Salut mes cobayes! Ça fait hyper longtemps qu'on s'est pas croisés ici... D'ailleurs, il y a encore quelqu'un ?

Si oui, vous vous demanderez qu'est ce que c'est que ce chapitre, aussi longtemps après la fin de La Cité des insoumis. Certains d'entre vous le savent peut-être, mais j'ai écrit un roman qui se déroule dans le même univers ... Puisque dans la célèbre ville d'Oracle la corrosive! Et oui, Oracle, la ville aux pluies acides, aux quarante-deux étages, aux technologies surprenantes et aux humains génétiquement modifiés dotés de pouvoirs mystérieux...

Comme vous m'avez soutenu pour La cité des Insoumis, j'ai pensé que vous méritiez bien le premier chapitre de ce roman en bonus. Après tout, vous m'avez beaucoup aidé à l'écrire, grâce à vos retours sur cette fiction. Je vous laisse donc avec cette lecture!


Les cygnes de fer (Oracle la corrosive #1)

Quarantième Étage : quartier Nord

La soirée commençait mal.

Ange conservait obstinément les yeux rivés au sol, alignant un pas devant l'autre pour s'extirper de cette bauge au plus vite.

Il détestait le Quarantième Étage, son atmosphère viciée et pesante, ses hangars bancals et grouillants de vermine. Il détestait les regards dont on le gratifiait ; parfois curieux, menaçants, pervers, caressants ou hostiles, souvent un mélange de tout cela. Plus que tout, il détestait la triste opulence côtoyant la pauvreté extrême, témoignage du succès des plus grands criminels de la ville. Les misérables qui s'entassaient dans des décharges de tôles, de bâches et de cartons, à deux pas à peine des beaux bâtiments de minerai noir flambants neufs.

Ange traversa les taudis avec impatience, dégoûté par l'insalubrité qui régnait ici-bas. Les ordures s'amoncelaient le long des murs, le poussant à slalomer dans cet égout à ciel ouvert.

C'est avec un certain soulagement qu'il laissa derrière lui les campements miséreux. Arrivé au pied de l'un des imposants immeubles qui dominaient les environs, il fixa sans les voir les deux brutes qui surveillaient l'entrée. Il manquait une oreille à l'un d'eux, et l'autre empestait encore plus que le quartier lui-même.

— Je viens voir le Solveur.

— Il ne reçoit pas aujourd'hui, répondit l'un des guetteurs, un sourire mauvais sur les lèvres.

Le soldat insista, agacé et pressé :

— Je n'ai pas traversé la ville dans sa totalité pour perdre mon temps avec deux sous-fifres. Alors laissez-moi reformuler : soit vous me laissez entrer, soit je me verrai dans l'obligation de me tailler un chemin par moi-même.

Son interlocuteur émit un sifflement appréciateur. Il se tourna vers son complice et pointa Ange du menton.

— T'as vu ça ? Tu t'es trompée d'étage, ma puce, tu ne fais peur à personne ici. Rentre chez toi avant qu'il ne t'arrive des bricoles. Ta maman ne t'a pas prévenue que c'est dangereux par ici ?

« De mieux en mieux », songea Ange, irrité par l'humour douteux et le rire gras des deux hommes. En temps normal, il aurait volontiers négocié. Mais cette journée se révélait être mauvaise de bout en bout et la patience du soldat menaçait de le quitter à tout instant.

Il inspira profondément, les paumes de ses mains frottant ses paupières comme pour y voir plus clair. Ce n'était pas le moment de perdre les pédales et de planter cinq centimètres d'acier dans le thorax de deux idiots du Quarantième.

