir avec une porte au bout, fermée, et une pièce à priori un petit peu grande sur ma droite. C'est là que je suis allé, et c'est là qu'elle était. Elle était tellement surprise qu'elle n'a rien dit, et n'a pas bougé. Ça m'a rappelé ces petits animaux sur les routes, la nuit, quand ils voient les phares d'une voiture. Tétanisée exactement de la même façon. J'ai fait deux pas et je lui ai mis un coup avec la boule de pétanque. J'ai frappé vers l'arcade, je m'en souviens parce que l'arcade saigne très facilement et qu'il y a eu tout de suite beaucoup de sang. Elle est tombée par terre, et je lui ai tout de suite mis un deuxième coup, en visant plus vers l'occiput cette fois, pour qu'elle ne crie pas. Elle était plutôt sonnée, par les coups comme par ma présence je pense, et elle n'a effectivement pas crié. Je ne sais plus qui a écrit que les yeux sont le miroir de l'âme. C'est en voyant ses yeux que j'ai réalisé que je m'étais trompé. Elle était aussi vivante que moi.

Son visage était tordu de douleur, comme ils disent dans les romans. Vraiment. Elle était assez jolie à la caisse, mais là, la grimace qu'elle faisait était d'une laideur repoussante, et je l'ai frappée encore.

J'avais du sang sur les mains, et ça faisait glisser la boule, et je l'ai lâchée, parce que j'étais concentré sur ses yeux. On ne peut pas simuler un regard si vivant, et si profond. Cette douleur… Ca la rendait plus vivante que n'importe quoi d'autre qui aurait pu lui arriver. Et ça m'a fait bizarre, parce que j'ai réalisé que ce n'était pas grave. Je m'en fichais complètement, qu'elle soit vivante ou pas, parce que je voulais la tuer. J'ai rattrapé la boule, qui avait abimé le plancher, et j'ai envoyé un grand coup avec dans son front. Puis sur le côté de son crâne. Elle était par terre, et moi à genoux, et je frappais, et je frappais encore, et il y avait du sang qui me piquait les yeux, avec de la sueur. Les bruits d'os ont été rapidement étouffés, et plus supportables. Et puis, quand son crâne n'a plus été qu'une masse informe et immonde, je me suis arrêté. Très calmement, j'ai effacé avec mon t-shirt toutes les traces de mes empreintes digitales. Enfin je crois. J'ai sûrement laissé d'autres choses, comme de l'ADN, dans la sueur, mais ce n'était pas grave. Il me fallait un entrainement pour ce genre de chose, et l'occasion était idéale. Je ne pensais pas qu'on ait pu avertir la police, vu que ça avait été plutôt silencieux. Je suis allé me laver les mains, et j'ai nettoyé la boule, aussi. J'ai pris un manteau dans l'entrée, pour cacher mon t-shirt plein de sang, et je suis sorti. Je suis retourné à la voiture, puis chez moi, et j'ai réfléchi. Je ne voulais pas être arrêté par la police, et je voulais recommencer. De ça, j'en étais sûr. Alors, je me suis dit que je n'avais qu'à déménager. Tant pis pour le travail je trouverai bien autre chose. Même si je n'avais aucun lien avec la vendeuse, on pourrait finir par me retrouver. Au bureau de poste, en voyant que je ne reviendrais pas, ils finiraient sûrement par me déclarer disparu à la Police, ou quelque chose comme ça. Alors, je devais démissionner. J'ai écrit une lettre, que j'ai envoyée, presque aussitôt. Je ne suis pas sûr que ce soit bien le protocole de démission, mais c'était la première fois que je le faisais. Comme pour avant, avec les empreintes, il me fallait un petit peu d'adaptation. Et puis, je me suis demandé ce que j'allais emmener. J'ai fini par prendre quelques vêtements, et puis je suis monté dans la voiture, et j'ai roulé, au hasard, le plus loin possible. Je suis arrivé, par des petites routes, à Bordeaux. Il était quelque chose comme cinq heures du matin, et j'étais fatigué, alors j'ai dormi un peu. Et me voilà. Je continue de garder des traces de ce que j'ai fait, même si ça constitue une preuve contre moi, parce que je sais que j'ai pris conscience de choses que les autres ne réalisent pas, et qu'un jour, quelqu'un voudra suivre mes pas, et ce calepin sera là pour lui.

