Merci beaucoup pour ta review, Maeva Cerise ! C'était pas facile d'écrire leur lent rétablissement, mais je ne pouvais pas les guérir d'un coup de baguette magique, surtout vue la gravité de leurs blessures. Ils vont un peu mieux dans ce chapitre et j'espère que ça te plaira plus ! Merci pour ton soutien indéfectible !

Merci beaucoup pour ta review, yume ! Tu es là depuis le début et ça me touche énormément ! Je suis également triste de mettre un point final à cette histoire, et je dois avouer que ça n'a pas été facile de conclure, mais je me réconforte en me disant que je pourrais toujours, à un moment ou à un autre, les remettre en lumière s'ils me manquent trop. J'espère que ce chapitre te conviendra concernant la guérison de Trevor et Raf, n'hésite pas à demander par mp si tu veux plus de précisions !

Merci beaucoup pour ta review, Nanne ! Je crois que Raf lui-même ne se pensait pas si sérieux avec cette histoire de loup-garou, car il a toujours eu conscience que ça faisait partie de l'imaginaire collectif et non de la réalité. Mais à force de vouloir convaincre les autres, il a fini par se convaincre lui-même. Et il a commencé à flipper, et à se remplir la tête de "Et si" et c'est devenu bien plus si sérieux. J'espère que ce dernier chapitre te conviendra concernant l'état de Trevor et Raf, n'hésite pas à demander si tu as encore des questions !

Et voilà, le clap de fin de Greenfield retentit. Je dois vous avouer que, comme pour chaque histoire, c'est toujours un moment particulier. L'écriture se fait parfois dans la douleur, parfois avec une inspiration presque surnaturelle, mais les personnages finissent toujours par prendre une importance peu raisonnable. C'est étrange de se dire qu'après plus de trente-cinq semaines de publication, il n'y aura rien de neuf la semaine prochaine, mais il devenait vraiment temps de poser le point final.

Comme je le dis à chaque fois, les personnages ne disparaissent pas complètement après le mot fin, ils ne meurent pas, ils continuent leur bonhomme de chemin. La seule différence, c'est que nous ne les observons plus. J'espère que vous avez passé de bons moments lors de cette lecture, et que vous penserez parfois un peu à cette histoire quand vous allumerez la lumière ou que vous utiliserez un quelconque appareil électrique.

Si vous voulez que je puisse répondre à vos commentaires par MP, il faut désormais que vous vous identifiez, sinon je ne pourrais que dire "merci" à mon écran. Merci encore de m'avoir suivi, et à bientôt j'espère ;)


Il s'écoule encore de nombreux jours, finalement, avant que Vittorio ne lui donne l'autorisation de quitter la petite chambre de l'infirmerie. Arkady l'a aidé à s'habiller, le faisant presque disparaître sous une couche de pull, de manteau, d'écharpe et de bonnet, comme s'il s'apprêtait à affronter la tempête de neige qui a fait rage avant Noël. Il s'est chargé de lacer ses bottines militaires, de boutonner son treillis, non sans lui avoir volé un baiser espiègle. Vittorio n'a pas vraiment développé le sujet, il s'est juste contenté de leur dire de ne pas faire de folies. Parce qu'il sait, bien sûr, que ce retour dans la chambre commune s'accompagnera d'activités plus intimes qu'ils ne pouvaient pas se permettre à l'infirmerie. D'autant plus que Raf n'était pas franchement en état de batifoler.

Mais il va mieux maintenant, même si son bras est toujours douloureux. C'est une douleur sourde et omniprésente, qu'il a fini par accepter. Comme si, désormais, elle serait permanente. Ses cicatrices sont maintenant systématiquement découvertes et il s'habitue à voir ces balafres impressionnantes et plutôt laides à la place de son avant-bras. Mais sa main est toujours immobilisée, tout comme ses doigts, et redoute le moment où cette contrainte disparaîtra.

Mais pour l'heure, il rentre chez lui, alors c'est avec un sourire qu'il s'avance dans le couloir puis dans les escaliers. Arkady marche devant lui, faisant d'énormes efforts pour donner l'impression qu'il ne s'inquiète pas, qu'il n'est pas sur le point de le rattraper s'il rate une marche. Ça aurait pu être agaçant, si ce n'était pas le jour du retour dans la chambre commune. Aujourd'hui, il ne voit cette sollicitude qu'avec tendresse.

Il cligne des yeux quand il se retrouve sur le bitume, sous un soleil vigoureux qui réchauffe l'air. C'est le tout début du printemps, l'air est encore frais, même s'il ne nécessite certainement pas d'être autant habillé qu'il l'est, et les premiers insectes commencent leur ronde éternelle.

Sur le côté de l'infirmerie, les premières esquisses du réservoir d'eau sont visibles : une saignée a été réalisée dans la terre, courant le long des chambres et délimitant la zone à creuser. Arkady reste silencieux à ses côtés et même si tout son corps est tendu en direction de leur chambre, il ne pipe pas mot quand il voit Raf se diriger vers le petit groupe armé de pelles et de pioches. Il l'accompagne lentement, assez proche pour le soutenir, assez éloigné pour ne pas être une présence gênante ou agaçante.

Ils sont peu nombreux, à s'affairer sur ce projet d'envergure. Pour le moment, il n'y a que Blake, John, Doug et Josh qui délaissent leurs outils et s'échinent à déplacer le réservoir en métal qui ornait la face arrière du premier logement. Ils ne semblent pas avoir remarqué qu'ils ont des spectateurs, à moins que le transport soit un peu trop délicat pour qu'ils puissent se permettre de s'arrêter pour discuter. Et c'est finalement Arkady qui explique :

- Les réserves d'eau sont correctes, pour le moment, mais on préfère enlever les réservoirs mobiles au fur et à mesure. On va commencer par en retirer deux, creuser, cimenter le fond du réservoir permanent et monter les murs, puis on avancera petit à petit, deux réservoirs à la fois. Ça va nous prendre du temps et ça nous permettra de récolter de l'eau quand il pleuvra.

- Ça ne risque pas d'être contre-productif ? Je veux dire, ils vont se gêner sur une si petite surface. Ce serait peut-être bien que certains commencent à creuser plus loin quand les autres seront occupés à monter les murs, non ?

- Le truc, Raf, c'est qu'on a pas tant de personnes disponibles pour faire ce réservoir.

Il n'a pas besoin d'en dire plus pour que Raf réalise : cinq paires de bras en moins, pour ce projet si ambitieux, c'est forcément pénalisant. Même s'il le désire ardemment et qu'il fera son possible pour aider, il sait déjà qu'il ne pourra pas faire grand-chose d'utile. Alors pour chasser l'évocation des disparus et des éclopés, Raf renchérit :

- Et il vaut mieux avancer lentement, pour pouvoir réagir en cas de complication inattendue.

- Exactement.

- Et pour le ciment ?

- Rangé dans l'atelier de Trevor et Steeve, à l'abri des intempéries. Mike pense qu'on en a assez pour toute la surface et même un peu plus. Au pire, il en reste toujours un sacré stock à BlueLake.

