Aujourd'hui, j'ai neuf ans. J'ai fêté mon anniversaire avec Papa et Maman, et Youki. Il y avait du gâteau pour le dessert, et c'était bien, parce que Maman n'a pas souvent le temps de vraiment faire la cuisine. D'ailleurs, ils sont déjà repartis. Ils ont beaucoup trop de travail. Pour moi, les vacances commencent. Mais pour eux, je ne suis pas sûre qu'il y en ait.
Ils reviendront ce soir, le plus vite possible, ils ont dit. J'espère. Je suis toute seule à la maison avec Youki, et il ne parle pas beaucoup, alors je m'ennuie un petit peu.
J'ai lu tous mes livres plusieurs fois, et je ne peux pas aller à la bibliothèque, elle est trop loin et je n'ai pas le droit d'aller sur la Nationale avec mon vélo. Il fait chaud dehors, avec un soleil écrasant. Je pourrais sortir et me promener dans la campagne, mais je n'ai pas le droit d'aller trop loin, au cas où je me perde.
Je m'ennuie.
La ferme d'à côté a été rénovée l'année dernière par son propriétaire, un vieux monsieur un peu bougon qu'on ne croise pas beaucoup, même dans un petit village comme celui-ci. Et depuis la fenêtre de ma chambre, j'ai vu une voiture que je ne connaissais pas garée juste devant.

Je pense qu'il l'a louée à des gens. Pour venir dans un endroit perdu comme celui-ci, c'est sûrement des gens d'une grande ville. Il n'y a qu'eux pour avoir envie de venir dans un endroit comme ça, où il n'y a rien à part des vaches, des carottes et les grandes personnes énervées qui s'occupent un peu des deux.

J'essaie de deviner la marque de la voiture à travers les jumelles que Papa et Maman m'ont offert, il y a pile un an Elles agrandissent beaucoup, mais pour distinguer le petit logo, il faut vraiment être très immobile. Le plus petit tremblement et c'est fichu, on ne distingue plus rien. Tant pis.

Je me lève de la chaise que j'ai posée devant la fenêtre et quitte ma chambre, enjambant au passage Youki qui dort devant l'entrée. Je descends au rez-de-chaussée, enfile mes chaussures et sors. Pas la peine de fermer la porte à clé, ici.
Je fais mine de me promener, et je transpire, beaucoup. Le soleil tape dur, et c'est seulement le début de l'été. Le 10 juillet, même.
Je m'approche de la voiture, et je ne vois pas venir sur ma gauche une fille qui me percute de plein fouet et me fait tomber.
Elle tombe aussi d'ailleurs, mais se relève immédiatement, et me tend la main pour m'aider à me relever en s'excusant.

« Je suis désolée, j'espère que je ne t'ai pas fait mal.
-Un petit peu. Mais ça va.
-Tant mieux alors. Tu es en vacances ici, toi aussi ?
-Oui. Toute l'année en vacance ici.
-Ah bah tant mieux ! J'avais peur de m'ennuyer, mais tu me montreras le coin ! Il y a des choses chouettes à faire ici ?
-Ben, euh… Ça dépend.
-Bon. On y va ? Ou tu as des choses à faire ?
-Ben, euh… Non, pas vraiment…
-Eh ben c'est parti alors ! Papa, Maman ! Je vais jouer ! »

En fond, étouffée, j'entends une voix féminine qui lui dit de bien s'amuser. Je suis surprise qu'elle puisse sortir comme ça, sans recommandation de ne pas aller trop loin, ou heure de retour, ou quoi que ce soit que Maman m'aurait dit si elle avait été là. Je suis surprise aussi de lui montrer le village, ce qui ne me serait jamais passé par la tête une minute plus tôt. Je réalise que je ne connais même pas son prénom, et je lui demande.

« Moi c'est Alice, et toi ?
-Moi je m'appelle Lisa.
-Ça se ressemble, c'est marrant. Bon, on va où ?
-Je ne sais pas, on n'a pas grand-chose, ici. Il y a l'église, c'est là que je t'emmène, elle est assez jolie.
-Et y a des animaux dangereux, comme des sangliers ici ?
-On entend beaucoup parler, mais moi, j'en ai jamais vu. Les seules choses que j'ai vues, c'est des renards, des hérissons et un chevreuil, il y a deux mois.
-Ça te dit qu'on essaie de trouver un sanglier ? C'est ce qui m'a motivée à venir ici, c'est de tomber face à face avec un gros sanglier féroce, avec des grosses défenses.
-Je suis pas sûre que ce soit une très bonne idée… C'est dangereux… Et puis, en plus, c'est dur à trouver.
-De toute façon, tu habites ici, donc tu connais un peu les repères et les directions. Au pire, on rentre en courant, non ? Vu comme c'est gros, un sanglier, ça doit pas courir très vite !
-On peut toujours essayer d'aller voir près de la rivière… On ne sait jamais, comme il fait chaud, les animaux veulent peut-être boire aussi.
-Ca, c'est une très bonne idée ! »

