Michael Jackson - Man in the mirror

8

La fureur du fleuve

L'insurrection est l'accès de fureur de la vérité. Victor Hugo

Matt releva la tête de ses papiers lorsqu'on toqua à la porte.

— Entrez, dit-il.

La porte s'ouvrit lentement. Johnny Wright se tenait sur le seuil.

— Johnny ? Qu'est-ce que vous faites ici ? Je pensais que vous seriez à la marche blanche.

Les mains dans les poches, il secoua la tête.

— Euh … Est-ce que je peux vous parler ? Juste cinq minutes, plaida-t-il en voyant Matt hésiter. Ce sera pas long, je vous le promets.

Le substitut du procureur finit par signifier son accord d'un hochement de tête. Il referma l'épais dossier qu'il était en train de lire et lui indiqua d'un geste de la main le siège de l'autre côté du bureau.

— Merci, dit Johny en s'asseyant. Je … Voilà, j'ai appris que vous aviez relâché les deux autres-là … Dawson et Fitzgerald et je ne comprends pas pourquoi.

— Il y a eu une conférence de presse du procureur et celui-ci s'est entretenu avec les parents de Michelle pour clarifier notre position.

Johnny éclata d'un rire bref et sans joie. Il paraissait désabusé.

— Les Duncan ne me parlent pas. Je vous ai déjà dit qu'ils ne pouvaient pas me saquer alors je ne sais rien sur rien.

Matt hocha la tête. Comment allait-il pouvoir justifier devant le jeune homme une décision qu'il n'avait pas prise et n'approuvait pas ? Comment justifier l'injustifiable ?

Quelques jours plus tôt, Gregory et David avaient révélé leur « vérité ». Des aveux tardifs car près de deux semaines avaient passé depuis la mort de Michelle – et qui divisaient policiers et procureurs. Matt et l'inspecteur Becker ne croyaient plus un mot de ce qui sortait de la bouche des deux étudiants quand Fran Lansky, qui avait réussi à faire craquer David, percevait dans leur version du drame un soupçon de vraisemblance.

Finalement, celui dont l'avis comptait le plus avait tranché. Le procureur du comté Martin Clemmons avait décidé qu'en l'état actuel, leur dossier contre Gregory et David était trop mince pour faire le poids dans un tribunal.

— Avec un peu de chance, on pourra obtenir une inculpation devant le grand jury, mais un verdict coupable ? Jamais, avait-il expliqué à un Matt déconfit. N'oubliez pas qu'en face, il y aura ce qui fait de mieux en terme d'avocats de la défense.

Matt revint au moment présent : Johnny venait de l'interpeller.

— Ouais, j'ai regardé votre conférence de presse. Franchement, vous trouvez ça crédible ce qu'ils racontent ? Que Michelle s'est noyée par accident dans leur baignoire ? Qu'ils ont paniqué et balancé son corps dans l'Hudson comme un vulgaire détritus ? Qu'elle a couché avec Gregory Fitzgerald ?

Matt choisit soigneusement ses mots suivants.

— Ce que je crois n'a pas tant d'importance que ça, commença-t-il d'une voix calme et mesurée. En tout cas moins que ce qu'un éventuel juré pourrait penser. Et oui, je suis convaincu qu'à la barre, ils peuvent se montrer suffisamment crédibles pour obtenir un acquittement. De deux choses l'une Johnny, si ce n'est pas un accident alors c'est un meurtre. Mais quel est le mobile ? Et si Michelle n'a pas eu de rapport sexuel consensuel avec Dawson alors il l'a violée. Là encore, où sont les preuves ?

Il resta silencieux un petit moment avant de conclure :

— C'est pour cela qu'indépendamment de ce que je pense, nous avons décidé de ne pas les inculper. Pour le moment en tout cas.

L'espoir de voir surgir de nouvelles preuves et d'une mise en accusation dans un futur plus ou moins proche constituait en réalité une chimère, un os à ronger que lui avait lancé Clemmons. Il s'en voulait d'utiliser ce pitoyable stratagème avec Johnny mais il n'avait guère le choix.

Cependant, celui-ci ne semblait pas décidé à lâcher le morceau si vite.

— Vous dites qu'il n'y a pas de preuve de viol et qu'ils sont suffisamment crédibles pour gagner un procès mais j'ai entendu dire ...

— Oui ?

— J'ai entendu dire qu'ils avaient déjà violé une fille il y a quelques mois. Une étudiante de Sullivan Lawrence, précisa-t-il en fixant Matt droit dans les yeux.

