Bon. Nessi Nespi m'avait lancé un presque défi, celui d'écrire une fiction sans cellule, ni emprisonnement, ni meurtre, ni enlèvement ni enquête policière. Et j'ai essayé, hein, vraiment. J'ai un bon début d'histoire, qui se passe dans notre époque, mais je suis bloquée:( Et mon inspiration s'est emballée pour une toute autre histoire.

Il n'y aura certes pas les éléments cités plus haut, normalement, mais ce ne sera pas non plus une petite histoire mignonnette. Je ne vous promets pas du sang et des larmes mais le récit se déroule dans un univers post-apocalyptique, alors ça risque d'être sombre et violent et un peu oppressant. Et pour dissiper les doutes que vous pourriez avoir, il n'y a pas de zombies dans l'histoire. Vous découvrirez très vite les créatures dont je parle dans le résumé et elles n'ont rien à voir avec les morts-vivants.

Comme toujours dans mes histoires, j'ai besoin de temps pour mettre les choses en place. Si vous avez lu mes précédentes histoires, vous savez qu'il me faut plusieurs chapitres avant que la partie bisous, câlins et batifolages ne commence. J'espère que vous aurez la patience d'attendre jusque là !

Comme toujours aussi, je me lance dans la publication de cette histoire avec plusieurs chapitres écrits d'avance (une dizaine actuellement), pour avoir une marge de manœuvre en cas de panne d'inspiration. Ça me permet également de pouvoir adapté mon histoire à vos retours, que ce soit des questions, des conseils ou des remarques, donc n'hésitez pas à me donner votre avis ou à me faire savoir si certaines choses ne sont pas claires !

Pour des soucis de logistique, puisque je serai absente quelques temps, je ne posterai les premiers chapitres que tous les quinze jours, avant de reprendre mon rythme habituel d'un chapitre par semaine. J'espère que vous trouverez tout de même plaisir à découvrir cette nouvelle fiction et je dois avouer que j'ai hâte de lire vos réactions.

Bonne lecture à tous et à toutes !


Elles se rapprochent. Elles ne cherchent plus à être discrètes, désormais. Le roulement sourd de leurs pattes battant la terre est parfaitement audible. Leurs souffles réguliers, teintés de grondements, lui envoient des frissons de terreur.

C'était une connerie. De la folie pure. Ils ne sont plus qu'une douzaine, maintenant. Courant dans cette forêt hostile devenue jungle. Ils esquivent les arbres et bosquets, fuyant droit devant eux. Shelby, tenant fermement Tigan dans ses bras, s'est écartée du groupe pour contourner une souche pourrissante. Il lui hurle aussitôt de se rapprocher. Mais les ronces l'en empêchent. Les créatures ont vu la femme s'écarter du troupeau affolé et un détachement se précipite vers elle. Il hurle encore. Mais il a beau accélérer, c'est trop tard. L'une des créature étend son bras griffu pour lui attraper la jambe. Shelby trébuche dans un cri. Aussitôt, les créatures plantent leurs griffes acérées dans sa chair pour la clouer au sol. Et elles l'attirent vers elles.

Raf oblique pourtant dans cette direction. Traverse les ronces et orties. Il tente d'occulter les cris d'agonie, concentré sur son objectif. Les créatures, tout à leur festin, l'ignorent alors qu'il se baisse pour ramasser Tigan et le prendre dans ses bras. Mais il ne s'arrête pas une seconde de plus que nécessaire. Il n'y a plus d'espoir pour elle. Ils repart aussi vite qu'il est arrivé, rejoignant le groupe. Les créatures ne se contentent jamais d'une seule proie.

Ils ont un peu de répit. Quelques minutes, tout au plus. Bientôt, elles reprendront leur traque, les dévorant jusqu'au dernier. La nourriture est trop rare pour qu'elles laissent échapper la moindre proie. Tigan est prostré contre son torse. Immobile, silencieux. Il n'a pas poussé un cri quand Shelby est tombée et l'a lâché. Il n'a pas bougé d'un cil et c'est sans doute ce qui lui a sauvé la vie. Pour quelques minutes supplémentaires, du moins.

Raf se concentre sur la fuite. Sur les hommes et les femmes qui courent devant lui, terrifiés et à bout de souffle. Sur les terriers qui menacent de lui rompre une cheville. Sur les arbres abattus qui gênent sa course. Sur le lierre qui tapisse le sol et devient piège sournois. Ils ne s'en sortiront pas. C'était une sacrée connerie. Au loin, la forêt dense s'éclaircit. Mais ça ne les sauvera pas. Fuir en forêt ou fuir à découvert, le résultat sera le même. Contre son flanc bat son arme devenue inutile. Recharger, s'arrêter le temps de tirer, c'est trop dangereux. Elles sont trop nombreuses. Trop rapides. Peter, Jack et tous les autres ont essayé avant.

Il repousse fermement le souvenir de leurs hurlements de douleur quand les créatures les ont attrapés et se focalise sur les arbres qui s'éclaircissent. D'après la carte, normalement, il y a de nombreux champs devant eux. Avec autant de barrières qui les ralentiront, alors que les créatures sauteront par-dessus sans sourciller. Il y a une route, aussi. Mais ils doivent en être loin. Et entre les voitures abandonnées et les débris accumulés, ils ne seront pas plus à leur avantage.