En y repensant bien, tout avait commencé tôt le matin, lors de son compte-rendu de mission avec Albe de La Roseraie. Son supérieur et futur beau-père l'avait félicité pour ses récents exploits, avant de le surcharger de travail. L'ampleur de la tâche à accomplir avait déjà de quoi faire frissonner, mais Ange aurait pu s'y faire. En revanche, qu'on l'oblige à venir extirper un parfait inconnu de cet endroit déplaisant pour lui proposer un contrat de collaboration ? Cela, Ange ne pouvait s'y résoudre. Comment Albe pouvait-il lui infliger ceci ? Lui qui connaissait pourtant si bien son amour du travail en solitaire, et le profond ennui que lui inspirait l'idée de former une équipe…

Pour ne rien gâcher, sa monture fétiche était partie combler ses instincts les plus primaires. Une partie de chasse l'éloignait d'Oracle, et il avait fallu plus de deux heures au soldat pour descendre à pied dans les bas-fonds de la cité. Le tout, bien sûr, n'aurait pas été complet sans cette pluie acide qui détrempait à présent son épais manteau de cuir sombre.

Et maintenant, point d'orgue à cette journée déplorable, ces deux ahuris voulaient l'empêcher d'aller en rencontrer un troisième. C'était trop pour un seul homme.

— Vous me faites perdre mon temps. Laissez-moi passer, grogna Ange en s'avançant vers eux, bien décidé à se frayer un chemin coûte que coûte.

Le sourire et la bonne humeur des gardiens s'évaporèrent. Ils échangèrent un regard entendu avant de se saisir des poignards qui pendaient à leurs ceintures.

— Pour qui tu… commença l'un des deux, mais sa remarque mourut brutalement dans sa gorge lorsque le poing d'Ange s'y écrasa.

La suite de sa phrase ne fut qu'un gargouillement ignoble. Le malheureux crachota, paniqué car incapable de respirer convenablement, les mains serrées autour de son cou. Il s'éloigna en titubant, loup penaud fuyant un combat inégal.

La surprise qui figea un instant son complice lui valut un sort tout aussi désagréable. D'un bond, Ange combla la distance qui les séparait et envoya son genou s'écraser à l'endroit le plus sensible de l'anatomie de son adversaire. L'homme gémit et tenta de répliquer. Ange para la riposte, trop lente, et acheva le combat d'un coup ferme à la tempe. Le guetteur percuta le mur dans son dos et glissa mollement au sol. Ange vérifia machinalement son pouls. Inconscient. Tant mieux. Il n'avait décidément pas besoin d'ennuis supplémentaires aujourd'hui.

Le soldat grommela en posant sans douceur le corps inanimé à ses pieds. Il remit de l'ordre dans sa tenue, fusillant les curieux du regard pour les enjoindre à poursuivre leur route. Heureusement pour lui, ce type d'altercations était courant dans le quartier.

Une très mauvaise journée.

L'escalier de pierres grises et rongées par l'acidité étant désormais libre, Ange pénétra dans le bâtiment.

Un bar miteux et à moitié vide faisait office de hall d'entrée. Quelques clients avachis lui accordèrent à peine un regard. Trois molosses, qui devaient bien atteindre un mètre trente au garrot, montaient la garde près du tenancier occupé à servir de la bière éventée. Les monstres grognèrent dans sa direction, la gueule pleine de bave et le regard torve. Lorsqu'il demanda le Solveur, on lui fit signe de monter avant de se désintéresser de lui.

Un étage plus haut, il ne découvrit qu'une porte entrebâillée.

Ange soupira pour la centième fois de l'après-midi et frappa deux coups secs sur le bois délabré.

Seul le silence lui répondit.

Il ravala sa déception. Il n'avait pas parcouru tout ce chemin pour se heurter au silence. Albe pouvait se révéler mauvais lorsqu'il rentrait bredouille, aussi avança-t-il prudemment dans l'appartement qui occupait tout l'étage.

Pour un maniaque de l'ordre comme Ange, le chaos qui régnait ici était alarmant.

Dans l'atmosphère enfumée, il distingua une pile de vêtements jetés pêle-mêle, des planches de bois entaillées, une douzaine d'armes en tout genre, des livres, des feuilles froissées, des composants électroniques, des plans d'Oracle découpés et griffonnés, des bouteilles d'alcool vides, et bien d'autres horreurs encore. Ange chemina à travers la pièce avec mille précautions, de peur d'activer un piège. Il dut naviguer entre plusieurs barils de substances chimiques toxiques estampillés d'une mouche jaune. Il espéra un instant que les flaques au sol n'allaient pas faire fondre les semelles de ses bottes. L'odeur âcre de l'ammoniac irrita sa gorge et lui fit monter les larmes aux yeux. Au sommet d'un bidon, deux chats génétiquement modifiés dormaient en boule l'un contre l'autre. L'un d'eux entrouvrit un œil pour dévisager l'intrus. Décidant que la menace ne le concernait pas, il s'étira, déploya ses deux ailes parcheminées et se rendormit en enveloppant son compagnon d'une étreinte protectrice.