J'en doute toujours. J'emmène quand même Alice vers la rivière. Je n'ai jamais eu le droit d'aller aussi loin, mais tant que je n'en parle pas à Papa ou Maman, il n'y a pas de problèmes. Et contrairement à mes amies, je n'ai pas de frère ou de sœur qui risque de tout raconter. C'est très pratique.
L'église, on ne la regarde même pas. Je crois que ça devient tout de suite pour Alice le vague élément de décor que ça a toujours été pour moi. Une route goudronnée la contourne, et un chemin de terre prend la relève une fois derrière. Je passe devant, en espérant ne pas croiser un serpent, comme Papa me répète souvent qu'il y en a. Les herbes me frottent les jambes et les bras. Moi j'ai l'habitude, je n'ai souvent que ça à faire, aller me promener, mais je vois bien qu'elle, elle a du mal. Elle avance un petit peu plus lentement qu'avant et tente de de se faufiler. Je ralentis, pour ne pas la vexer ou la perdre.

Elle a l'air ravie, parce que le bord du sentier, un peu plus loin, est jonché de petites fraises des bois, toutes rouges sur la terre sale. Elle veut en manger, et je la comprends, mais je lui dis qu'il vaut mieux éviter, et je lui explique le coup de la maladie du renard. J'en rajoute même un peu, parce que Papa dit toujours que quand on raconte une histoire, il faut faire les choses bien, et que c'est la façon dont on parle qui poussera les autres à nous respecter ou non. Et puis, je vois bien que même si elle fait semblant de n'en avoir rien à faire, ça lui fait un peu peur quand même, et ça m'amuse.

On a l'impression de marcher beaucoup, mais en fait, quand je regarde ma petite montre, ça ne fait qu'un quart d'heure qu'on est parties. Ça me fait tout le temps ça, quand je vais me promener toute seule. Le temps passe pas pareil que d'habitude. Là, Alice est avec moi, mais on parle pas trop, je crois qu'elle est trop occupée à ne pas s'écorcher sur les ronces. D'ailleurs, je ne vois pas trop de quoi on pourrait parler…

Pas très longtemps après le coup des fraises, on arrive à la rivière. Le fond est un peu sale, mais l'eau est claire. Alice propose de se baigner, mais moi, je préfère éviter. Je sais que sur le fond il y a des écrevisses, et que des fois des couleuvres chassent en nageant dans l'eau. Même si j'ai chaud, je suis très bien sur le bord. Elle ne proteste pas, et s'assied avec moi, nos pieds trempant dans l'eau.

Il fait chaud, mais installées là, avec l'humidité de la rivière, le froid sur nos pieds, à l'ombre des saules et des chênes, on est bien. Il faudra que je revienne plus souvent.

Et on reste là, sans parler. Je tente bien d'engager la conversation, mais elle me dit qu'il ne faut pas faire de bruit, pour ne pas faire peur aux sangliers, s'il y en an.

Ça me va, finalement.
On reste peut-être encore une demi-heure, assise comme ça. Je n'ose pas lui dire que vu l'état des berges en face, on a peu de chances de voir arriver quoi que ce soit. Mais ce n'est pas très grave
Juste au moment où je m'apprête à lui dire qu'on peut aller ailleurs, voir d'autres choses, un petit éclair marron apparait de derrière un arbre, juste en face de nous, de l'autre côté. J'ai d'abord cru que c'était un écureuil, mais en fait, je pense que c'est une hermine. C'est comme une fouine, mais en plus petit. Mais c'est plus gros qu'une belette. Elle regarde un peu autour d'elle, s'avance, et dès qu'elle nous voit, s'enfuit en bondissant dans la direction opposée.

Alice se retourne vers moi, des étoiles dans les yeux.

« C'était mieux qu'un sanglier !
-Peut-être. En tout cas, ça risquait pas de nous foncer dessus.
-C'est sûr, c'était vraiment tout petit ! On voit pas des trucs comme ça, chez moi ! T'as quel âge, au fait ? »

Pendant quelques secondes, j'arrive pas à répondre. Je me demande comment doit fonctionner l'intérieur de sa tête pour changer de sujet comme ça.

« J'ai neuf ans. Aujourd'hui.
-Ah ouais ? Bah bon anniversaire ! Moi je les ai depuis le quatre février ! Pourquoi t'as pas invité des gens, ou pourquoi tu fais pas ça avec tes parents ?
-Ils ont pas mal de travail… Et mes amies, ben elles sont parties en vacances. Comme chaque année. Du coup on le fait à la rentrée. Enfin, on l'a fait y a deux ans, mais pas l'an dernier, on a changé d'instit' et elle voulait pas, la nouvelle.
-Ah ? Moi la mienne, c'est une vraie sadique… »

L'école… On est probablement très différentes, mais ça, c'est un truc qu'on a en commun, c'est sûr. J'aurais dû commencer par là.

Finalement, on finit par retourner tranquillement au village. Je la fais passer par un autre chemin, un peu plus long, mais qui est assez joli. Et surtout, qui est principalement à l'ombre.

J'apprends que ses parents avaient envie de changer d'air, et qu'elle est en vacances ici jusqu'à la fin de l'été ses deux parents enseignent dans un lycée. Je ne dis rien, mais je suis très contente.