19 Juin :

Aujourd'hui, j'ai volé, chez un bouquiniste, des livres sur les grands criminels des années 30-40. Afin de regarder les modes opératoires des meilleurs. Parce que je suppose que c'est ce que je suis, finalement, un criminel. C'est amusant pour moi de constater à quel point cela ne me fait ni chaud ni froid. Il faudra que j'en trouve des plus récents, parce qu'avec les méthodes actuelles, on peut résoudre presque toutes les affaires c'est ce qu'ils disent à la télé. Mais je pense que si je déménage souvent, que je change de façon de faire et que je ne garde que des victimes (ce mot me fait rire, parce que je ne les vois pas comme ça, mais qu'importe « proies » me plait moins, et je trouve « divertissements » trop pompeux et irrespectueux) aléatoires, je ne me ferais pas attraper, si je prends garde à ce qu'il n'y ait pas de témoins. J'ai réfléchi, et je me suis dit que je devrais porter des gants, tout le temps, quitte à en changer. Une fausse barbe, aussi, de temps en temps. Et des manteaux. Pour laisser le moins de trace possible, et n'être jamais la même personne. Et même s'ils trouvent de l'ADN, ils n'ont le mien dans aucune base de données. Alors je devrais être tranquille si je me tiens à carreau à côté.

J'ai commencé à faire un tour près des restaurants un petits peu miteux de la banlieue. Il n'y en a pas énormément, je trouve. Je pense que je finirai bien par trouver un travail au noir. Ce sera plus simple. Je dormirais et vivrais dans la voiture, désormais, je pense.

20 Juin :

Amusant de constater que je ne regarde plus du tout les gens de la même manière. Désormais, je me dis que chacun pourrait être intéressant, à sa manière. Mais leurs yeux sont tous si vides, si morts… C'est navrant. Je me sens pour ma part pleinement vivant, plus que jamais. J'espère qu'eux le seront aussi, avant de mourir ça sera vraiment moins intéressant sinon. Les livres que j'ai pris hier sont intéressants, mais il n'y a pas assez de détail sur les techniques de manipulation utilisées. Pour trouver des livres plus récents et mieux faits, il va falloir que je travaille. J'ai fait un petit peu la manche, pour me payer à manger, parce que j'ai réalisé que ce n'était peut-être pas une bonne idée de payer par carte bancaire. Il me faut la garder en cas de besoin extrême. J'ai pu me payer un sandwich, et j'ai bu au robinet de toilettes publiques. Voilà au moins un tracas que je n'aurais pas. J'ai continué à chercher un petit peu vers les restaurants, ou les cafés, mais rien. Je ne préfère pas demander directement. A mon avis, il faut connaitre du monde, ce que je cherche absolument à éviter.

En fin de journée, je roulais, et je me suis rendu compte que le carburant coûtait cher, et que si faire la manche me permettait de vivre au jour le jour, ce serait compliqué pour voyager de ville en ville. Je sais bien que personne ne me prendra en stop, et je ne pourrais pas emmener ma panoplie de déguisements que j'amasserai au fil du temps. Il faut vraiment que je trouve un moyen de gagner de l'argent. Pendant que je pensais à ça, j'ai vu un petit enfant, un garçon sûrement, qui ne devait pas avoir plus de trois ou quatre ans, qui marchait tout seul dans la rue. J'aurais pu le récupérer, et l'emmener un petit peu loin de la ville, mais les alertes enlèvements vont vite trop vite. Surtout pour des petits comme celui-ci. Du coup je l'ai laissé. Ça va être plus compliqué que prévu de changer de type de victime, à mon avis, mais je finirai bien par trouver des tuyaux.

21 Juin :

Aujourd'hui, je faisais un tour en bordure de Bordeaux, et je suis tombé sur un lotissement, où les maisons semblaient grandes, et les jardins aussi. J'en ai conclu que les occupants étaient riches. Alors, sur une impulsion, je me suis garé dans un bosquet, à cinq minutes en voiture, et j'ai attendu. Je savais que c'était bête de gâcher du carburant, mais je me serais retrouvé sans à un moment ou à un autre, de toute façon. Et donc, j'ai attendu, et la nuit a fini par tomber. Pas une fête dans le lotissement, pas une lumière, rien du tout, même pas un semblant de musique. Je me suis promené, en regardant sur les boîtes aux lettres avec une petite lampe de poche qui s'accroche aux clés, et j'ai vu un nom seul. Jusque-là je n'avais vu que des couples, ou des familles. Et là, une maison calme et isolée, avec juste un homme qui vivait dedans. Je n'ai pas retenu son nom, mais peu importe, de toute façon. Je me suis demandé s'il y avait des alarmes. Pas dans le jardin, vu qu'il y avait des voisins proches, j'ai pensé. Et j'ai eu raison. Je suis passé derrière la maison, et vu qu'il faisait chaud, une fenêtre était ouverte. Je me suis dit que, vu la maison, il y avait peut-être des caméras, dedans. Alors je suis retourné à la voiture, j'ai pris un tas de vêtements que j'ai mis sous mon t-shirt pour me grossir le ventre, j'ai enfilé le manteau de la caissière, pour ne pas que ça se voie trop et j'ai mis une chaussette sur ma tête, que j'ai trouée à la va-vite. Tant pis.