Et ensuite, quoi ? Même s'ils parviennent aux quelques maisons qui parsèment les champs, elles ne pourront pas leur offrir un refuge sûr. Trop peu de bâtiments ont résisté. Et encore moins peuvent supporter l'assaut des créatures, maintenant qu'elles sont en chasse. Elles ne les laisseront pas s'échapper.

Tigan laisse échapper un gémissement étouffé quand un hurlement sauvage retentit dans leur dos. Les créatures sont repues, la traque peut reprendre. Leur petit groupe émerge enfin de la forêt. Face à eux, une immensité plane et verdoyante. La barrière de bois est à moitié affaissée, leur permettant de rejoindre les champs sans perdre de temps. Maigre signe du destin, qui ne fait que repousser l'inéluctable.

- A onze heures !

Le cri de Blake, qui ouvre la course effrénée, retentit comme un claquement de foudre. Aussitôt, Raf regarde dans cette direction. Au lointain, à travers la sueur qui lui pique les yeux, il distingue un amas indistinct. Entre deux respirations laborieuses, Raf répète l'ordre. À la fois pour s'assurer que tout le monde l'ait entendu et pour approuver cette décision. Qu'importe ce que c'est, c'est toujours plus prometteur que l'immensité vide devant eux. Le groupe, sans jamais ralentir, change de direction. Mais Raf s'interdit d'espérer. Les créatures sont sur leurs talons. Il entend à nouveau le roulement sourd de leurs pattes sur la terre. Leurs souffles réguliers teintés de grondements. Leurs corps massifs qui fendent les herbes hautes.

On devrait leur laisser les gamins.

Raf repousse immédiatement cette pensée. Bien sûr, si les adultes ne portaient pas chacun un gamin, ils iraient plus vite. Ils auraient peut-être le temps de fuir. Surtout si les créatures s'arrêtent encore pour festoyer. Abandonner les plus faibles pour la survie de tous, c'est le bon sens même. Valable dans le règne animal. Mais ils sont encore des êtres humains. Plus ou moins. Et il a juré de les protéger. Tous.

Mais si en laissant tomber Tigan, il permet à tous les autres d'arriver à cet amas massif, il en aura protégé la plupart.

Raf baisse les yeux sur Tigan, qui lui renvoie un regard bleu rempli d'innocence. Non. Hors de question. Malgré les herbes hautes qui lui fouettent le ventre, il poursuit sa course. Malgré la brûlure de ses muscles épuisés, il serre le gamin plus fort contre lui et accélère.

L'amas indistinct prend forme peu à peu. Raf discerne quelques rares toits. Un fin filet de fumée. Une masse à dominance grise qui entoure l'ensemble. Des survivants. Mais ils en sont encore si loin. Et les créatures se rapprochent.

Le groupe de fuyards a un sursaut d'énergie. Tous ont vu ce signe de vie, porteur d'espoir. Et pourtant... Raf le sait, ils ne seront pas forcément bien accueillis. Les temps sont durs, et une dizaine de bouches à nourrir en plus, c'est énorme. Quant à accepter un groupe d'inconnus, c'est un risque terrible à prendre.

Raf fait taire la lueur d'espoir qui naît en lui. Ces quelques maisons sont leur seul salut. Mais ils mourront sans doute en essayant de les rejoindre. Ou au pied de la palissade de fortune qu'il distingue à peine. C'est Tina qui s'écroule cette fois, avec le bébé qu'elle tient tout contre elle. Il jure entre ces dents, la maudissant pour sa maladresse.

Laisse-la. Ne t'arrête pas. Sauve ta peau.

Mais il fait taire la voix de sa conscience. Il rejoint Tina en quelques foulées, s'arrête à ses côtés. À moitié masqués par les herbes folles, ils ne sont pourtant pas à l'abri. Loin de là. Un rapide regard en arrière l'informe. Les créatures sont proches. Elles les rattraperont bien trop vite. Elles ne se laisseront pas abuser par la végétation. Il se penche vers la jeune femme, lui attrape rudement le bras pour la relever.

- J'en peux plus, Raf. Laisse-moi ici. Prends Megan et laisse-moi.

- Debout.

Il ne s'attarde pas sur le visage terrifié et épuisé de Tina. Il la relève brusquement et elle titube. Puis il se remet à courir, la tirant derrière lui, sourd à ses protestations.

Lâche-les. Ne t'obstine pas.

Tina le ralentit beaucoup trop. Quant à prendre le bébé... Il porte déjà Tigan et il manque de bras. Et d'énergie. Un grondement proche leur fait l'effet d'un coup de fouet. Tina se remet à courir pour de bon et il peut enfin la lâcher. Mais ils ont pris du retard et le reste du groupe s'est éloigné.

Le village de fortune est encore à plus de cinq cent mètres. C'est sans doute la dernière chose qu'il verra. La certitude qu'ils n'arriveront pas à temps a remplacé, peu à peu, la maigre lueur d'espoir.

Il ne peut s'empêcher de se tourner la tête pour voir l'avancement de ses poursuivants. Il manque de s'effondrer à son tour, surpris par un petit monticule de terre. Alors il regarde à nouveau devant lui, comprenant soudain toutes ces chutes. Entre la panique et l'épuisement, le moindre dénivelé peut être fatal.

Blake mène le groupe en silence, les faisant bifurquer par mimétisme, les rapprochant de la route. Et Raf suit, l'esprit encombré par ce qu'il a aperçu en se retournant. En une fraction de seconde, il a juste eu le temps de voir une créature disparaître dans les herbes, elle aussi. Ça ne peut pas être dû à la panique et à l'épuisement.