Enfin un été que je ne passerai pas seule.

On arrive de l'autre côté du village. Alice sait tout de suite où aller, et j'avoue que ça me surprend. Elle a un bon sens de l'orientation. Comme il n'est pas très tard, je lui propose de venir prendre le goûter à la maison.

On arrive et c'est Youki qui nous accueille. Il a l'air content, mais très vite, aboie un peu pour faire bonne mesure, vu qu'il ne connait pas Alice.

Et alors, Alice dis à Youki « Silence ! », et le vieux Youki, qui en a toujours fait qu'à sa tête (sauf quand c'est Papa qui lui demande quelque chose), se tait. Alice m'explique qu'elle s'est toujours bien débrouillée avec les animaux, et qu'elle a entendu à la télé que ce qu'ils comprennent, c'est pas les mots, c'est l'intonation de la voix.

Alors j'essaie aussi, en demandant à Youki de s'asseoir, mais il se contente de me regarder, et je me demande si ça ne l'amuse pas un peu. Alice essaie aussi, et Youki s'assoit. Il faudra que je m'entraine.

Elle est finalement partie vers 18H, et Papa et Maman sont rentrés environs une heure plus tard. Ils ne m'ont pas demandé ce que j'avais fait, parce qu'ils pensaient le savoir, je suppose. On a mangé des pâtes, comme souvent, et ils sont allés s'installer devant la télé, comme chaque soir. Je crois qu'ils avaient oublié que c'était mon anniversaire. Ou du moins c'est ce que je croyais au moment où j'allais monter dans ma chambre, quand ils m'ont rappelée. Je suis retourné les voir dans le salon, et Maman m'a donné trois livres, en s'excusant de ne pas avoir eu le temps de les emballer. Un policier, un livre de science-fiction et une histoire d'amour. Je lis un peu de tout, et il faut bien, sinon je m'ennuie le soir. J'ai dit merci, et suis monté lire dans ma chambre. Comme chaque soir. Au moins, je ne relirai pas encore une histoire que je connais presque par cœur.

Et comme ça, tous les jours, on sortait, et on se promenait, et on jouait. Papa et Maman n'en ont jamais rien su, bien sûr. Je ne suis même pas sûre que ça les ai vraiment intéressés.
Les rares fois où il pleuvait, on restait à l'intérieur et on regardait des films, ou bien on se racontait des histoires.
Le plus souvent, on pouvait nous trouver au milieu de la forêt, là où c'est humide et à l'ombre. Enfin, jusqu'au jour où on a croisé une couleuvre. On y a plus remis les pieds du reste de l'été.

J'ai réussi à attraper un lézard, une fois, je ne sais pas comment j'ai fait. En tout cas, il m'a mordue. Je ne saignais pas, et je n'avais pas spécialement mal, pour être honnête, mais ça m'a fait peur. Un lézard, on ne sait pas ce qu'il pense, ni comment il pense. Un chien ou un chat, on sait en général s'il veut mordiller pour jouer ou signaler que ça va trop loin pour lui, ou mordre pour de vrai. Un lézard, on ne sait pas.
On s'amusait aussi à regarder les fourmilières, les gros tas de brindilles, sous les sapins. Des milliers de petites fourmis qui s'agitaient, transportaient des morceaux d'écorce, ou des chenilles. Ça nous fascinait.

Une fois, on a vu un chevreuil. Alice était ravie.

L'été est d'ailleurs passé vite elle part dans deux semaines.
Installées au bord de la rivière, elle propose qu'on construise une cabane, ici –même.
J'approuve. Plusieurs fois j'y avais songé, mais seule, je n'avais jamais eu la motivation de chercher des branches, de les assembler, de faire en sorte que tout cela tienne.
On se met à la recherche de tout ce qu'il faut, en en moins d'une heure, on a déjà un semblant de construction, appuyée contre un arbre. On est peut-être un peu proche du sentier, mais qu'importe. Personne ne vient jamais par ici.
Le lendemain, on a amené de quoi s'asseoir sans se salir, et des livres.
Même en restant sans bouger pendant longtemps, plongées dans nos livres respectifs (même si je connaissais déjà le mien, peu importe sur quelle étagère je l'avais pris), nous n'avons jamais revu l'hermine du premier jour.

Et pendant deux semaines, nous ne faisons plus que nous rendre à la cabane, et nous faisons notre vie. Nous emmenons de la nourriture, de quoi lire, de quoi dessiner.

Et finalement, l'avant-veille du départ d'Alice, lorsque nous nous rendons sur place, on constate avec horreur que tout est détruit. J'explique à Alice que le genre de trace comme celles qui sont imprimées dans le sol, c'est probablement la marque de fabrique d'un sanglier. Ce qui est assez ironique, mais je préfère ne pas lui dire, ça ne lui plaira sûrement pas.

C'est la tête basse que nous retournons au village, et qu'on s'occupe comme on peut pendant les deux jours restant.
Alice promet qu'elle reviendra l'année prochaine, qu'elle a passé tout l'été à le demander à ses parents. J'espère qu'ils accepteront.