Pendant quelques minutes, ils restent simplement à les regarder déplacer les deux réservoirs le long du mur de l'infirmerie, puis commencer à creuser à l'intérieur des saignées. Deux qui creusent, deux qui évacuent la terre. Raf se mord les lèvres pour ne pas faire de commentaire, pour ne pas souligner l'absurdité de commencer un tel chantier avec si peu de main d'œuvre. Il serre le poing, essayant de repousser son envie d'aller les aider. Il sait bien que ce serait de la folie, que son bras est encore bien trop fragile et que lui-même est encore trop faible pour songer à de tels efforts. Mais les voir s'acharner, si peu nombreux, sur un projet qui servira toute la communauté, ça lui noue le ventre. Arkady est à nouveau silencieux et il n'a pas besoin d'être devin pour suivre le cours de ses pensées. Alors il déclare dans un chuchotement rauque :

- Maintenant que je vais mieux, tu pourras les aider.

- Pas tout de suite. Vittorio m'a interdit de creuser, de déplacer la terre ou les pierres et de brasser le ciment. Mais par contre, il pense que monter le mur ne devrait pas trop solliciter ma jambe. Et il dit aussi que je pourrais sans doute aider pour les raccordements de tuyau, à condition de ne pas faire d'acrobaties. Sa liste d'interdits était interminable.

Du coin de l'œil, Raf voit sa grimace de dépit et il attrape instinctivement sa main. Plus que jamais, il comprend sa frustration de voir les autres s'épuiser à la tâche sans pouvoir les aider. Mais il n'a que des mots creux à lui offrir en guise de réconfort et aucune solution concrète.

Mike les rejoint à ce moment-là et s'arrête à leurs côtés, le regard pourtant braqué sur les travailleurs. Après avoir demandé des nouvelles de Raf, il murmure :

- Personne n'oubliera le sacrifice que vous avez fait, tous, pour permettre cette construction.

Raf hausse les épaules, se retenant de lui dire que ça leur fait une belle jambe, aux morts, de savoir qu'ils ont la reconnaissance des villageois. Mais il comprend la démarche, il sait que personne ne verra ce réservoir sans penser à Ross, Tina et Stepan. Et même si personne n'est allé chercher du ciment pour devenir un héros auréolé de gloire et de reconnaissance éternelle, c'est gratifiant de savoir qu'ils sont conscients des risques et des efforts.

Il reste silencieux, incapable de prononcer une banalité pour répondre à cette banalité mais il esquisse un sourire pour Arkady quand il sent sa main serrer la sienne un peu plus fort. Faisant comme s'il avait reçu une réponse, Mike se met soudain à leur parler du projet, de la longueur et de la largeur du réservoir, de la contenance espérée, des semaines de travail en perspective. Il leur parle de ceux qui viendront donner un coup de main supplémentaire quand la première partie sera terminée et qu'ils l'auront validée, considérant qu'elle correspond parfaitement à leurs prévisions. Il n'obtient que des marmonnements d'acquiescement, car il ne leur apprend pas grand-chose qu'ils ne sachent pas déjà. Ce bavardage n'a pas rempli son office et n'a pas chassé sa nervosité, alors, pour ne pas laisser le silence s'installer à nouveau, Mike déclare soudain :

- Bon, je vais apporter ma pierre à l'édifice. À plus tard, les gars, c'était sympa de parler un peu.

Raf et Arkady échangent un regard, esquissent un sourire, puis le suivent des yeux alors qu'il va s'armer d'une pelle et qu'il trouve une place auprès de John et de Josh. Quand il est sûr qu'il ne peut pas les entendre, Raf murmure :

- Je crois que c'est la première fois que je le vois bosser.

- T'es sévère avec lui !

Mais la douce remontrance est tempérée par un sourire tendre. Et alors que Raf hausse un sourcil, l'incitant à poursuivre, Arkady explique :

- Il bosse dans son bureau, d'habitude, c'est tout. Il est architecte, on ne peut pas attendre de sa part qu'il s'occupe de creuser les tranchées, sauf circonstances particulières. Ce serait comme si le général des armées allait récurer les chiottes de la caserne une fois qu'il a décidé du plan d'attaque.

- Mais on est à Greenfield, là, pas à Seattle, avec des centaines de constructions à réaliser, et depuis qu'on est arrivés ici, il n'a jamais proposé le moindre plan. Pour moi, cette histoire de bosser dans son bureau, c'est juste un prétexte pour glandouiller à l'abri des regards.

- Il ne fait pas que des plans.

- Quoi d'autre ?

- Il tient le registre des habitants, déjà.

- Ce qui doit lui prendre dix minutes à chaque décès et à chaque naissance.

Arkady secoue doucement la tête, amusé, et finit par abdiquer :

- D'accord, je ne sais absolument pas ce qu'il fabrique dans son bureau et peut-être qu'il passe ses journées à jouer au solitaire avec un vieux jeu de cartes. Mais c'est Mike, à qui on doit tout l'aménagement de Greenfield.

Ils sourient en voyant Mike s'arrêter après cinq coups de pelle, se frotter les reins, regarder autour de lui pour constater l'avancée des travaux, qui n'ont absolument pas avancé. Puis Arkady murmure :

- On devrait rentrer avant que tu prennes froid.

- Ouais.

Raf se met aussitôt en mouvement, bien plus intéressé à l'idée de regagner leur chambre que de disserter sur les réelles occupations de Mike dans son bureau. Et ce n'est pas qu'il craint d'avoir froid, mais surtout qu'il a hâte de retirer enfin toutes ces épaisseurs de laine qui le font transpirer à grosses gouttes.

Ils laissent la porte de la chambre ouverte pour avoir un peu de lumière, et aussitôt, Raf retire bonnet et écharpe, soupirant de soulagement en sentant l'air frais sur sa peau. La chambre sent le renfermé, et il devine qu'Arkady n'a pas dû y passer beaucoup de temps, depuis cette expédition désastreuse. Mais elle sent aussi son odeur, leurs odeurs mêlées, et il réalise soudain qu'il est chez lui. Même si c'est à peine plus qu'une cabane en bois posée sur le bitume de la route, il est chez lui.

Son regard s'arrête sur sa table de chevet, où sont posées la montre et la rose au crochet. Tandis qu'il s'en approche, Arkady, resté immobile près du seuil de la porte, explique doucement :

- J'ai lavé la rose. Le cadran de la montre était cassée et elle ne marche plus.

- Ça fait longtemps qu'elle est cassée et qu'elle ne marche plus.

- Mais tu l'as quand même gardée.

- Ouais. Elle était à mon père.

Il n'a pas besoin d'en dire beaucoup plus, d'autant qu'ils en avaient déjà parlé. Il observe encore la pièce, mais l'arrivée d'Arkady dans son dos rend la chose bien peu intéressante. Il se retourne, plonge son regard dans les prunelles bleues-grises de son compagnon. Il esquisse un sourire quand les mains agiles font glisser la fermeture Éclair de son blouson puis déboutonnent son treillis. Il va s'asseoir pour délacer ses bottines, jurant contre sa main droite qui lutte pour réussir seule ces gestes quotidiens.