Quand il redresse la tête, ils sont à une cinquantaine de mètres de la palissade. Elle est faite de plaques métalliques de couleurs différentes, en majorité du gris mais aussi du bleu et du rouge. Pourtant, elle semble solide. Et surtout bien trop haute pour qu'ils puissent l'enjamber. Et puis il y a ces toits effondrés ou calcinés. L'endroit pourrait bien être un charnier. Raf scrute Blake, le premier arrivé sur les lieux. Il sera le premier à tomber s'il reste des survivants et qu'ils décident de les abattre sans sommation. Mais Blake ne s'effondre pas.

Un léger débord dans la palissade s'est entrouvert et Blake, arrêté à côté, aide le petit groupe à s'engouffrer à l'abri. Juste avant d'arriver, Raf jette un dernier coup d'œil derrière lui. Les créatures ont cessé leur poursuite. Alors il pénètre à son tour derrière la palissade, qui se referme dans un grincement.

.

Le petit groupe s'est resserré et ils restent là, les uns contre les autres, à essayer de reprendre leur souffle. Raf pose Tigan au sol, les muscles tremblant et les poumons en feu. Il prend son arme en voyant ce qui les entoure. Ils ne sont pas encore dans le village. Ils sont prisonniers, cernés par des plaques métallique à hauteur d'homme, tel un troupeau dans un enclos de vingt mètres carrés. Il redoute à chaque instant d'entendre le fracas d'une créature se jetant sur le rempart mais rien ne vient. Une silhouette se dresse soudain face à eux, en haut de ce qui semble être un chemin de ronde. L'homme les toise, les mains vides de toute arme. Mais Raf ne baisse pas la sienne : d'autres personnes sont apparues, armées. Il enclenche un nouveau chargeur, sans un regard, geste mille fois répété. C'est Blake qui, sans lâcher sa mitraillette, entame le dialogue, le souffle court :

- Merci de nous avoir ouvert. Nous ne sommes pas hostiles. Pouvons-nous rester ici pour la nuit ?

Le ciel est gris et nuageux, rendant difficile l'appréciation de l'heure. Mais le crépuscule doit être proche et Raf approuve en silence la demande. L'homme dressé derrière la palissade reste silencieux. Il a les cheveux courts, le visage dur, le corps sec et de sa posture se dégage un air martial. Raf espère que leurs uniformes de l'armée pourraient l'aider à accepter leur présence pour la nuit. Et qu'ils ne croiront pas qu'ils les ont volé sur des cadavres. Après ce qui lui semble être une éternité de silence, l'homme fait un signe et déclare :

- Nous vous offrons asile pour la nuit. Nous parlerons plus tard.

Puis il disparaît, comme avalé par le néant caché derrière les plaques métalliques. Le petit groupe sursaute quand, dans un grincement, le côté droit de leur prison s'ouvre largement. Et comme un troupeau discipliné, ils s'avancent vers cette nouvelle ouverture. Les femmes et les enfants restent groupés tandis que Blake et Raf, armes à la main, fouillent les lieux.

Ils sont dans un long couloir. Dans leur dos, la porte qui s'est refermée dans un grincement. Face à eux, une palissade métallique, à une vingtaine de mètres, les empêche d'avancer plus loin. À droite et à gauche, distants d'environ cinq mètres, les deux murs d'enceinte du village. Ils pourraient se sentir prisonniers, si ce n'est le mouton qui s'occupe minutieusement de tondre l'herbe. Et surtout, cette cabane adossée au rempart intérieur, s'étirant sur la moitié de la longueur du couloir, qui abrite une douzaine de lits superposés, ainsi que des tables et des chaises branlantes. C'est loin d'être un palace, mais ils pourront se reposer à l'abri des intempéries et des créatures. C'est le summum du luxe, en ces temps difficiles. Ils ressortent de la cabane en bois et tandis que Raf surveille le chemin de ronde, Blake annonce :

- C'est bon, vous pouvez venir. Posez vos affaires mais ne défaites pas vos sacs. Est-ce qu'il y a des blessés ?

Les enfants sont soigneusement examinés, et leurs blessures, principalement des griffures dues aux branches, sont nettoyées. Le bras de Tina, par lequel Raf l'a soulevée et traînée, se marbre déjà de plaques bleues, mais au moins, elle est vivante. Les autres adultes vont bien, si l'on excepte le fait qu'ils sont épuisés et terrifiés. Raf préfère sortir à l'air libre, loin du petit groupe qui reprend lentement ses esprits.

Ils ne sont plus que dix. Tina, Betty et Carrie, les trois femmes. Doug et Tom, deux ados. Et trois gamins, Nina, Tigan et Morgan, âgés de six à un an. Ils ne sont plus que dix, alors qu'ils étaient une trentaine quand ils ont quitté la base, trois jours plus tôt. Peter, Jack, Shelby et les autres, tous dévorés par les créatures lors de cette fuite désespérée. C'était de la folie, de quitter la base. Ils pourront rester ici cette nuit, dans cet enclos métallique, et ensuite ? Raf sort de sa poche la carte topographique de la région et la déplie. Lorsqu'il est devenu évident que la survie dans la base n'était plus possible, ils ont dû réfléchir à un objectif, un lieu où se réfugier. Les abords de la base étaient compromis et ils ont dû se décider pour une prison, à une centaine de kilomètres. Il aurait suffit de nettoyer la zone des créatures, d'y pénétrer, et d'en faire une place forte pour survivre sereinement.