— Cette piste s'est avérée non concluante, répondit le jeune substitut, qui tentait de soutenir sans ciller son regard.

C'était la stricte vérité. Carmen Ross avait tenté de mettre fin à ses jours, au moment même où ses bourreaux avouaient avoir ruiné la vie d'une autre jeune fille. Plongée dans coma que les médecins qualifiaient de quasi irréversible, ses parents avaient fini par débrancher les machines la maintenant encore en vie.

D'après ce que lui avait confié l'inspectrice Lansky, le suicide de la jeune fille, qui avait eu lieu quelques heures après leur entrevue, avait plongé dans une grande détresse l'inébranlable Ronnie Becker. Bouleversé, le policier était convaincu que s'il ne l'avait pas forcé à revivre dans les moindres détails cette terrible soirée, Carmen serait toujours en vie.

Son sentiment de culpabilité devait être aggravé par la relative inutilité de ce qu'elle lui avait révélé. Carmen morte, elle était incapable de témoigner de son agression, ni devant le grand jury pour une éventuelle inculpation, ni lors d'un procès. Tout ce qui concernait son viol n'était donc que ouï-dire. Ainsi, Matt n'avait plus qu'à dire adieu à un pan entier de l'affaire Duncan. Raison de plus pour relâcher Dawson et Fitzgerald, avait conclu Martin Clemmons d'un ton sans appel.

Mais Matt ne pouvait se résoudre à resservir le même baratin juridique au petit ami de Michelle. Il tenta une nouvelle approche.

— Écoutez Johnny, je sais que ce que je vais vous dire peut paraître étrange mais c'est peut-être mieux ainsi. Si ...

— Mieux ainsi ? C'est mieux que deux meurtriers s'en sortent sans jamais être inquiétés ? Sérieusement ? s'exclama le jeune homme d'un ton révolté.

— Etant donné que le verdict était très incertain, oui, c'est peut-être mieux qu'il n'y ait pas de procès. Dans le cas contraire, il aurait en grande partie reposé sur le viol comme mobile du meurtre, poursuivit Matt. La défense se serait fait un plaisir de traîner Michelle dans la boue pour prouver qu'elle a bien couché avec Gregory. Leurs avocats auraient soutenu que oui, elle était tout à fait le genre de fille qui ment à ses parents pour sortir le soir, qui boit et se drogue au lieu de réviser et qui couche avec un autre garçon dans le dos de son petit ami.

— Et peu importe si mes amis et moi, qui connaissions vraiment Michelle, on dit que ce n'est pas vrai, qu'elle n'a jamais eu de relation avec ce type et qu'il a abusée d'elle.

— Il n'y a pas de preuve de viol, répéta patiemment Matt.

— Il n'y a pas de preuve de leur soi-disant relation non plus ! s'emporta Johnny.

— Mettez-vous à la place d'un éventuel juré. D'un point de vue neutre, il est beaucoup plus facile d'envisager qu'une lycéenne ait pu entretenir une relation secrète avec un étudiant que d'imaginer un étudiant bien sous tous rapport violer cette même lycéenne. Ce procès aurait été extrêmement douloureux pour toi, comme pour les parents et amis de Michelle, crois-moi.

Johnny n'avait pas l'air convaincu par sa démonstration mais son visage était redevenu impassible.

Avant de prendre congé, il lui posa une dernière question.

— Vous n'arrêtez pas de parler de juré et tout … Mais vous, qu'est-ce que vous pensez ? Vous croyez que c'était vraiment un accident ?

Incapable de lui mentir, Matt lui donna une réponse honnête et sincère. À ce moment-là, il lui était impossible de savoir quelle tragédie en découlerait des semaines plus tard.

OOoOo

La marche avait été fixée à six heures du soir. Elle partirait de South Side jusqu'au centre administratif de Charlestown, à proximité de la mairie.

Du côté des officiels, on espérait que si le cortège s'ébranlait sans trop de retard, il resterait assez de temps pour que la marche se termine à la lumière du jour. Personne, ni les officiers de police, ni les organisateurs, ne souhaitait une dispersion massive à la nuit tombante. L'expérience avait prouvé que la dissolution était le moment le plus imprévisible et plus propice à des échauffourées dans un événement de cette nature.

Mais les choses ne se passèrent pas tout à fait comme prévu. Rapidement, il s'avéra que la marche avait réuni beaucoup plus de monde que prévu et bénéficiait d'une importante couverture médiatique.