Arkady le laisse se débrouiller, s'éloignant pour aller retirer son blouson et éclairer la lanterne. Il s'affaire pendant quelques minutes, brassant du vent pour faire comme s'il ne se tenait pas prêt à se précipiter vers Raf au moindre signe de détresse. Raf ne dit rien, ne ressentant même pas d'agacement, et se relève pour poser ses vêtements au pied du lit et ouvrir les couvertures.

Il est fatigué, après tant d'efforts et ce bol d'air frais, mais ce n'est pas seulement ce qui guide ses actes. Il sait qu'une fois la porte fermée, ils seront seuls, réunis dans l'intimité de leur chambre, et qu'ils pourront enfin se retrouver, sans craindre une visite surprise.

Il s'allonge dans le lit et la porte se ferme soudain, ne laissant que la chaude lueur de la flamme emprisonnée dans la lanterne pour éclairer la chambre. Puis Arkady est allongé à ses côté, les yeux brillant d'envie, même s'il garde une distance de sécurité pour ne pas toucher son bras encore douloureux, et la couverture se rabat sur eux.

Ils n'ont pas le temps de prononcer un mot que Raf sent soudain quelque chose escalader ses jambes, s'aventurer entre leurs deux corps et s'approcher encore pour renifler leurs visages. Puis Bullet se laisse tomber à hauteur de leurs torses et ses ronronnements puissants font presque vibrer le lit. Leurs mains viennent caresser son dos, sans un mot, et le contentement du chat leur tire un sourire amusé. Puis la gravité du moment s'impose et, dans un murmure rauque, Arkady déclare :

- Tu sais, ce que tu as écrit dans cette lettre, à propos de nous deux, c'était...

- C'était juste au cas où.

Malgré la faible luminosité, Raf ne peut rater l'éclair de douleur qui traverse les prunelles de son amant et il se mord les lèvres, se maudissant d'avoir parlé si vite. Alors il s'empresse de rajouter :

- Je l'ai écrite à la nuit tombée, quand j'ai compris qu'on n'allait pas pouvoir rentrer et qu'on allait devoir passer la nuit dans cette chambre. Ross venait juste de...

Il se mord à nouveau les lèvres en réalisant qu'il est en train d'amener un sujet qu'il voulait précisément éviter, mais Arkady ne rate pas l'occasion et demande doucement :

- Tu es resté auprès de lui jusqu'à la fin ?

- Ce n'est pas comme si j'aurais pu aller faire un tour dehors en attendant que ça se fasse.

Sa piètre tentative d'humour tombe complètement à plat, sans surprise, et Arkady continue à le fixer, devinant qu'il lui cache quelque chose. Il déglutit un peu trop bruyamment, essayant vainement de fuir ses prunelles. Mais il finit par murmurer :

- Je me suis occupé des blessures de Trevor puis des miennes. Mais il n'y avait rien à faire pour Ross.

- Rien du tout. Vous n'aviez aucun moyen de le sauver ni même de soulager sa souffrance.

- Je lui ai bien fait avaler un anti-douleur mais bon...

- Ouais, c'est comme mettre un pansement sur un membre arraché.

Cette dernière phrase ne fait que rendre la situation plus inconfortable encore. Leurs doigts se frôlent alors qu'ils caressent machinalement Bullet, qui ronronne comme un moteur diesel et Raf réalise soudain qu'il peut lui en parler. Il n'y a peut-être que trois personnes qui peuvent le comprendre, à Greenfield : la guérisseuse, le vétérinaire et le vétéran de guerre. Alors, dans un souffle hésitant, il rectifie :

- Il y avait quelque chose à faire pour soulager sa souffrance. Une seule chose.

Ses doigts quittent lentement la douce fourrure de Bullet pour se poser sur la gorge d'Arkady. Ils sont légers comme une plume quand ils se positionnent sur ces points de pression qu'ils connaissent tous les deux. Et Arkady cille, comprenant ce que ce geste implique, ce qu'il signifie réellement.

Raf retire rapidement sa main, détestant reproduire ce geste sur son compagnon, et retourne caresser le chat. Il redoute le moment où Arkady prendra la parole, rendra son verdict alors il reporte son regard sur Bullet, étalé de tout son long sur la couette, les yeux mi-clos de bonheur.

Mais les doigts d'Arkady viennent rapidement recouvrir les siens et sa voix chasse soudain le silence pesant de la chambre :

- C'était la seule chose à faire.

Ce n'est qu'une répétition des derniers mots de Raf, mais elle contient tant de choses que sa gorge se noue d'émotion : de la compréhension, de la compassion, et l'approbation dont il avait tant besoin. Ce n'est qu'une simple répétition, mais elle fait céder une digue à l'intérieur de lui et, soudain, les larmes se mettent à couler. Arkady se rapproche de lui, enroule un bras autour de son épaule, pose son front contre le sien. Dans la chaleur de cette étreinte, Raf s'autorise enfin à pleurer Stepan, Tina et Ross. Les larmes lavent sa culpabilité, nettoient le sang qu'il a sur les mains, absolvent ses actes. Et si les murmures d'Arkady n'ont aucun sens à ses oreilles, ils accomplissent leur rôle, l'encouragent à se débarrasser de tout ce sentiment de responsabilité et apaisent sa douleur.

Et quand ses sanglots se calment enfin, quand le silence retombe dans la chambre, Arkady déclare doucement :

- Je n'ai pas eu à écrire cette lettre. Mais si ça avait été le cas, j'aurais voulu te dire les mêmes choses. Jusqu'au dernier mot.

Il n'avait peut-être pas les idées très claires, quand il a écrit cette fameuse lettre, mais il se souvient parfaitement de la dernière partie, celle où il s'adressait directement à Arkady. Il lui disait à quel point il est important dans sa vie, il lui avouait la force de ses sentiments, la concluant par ces trois mots si puissants, qu'il se sait incapable de dire à voix haute. Et cette référence pudique, aveu de réciprocité, le bouleverse. Il n'a pas de mots pour répondre, il n'a rien d'autre que les gestes pour lui faire comprendre qu'il a compris. Alors il tend un peu le cou et l'embrasse intensément. Leurs mains et leurs lèvres se mettent en mouvement, remplaçant ces mots si difficiles à prononcer, et se démontrent mutuellement la force de leur sentiments. Et Bullet, tout bienvenu qu'il soit dans la chambre et sur le lit, se retrouve soudain chassé de son cocon, tandis que leurs corps célèbrent leur amour.

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C'est Hateya qui se charge de sa rééducation, et comme le temps le permet, elle l'entraîne à l'extérieur et le fait asseoir près de son jardin de simples, caché derrière l'atelier des menuisiers. Elle lui retire délicatement l'écharpe, le laissant savourer la liberté de mouvement quelques instants avant de lui expliquer :

- Tu ne dois surtout pas forcer, d'accord ? Si c'est douloureux, n'insiste pas, c'est que ton corps n'est pas prêt.

