Nouvelle journée en perspective. Je suis dans le métro bondé, je regarde par la fenêtre le noir défiler, d'un air distrait, le froid de la vitre contre mon front. J'essaie de ne pas penser, alors je me concentre sur des mots presque vides de sens.
Je n'en peux plus. De quoi, je ne sais pas trop. Mais je suis en train de craquer. Sans raison, je crois.
J'arrive au travail. Tout le monde s'en fiche. L'idée, c'est de pas se faire remarquer par le manager, de travailler, de se taire, de sourire aux pigeons qui viennent se faire plumer en achetant des aliments treize fois le prix qu'ils coûtent au groupe.
Marre de l'hypocrisie. Mais on l'est tous, je suppose, hypocrite.
Je m'installe devant les bacs remplis d'huile bouillante, et me met à l'ouvrage.
Je prépare des frites pour pouvoir me préparer des pâtes chez moi. Ma vie n'a aucun putain de sens.
Quelqu'un allume la radio. Pour ce que ça m'importe…
Et puis, le journal, les actualités.
Une nouvelle candidate pour les élections de l'an prochain.
Je me fige. C'est elle. Alice. Alice se présente aux présidentielles, a un budget, tout le bazar nécessaire. Inattendu pour tout le monde.
C'est rien de le dire.
Je n'y crois pas vraiment, d'ailleurs. Ou du moins c'est ce dont je me donne l'impression. Je continue de travailler mais mon esprit s'égare. Je ne comprends pas.
Quel intérêt a-t-elle ?
Ça me travaille toute la journée, bien sûr.

Je crois que j'ai compris. C'est tordu. Très certainement. Mais c'est pourtant la seule réponse sensée. Cela dit, sensée, c'est vite dit. Disons que c'est la plus logique. Ou pas. Toujours est-il que je pense qu'elle veut simplement que le plus de gens possible la regarde. A la télé, je veux dire. Pour les influencer. Comme le Chasseur.
Oui. Comme le Chasseur. Elle ne supporte plus cet ignoble monde corrompu ? Elle va le purifier.
Je suis folle. En plein surmenage. Dépression. Paranoïa. Schizophrénie. Je sais pas exactement. Ce que je pense… Aucun fondement, aucune logique, aucune raison. J'envie presque la police des pensées d'Orwell. Il faudrait qu'on me bride. Je ne veux plus penser, je veux juste regarder les choses se faire. Parce que si j'en parle à quelqu'un, je vais pas être prise au sérieux. Comme dans tous ces films, tous ces livres où quelqu'un voit des extraterrestres, fait bouger un objet par la pensée ou connait l'existence d'un monstre dévoreur d'enfant tapis dans les égouts. Les autres ne sont pas concernés, dans ces histoires. C'est le personnage principal qui prend ses responsabilités. A ses dépens, parfois. Je suis le personnage principal ? On l'est tous, je suppose, selon nous-mêmes. Voilà que je m'improvise philosophe, tiens. Non, remarque. Un philosophe pense sensément. Je m'improvise sophiste. Je crois que c'est plutôt de cela qu'il s'agit.
Je m'en fous, en fait.
Je fais quoi ?
Je l'empêche de mener son projet à bien ?
Oui, je me vois très bien sonner chez elle avec un diaporama, lui expliquer avec un plan détaillé et des schémas pourquoi ce qu'elle projette probablement de faire est terriblement immoral, la voir acquiescer, se repentir, être désolée, se retirer du circuit électoral.
Et en plus, je me trompe peut-être. Si ça se trouve, elle a d'excellentes idées pour redresser le pays, remédier à ses maux, et…
Non. Certainement pas. J'en suis sûre.
Alors, l'empêcher de faire ce qu'elle projette de faire. Tuer ceux qui l'écouteront, probablement.
C'est délirant. Ou pas.
Mais je fais comment ? Je la tue, elle ?
Solution de facilité. La seule envisageable, cela dit.
Ce qui veut dire que je me condamne moi-même à une vie en prison.
Une vie sans pression, chauffée, nourrie. Cela dit, c'est peut-être pas si mal. Je ne sais pas, j'ai jamais été en prison. Je n'y tiens pas trop, cela dit.
Je pense sérieusement à tuer quelqu'un ? A tuer Alice ?
Il se passe quoi, bon sang ?
Il faut que je me fasse soigner.
Et la tuer… Où, quand, comment ? Je ne sais pas où elle habite. Bon, ça, ça se trouve sur internet. Quand ? Avant les élections. Le plus vite possible, en fait. Comment ? Rapidement, brutalement. Il ne faut pas qu'elle ait le temps de parler. Saboter sa voiture ? Facilement moyen de rater.
Je crois qu'il va falloir que je me salisse les mains.
Mais je m'entends seulement penser ? Je ne suis vraiment pas saine d'esprit…
Et par conséquent, cela me donne le droit de tuer, pour sauver des milliers de vies ?
J'en sais rien. Et si je me trompe ? C'est une vraie question, ça. Si je me trompe ?