Bien plus grand que la majorité des autres participants, Elijah William réalisa sans difficulté qu'il y avait presque autant de journalistes que de marcheurs. Amer, il se demanda combien était réellement là pour rendre hommage à son amie Michelle et combien n'était venu que pour protester contre la remise en liberté de Gregory Dawson et David Fitzgerald. Là résidait tout le problème d'ailleurs. Nul ne connaissait vraiment le but de cette action. S'agissait-il d'une marche blanche ou d'une manifestation ? Venaient-ils partager leur chagrin ou exprimer leur indignation face au récent virage pris par l'affaire ?

Il soupira.

Durant la demi-heure suivante, alors qu'ils attendaient patiemment le début de la marche, les cars continuèrent d'arriver. Ébahi, le jeune homme vit que certains autobus des transports publics déposant des renforts venaient d'autres villes. Ceux qui en descendaient portaient des pancartes, avec des messages tels que « JUSTICE POUR MICHELLE », « FITZGERALD ET DAWSON ASSASSINS ».

— Eh bien, qui aurait cru qu'il y aurait autant de monde ? demanda Mary Abbott en jetant un coup d'œil impressionné autour d'elle.

La foule continuait de grossir, des voitures et quelques personnalités locales, dont deux conseillers municipaux, vinrent accroître leurs rangs. À quelques mètres de là, plusieurs pasteurs se tenaient par la main et priaient, entourés de deux cameramen.

Le cortège était maintenant bien fourni et on percevait ici et là, quelques casques de motards de la police luire au soleil.

Elijah repéra son frère aîné Dwight. Celui-ci leur tournait le dos et discutait avec animation à un groupe de jeunes. Le sang glacé, il reconnut parmi eux Lawrence Brooks, l'un des chefs du gang Black Saints Devils. Que faisait-il ici ? Comme s'il avait senti son regard, le plus âgé des cousins Brooks se retourna lentement et lui adressa un sourire.

Il se détourna.

— Est-ce que tu crois que les parents de Michelle vont venir avec nous ? demanda-t-il à Mary.

— Non. Pour le moment, tout ce que veulent les Duncan, c'est qu'on les laisse tranquille.

Le cortège se mit enfin en marche, au son de divers slogan. Des centaines de manifestants descendirent l'avenue en direction du parc. Arrivés là-bas, ils continuèrent à marcher, avançant au rythme des cris de plus en plus vindicatifs. Ils contournèrent les bancs tagués et les balançoires cassées.

Au premier rang se trouvaient les pasteurs, dont le père de Mary, et divers membres d'associations de South Side. Ils progressaient bras dessus, bras dessous.

De temps à autre, un journaliste se glissait parmi les manifestants, probablement pour sonder leur état d'esprit.

À présent, ils étaient arrivés près d'une morne plaine urbaine bordée de motels mal famés, de fast-foods de troisième classe et de station-service à prix réduit. La Septième Avenue, le paradis du sexe et de la dope. Les quartiers résidentiels et commerçants ne commençaient que beaucoup plus loin.

Au carrefour suivant, les manifestants tournèrent deux fois à droite, et se retrouvèrent bientôt dans Marcus Garvey Parc, le seul espace vert qui semblait encore entretenu par la mairie.

Toujours aux côtés de Mary, Elijah vit plusieurs de ses amis et condisciples aider un homme à se hisser sur une sorte de plate-forme. Derrière lui, se dressait une statue grandeur nature de militant noir qui avait donné son nom au parc. L'homme déploya sa large silhouette et jaugea la foule de son regard sombre. Elijah tressaillit : c'était Lawrence Brooks. Il se tourna précipitamment vers son amie.

— Qu'est-ce qui se passe ? Je pensais que c'était ton père qui devait parler ?

— Je ne sais pas non plus. Je me demande à quoi joue Brooks, fit-elle songeuse.

Mais lui savait. Malheureusement, il connaissait suffisamment bien Lawrence pour comprendre le fonctionnement de son esprit tordu. Depuis que son cousin et lui s'étaient emparés du gang, il s'était toujours vu comme une sorte de porte-parole des droits civiques, une figure locale plutôt que comme ce qu'il était réellement. Un vulgaire malfrat. Cependant, Elijah devait lui reconnaître une chose : il était beaucoup plus malin que son cousin Cyrus et n'avait jamais passé un seul jour en prison. Lui, c'était la tête et Cyrus les jambes.

Les journalistes se tournèrent vers lui, prêt à prendre des notes, tout comme les caméras.