Au milieu de ce capharnaüm, pas la moindre trace du Solveur.

Une porte criblée d'impacts de balles attira son regard. Il devait s'agir de la chambre. Il s'y dirigeait lorsqu'un commentaire jaillissant de nulle part le fit sursauter :

— Mais qu'est-ce que tu fous ici ? Tu as vu de la lumière et tu es entré ? C'est pas la journée portes-ouvertes !

Il fallut un instant à Ange pour comprendre d'où provenait la voix. Il découvrit un jeune homme juché au sommet d'une armoire, les jambes pendant dans le vide et un carnet de croquis sur les genoux. Ses sourcils froncés indiquaient clairement son mécontentement d'être ainsi dérangé.

— Je cherche le Solveur.

— C'est moi. Qu'est-ce que tu me veux, Ange Delacroix-Morgane ? s'enquit le propriétaire des lieux, un sourire hypocrite sur les lèvres.

L'interpellé tiqua. Être l'aîné d'une famille de la petite noblesse ne lui valait même pas une réputation dans les niveaux supérieurs de la ville. Ici, on connaissait tout juste le nom des magistrats au pouvoir… Alors un aristocrate lambda parmi les douze mille que comptait Oracle ? Impensable. Il refusa de se laisser impressionner.

— Tu vas avoir besoin de nouveaux guetteurs.

— Des abrutis, marmonna l'étrange personnage, se replongeant dans son dessin.

Ange le détesta immédiatement.

À peine sorti de l'adolescence, le Solveur était d'une maigreur préoccupante, mal dissimulée par des vêtements trop amples. Malgré l'évident problème de taille, ses habits suivaient la dernière mode d'Oracle. Sa chemise pourpre retombait sur un pantalon de cuir lacé sur les côtés. Un ruban de soie gris enroulé autour de son cou venait agrémenter l'ensemble. L'élégance dont il faisait montre contrastait curieusement avec l'état pitoyable du salon.

Sa peau, en revanche, se teintait de la nuance maladive de la craie. Un regard vif, des cernes marqués, des cheveux noirs qui auraient mérités d'être coupés et une langue bien pendue ; difficile de croire que cet individu pût être le célèbre mercenaire qu'Ange recherchait. Il venait de froisser une feuille et entamait déjà une nouvelle esquisse à l'aide d'un crayon mâchonné.

— Crache le morceau, bougonna-t-il, toujours obnubilé par le papier sur ses genoux. Je n'ai pas de temps à perdre.

— Je n'ai pas l'habitude de traiter avec des enfants. Surtout s'ils se terrent au-dessus d'une armoire.

Le Solveur – si c'était bien lui – leva les yeux de son œuvre après quelques secondes. La main suspendue en l'air alors qu'il était coupé de son travail, ses prunelles bleues délavées disséquaient le nouveau venu.

— Change de ton, vieillard. Si tu es ici, c'est que tu as besoin de moi.

L'arrogance qui débordait de sa voix exaspéra le Technicien au moins autant que le désordre environnant. Cependant, l'insupportable créature disait vrai. Ange soutint son regard, imperturbable.

— J'imagine que tu sais aussi pour qui je travaille. Tu ferais mieux d'être un peu plus conciliant si tu ne veux pas finir à la prison du Vingt-Neuvième.

— Vous n'avez rien contre moi, rétorqua l'autre. J'ai déjà purgé mes peines pour les rares délits que vous avez réussi à m'imputer. Je ne me répèterai plus, Morgane. Qu'est-ce que tu fous chez moi ?