Et pourquoi est-ce que j'ai cet apriori sur elle ?
Le fait qu'elle puisse m'ordonner de faire quelque chose sans que je puisse refuser, le fait qu'elle se dise dégoûtée du monde, de sa décadence, qu'elle veuille y remédier, et que je sois décadente parce que j'aime les femmes, je pense que ça joue. Beaucoup de gens sont comme ça, cela dit, beaucoup de gens dans la politique aussi. Mais eux n'ont pas cette capacité injonctive…
Admettons. Admettons qu'elle soit devenue une personne mauvaise, capable de faire du mal, désireuse de purifier le monde, si tant est que ce terme ne soit pas trop eugéniste.
Je m'exprime vraiment comme une gamine de cinq ans… Manichéenne au possible. Tant pis.
Je tourne en rond. Brisons là. Concluons. Je fais quoi ?
Je l'empêche d'arriver au pouvoir, quoi qu'il se passe. Je pense être d'accord là-dessus.

Arme blanche ? Arme blanche. Eviter la prison si possible. Sinon, tant pis, je dirais.
Il faut que je dorme. On dit que la nuit porte conseil. Sauf quand tu traines dehors. Il faut que je bouge de ce banc. J'ai froid. Mais je ne veux pas rentrer. Pas maintenant. Je ne veux pas que ce sentiment d'importance s'arrête. Je peux faire quelque chose. Je peux avoir un rôle. Si je rentre, c'est fini. Mais alors quoi, j'y vais maintenant ?
Non. Bien sûr que non. Déjà, je ne peux pas rater le travail. Alors quand, ce week-end ? Je planifie un meurtre comme une activité normale du week-end… Oui, ce week-end. Je suppose.
Je marche. Il faut que je me réchauffe.
Ce week-end, je tue Alice.

Il est six heures du matin. Je n'ai pas dormi de la nuit. Je ne dormirai pas d'un vrai bon sommeil avant longtemps, cela dit, je suppose. J'ai un gros, long couteau de cuisine dans la poche intérieure de ma veste. Comme ces créatures, dans les jeux Final Fantasy, les Tomberrys. Ceux qui désossent leurs victimes, et ne se nourrissent que de la rancune qu'ils ont accumulé.
Je me sens comme un monstre comme une psychopathe, j'ai l'impression de faire ce que je dois faire, mais me sens mal-à-l'aise par rapport à ça. C'est déchirant. Si ça se trouve, je ne fais que me donner un prétexte pour donner un sens à ma vie. Si ça se trouve, je souffre de névrose ou une quelconque pathologie psychique.
Inutile de songer à ça. Je n'y arriverai pas, sinon.
J'ai loué une voiture. Je n'en ai pas, inutile à Paris, où on ne peut pas circuler. J'ai cherché où elle habitait, et j'ai fini par trouver son adresse. Je pensais que ce serait plus compliqué que ça, mais c'était bêtement indiqué en bas de page, sur son site internet.
Quatre heures de route. Deux ans depuis la dernière fois que je l'ai vue. Toujours à bosser au même endroit, sans relation stable sans…Chut. Tais-toi. Il faut que je me taise. Je reviens tout le temps sur ce couplet. C'est pas comme ça que j'avancerai.