Elle défait le dispositif qui immobilisait complètement sa main gauche dans un cocon inflexible et il reste de longues secondes à l'observer, comme s'il la découvrait pour la première fois. Il est surpris de la voir intacte, sans la moindre cicatrice. Il est étonné de la voir si familière et pourtant si différente. Et il doit refréner l'espoir qui naît en lui : ce n'est pas parce que la main est intacte qu'elle fonctionne encore. Hateya lui sourit doucement tandis qu'elle sort de sa besace un long bandeau noir. Et elle explique de sa voix chantante :

- Je vais devoir te bander les yeux. Pour le moment, ne bouge pas tes doigts ni ta main, d'accord ? Je vais les poser sur différents objets et tu devras me dire ce que c'est.

- Tu penses que je n'aurais plus aucune sensation dans la main ?

- Non, c'est très improbable, mais je dois m'en assurer.

Sa voix calme est rassurante, alors il la laisse l'aveugler sans protester. Mais la panique est là, lovée dans son ventre et dans sa gorge, prête à se déverser en flots furieux. Que ses doigts ne soient plus fonctionnels, qu'ils ne soient que des excroissances inutiles, c'est une idée à laquelle il commence doucement à se faire. Mais pas qu'ils soient devenus insensibles, parce qu'alors, ça signifierait qu'ils n'ont définitivement plus aucune raison d'être.

Les doigts légers d'Hateya lui caressent la nuque quand elle termine de nouer le bandeau, comme si elle devinait la terreur qui s'est emparée de lui, et elle se met à bavarder tranquillement. Comme si l'exercice à venir n'était qu'une simple formalité sans importance et sans conséquences. Étrangement, elle parvient à calmer un peu sa panique. Panique qui disparaît presque immédiatement quand il sent une surface froide et lisse sous ses doigts immobiles. Alors il se prête au jeu et annonce, d'une voix enjouée :

- C'est du verre.

- Correct !

Elle poursuit avec du papier, du tissu puis son propre bras avant d'interrompre l'exercice. Et quand elle lui retire le bandeau, il se retrouve face à son sourire apaisant :

- Tout est en ordre.

- Mais ça ne servira à rien si je ne peux plus les bouger.

Elle chasse ses protestations d'un haussement d'épaule, comme si ce genre de détails n'avait strictement aucune importance. Il reste assis au sol, savourant la caresse des rayons de soleil sur sa peau, la main parfaitement immobile. Il n'est pas impatient d'essayer de bouger ses doigts, craignant de réveiller la douleur sourde qui habite son avant-bras en permanence et de ressentir à nouveau la souffrance des premières semaines.

- Tend la main devant toi et essaie de bouger le petit doigt. Vas-y doucement.

Il opine en silence, regarde sa main s'éloigner de lui et il ordonne à son auriculaire de bouger. Mais rien ne se passe, malgré ses efforts. Sans perdre patience, Hateya lui fait répéter l'opération pour chaque doigt, surveillant du coin de l'œil la panique grandissante de son patient. Quand il en a terminé, elle rend son verdict :

- Je suis vraiment contente de voir que tu arrives à bouger autant ton pouce, c'est très bon signe.

Raf se contente de grogner, n'ayant pas l'impression que bouger ce foutu doigt d'un centimètre soit un exploit, mais il la laisse poursuivre sans l'interrompre.

- C'est également très bon signe que ton index réagisse aussi bien. Pour les autres doigts, c'est normal qu'ils soient si réticents à bouger, mais on verra si on peut améliorer les choses par la suite.

Raf n'a pas d'autre choix que d'acquiescer, se fiant totalement à elle pour réparer autant que possible sa main. Alors il ne bronche pas quand elle commence à la manipuler doucement, fredonnant sa douce mélopée habituelle. Et il ne dit rien non plus quand la douleur se réveille, envahit tout son bras jusqu'à se répandre dans sa poitrine. Il la laisse faire, priant pour ça lui permette de retrouver un usage maximal de sa main.

.

Le mois de mars s'achève quand Trevor est enfin autorisé à quitter l'infirmerie. Il est encore trop faible pour utiliser les béquilles qui lui sont désormais indispensables pour tenir debout, alors Vittorio a extirpé de son cabinet un fauteuil roulant. Steeve se charge de le pousser avec gravité, parfaitement conscient de sa responsabilité. Il s'est un peu remplumé, même s'il n'est toujours que l'ombre du nounours qu'il était avant. Quant à Trevor, il ressemble toujours à une momie exhumée d'un tombeau. Mais il est vivant, et il passe de longs moments dans la salle commune avec Raf, à observer en silence l'agitation printanière.

Ils décident donc collectivement qu'il est temps d'organiser la cérémonie d'adieu, malgré le temps qui s'est écoulé. C'est un dimanche pluvieux et froid, et ils sont tous regroupés dans la salle commune. Les enfants restent sagement assis, conscients de la gravité du moment, tandis que Kelly prend la parole en premier. Ses yeux restent secs, mais sa voix est chargée d'émotion quand elle parle de Stepan, de leur rencontre à Greenfield, de tous ces moments qu'ils ont passés ensemble, du petit bout qui est né de leur union. Son discours n'est pas très long mais poignant et Raf, assis auprès d'Arkady, serre les dents pour ne pas se laisser submerger.

Puis c'est au tour de Betty de s'exprimer. Les anciens de la base de RedHills se sont mis d'accord pour qu'elle soit celle qui fasse le discours, étant plus à l'aise dans la prise de parole en public. Sa voix reste ferme mais son hommage à Tina est bouleversant. Et seule la main d'Arkady dans la sienne empêche Raf de laisser les larmes couler.

Puis Mike se lève et, dans un silence pesant, déclare :

- Sans Ross, le Greenfield que nous connaissons n'existerait pas. Il refusait qu'on aborde le sujet, il refusait qu'on lui accorde les crédits qu'il méritait. Il voulait rester ce conseiller de l'ombre et me laisser récolter les louanges. Mais la vérité, c'est que je n'aurais jamais été capable d'imaginer un Greenfield aussi fonctionnel et aussi adapté à notre nouveau mode de vie sans lui. J'étais un de ces architectes tendances, que les gens appelaient pour construire des maisons écolos. Mais je ne travaillais qu'avec le dernier cri de la technologie, et je ne pensais des maisons écolos qu'à travers le prisme de toutes les dernières tendances en la matière. L'isolation écologique ne se faisait qu'avec des matériaux incroyablement novateurs et perfectionnés, et il n'avait jamais été question d'imaginer un lieu de vie sans électricité ni eau courante. Mais Ross connaissait tout ça et ses conseils ont été précieux.