Mais bien sûr, rien ne s'était déroulé comme prévu. Les créatures les avaient attaqué en nombre dès les premiers bois. Les coups de feu pour s'en protéger en avaient attiré d'autres, encore et encore et, très vite, ils avaient été submergés. Ce qui devait être une migration organisée et sécurisée s'est transformé en débâcle désordonnée.

Raf est incapable de trouver, avec certitude, où ils sont exactement. Il y a quelques villes qui pourraient correspondre, mais la carte est vieille et peu fiable. Ils ont avancé vers la prison, mais à quel point ? Et maintenant qu'ils sont en relative sécurité, il se demande si c'est une bonne chose de poursuivre leur chemin. Il n'y a aucune raison pour que ça se passe mieux qu'aujourd'hui. Les créatures sont bien trop dangereuses, bien trop nombreuses. Et eux sont trop peu nombreux pour les combattre. Tina est une militaire, elle aussi, elle sait se servir d'une arme. Mais Betty et Carrie n'ont pas les épaules pour affronter les créatures. Et il faut bien des gens pour s'occuper des enfants. Ils ignorent tout de ce qui les attend à la prison. Elle est peut-être en ruine, ou peut-être que des survivants en ont fait leur quartier général. Mais ont-ils vraiment le choix ? Les survivants ici leur accordent une nuit de répit, pas plus. Rien n'indique qu'ils souhaitent les intégrer dans leur groupe. Demain, il faudra repartir, affronter à nouveau la difficile...

- On n'arrivera pas à la prison, n'est-ce pas ?

Blake s'est approché sans bruit, s'asseyant à côté de Raf, dos à la cabane, sans qu'il ne s'en rende compte. Maintenant qu'ils sont à l'abri, la tension est retombée et il est comme hors service. Il n'a fait que chuchoter mais Raf sursaute en entendant l'écho de ses pensées. Jetant un coup d'œil à son frère d'armes, il répond dans un murmure :

- Je ne pense pas, non.

- Qu'est-ce qu'on fait, alors ?

Raf passe une main sur son crâne rasé et laisse échapper un soupir. Blake venait tout juste d'entrer dans l'armée quand ça s'est produit. Il a vécu les cinq dernières années entouré d'ordres et de décisions prises par d'autres, tel un cocon protecteur. Il est un excellent soldat, avec d'excellents réflexes et une intuition infaillible. La meilleure preuve en est qu'il est toujours vivant. Mais sur son visage volontaire et dans ses yeux verts transparaît désormais tant de désarroi...

C'est Peter, le plus haut gradé des derniers survivants de la base, qui a pris la décision finale et endossé la responsabilité de quitter les lieux. C'est lui qui a été l'un des premiers à tomber. Des trois soldats survivants, c'est désormais Raf le plus haut gradé, celui qui doit guider le troupeau vers la sécurité. Ou vers la mort. Aujourd'hui, il regrette le confort d'être sous les ordres d'un autre. De ne pas avoir à prendre la décision qui pourrait tous les tuer.

Raf est également le plus âgé, il approche doucement de la trentaine et son visage aux traits anguleux et son regard couleur ardoise se teintent déjà de fatigue. Sa voix est lasse quand il lui répond enfin :

- On demande à tout le monde et on fera comme l'a décidé la majorité.

- Ils ont l'air bien organisé, ici.

Raf se contente d'acquiescer, conscient du sous-entendu. Certes, les deux maisons qu'ils voient après la palissade ont les fenêtres éclatées et des lambeaux de tissus en guise de rideaux. Et il n'en voit guère plus. Ils ont vu quatre personnes et c'est peut-être l'ensemble des survivants restant ici. Mais leur système de défense est efficace, avec ces deux remparts de fortune et le chemin de ronde. Et des guetteurs, puisqu'ils ont pu leur ouvrir la porte alors qu'ils étaient en danger. Blake poursuit doucement, comme pour le convaincre :

- Ils ont un sniper. J'ai vu un reflet de lumière, dans la maison de droite.

Raf se contorsionne et essaie de l'apercevoir, mais il tourne le dos au village et ne distingue rien de sa position. De toute façon, il fait confiance à Blake et ses yeux de lynx, qui les ont déjà sauvés à de nombreuses reprises. Et cette information expliquerait pourquoi il a vu tomber une créature, pourquoi elles n'ont pas achevé leurs proies alors que la chasse était si facile et qu'elles étaient sur le point de tous les dévorer. Les créatures ne se ruent pas à l'assaut du village et ça ne peut signifier qu'une chose : la menace a été détruite. Raf secoue doucement la tête, refusant de laisser trop d'espoir à son jeune collègue :

- Ils ne voudront peut-être pas de nous. Et on ne sait rien d'eux.

- Mais ça serait quand même la meilleure solution.

Raf laisse échapper un rire désabusé. Ça, forcément... Entre se faire bouffer en essayant de rejoindre la prison, où ils risquent de se faire abattre par des survivants hostiles, et se faire bouffer en essayant de retourner à la base, où ils mourront à petit feu de faim et de soif, rester ici est la meilleure solution. Mais la décision ne leur appartient pas entièrement.

.

Blake et Raf se relèvent d'un bond, arme en main, quand le grincement du portail retentit soudain. Bien sûr, si les villageois voulaient les tuer, ils n'auraient qu'à les viser depuis le chemin de ronde qui les surplombe et qui rend Raf nerveux. Mais ils auraient besoin de se rapprocher s'ils veulent économiser leurs balles.