Je suis à mi-chemin. Je crois que j'hésite encore un peu. J'essaie de l'ignorer. Alice es dangereuse. J'en ai la certitude, je crois. Enfin… Je crois que je sais ce que j'entends par là. Je ne dois pas penser. Agir, sans penser. Ce qu'on me demande depuis des années. Finalement, le monde du travail a son utilité.
Je me gare sur un parking de la petite ville. J'ai vérifié sur internet, avec street view elle habite dans une maison. Seule, je pense. Sécurisée, sûrement. Je cherche. Je trouve. Je regarde autour de moi, le cœur cognant dans ma poitrine, mon ventre pesant et ma gorge m'empêchant de respirer de par sa crispation. Une haie, au bord du petit jardinet bien entretenue. Epaisse. Que j'avais repérée je porte des vêtements sombres pour cela. Je m'avance un peu, l'air de rien, m'éloigne de la route, qui passe juste devant la maison, et m'installe dedans, le plus confortablement possible. J'ai une vue sur une fenêtre latérale, sans rideaux ni volets. Si elle est là, elle passera peut-être devant, et je saurai que je peux essayer de rentrer. Sinon, j'attendrai son retour. J'ai tout mon temps. Attendre me convient bien. Je ne suis pas pressée de devenir une meurtrière. Rien à voir avec les trous pour tirer des flèches, j'entends. Pourquoi je pense à ça ? J'essaie de détendre la situation ? Raté. Pitoyable, même.

Une heure que je suis là. Je tiens plutôt bien le coup. Elle passe, soudainement, en pyjama je crois. J'attends quelques instants, m'extirpe hors de la haie, me plaque contre le mur. J'écoute autant que je peux, mais j'entends surtout mes côtes prêtes à exploser sous les battements de mon corps, et mon sang qui répète en canon la mesure dans mes oreilles. Ca siffle, ça fourmille, ça me rend sourde, ça m'handicape, je risque de rater, de me faire attraper, et j'ai encore plus peur, parce que j'ai déjà peur, et il faut que je me calme, que je respire. J'entends la porte qui s'ouvre. Je me tétanise. Je la vois, de dos, habillée de la robe que j'avais prise pour un pyjama je ne sais comment. J'avance en crabe vers l'arrière de la maison, plaquée contre le mur. Elle ne doit pas venir. Elle me verra sinon. Et j'entends la porte qui se referme.
Je respire. Je n'ai pas entendu de verrou. Elle est peut-être restée ouverte. Dans cinq minutes, je testerai.
J'y vais. Bon sang… Trop de pression. J'ai mal au ventre. Il faut que j'aille aux toilettes. Le stress… Je n'avais pas connu ça depuis le bac.
Intéressant, de trouver un point de comparaison entre passer le bac et assassiner quelqu'un. Avec préméditation.
J'y vais. Personne n'est là, et de toute façon, personne ne s'intéresserait à ce que je fais. Je ne suis pas le centre du monde.
J'actionne la poignée.
La porte s'ouvre.
J'entre. Je referme, aussi délicatement, aussi silencieusement que possible.
Elle n'est pas là. Sur la pointe des pieds, l'impression d'être aussi bruyante, pourtant, qu'un orchestre, j'avance. Sur ma gauche, une salle, pas très large, avec la fenêtre par laquelle je guettais. Je regarde, lentement, délicatement. Elle n'est pas là. Elle est probablement montée à l'étage par l'escalier en bois, tournant, qui est devant moi. La plupart des gens ont leur chambre et leur bureau à l'étage. Je monte en priant pour que le bois ne grince pas.
Il ne grince pas, et je suis en haut. Il n'y a qu'une grande pièce, sa chambre, visiblement. Elle a fait abattre les cloisons. Les murs suivent la courbe du toit. J'entends soudain la porte s'ouvrir, se refermer, se verrouiller. Evidemment. Je repense à mon parcours et je réalise qu'il y avait une autre pièce ou une suite de pièces, n'importe, qui étaient sur ma droite et que j'ai ignorées. On était à trente secondes de se croiser. Bon. Maintenant, je sais que je suis seule dans la maison. C'est déjà ça. Mais peut-être a-t-elle des alarmes anti-intrusion…
Probablement pas à l'étage.
Il y a une armoire. Avec des petites fentes dans la porte, je ne me souviens plus du nom. J'essaie de marcher sur le sol de la chambre. Ça ne résonne pas. Aucun écho. Je m'allonge sur le lit défait. Dès que j'entendrai la porte, je me mettrai calmement dans l'armoire. Je ne dois pas m'endormir.