Un silence hébété tombe sur la salle commune. Raf, frottant machinalement son pouce gauche contre son index, scrute les visages graves et curieux autour de lui. Personne n'était au courant, visiblement, sauf Vittorio qui, dans son pull noir, opine à intervalles réguliers, comme pour rassurer Mike du bien-fondé de ses confessions. L'architecte se met à faire les cent pas, la tête baissée et les mains dans le dos. Et sa voix retentit à nouveau tandis qu'il poursuit :

- Ross détestait viscéralement notre nouveau mode de vie. Je sais que la plupart d'entre vous le détestaient et que bon nombre d'incidents ont eu lieu par sa faute. Je sais que vous en gardez le souvenir d'un homme mauvais, toujours prêt à cracher sa hargne sur les autres, et je ne vous en tiens pas rigueur. Mais sans lui, on n'aurait jamais eu une salle commune aussi pratique. Sans lui, on n'aurait jamais su comment installer les conduites d'eau, le système de chauffage des tuyaux, parce que ma logique et bon sens devaient se heurter à la réalité. Et que lui connaissait cette réalité.

Raf fronce les sourcils, jette un coup d'œil à Arkady, qui lui répond d'un haussement d'épaules. Lui non plus ne semble pas vraiment comprendre les dernières phrases de Mike, mais il ne dit rien, le laissant amener les choses comme il le souhaite.

- Il ne voulait pas qu'on en parle. Vittorio et moi étions au courant, parce que nous sommes désormais les plus anciens de Greenfield et parce qu'il pensait que ses connaissances étaient plus précieuses que le secret de son passé. Il est trop tard, désormais, pour que vous changiez votre regard sur lui, et ça n'aurait plus vraiment d'importance. Mais je veux que vous sachiez que lors de cette expédition, nous avons aussi perdu une personne à qui nous devons tous énormément. Ross a grandi dans une communauté Amish et il s'en est enfui peu après sa majorité. Il a réussi à s'intégrer dans notre société, à s'adapter aux changements radicaux de modes de vie. La disparition de l'électricité l'a renvoyé dans ce monde qu'il avait réussi à fuir et il ne le supportait pas.

Raf fronce les sourcils, l'esprit encombré par ces quelques mots qui dévoilent un Ross inconnu. Il n'a jamais rencontré d'Amish, mais il en a entendu parler, bien sûr. Ces communautés, suivant des préceptes religieux qui les maintiennent au dix-neuvième siècle, vivaient sans eau courante ni électricité avant même l'éruption solaire. Des communautés étranges et intrigantes, mais parfaitement adaptées à la situation actuelle. Du peu qu'il en sait, Raf devine que quitter les Amish pour se plonger dans la civilisation moderne, grouillante de technologie, a dû être un sacré choc. Et que s'y adapter a dû être un véritable exploit.

Les provocations de Ross, sur le chemin de ronde, deviennent soudain évidentes. Grandir dans ces communautés si religieuses, où l'homosexualité est sans doute un péché mortel, façonne fatalement la tolérance et la vision du monde. Et ses excuses tout juste audibles, dans la chambre d'hôtel, n'en deviennent que plus précieuses. Le lourd silence qui est tombé après cette révélation est soudain chassé par le brouhaha des chuchotements, forçant Mike à reprendre la parole :

- Il se comportait comme un … Enfin, il avait des difficultés relationnelles mais c'était un mec bien, qui avait réussi à force de persévérance et de courage à fuir une prison dorée et à s'intégrer dans la société moderne. Le destin l'a renvoyé de force à cette vie simple et dépouillée de tout confort et ça l'a rendu aigri. Mais qui n'aurait pas réagi de la même manière ?

Mike se rassoit sur cette ultime question, la laissant faire son chemin dans l'esprit de son auditoire. Raf serre les mâchoires et son genou droit se met à tressauter. Peut-être que s'il l'avait su plus tôt, il n'aurait pas réagi si violemment. Peut-être qu'il aurait pu être un peu plus tolérant et compréhensif, et ne pas réclamer la tête de Ross à la moindre provocation. Autour de lui, les visages sont graves et les regards perdus dans le vague : il n'est pas le seul à penser de la sorte.

Vittorio se charge des derniers adieux, mais Raf ne l'écoute que d'une oreille distraite, absorbé par les révélations de Mike.

.

Caillou plat. Caillou rond. Caillou rond. Caillou plat. Le seau de pierres plates est rempli alors Raf se relève, attrape l'anse, et se rend jusqu'à la zone de chantier. Le soleil de cette fin avril réchauffe agréablement sa peau nue émergeant de son tee-shirt. Il s'arrête à hauteur de Mike, agenouillé au fond de la tranché, maculé de terre et de ciment. Ils échangent le seau vide contre le seau plein sans prononcer un mot. Avant de repartir trier les cailloux, Raf jette un coup d'œil à l'avancement des travaux.

Ils ont déjà creusé sur près de vingt mètres, pour deux de large et un de profondeur. Les ouvriers s'échelonnent sur plusieurs étapes, Josh, John et Doug se chargeant de creuser la terre, Mike de cimenter et paver le fond, Arkady et Steeve de monter les cloisons verticales plus loin. Des murets en brique hauts d'un mètre, contre l'infirmerie, donnent une bonne idée de l'aspect final de leur ambitieux projet.

Raf s'éloigne à nouveau, le seau vide à la main, et passe sans s'arrêter devant Kelly et Samantha, occupées à façonner la terre pour lui donner la forme de briques. Elles sécheront un peu au soleil avant d'être cuites et installées sur le muret.

Trevor, toujours dans son fauteuil roulant qu'il peine à quitter, est installé devant son atelier en plein air, spécialement adapté pour lui, et scie les boisseaux qui permettront de fixer le toit du réservoir. Il échange un sourire complice avec Raf, puis chacun retourne à son propre labeur.

Les exercices quotidiens avec Hateya lui ont permis de retrouver une certaine mobilité au niveau de la main gauche. S'il parvient sans trop de peine plier les doigts, il a du mal à les tendre à nouveau et doit souvent s'aider de la main droite. Mais ses doigts sont à nouveau mobiles, sa main n'est pas totalement morte et c'est déjà tellement inespéré qu'il ne se plaint pas de ce désagrément.

Il est largement prématuré de penser pouvoir, un jour, porter un seau avec cette main, et même s'en servir comme il le faisait avant pour les petits gestes du quotidien. Mais il parvient à serrer suffisamment les doigts pour tenir le pan de son pantalon et le boutonner, pour tenir une aiguille à tricoter ou la laine quand il crochète. Il arrive à tenir un morceau de pain pour saucer son assiette et l'autre jour, il a réussi à tenir assez fermement son linge trempé pour l'essorer. Ça n'a l'air de rien, il en est bien conscient, mais ça représente énormément pour lui. D'autant que ses exercices quotidiens portent leurs fruits et qu'il progresse chaque jour un peu plus. Et qu'Arkady le soutient sans jamais faillir.

Il jette quelques cailloux plats dans le seau de pierre rondes, pour le haut de la cloison et s'apprête à retourner vers le réservoir quand le cri d'alerte de Tom l'interrompt brusquement. L'ado est de garde à la porte nord, seul, car tous les bras adultes ont été réquisitionnés pour le chantier. Raf s'élance immédiatement, se ruant vers le chemin de ronde tout en répétant l'alerte aux travailleurs. Il est le premier à rejoindre Tom et il s'empare des jumelles tendues pour observer les environs.