Quatre hommes s'avancent dans l'étroit couloir, deux armés, les autres encombrés par un énorme seau et de la vaisselle. Blake et Raf ne baissent pas leur garde, conscients que, dans leurs dos, le reste du groupe les a rejoint. L'homme qui s'avance en tête est le premier à poser son seau et à lever doucement les mains, un léger sourire sur le visage. L'autre dépose verres et assiettes sur la pelouse tondue avant de reculer lentement, sans jamais leur tourner le dos.

Blake s'avance d'un pas, baissant légèrement le canon de son arme mais restant vigilant. Raf, taraudé par la sensation d'être observé, tourne lentement la tête vers la maison de droite. Il devine tout juste un point plus sombre sur un rebord de fenêtre, mais la sensation d'avoir mis le doigt sur ce qui le démangeait le conforte dans son idée. Il y a bien quelqu'un là-haut.

Il détourne pourtant le regard, bien conscient qu'il est vain de scruter ce point à peine visible. Conscient que savoir qu'il y a quelqu'un là-haut n'empêchera pas ses balles de les tuer un par un s'il le souhaite, sans qu'ils puissent répliquer. La discussion qui s'engage et les hommes armés, à quelques pas de lui, sont une menace bien plus abordable.

L'homme de tête, à peine plus âgé que Raf et aux longs cheveux bruns, sourit toujours. Et, reprenant l'entrée en matière de Blake, un peu plus tôt, déclare :

- Nous ne sommes pas hostiles. Nous vous apportons de l'eau fraîche.

Derrière lui, Raf devine des gémissements de contentement. Il était bien évidemment hors de question de s'arrêter pique-niquer, aujourd'hui, et maintenant qu'ils sont au repos, le froid et la soif s'abattent sur eux. Comme s'il devinait, à travers les regards méfiants de Raf et Blake, la retenue de leurs invités, il sourit de plus belle en précisant :

- L'eau est saine. Si on voulait vous voir morts, on aurait laissé les bestioles vous bouffer. Pas besoin de déplacer les corps, comme ça.

Il rit doucement, content de son trait d'humour, visiblement insensible à l'effroi qui glace le groupe. L'un des hommes derrière lui, plus âgé, lui murmure quelque chose et son rire cesse aussitôt. Il se racle la gorge et reprend d'une voix un peu trop grave :

- Sérieusement, c'est bon, détendez-vous, vous le méritez bien.

L'homme semble hésiter en voyant que personne ne relâche sa garde ni ne s'approche du récipient. Il hausse les épaules avant de déclarer :

- Je suis Stepan, au fait.

- Blake.

Stepan retrouve le sourire, comme si le prénom prononcé du bout des lèvres et avec une réticence palpable était un signe hautement encourageant. Et il entame joyeusement la discussion :

- Alors, vous êtes soldats, hein ?

- Ouais.

- Tous ?

- Quasiment.

Raf reste en retrait, écoutant l'échange insipide, scrutant le visage des trois autres hommes, sur ses gardes. Stepan ne semble pas remarquer les réponses courtes et relativement vagues que lui accorde Blake et poursuit :

- Et vous êtes en promenade, c'est ça ?

- Franchement...

C'est l'homme situé juste derrière Stepan qui lâche ce grognement, le repoussant en arrière tandis que lui s'avance. Il fixe Blake du regard une seconde, avant de reporter toute son attention sur Raf :

- Désolé, c'est la première fois qu'il fait ça et sans doute la dernière. J'espère que vous êtes bien installés. Je sais que c'est pas bien confortable, mais ça vous permettra de passer la nuit en sécurité.

Raf acquiesce en silence, peu enclin à déclamer des banalités. L'homme doit avoir la quarantaine, les cheveux rares et un visage avenant. Le genre de type à qui Raf aurait fait confiance rapidement, avant. Pourtant, trop de rumeurs circulent sur les camps de survivants, et tant qu'ils n'en savent pas plus...

- Vous avez des blessés ? J'ai quelques connaissances médicales, si besoin, et nous avons aussi de quoi soigner toutes sortes de trucs.

- Tout le monde va bien, merci.

L'homme sonde le regard de Raf pendant de longues secondes, maintenant que les banalités d'usage sont passées. Il hésite encore à aborder le cœur du sujet et Raf, patient, se laisse dévisager sans broncher. Puis, l'homme se lance :

- Votre présence entre nos murailles n'est pas anodine, pour nous. Nous en discuterons ce soir et nous avons besoin d'en savoir un peu plus sur vos intentions.

- La réciproque est vraie.

L'homme sourit soudain, soulagé, et Raf pense immédiatement à l'archétype du gars banal, bon père de famille, à qui les banquiers prêtaient sans hésiter. D'un geste de la main, Mr Confiance désigne la cabane et demande :

- Ça vous dérange si on s'assoit un moment, pour parler ? Et si vous voulez commencer à manger, ne vous gênez pas !

Aussitôt, les deux groupes s'animent : les deux hommes armés disparaissent dans un grincement de portail. Tina, Betty et Carrie disparaissent dans la cabane avec les enfants, tandis que Blake se charge des chaises. Raf reste sur le qui-vive, se doutant bien que d'autres les surveillent, prêts à faire feu au moindre geste menaçant.