Il attaqua d'une voix forte et puissante, audible de toute la foule.

— Il y a deux semaines, une jeune fille pleine d'avenir nous a été enlevée. Elle s'appelait Michelle Duncan et n'avait que dix-sept ans. C'était une gamine qui travaillait dur à l'école et rêvait d'aller à l'université. Son désir de réussite et sa soif d'apprendre lui auront coûté la vie. Ça, et la couleur de sa peau, ajouta-t-il d'une voix grave.

La foule était silencieuse à présent.

— Je ne connaissais pas Michelle, comme la majorité d'entre vous sans doute mais je suis convaincu qu'il est important de manifester. Parce que ça aurait pu être n'importe quelle jeune fille de notre communauté, parce que ça aurait pu être ma fille. Ou la vôtre. Comme si sa mort n'était pas assez tragique, la police de Charlestown oppose à notre chagrin légitime leur indifférence et leur mépris. Nous savons qui a tué Michelle. Nous savons ce que Gregory Dawson et David Fitzgerald lui ont fait subir, avant et après la mort. La police le sait ! tonna-t-il soudain. Et que décide-t-elle de faire ? Elle relâche ces deux individus dangereux.

Il s'interrompit et secoua la tête, l'air consterné. À quelques mètres de lui, Elijah vit le révérend Abbott regarder Brooks avec méfiance mais le reste de son auditoire paraissait conquis, captivé.

— Vous voulez savoir pourquoi ?

— Oui ! cria la foule.

Les mots claquaient encore et encore, comme une succession de coups de feu sur un stand de tir.

— Parce qu'ils sont riches et blancs et que Michelle était pauvre et noire, voilà pourquoi !

Plusieurs personnes applaudirent. D'autres répondirent par un grondement sourd, d'une impressionnante puissance.

— Croyez-vous que la police ou le procureur aurait avalé cette grotesque histoire de rapport sexuel consenti et sous influence, de noyade accidentelle dans une baignoire et de panique qui pousse deux jeunes hommes instruits à jeter un corps dans le fleuve si Dawson et Fitzgerald avaient été noirs ? Ou si Michelle avait été une lycéenne blanche de l'académie Hudson ?

— Non ! scanda la foule.

— Non ! répéta Lawrence Brooks à pleine voix. Nous sommes au vingt-et-unième siècle, la ségrégation est finie depuis plusieurs décennies et notre président est noir mais ici, à Charlestown, on pense toujours que nous sommes toujours des citoyens de seconde zone. Eh bien, nous allons leur prouver que nous ne sommes pas des citoyens de seconde zone !

— Ouais ! cria un manifestant, le poing levé vers le ciel. Justice pour Michelle !

La foule reprit ce slogan en boucle, tel un mantra, et bientôt, Elijah se surprit à crier avec elle.

OOoOo

Il y aurait un avant et un après Michelle Duncan pour la ville de Charlestown. Deux semaines plus tôt, son décès et la découverte de son corps n'avaient pas fait la une des journaux mais désormais, on parlait de cette affaire jusqu'à Washington.

Trois jours auparavant, des centaines de personnes, de South Side mais pas seulement, avaient défilé pour protester contre la remise en liberté de Gregory Dawson et David Fitzgerald. Ils réclamaient justice pour la jeune Michelle. La marche en elle-même s'était déroulée sans anicroche, mais avait été suivie d'incidents de plus en plus graves.

Soixante-douze heures plus tard, la tension n'était toujours pas retombée, bien au contraire. La ville était en proie aux émeutes les plus violentes depuis près d'un demi-siècle et la police semblait impuissante face à la fureur de ceux qui habitaient le long du fleuve.

Les émeutes avaient commencé dans les quartiers sud mais menaçaient maintenant de s'étendre vers d'autres, au grand dam des autorités locales. Celles-ci paraissaient tellement dépassées par l'ampleur des événements qu'ici et là, on réclamait l'intervention de la police d'État, voire de l'Armée. L'imminence des élections municipales ne faisait rien pour apaiser la situation déjà explosive.

Quelle influence, se demandaient les journalistes du Charlestown Tribune, ces émeutes allaient-elles avoir sur le scrutin de novembre ? Les partisans du procureur Clemmons clamaient que les électeurs sanctionneraient forcément George Patterson, l'adjoint du maire, pour sa passivité quand ses opposants répliquaient que les électeurs allaient surtout se souvenir qu'il n'y aurait jamais eu d'émeutes pour commencer si l'affaire Duncan avait été mieux gérée.