Il ne peut manquer le groupe qui s'avance sur la route fissurée, leurs treillis, leurs armes aux poings. Dans son dos, il entend la cavalcade des ouvriers venus prêter main forte, puis leurs exclamations étouffées quand ils voient les hommes qui s'avancent dans leur direction. Les hommes avancent sans se cacher, suivant l'ancienne route alors que bosquets et arbres auraient pu masquer leur progression dans les champs. Ils avancent d'un pas rapide et déterminé, mais sans empressement. Raf observe longuement leurs armes et il réalise qu'ils pourraient leur tirer dessus sans peine. S'ils ont encore des munitions et que ces armes ne sont pas seulement un objet de dissuasion.

Autour de lui, Arkady, Josh et Doug dégainent leurs armes, prêts à défendre Greenfield. Raf surveille leur progression, le cœur battant la chamade : ils n'ont pas l'air menaçant, mais il ne peut pas se fier à cette impression : les enjeux sont bien trop grands. Il parcourt du regard les environs, cherchant d'autres personnes disséminées plus loin, mais les champs sont vierges de toute vie humaine.

Raf n'a pas besoin de se retourner pour savoir qu'au pied de la palissade s'est massé le reste des villageois, armés et prêts à défendre chèrement Greenfield. D'autres paires de jumelles passent de main en main, jusqu'à ce que Marika déclare :

- Connor ! C'est le groupe de Connor qui est de retour de Washington !

Raf échange un regard avec Arkady, se souvenant parfaitement de ce jour d'automne où le groupe a confié Marika et Noah aux bons soins de la communauté, bien conscient qu'elle ne pourrait pas survivre à leur périple. Il se souvient que c'était Ross qui les avait interrogé, et il en ressent un pincement au cœur. Mais il se souvient aussi qu'ils lui avaient semblé être compétents et dangereux, sans être une menace pour le village, plus intéressés par la recherche de survivants et d'autorité compétente que par la destruction et le pillage. Mais le temps passe et les choses changent, et rien ne garantit qu'ils sont toujours aussi pacifiques.

Tom s'est écarté du chemin de ronde et a rejoint les villageois cachés derrière la palissade. Alors quand la dizaine d'hommes en treillis s'arrête devant la porte, c'est Raf qui se charge des salutations d'usage. Il hésite encore sur la manière de leur demander les raisons de leur présence quand l'homme en tête déclare :

- Nous cherchons un lieu ou dormir quelques jours avant de reprendre notre périple. Nous offrirez-vous l'hospitalité ?

Raf grince des dents, réalisant qu'il déteste ce rôle d'entremetteur, et encore plus le fait d'avoir à endosser une telle responsabilité. Marika n'a jamais vraiment beaucoup parlé d'eux, ni de ce qu'elle a vécu à leurs côtés, alors il ignore s'il peut les laisser entrer. Il ignore s'ils représentent un risque pour la sécurité des femmes et des enfants présents, et il refuse d'être le responsable d'un carnage s'il venait à prendre à la mauvaise décision, il a déjà assez de sang sur les mains. Dans un murmure, Vittorio murmure :

- Laisse-les entrer dans le sas des invités, on en discutera entre nous.

Raf obéit, soulagé de ne pas être le donneur d'ordre, et la porte principale s'ouvre. Les environs sont calmes, ils n'ont plus entendu de créatures hurler la nuit et personne n'en a aperçu depuis l'expédition désastreuse. Mais ils savent tous désormais qu'il ne faut pas se fier à de tels signaux. Si ces gars ne sont pas une menace, ils ne méritent pas de poireauter à l'extérieur, à la merci des créatures.

Vittorio se charge de leur apporter nourriture et boisson, et de s'assurer qu'aucun d'entre eux n'est blessé, tandis que toute la petite communauté se réunit près de l'atelier de Trevor pour décider du sort de leurs invités. Et c'est Marika la première qui prend la parole :

- Je suis presque sûre qu'ils ne se souviennent pas que je suis ici. Greenfield n'est sans doute qu'un petit village comme ils ont dû en croiser d'autres pendant leur voyage. Mais c'était des gars bien. D'accord, c'était un groupe de mec, donc ils n'étaient jamais les derniers pour parler sexe ou faire des blagues graveleuses mais...

Josh émet un grondement, rapidement imité par une bonne partie de la gent masculine qui n'apprécie guère ce genre de préjugés. Raf observe du coin de l'œil son mentor se rapprocher de Marika, passer un bras possessif autour de ses épaules. Il ne dit rien, ne gronde pas, parce qu'il se souvient de toutes ces soirées à la pizzeria, avec ses compagnons d'arme, où les discussions étaient effectivement orientées sexe. Machinalement, il tend la main droite et attrape celle d'Arkady, qui n'est jamais loin de lui. Il écoute Marika sans broncher, tandis qu'elle raconte comment cette équipe composée d'anciens soldats et de civils l'ont prise sous leur aile quand ils l'ont découverte seule avec Noah. Elle raconte qu'elle a passé plusieurs nuits blanches à redouter que l'un d'entre eux décident de passer à l'acte et de ne pas s'en tenir aux propos graveleux. Mais ils se sont toujours bien comporté avec elle, la traitant avec respect et lui laissant toute l'intimité dont elle avait besoin. Elle explique que parfois, Noah pleurait trop longtemps et qu'il les obligeait à s'arrêter alors que ce n'était pas prévu dans leur plan de route, mais qu'ils ont toujours fait preuve de patience, même si certains râlaient. Elle sait qu'ils ne sont pas des anges, qu'ils occupaient souvent les longues soirées d'été à se battre entre eux. Mais elle estime qu'ils ne sont pas un danger pour Greenfield et qu'ils peuvent leur apporter des nouvelles du monde extérieur.

Et c'est précisément cet aspect qui intéresse Raf. Parce qu'il se souvient très bien des paroles de Connor, qui avait annoncé lors de leur passage qu'ils se rendaient à Washington D.C. pour rencontrer les hautes instances du gouvernement et savoir où en était la situation. Il se souvient aussi très bien qu'il avait été impressionné par leur détermination, mais la seule chose qui l'obsédait, ce jour-là, c'était qu'Arkady était le tireur d'élite et qu'il ne voulait pas en parler. Instinctivement, il serre plus fort ces doigts rugueux et parsemés de petites plaies, qui lui sont devenus tellement familiers.

Il écoute les avis des rares qui prennent la parole et qui font preuve de la même curiosité que lui : tous veulent savoir s'ils ont pu atteindre Washington et s'ils ont des informations. Et même si accueillir dix hommes lourdement armés est un risque non négligeable, ils sont quasiment tous d'accord pour prendre ce risque.

Ils décident cependant d'envoyer Betty et Hateya, avec tous les enfants, dans la salle de classe, et de les y enfermer avec armes et vivres, au cas où. Raf et Arkady échangent un regard, bien conscients que ça ne sauvera personne si Connor et ses hommes décident d'attaquer Greenfield. Mais ils n'ont pas le cœur à briser leurs illusions, alors ils restent silencieux.