Et puis ils s'installent tous les quatre devant la cabane, la glace rompue, en apparence, et l'homme se présente enfin :

- Je suis Vittorio. Fils d'immigré italien, comme vous pouvez le deviner. J'étais véto avant que tout ça n'arrive, ce qui fait de moi le plus expérimenté en matière de soin.

- Je suis Raf.

- Je m'en contenterai, pour le moment. Je sais combien il est difficile de faire confiance, de nos jours, et c'est valable pour nous tous. Cette zone est précisément prévue pour ce genre de cas : mettre les gens à l'abri sans nous mettre en danger.

- Ouais, ça fait désordre, les macchabées devant la palissade, intervient Stepan, dans un petit rire.

Vittorio lui jette un regard noir, tandis que Raf et Blake échangent un regard effaré. Ce type a une obsession pour les cadavres et ça commence à devenir glaçant. Mais Vittorio chasse l'intervention de Stepan d'un haussement d'épaules et poursuit :

- Bien sûr, nous ne sommes pas naïfs : si vous avez de mauvaises intentions, vous nous mentirez. Mais nous voulons cependant en savoir plus, que ce soit vérité ou mensonges, pour statuer sur votre sort.

- Que voulez-vous savoir ?

- Vous êtes dix, c'est bien ça ? Des liens de parentés entre vous tous ?

- Nous sommes dix, oui, et non, aucun lien de parenté. Nous prenons soin les uns des autres, puisque nous sommes les derniers.

- Les enfants sont les plus vulnérables. Nous en avons un peu, ici, et nous faisons tout pour les protéger. Ils sont devenus plus précieux que jamais.

Raf opine doucement, craignant de s'engager en terrain miné. Ses pieds raclent doucement l'herbe rase, ignorant ce qu'il pourrait répondre sans faire de faux-pas. Vittorio balaie le sujet d'un geste de la main et poursuit son interrogatoire avec bienveillance :

- Combien d'entre vous sont soldats de métier ?

- Trois. Betty et Carrie sont femmes de soldats. Enfin, veuves, maintenant.

- Je dois vous avouer que beaucoup, au début, attendaient l'arrivée des soldats tels des messies salvateurs. Maintenant, nous ne sommes plus vraiment étonnés de vous voir débarquer dépenaillés et désespérés.

Raf pince les lèvres, encaissant le reproche et leur vulnérabilité soulignée. Et bien que son orgueil soit heurté par cette dernière phrase, il doit reconnaître qu'il apprécie la franchise de Vittorio. Il hésite un instant, se demandant quelle réponse il pourrait apporter sans le froisser, quand le vétérinaire poursuit :

- Vous venez d'où et vous allez où ?

Raf tressaille en entendant la question aussi directe. Malgré l'air de bon père de famille de Vittorio, son instinct lui hurle de se méfier de cet homme, de ne pas lui donner des informations aussi sensibles. Mener le groupe à travers la région en ruine, essayer de les protéger des créatures, décider de leur lieu de repos, c'est une chose et il ne s'en est pas trop mal sorti. Mais parler au nom du groupe, faire de la diplomatie, négocier, parlementer, il n'avait jamais eu à le faire encore. Et il ne peut pas se rater, leur survie à tous en dépend. Il jette un regard à Blake, qui, d'un clignement de paupières un peu appuyé, l'encourage à répondre.

- Nous avons dû quitter la base. Nous prévoyons d'aller à la prison.

- Hum. C'est difficile d'avoir des informations fiables, évidemment, mais d'après ce que j'en sais, le secteur de la prison est à éviter. Nous avons entendu dire que des survivants s'y étaient installés mais que ça s'est mal terminé pour eux. Il me semble qu'aujourd'hui, les lieux sont inhospitaliers.

Raf l'observe attentivement, cherchant derrière cette apparence sincère un signe de duperie. Il a pris toutes les précautions nécessaires pour nuancer ces propos, mais ça pourrait être une stratégie. Le résultat demeure toutefois qu'il les dissuade d'aller là-bas. Pour quelle raison ? Pour les préserver ou pour les mener dans le sens qu'il souhaite ? Incapable de trancher, Raf répond prudemment :

- Merci pour ces informations. Que pouvons-nous savoir sur votre village ?

Vittorio sourit de toutes ses dents, bien conscient de la subtilité de langage : il pourra dire ce qu'il souhaite pour préserver les autres survivants. Son regard ne flanche pas plus que son sourire quand il déclare :

- Nous sommes une bonne cinquantaine et nous avons une défense solide. Nous résistons comme nous pouvons aux assauts divers. Pour le reste, on s'en sort. Les temps sont durs.

Raf opine doucement, se demandant quelle est la part de vérité dans cette histoire. Il a beau comprendre le besoin de déformer la vérité, de masquer ses failles et de gonfler ses forces, il n'aime pas ça. Il aimerait savoir ce qu'il en est réellement, pour prendre la décision la plus juste possible. Mais même avant, quand tout allait bien, ces vérités déformées étaient légion. Inutile d'espérer que ça change, maintenant que les enjeux sont si importants. La voix chaleureuse de Vittorio le tire de ses réflexions quand il demande :

- Avez-vous des informations sur la situation ?

Les deux soldats échangent un long regard. Tous les survivants qu'ils ont croisés, depuis que c'est arrivé, leur ont demandé ça. Et quand le gouvernement rétablirait la situation. Leur meilleure option est de rester ici, de s'intégrer. De dire des demi-vérités, de négocier ce qu'ils ont pour arriver à leurs fins. Même s'il déteste ça. Alors Raf, d'un geste vague, répond :

- Ce sont des informations sensibles...