C'était généralement à ce moment de la discussion que Matt s'éclipsait. À chaque fois qu'on mentionnait les émeutes aux informations, il essayait de se dire qu'il n'y était pour rien, qu'il n'avait pas choisi de relâcher Dawson et Fitzgerald, mais il ne pouvait s'empêcher de culpabiliser. Et à raison …

Quelques jours plus tôt.

Debout près de la fenêtre du bureau, dos à Matt, le procureur Martin Clemmons regardait la ville de Charlestown s'éteindre peu à peu. Le soleil se couchait derrière les rives de l'Hudson.

— Cette ville a besoin de changement, murmura-t-il. Je ne prétends pas être le seul à pouvoir l'apporter mais il semble que je suis le seul à le vouloir vraiment.

Frustré et déçu par l'issue de l'affaire Duncan, Matt ne songea même pas à répondre. Il écoutait à peine ce qu'il lui disait, cherchant encore un moyen de le faire changer d'avis, de le convaincre d'inculper David Fitzgerald et Gregory Dawson.

— Notre décision risque de ne pas nous attirer les faveurs des habitants de South Side, poursuivit Martin. Nous aurons beau nous expliquer, nous justifier, tout ce qu'ils verront, c'est un procureur blanc qui laisse deux jeunes blancs assassins d'une adolescente noire en liberté.

Matt se retint de répliquer que c'était la stricte réalité.

— Mon directeur de campagne pense qu'il me faudra entre vingt et trente pour cent des voix dans les quartiers sud pour l'emporter. Or, pour l'instant, je suis loin du compte. Très loin du compte, répéta-t-il lentement.

Il se retourna :

— J'ai besoin de vous pour gagner des voix dans le South Side et vous avez besoin de moi pour devenir procureur.

Malgré lui, Matt se redressa, soudain plus attentif.

— Que voulez-vous dire ?

— Que vous êtes un homme apprécié de ce côté de la ville, que votre femme est née et a grandi dans ces quartiers. Que vous êtes un procureur noir et que certaines décisions passeront mieux si on a l'impression que vous les soutenez.

Matt avait la gorge sèche. Il regarda Clemmons s'asseoir en équilibre sur le bord de la table.

— Menez campagne contre Patterson avec moi. Allez dans le South Side où vous avez des amis. Parlez-leur, dites-leur que pour moi, ce qui compte, c'est ce qu'un individu vaut, pas la couleur de sa peau.

C'était vrai, songea le jeune avocat. Il le lui avait prouvé presque quinze ans auparavant, le jour où il l'avait engagé.

— Dites-leur que vous avez confiance en moi.

— Et si vous gagnez les municipales ? demanda-t-il d'un ton dégagé.

— Si je gagne, j'aurais besoin de laisser ce bureau à un homme de confiance, quelqu'un comme vous.

Matt hocha la tête, donnant implicitement son accord.

Plus tard dans la journée, il ne prit pas la parole lors de la conférence de presse annonçant la remise en liberté de David Fitzgerald et Gregory Dawson mais il était présent. C'était bien là l'essentiel pour Clemmons.

Quelques jours après, ils assistèrent ensemble à un dîner destiné à lever des fonds pour la campagne du procureur.

— Il est temps de vous faire un nom de ce côté de la ville aussi, lui dit Martin alors qu'une séduisante hôtesse les conduisait à leur table. Tous ceux qui voteront lors de l'élection spéciale pour élire un procureur par intérim sont présent. Vous aurez besoin de leur vote. Et de leur argent.

Bien entendu, Richard Fitzgerald n'assistait pas au dîner. Si peu de temps après la libération de son fils, ç'eut été fort maladroit. Mais les hommes et quelques femmes en smokings et robes longues étaient ses amis. Et, au vu des dizaines de milliers de dollars récoltés ce soir-là et de l'accueil chaleureux qu'ils leur réservèrent, ils éprouvaient beaucoup de reconnaissance envers Martin Clemmons et son jeune substitut.

— Hé Matt !

Il sortit de sa rêverie et releva la tête, c'était l'inspectrice Fran Lansky.

— Oui ?

— Vous êtes au courant ? Il y a eu un incendie dans l'un des bars de Silver Lake, le Quinn's.

Matt eut un sourire sans joie.

— Ces temps-ci, les incendies sont plus la norme que l'exception.

— Je sais bien mais cette fois, c'est différent. Deux personnes, le couple de proprios apparemment, sont mortes dans l'incendie.

FIN PARTIE I