La journée est déjà bien avancée quand Connor et ses hommes pénètrent dans Greenfield. C'est la première fois depuis l'arrivée de Marika que des inconnus s'aventurent dans l'enceinte des palissades métalliques, et Raf les observe de loin, scrutant leurs réactions et leur comportement, son arme à portée de main, prêt à faire feu au moindre signe d'attaque. Il a bien conscience que ce n'est pas le meilleur moyen de souhaiter la bienvenue à quiconque, mais ils ont déjà perdu trop de monde.

Raf reste sur le qui-vive tandis qu'ils découvrent l'aménagement du village. Vittorio ne leur fait pas de visite guidée et se contente de leur montrer les chambres vacantes. Puis il les accompagne jusqu'à la salle commune. Et si les hommes ont l'air impressionné par l'agencement et les travaux du réservoir, ils ne semblent pas convoiter le village. Ils agissent en invités polis, qui s'extasient devant la décoration et la qualité des meubles, pas en conquérants qui s'imaginent déjà maîtres des lieux.

Leur première demande est l'autorisation de prendre une douche, que Vittorio leur accorde bien volontiers, puisque les réserves d'eau sont plutôt bonnes. Et c'est avec une pointe de nostalgie que Raf se souvient de leur arrivée, des mois plus tôt, des vêtements raides de crasse, de sa barbe hirsute et de la puanteur qui émanait de lui. Et de la première douche qu'il a prise à Greenfield.

Il n'a pas voulu se remettre au tricot, en attendant qu'ils aient terminé leurs douches, et il est resté assis là, à leur table habituelle, en compagnie de Trevor et d'Arkady, désœuvré, à hésiter entre se réjouir de la présence d'anciens soldats dans Greenfield, trépigner d'impatience en attendant d'avoir des nouvelles, ou les mettre à la porte manu militari.

- Pas de tricot, ce soir ?

- Non.

La question anodine d'Arkady a obtenu une réponse sèche, bien trop sèche, alors que son compagnon s'est démené pour lui faciliter la vie depuis que sa main déconne. Raf sourit doucement à Arkady, essayant de s'excuser silencieusement, mais ce n'est pas une franche réussite :

- Tu n'as pas à craindre pour l'image virile que tu pourrais renvoyer, tu sais ? Il te suffit juste de continuer à les regarder comme tu le fais depuis qu'ils sont là et ils n'auront aucun doute sur ta virilité.

Raf bougonne entre ses dents et Arkady éclate soudain de rire. Trevor sourit largement, les yeux pétillants d'amusement, et ça faisait si longtemps que Raf ne l'avait pas vu aborder une telle expression qu'il se détend aussitôt. Il cherche la main d'Arkady, qui n'est jamais loin, et il la serre doucement la sienne. Et il se moque bien de ce que pourrait en dire le groupe de Connor, si jamais ils le surprenaient. Il se détend encore plus en réalisant qu'Arkady ne semble pas inquiet, même s'il porte une arme à sa ceinture, chose qu'il ne fait jamais d'habitude. Et si Arkady n'est pas inquiet, alors il n'y a sans doute aucune raison de l'être.

Quand ils ressortent tous de la salle d'eau, Raf les observe attentivement : ils sont certes plus propres, et rasés de frais, mais ils semblent tout aussi dangereux. Ils se ressemblent presque tous, carrés et costauds, même si aucun d'eux n'a le moindre gramme de graisse superflue. Connor en est le chef naturel, tant le charisme qui se dégage de lui est impressionnant : un visage carré et couturé de cicatrices, des cheveux ras et une carrure imposante.

Ils s'avancent dans la salle commune, d'une démarche assurée, mais attendent que Vittorio leur indique un endroit où s'asseoir avant de le faire.

Josh et Marika entrent dans la salle commune, et tandis que la jeune femme va saluer ses anciens compagnons de route, Josh reste tout proche, les bras croisés sur la poitrine et son visage plus sombre et plus menaçant que jamais. Les retrouvailles semblent chaleureuses, malgré l'ombre menaçante que représente Josh, mais elles ne traînent pas en longueur. Et puis, alors que Julia et Doug commencent à apporter le dîner, Connor se lève et déclare :

- Merci à tous de nous avoir accueilli. Nous avons fait une très longue route et ça faisait bien longtemps que nous n'avions pas croisé de survivants hospitaliers. Nous avons convenu, avec Vittorio, que nous resterions trois nuits ici, avant de reprendre la route.

Il enchaîne sur les présentations, chaque homme les saluant à sa manière lorsque son prénom est énoncé. Vittorio les incite à manger tant que c'est encore chaud, et Raf l'étranglerait bien volontiers pour cet excès de politesse, alors qu'ils sont peut-être porteurs d'excellentes nouvelles. Peut-être que le gouvernement a survécu, parce qu'après tout, tout est prévu pour les protéger, même contre une apocalypse. Mais Connor et ses hommes se mettent à dévorer sans se faire prier. Eux aussi, quand ils sont arrivés, étaient affamés. Et eux aussi ont tardé pour fournir les informations dont ils disposaient, juste pour avoir une monnaie d'échange. Pour la première fois, Raf réalise à quel point c'était cynique, et à quel point les villageois devaient être impatients d'avoir des nouvelles. Puis le repas se termine enfin et Connor, même s'il montre clairement des signes d'épuisement, se lève à nouveau et déclare :

- Nous avons de bonnes nouvelles à vous communiquer. Et de moins bonnes. Je suis sur les routes depuis que l'électricité est coupée, et notre groupe varie en fonction des rencontres que nous faisons en chemin. L'année dernière, nous sommes partis de Saint Louis pour rejoindre Washington D.C. Nous avons rencontré plusieurs groupes de survivants qui, comme vous, ont pu s'installer dans des places fortes. Vous êtes le huitième groupe de survivants que nous rencontrons depuis la capitale et, comme pour les autres, nous avons une proposition à vous faire. Aucun d'entre nous ici présent n'est fait pour une vie sédentaire. Rester au même endroit avec les mêmes personnes nous semble insurmontable et nous sommes convaincus que nous pouvons nous rendre utiles d'une autre manière. Alors nous vous proposons de restaurer une route commerciale entre les différents camps de survivants.

Connor lève les mains en signe d'apaisement quand ses derniers mots, tout juste prononcés, suscitent un brouhaha de chuchotements intrigués. Et il s'empresse d'expliquer :

- Je sais, je sais, le terme route commerciale n'est certainement pas le plus adapté. Mais l'idée est que nous parcourions cette route pour vous permettre de nouer un contact, d'échanger éventuellement des biens ou des connaissances, pourquoi pas de développer un service de courrier pour retrouver des proches ou faire de nouvelles connaissances. On peut aussi imaginer des échanges entre les enfants, si vous en avez ici, ça pourrait être une bonne chose. Nous nous mettons également à votre service si vous avez besoin de quelque chose en particulier, et que vous ne pouvez pas avoir car vous en êtes trop éloignés. Nous pouvons devenir des sortes de mercenaires de la maraude.