J'ai fini par rentrer par la fenêtre. Je n'avais pas la lampe, au cas où je trouverais l'homme. Je n'avais pas pensé à un quelconque chien avant ce moment, mais tant pis. Je suis entré par une cuisine, et j'ai cherché le plus silencieusement possible jusqu'à trouver un couteau. J'ai fait attention d'envelopper mes mains dans le manteau pour ça, pour laisser le moins d'empreintes possibles, par acquis de conscience. Avec mon couteau, je me suis déplacé dans la maison, lentement, pour ne pas me cogner et faire de bruit. Tout était plongé dans le noir. L'excitation montait. Comme quand je jouais à cache-cache étant petit ça faisait comme un poids dans ma gorge et mon ventre. Le temps n'existait plus. Je ne savais pas où j'allais, et lorsque j'entrevis un escalier dans la pénombre, il me sembla logique de l'emprunter. Il ne grinçait pas. Une pièce, au bout d'un couloir sur ma gauche était allumée. Je transpirais par tous les pores de ma peau, et ma main poisseuse n'agrippait pas bien le manche du couteau. J'avançais sur la pointe des pieds, prêt à réagir au moindre mouvement suspect.

Il faisait très sombre, et la fragile lumière que laisser filtrer l'embrasure de la porte me semblait éclairer comme un phare les ténèbres qui m'entouraient. J'étais les ténèbres, je crois. Quand je suis arrivé devant la porte, j'ai tout doucement regardé ce qu'il y avait dans la pièce. Environs quatre mètre devant moi, dans un lit à deux places à la couverture noire, se tenait un homme, peut-être âgé d'une cinquantaine d'année, qui semblait plongé dans un livre dont je n'ai jamais su le titre. Il avait les cheveux bruns, légèrement grisonnant, et portait des lunettes. J'ai estimé la distance. Je ne pourrais jamais rentrer sans qu'il me voie, et il aurait le temps de réagir et de crier. Je me suis mis à côté de la porte, contre le mur, et d'un léger mouvement du poignet, j'ai poussé la porte pour qu'elle s'ouvre, et j'ai guetté un bruit signifiant un mouvement. Mais il n'y a rien eu. J'ai supposé que son livre était vraiment intéressant. Alors, j'ai tapé un coup du talon par terre. Un grand coup. Quelques secondes plus tard, j'ai entendu un bruit feutré de couverture déplacée. J'étais tendu. J'ai presque senti les mouvements d'air accompagnant son déplacement. Dans ma tête, je comptais les secondes à rebours, en partant de dix. Et je l'ai vu apparaitre dans l'encadrement, vêtu d'une chemise et d'un caleçon, une fois que j'aie eu atteint quatre. Je n'ai pas réfléchi, et tout en lui plantant le couteau dans les côtes, je lui ai mis ma main contre la bouche. Malgré la faible lumière, j'ai vu ses yeux derrière les verres. Il vivait. Bien. Alors, j'ai sorti le couteau de son poumon, et je l'ai planté dans le périnée. Et puis dans la gorge. Et pendant que ça coulait par terre en salissant sa chemise, et que ça giclait même un petit peu sur le mur et sur le manteau de la caissière, j'ai regardé ses yeux. Et comme avec la jeune femme, ils brillaient de cette lueur de vie que je trouve si belle. Cela n'a pas duré longtemps, et j'ai asséné d'autres coups de couteau. Expérience intéressante que de sentir petit à petit la chair éclater sous la pointe de l'ustensile.

Finalement, une fois que je me fus assuré de sa mort en lui perçant la cervelle par l'œil gauche, j'ai écrit, sur le mur, avec la pointe du couteau : « Die ». De l'anglais. Histoire de brouiller les pistes. Je n'ai jamais été très bon en anglais, alors avec une vraie phrase, je risquais de faire une faute de grammaire. Après, je suis allé chercher dans la chambre si je trouvais de l'argent.

J'ai finalement trouvé quelques billets et deux ou trois bracelets visiblement en or et en argent, que je pourrais certainement revendre.

Je suis sorti par là où je suis entré, en faisant attention de ne pas me faire repérer.

Inutile désormais de chercher du travail les quelques sous que je récupérerai de cette manière suffiront à me faire subsister.

22 Juin :

J'ai fait le plein de la voiture et acheté de quoi manger, et j'ai encore roulé au hasard. Finalement, je suis arrivé à Toulon. J'ai trouvé la ville jolie, alors je me suis garé sur un parking et je suis allé faire un tour. Je vais certainement rester.

23 Juin :

J'ai pu vendre les bijoux sans problèmes de papiers ou de documents. J'ai passé la journée à errer au hasard, à pied. Je n'ai pas fait de filature, je ne tenais pas à me faire remarquer par qui que ce soit.