- Vous êtes vivants et vous allez dormir à l'abri des bêtes et du froid. N'est-ce pas un prix suffisant pour nous donner quelques informations ?

Raf encaisse le reproche sous-jacent, surpris : le bon père de famille a les crocs affûtés. Prenant une longue inspiration, sans jamais le quitter des yeux, il répond :

- Nous ne sommes pas en guerre. L'événement est d'origine naturelle et il est probable que le monde entier soit touché.

- Et concernant le gouvernement ?

- Secret défense.

- Les créatures ?

- Vous connaissez mieux le monde animal que moi, doc.

Vittorio plisse les yeux, comprenant enfin la stratégie de Raf. Stepan, lui, suit l'échange comme un match de foot, réalisant enfin que son silence est la meilleure attitude à avoir. Raf se retient de glisser l'index dans la déchirure de son pantalon, due aux ronces, de gigoter sur sa chaise pour laisser libre court à son malaise. Il déteste faire ça.

- Très bien. Je vois. Une dernière question et je vous laisse manger. Êtes-vous hostiles à l'idée de vous installer ailleurs qu'à la prison ?

Raf prend une inspiration, soulagé de voir le bout de cette discussion, pressé de voir cette mascarade prendre fin. Mais il ne doit pas tout gâcher maintenant. Un dernier effort et la ligne d'arrivée sera franchie, et il doit terminer la course correctement. Il prend le temps de réfléchir, de peser ses mots, de trouver la formule la plus adaptée et finit par lâcher :

- Aucun projet ne peut être gravé dans le marbre, de nos jours. L'essentiel est d'assurer notre survie dans les meilleures conditions possibles.

- D'accord. Merci pour votre temps.

- Merci de nous avoir accueillis.

Ils se lèvent d'un même mouvement et se serrent chaleureusement la main. Puis la porte grince et les deux survivants disparaissent derrière. Les jambes tremblantes comme s'il venait à nouveau de fuir les créatures, Raf s'oblige à rester debout. À ne pas se laisser tomber sur la chaise, épuisé par ce nouveau combat. Tina, Betty et Carrie surgissent de la cabane, des assiettes pleines à la main, et s'installent près des deux soldats. Raf peut s'asseoir, reprendre son souffle mais le repos n'est pas pour tout de suite. Il les remercie, acceptant avec gratitude son repas et leur demande à voix basse, craignant les oreilles indiscrètes :

- Vous avez raté quelle partie ?

- A nous trois, aucune.

- Les enfants dorment ?

- Ils se sont écroulés juste après avoir mangé.

Tina sourit, observant ses collègues manger du bout des lèvres ces rations devenues bien trop familières et poursuit dans un chuchotement :

- Je pense qu'il disait vrai, à propos de la prison. Après le transfert des prisonniers, les lieux sont restés vides et en cinq ans, bien des personnes ont pu juger cet endroit sûr. Et qu'elles soient mortes là-bas n'aurait rien de bien surprenant. Nous n'avons aucun moyen d'aller voir ce qu'il s'y passe sans risquer nos vies, et franchement, j'ai pas envie de me faire grignoter au moment où j'atteins mon but.

Tout en mangeant, Raf scrute Tina, bien droite sur sa chaise, ses courts cheveux bruns ramenés derrière les oreilles. Oubliés l'épuisement, la panique et la résignation qu'il a vu sur son joli visage quand elle est tombée. Elle n'a jamais voulu aller à la prison mais elle a dû se plier à la volonté de la majorité. Le nombre de suffrages s'est considérablement réduit et elle peut maintenant soutenir son point de vue, ses yeux verts brûlant de détermination.

- Je suis d'accord avec Tina. On va tous crever si on tente la prison.

Le visage sévère de Betty, ses yeux d'un bleu glaçant et sa voix sèche affichent clairement sa résolution. Elle était prof d'histoire, dans sa vie d'avant, et devait sûrement user de cet air pour dissuader les élèves de remettre en cause son autorité. Raf avait beaucoup de mal avec elle, au début, quand cet air ne la quittait jamais. Mais elle venait de perdre son mari et ses enfants. Avec le temps, elle s'est adoucie, un peu. Et Raf a découvert avec surprise qu'elle est capable de jouer avec les enfants survivants, de les cajoler et même de leur raconter des histoires drôles. Mais il ne s'y trompe pas : elle refusera d'aller à la prison.

Carrie ne pipe pas mot, bien trop occupée à se nettoyer les ongles. Elle a l'apparence fragile de ces femmes objets, qui sont belles et minces et qui misent tout dessus. Pas qu'elles aient grand chose d'autre à proposer, cela dit. Désormais, son apparence soignée, ses vêtements de marque et ses talons ne sont qu'un lointain souvenir. Ses cheveux autrefois blonds vénitiens sont devenus d'un brun fade, faute de teinture et son visage privé de maquillage est redevenu quelconque. Mais elle n'a toujours rien d'autre à proposer, sinon une absence de caractère bien pratique. Elle était mariée avec Brad, son meilleur ami, et Raf n'a pu faire autrement que de lui jurer de la protéger.

Prenant le silence de ses collègues comme un assentiment, Tina poursuit en chuchotant :

- Il nous a présenté son groupe comme il le souhaitait, et je doute qu'il y ait beaucoup de vérité dans ses paroles. Mais c'est de bonne guerre. Il ne nous fait pas plus confiance qu'on lui fait confiance alors il a joué sur leur nombre et leur capacité défensive.