Sous la table, Raf serre la main d'Arkady de plus en plus fort, devinant lentement mais sûrement la mauvaise nouvelle qui va suivre. Vittorio ne semble pas en être conscient, car il répond avec un grand sourire, affichant sans honte un pull d'un rose fushia qui pique les yeux :

- C'est une proposition qui est intéressante. Nous avons appris à vivre avec ce que nous avons, mais effectivement, s'il est possible d'obtenir d'autres choses venues d'ailleurs... Comment ferez-vous si vous devez transporter des biens volumineux ou lourds ?

- Nous n'avons pas encore réglé les détails techniques. Pour le moment, nous cherchons principalement à voir si c'est quelque chose qui pourrait vous intéresser, ou non. Mais nous sommes convaincus que nous pourrons trouver sans trop de difficultés des remorques ou des chariots.

Raf observe les visages s'illuminer à cette mention, alors que de nouvelles possibilités deviennent envisageables : échanger des recettes, vendre un surplus de blé pour obtenir ce tournesol qui fait tant défaut depuis que les oiseaux en ont mangé une bonne quantité, troquer des noix contre du miel, qu'importe. La simple idée de pouvoir renouer des échanges avec d'autres survivants, créer des liens à la fois avec Connor et ses hommes mais aussi avec des inconnus installés à des kilomètres de là, leur permet de rêver à nouveau à une civilisation digne de nom. Et qu'importe la date qu'ils utilisent.

Mais Raf reste prudent, et un rapide coup d'œil à Arkady lui apprend qu'il n'est pas le seul. Connor laisse passer de longues minutes, le temps que l'excitation de son annonce retombe, avant d'enchaîner :

- La vérité, c'est que nous n'avons pas encore réglé ces détails techniques car nous espérions une fin plus heureuse à notre périple. Nous avons traversé une bonne partie du pays pour savoir si le gouvernement était en train de travailler sur le rétablissement de la situation. Et nous voulions également savoir si le cœur névralgique des États-Unis avait récupéré l'électricité. La réponse est négative. Pour les deux.

Un silence hébété retombe soudain sur la salle commune, comme s'ils comprenaient enfin que cette proposition de commerce n'est qu'un cache-misère pathétique. Un nouveau regard à Arkady lui apprend que lui aussi avait compris que l'électricité n'était pas de retour là-bas, car ça n'aurait aucun sens de faire de tels projets sinon. Connor reprend, d'une voix grave de circonstance :

- Washington D.C. est une ville morte. Les seuls êtres vivants que nous y avons croisés sont des animaux errants. Étrangement, il n'y a pas de bêtes, là-bas, mais pas d'humains non plus. Les seuls humains que nous avons rencontrés se sont installés dans le stade de Baltimore et ont reconverti le terrain en immense potager. Mais il n'y a personne d'autre à des kilomètres à la ronde. La Maison Blanche est ouverte aux quatre vents, des imbéciles se sont amusés à peindre des obscénités dans le bureau ovale et les couloirs ne sont utilisés que par les feuilles volantes des derniers dossiers traités. Le Capitole a brûlé, les ambassades et la Cour Suprême ont été pillées et saccagées. Il ne reste plus rien là-bas. Alors, fatalement, il n'y a pas le moindre début d'étincelle électrique.

- Le Président a dû être évacué dans une résidence sécurisée ou un bunker. Il n'allait pas rester à la Maison Blanche.

La remarque d'Arkady jette un froid et Connor lui lance un regard perçant, auquel Arkady répond sans sourciller. Ils s'affrontent du regard un court instant, avant que le sourire ne revienne sur le visage couturé de cicatrices et qu'il déclare :

- Tu as raison. Il y a plusieurs bunkers et lieux sécurisés prévus pour tout type de catastrophes. Mais bien évidemment, ils ne sont pas signalés sur la route et nous n'avons aucun moyen de savoir où ils se trouvent. Peut-être qu'ils sont effectivement encore en vie, et qu'ils cherchent des solutions dans leurs abris souterrains. Nous n'en savons rien parce que nous ne les avons pas trouvé, malgré des semaines à arpenter la zone. Nous avons constaté plusieurs signes d'évacuations des civils mais nous avons également croisé un nombre effarant de squelettes. Quoiqu'il en soit, si le gouvernement est toujours en vie, il se terre loin sous terre. Mais de toute façon, nous ne comptions pas réellement sur eux pour rétablir l'électricité. Ce n'est pas le président qui prendra sa clef à molette pour mettre les mains dans le cambouis et nous le savions parfaitement. Nous cherchions un signe de leur présence, mais ils n'en ont laissé aucun.

Les visages sont blêmes, autour des tables, à mesure qu'ils mesurent tous la gravité de cette annonce. Personne n'y croyait vraiment, en réalité, et ils savaient tous que les hautes sphères n'allaient effectivement pas trouver de solution miracle. Raf se mordille la lèvre inférieure, se retenant de livrer le fond de sa pensée : ils se sentent tous comme orphelins et c'est tout simplement ridicule. Le gouvernement n'est pas un ange gardien qui veille avec bienveillance sur ses ouailles. Ils pensent à leur propre survie et à leur propre confort avant toute chose et que chacun se débrouille ensuite de son côté.

Mais ça porte un coup à leurs espoirs. Au diable le gouvernement, le plus important est de retrouver l'électricité et s'il n'y a rien à Washington D.C et dans ses environs, c'est mal parti. En tout logique, ils devraient commencer à rétablir le courant là-bas.

Raf observe du coin de l'œil le petit groupe de Connor, leurs mines basses et fatiguées, et il comprend soudain qu'ils ont dû se retrouver bien désemparés, là-bas, en réalisant que le but de leur voyage n'était qu'un immense coup d'épée dans l'eau. Et qu'ils ont dû passer un bon moment à se demander ce qu'ils allaient bien pouvoir faire ensuite. Pour eux aussi, ça doit être difficile à gérer. Et encore une fois, exactement comme cette soirée sinistre où Raf a dû expliquer l'éruption solaire, c'est Arkady qui, d'une voix forte, déclare :

- Et on se débrouille très bien sans eux. Mais l'absence d'électricité là-bas ne signifie pas que personne ne travaille sur le sujet ailleurs. C'est d'ailleurs sans doute bien plus facile de réparer un petit transformateur dans un coin paumé que de s'attaquer à un énorme monstre comme ceux qui devaient équiper de si grandes villes. Peut-être qu'il reste encore des gens capables de comprendre comment ça fonctionne et comment on peut bidouiller des solutions de rechange. Peut-être que les autres pays trouveront une solution avant nous et s'occuperont de raccorder le reste du monde ensuite. Ce n'est pas parce que rien n'a changé à Washington que tout espoir est perdu.

Raf esquisse un sourire surpris, avant de se pencher vers son compagnon et de l'embrasser passionnément. Il ne sait pas d'où vient cet optimisme, s'il est sincère ou uniquement destiné à rassurer la communauté. Il ne sait pas s'ils doivent encore espérer revoir un jour une ampoule diffuser de la lumière et entendre le bip d'un micro-onde. Mais il sait que ce soir, après cette réunion impromptue, il regagnera leur chambre et qu'il se lovera dans les bras de son amant. Et que ça le rend plus heureux qu'il ne l'a jamais été.