Ange fut pris d'une soudaine envie de saisir la jambe qui dépassait de l'armoire et de tirer dessus pour ramener son propriétaire au sol. Il imagina le visage de l'autre s'écraser à ses pieds et cette pensée le rasséréna un peu.

Il fouilla dans les plis de son manteau pour en extirper un document cacheté qu'il lança au jeune homme.

Celui-ci s'en saisit au vol et déchira le sceau, désinvolte. Alors qu'il parcourait succinctement les lignes, sa main gauche tâtonna non loin à la recherche d'une bouteille aux trois-quarts vide.

— Il manque la signature.

— Si tu acceptes, Éléonore Dabrinville elle-même l'apposera.

Le Solveur eut un sifflement d'approbation. Une amnistie signée de la main de l'autorité suprême : la Masque des Affaires internes elle-même. Cela se refusait difficilement, surtout au vu de ses récents troubles vis-à-vis de la justice. Il pourrait effectivement lui être utile de posséder un tel document. Il le renvoya à son interlocuteur d'un lancer qu'Ange jura volontairement approximatif.

— Ça ne me dit toujours pas pourquoi tu es ici. C'est quoi le marché ?

— Une liste. Cinq noms. À éliminer.

— Assez synthétique, marmonna le solveur dont le regard trahissait une curiosité grandissante. Qui ? Pourquoi ?

— Je ne te révèlerai rien de plus tant que l'accord n'est pas officiel ! s'offusqua Ange.

— Combien de temps ?

— Dur à dire. Peut-être deux mois.

Un rire secoua le jeune homme.

— Deux mois, pour une amnistie ? Et puis franchement, depuis quand le manoir de La Roseraie s'associe avec des mercenaires ?

Ange ne répondit pas. À vrai dire, il s'était posé la même question.

— Albe pense que ton réseau pourra nous être utile, commenta-t-il sombrement.

Il se contentait de répéter, lui-même absolument pas convaincu, l'un des arguments que son supérieur lui avait opposé quelques heures plus tôt. La vraie réponse était toute autre. Il ne pouvait cependant pas décemment avouer que l'objectif principal était de les surveiller de plus près, lui et sa bande de rigolos.

Le Solveur glissa une cigarette entre ses lèvres – Ange comprit d'où provenait l'odeur détestable des lieux – avant de poursuivre :

— Je vais y réfléchir, reviens demain soir. Dégage de chez moi, maintenant.

Ange demeura immobile, interdit.

«Est-ce seulement possible d'être aussi pénible ?»

— Il me faut une réponse tout de suite.

— Ou sinon ? Morgane, tu es en position de faiblesse. Pas moi. T'as pas suivi les cours de négociation au manoir de La Roseraie ?

Ange fronça les sourcils. Le mercenaire était bien informé.

— Demain soir.

Sans un mot de plus, le soldat se dirigea vers la sortie. Au moment où il quittait les lieux, une dernière remarque lui parvint :

— Oh ! au fait. Tu as vu les clébards dans le hall ?

— Oui, et alors ?

— À cause de toi, je dois changer de guetteurs. Voilà une tâche ennuyeuse que je n'avais pas prévue. Tout désagrément mérite sanction. J'espère que tu cours vite, car au moment même où tu passeras la porte, ils vont te tomber dessus.

Ange grinça des dents. Vraiment, une journée parfaite du début à la fin.


Voilà pour vous! Sachez que le roman s'appelle Les Cygnes de fer. Il est publié aux éditions MxM bookmark, c'est de la fantasy urbaine avec de la romance MM en arrière plan, bref, vous me connaissez de toutes façons, vous savez ce que j'écris ! Il est disponible en version numérique sur amazon et la fnac depuis hier, et sortira en version papier le 15 juillet! (Ou en avant première à la Japan Expo, s'il y en a parmi vous qui y sont...)

Voilà, un grand merci pour votre soutien tout au long de l'écriture de la Cité des Insoumis. Ça m'a permis de travailler cet univers qui m'est cher, et de peaufiner mon travail sur Oracle en parallèle. Publier un livre, c'est un rêve de gosse qui se réalise, et vous m'y avez aidé.

Plein de bisous mes petits rats et à bientôt,

Charlie.