Raf acquiesce, conforté dans son opinion par l'analyse de Tina, réalisant qu'elle serait bien plus douée que lui pour parlementer. Blake, la bouche pleine, postillonne :

- Mais j'ai pas compris ce qu'il s'est passé à la fin.

- Avec le secret défense ? Demande Tina.

- Ouais. Et après aussi.

- On est des militaires et Vittorio nous a fait comprendre qu'ils avaient tout ce qu'il leur fallait en terme de défense. Si on veut faire partie de ce groupe, on doit apporter une plus-value. Leur offrir quelque chose qu'ils n'ont pas. Sauf que, d'après Vittorio, ils n'ont pas besoin de nos compétences militaires. Donc Raf a joué sur les informations dont on dispose comme monnaie d'échange. Bien joué pour ça, d'ailleurs, Raf.

- Merci.

Il n'est pas vraiment sûr de mériter ces compliments. Et il n'est définitivement pas soulagé d'en recevoir car il a monnayé des informations que tout le monde mériterait d'avoir. Tina cisèle ses propos comme un orfèvre, le confortant dans son idée qu'elle aurait dû parler à sa place. Mais visiblement, il ne s'en est pas trop mal sorti, alors le poids sur sa poitrine s'allège un peu.

- Mais ça change quoi ? S'ils n'ont pas besoin de nous, ils n'ont pas besoin de nous. Et c'est pas avec ce qu'on sait qu'on méritera notre place, bougonne Blake.

- Je propose qu'on fasse durer nos infos autant que possible. On les lâche au compte-goutte et, entre temps, on leur prouve qu'on est bosseurs, motivés, et qu'on peut leur apporter quelque chose, martèle Tina.

- Mais qu'est-ce qui te prouve qu'ils pensent nous intégrer ?

- Sa dernière question. Il n'a pas dit qu'il ne voulait pas de nous, au contraire, il nous a demandé si on envisageait de s'installer chez eux. Ils ne sont pas contre, mais ils ont besoin de solide pour être pour, poursuit la jeune femme, démontrant toutes ses qualités d'analyse.

- Ou ils ne veulent pas sembler aux abois. Avouer qu'ils ont besoin de nous, c'est reconnaître une faiblesse, et on ne fait jamais ça face à un ennemi potentiel, souligne Raf, tout en reposant son assiette vide.

Ça, par contre, c'est une information qu'il a compris et assimilé. Et il en est plutôt content, même s'il se garde bien de le montrer. Tina, elle, a largement dépassé ce stade et continue :

- Aussi, oui. De son côté, Raf a déclaré qu'on ne serait pas contre l'idée de s'installer ici, si leurs conditions de vie nous conviennent, explique Tina, toujours à l'intention de Blake.

- On est dans la merde. On n'a nulle part où aller et putain, s'il le faut, je me mets à genoux pour qu'on puisse franchir cette seconde palissade, gronde Blake, dans un chuchotement rageur.

- Ouais mais avouer qu'on a besoin d'eux pour sauver nos miches, c'est reconnaître une faiblesse, soupire Tina.

Blake soupire à son tour, grommelant des jurons entre ses dents. Il n'apprécie pas ces jeux de dupe, trop franc pour admettre que, parfois, il faut déformer la vérité pour s'en sortir. Et c'est pour ça que Raf l'apprécie tant, se retrouvant en lui.

La nuit est tombée vite et ils ne distinguent déjà plus grand chose. Leurs assiettes sont vides, la sauce insipide des rations militaires nettoyée jusqu'à la dernière goutte et le poids de cette journée infernale retombe brusquement sur les épaules de Raf. Peu enthousiaste à l'idée de disséquer encore chaque mot employé, pressé d'aller dormir, il demande :

- S'ils nous le proposent, vous voulez vous installer ici ?

Blake est le premier à répondre, d'un « putain oui ! » rapidement suivi par Tina et Betty, moins expressives mais tout aussi d'accord. Carrie acquiesce à son tour, bras croisés sur la poitrine, se pliant à la majorité sans chercher plus loin, comme d'habitude.

- Et je suis pour aussi. Même si on ignore ce qu'il se passe derrière cette palissade, c'est notre meilleure option.

- Et s'ils nous disent de partir ?

Betty a prononcé cette phrase du bout des lèvres, comme par crainte de provoquer le mauvais sort en disant tout haut ce qu'ils redoutent tous. Raf hausse les épaules, bien conscient que c'est une éventualité à prévoir, et murmure :

- Alors on continue en direction de la prison et on s'installe dès qu'on trouve un endroit qui pourrait nous aller. Ça vous convient ?

Les réponses sont nettement moins enthousiastes, mais tout aussi positives. C'est loin d'être une solution parfaite mais s'ils n'ont pas le choix... Raf n'a pas besoin de conclure le petit conciliabule, Carrie est la première à se lever et à emporter la chaise à l'intérieur, rapidement suivie par les autres.

Mais alors que Raf ferme la marche, l'esprit tourné vers le lit qui l'attend, il jette un regard vers la fenêtre de la maison de droite. Une ombre frémit dans la nuit, comme si le tireur d'élite avait attendu qu'ils terminent leur discussion pour quitter son poste. Et Raf se surprend à espérer qu'il n'ait eu aucun moyen d'écouter leur conversation.