La ville est jolie, mais le rivage est trop artificiel et dénaturé, et je trouve cela mort et écœurant, le gris terne de ces bâtiments de basse facture à côté du bleu de la mer. Je me demande quelle plage est la plus déserte…

26 Juin :

Je viens de le faire, encore. J'espère qu'on ne m'a pas vu. Décès par strangulation sera probablement indiqué dans l'autopsie, si j'en crois les ouvrages que j'ai achetés à la librairie.

Je suis arrivé à pied vers une petite plage que j'avais repéré, et qui est toujours vide, la plupart du temps. Je me suis assis, dans le noir, et j'ai attendu, en écoutant le bruit des vagues. Finalement, j'ai vu à la lumière de la lune quelqu'un qui arrivait en longeant l'eau. Un jeune homme, de taille inférieure à la moyenne, les cheveux mi-longs. Je me suis levé, et approché, un morceau de corde dans la main. Il ne s'est évidemment pas méfié. Je suis arrivé à sa hauteur, l'ai dépassé, ait rapidement fait demi-tour et ait passé la corde sous sa gorge, très vite, très fort, pour qu'il ne crie pas. C'est ça la technique, à mon avis. Quoi qu'on fasse, toujours la gorge en premier, pour éviter les cris. J'ai vu ses yeux refléter la lune. Je ne sais pas quelle était leur vraie couleur, mais ils me sont apparus d'un blanc perlé, luisant, vivant. Je me suis perdu dans leur contemplation, et ait desserré mon emprise. Il a tenté de saisir l'occasion de s'enfuir. Je l'ai immédiatement rattrapé, lui ait cogné la nuque et ait terminé de l'étrangler, mais c'est ce manque de vigilance qui m'a travaillé tout le long du chemin jusqu'à la voiture. Il faudra que je fasse attention la prochaine fois. Je vais dormir et repartir demain.

27 Juin :

J'ai roulé toute la journée. Le prix du carburant est vraiment intolérable… Je suis arrivé à Strasbourg. Maman habite là. Je ne sais pas trop si je vais aller la voir.

28 Juin :

Je me suis promené dans la ville. Je n'ai pas eu la même sensation qu'à Toulon. J'aime moins cette ville. Je suis passé deux fois devant chez Maman. Je ne tiens pas à aller la voir. En même temps, il faut que je la revoie, maintenant.

29 Juin :

Aujourd'hui, j'ai tué Maman. Je suis simplement entré, avec un marteau que j'ai acheté pour pas grand-chose à un magasin de bricolage, et je l'ai trouvée devant la télé. Elle n'était plus toute jeune, Maman, mais elle m'a vu quand même, et a été très surprise. Et je lui ai mis un coup de marteau. Je n'aurais pas aimé l'entendre parler, je pense. J'ai visé le plexus, d'abord, et j'ai vu ses yeux. Elle était plus en vie que jamais. Alors, j'ai visé entre les yeux. Les lunettes se sont brisées, et son crâne a suivi. Elle n'a pas émis un son.

Alors qu'elle était au sol, sans doute pas tout à fait morte encore, j'ai fouillé et pris ses bijoux et son argent. Je savais exactement où elle les rangeait. Je suis ensuite revenu la voir. Sur le linoléum bleu, très laid, son sang coulait, presque noir. Je lui ai remis quelques coups et je suis sorti, en fermant la porte. Je n'avais pas de manteau, de gants, rien. Tant pis. Même si je suis sur la liste des suspects de façon automatique, je m'en fiche. Ils ne m'auront pas. Je bouge trop. Je dors un petit peu, et je pars.

30 Juin :

Je suis à Paris. La voiture est garée sur un parking. Il va falloir que je vende les bijoux de Maman. Cette ville est énervante, je ne saurais pas dire pourquoi. Mais j'aime bien les bords de Seine. Je me suis un petit peu promené. Il y a trop de touristes.

31 Juin :

Avec l'argent que j'ai récupéré, je me suis payé une nuit à l'hôtel, pour dormir dans un vrai lit. Je suis dans la chambre. Et je repense à ces derniers jours, et à ces gens que j'ai vus vivants, dans leurs yeux. Et je me demande si je suis bien vivant, moi aussi. Je sais ce que je vais faire. Je vais prendre un couteau, me mettre dans la petite salle de bain étroite, devant le miroir. Sans quitter mon regard des yeux, je vais lever le couteau, l'approcher de ma gorge, pour ne pas crier, pour ne pas être dérangé, et je vais l'enfoncer aussi fort que possible. Et je me verrais vivre, je verrais à quoi ressemble la vraie sensation de la vie qu'on étouffe tous. Je planterai la lame, et je vivrais, pour une fois.