Je m'étais endormie. Putain de nuit blanche. C'est le bruit des clés qui m'a réveillée. Je me lève, presque tranquillement, vais dans l'armoire, referme la porte délicatement. Mon pied est sur un objet cylindrique je regarde. Par les petites raies de lumière, je reconnais un sex toy. Hypocrite. Encore. Qu'elle vienne parler de… Peu importe J'attends. Je suis le monstre dans la penderie qui fait peur aux enfants le soir, quand ils sont seuls dans le noir, face à leurs terreurs.
Je regarde ma montre. Il est quatorze heures. J'ai dormi longtemps, en plus. Je n'ai même pas faim. Rien d'étonnant, cela dit.
Elle monte, je crois. Elle a l'air agacée. Toujours cette démarche sûre d'elle. Elle est chez elle, en même temps, mais il y a quand même un côté arrogant dans la façon dont elle se tient. Ses cheveux lui arrivent aux omoplates. Ça doit faire plus sérieux, quand on fait de la politique.
Putain. Elle se dirige vers l'armoire. Elle doit vouloir se changer. Je saisis mon couteau dans la poche intérieure, sans le sortir. Je dégainerai en lui tranchant la gorge. Si j'y arrive. Si je vise bien. Si j'ai le cran.
Elle s'approche, ouvre l'armoire, me regarde sans me voir, comprend, sursaute. Je sors de l'armoire, dégaine, m'approche d'elle. Elle a peur, ça se voit. Je suis peut-être en train de faire une connerie. Non, sûrement.
Elle reprend soudain son air sûr d'elle.

« Tiens, Lisa. Il y avait longtemps.
-Oui.
-Et que me vaut le plaisir de ta présence ? Tu viens fouiller dans ma coutellerie ? A moins que… Oh, tu viens me tuer ? »

Elle dit ça comme si rien au monde ne lui ferait plus plaisir. Je suis terrorisée, je ne sais plus quoi faire, si je dois répondre, la tuer d'un geste qui sera sûrement maladroit, je sais pas, je sais pas, putain.

« Oui, probable que tu sois là pour ça. Mais que diable ai-je fais pour m'attirer ainsi la haine du destin ? Ne me dis pas que tu es toujours vexée pour ce qu'il s'est passé la dernière fois.
-Je sais ce que tu comptes faire. Je sais ce que tu comptes dire, une fois élue.
-Tiens tiens tiens. J'aurais dû penser que tu comprendrais. Tu as toujours été plutôt intelligente, tu sais ? Ou alors, un peu moins conne que les autres, je sais pas trop. Mais tu sais, c'est fichu, maintenant. »

Elle a raison.
Merde. Elle a raison. Je n'ai pas agis assez vite. Tout et n'importe quoi peut se passer. Tout et…
Bordel, je vais mourir. Là, maintenant, tout de suite. Le vide absolu, peut-être pas la souffrance, mais une éternité de vide, de rien, même pas d'oubli, d'annihilation. De non-être. Elle va me tuer. Je ne peux plus bouger. Du tout. Mes muscles sont tendus comme jamais, ils me font mal, ne veulent pas mourir. Je ne veux pas mourir. Ni maintenant ni jamais. Mais ça arrive, juste là, devant moi, et ça ne dépendrait que de moi de ne pas tomber dans le néant, dans le silence éternel de ces espaces infinis, je ne veux pas, non non non, oh non, surtout pas !

Aide-moi, moi. Aide-moi. Fais quelque chose. Moi je ne peux pas. Mais si Moi je ne peux pas, Moi je ne peux pas m'aider. Alors je vais mourir. Non, non, je veux pas, c'est infernal, respire !

« Alors, tu sais ce qu'on va faire ? Pose ce canif, et laisse-le-moi, en souvenir. »

Et j'ai l'impression que ce sera la fin du monde si je ne le fais pas, et, pourquoi pas après tout. D'ailleurs, je n'ai pas eu le temps de penser que je l'ai déjà fait. Mais il ne faut pas que j'écoute, que j'entende la suite, surtout pas, je ne peux pas échouer, je ne peux pas mourir, c'est pas possible, le personnage principal ne meurt pas, il n'échoue pas, sa cause est toujours la bonne, il accomplit son but ! Je ne peux pas, c'est impossible, définitivement, il y a une erreur, il faut que je lui dise, elle comprendra, c'est sûr, c'est obligé.

« Maintenant, sors de chez moi. Rentre dans ton petit appartement minable, dans ta capitale pourrie jusqu'à la moelle, cancérisée par l'espèce humaine. Rentre chez toi, Lisa, et meurt. »

Je ne suis pas le personnage principal de ma propre histoire.
Je suis à mi-chemin, environnée du ronronnement du moteur. Je vais mourir, chez moi. Ce serait terrible, la fin du monde sinon, il faut que je le fasse.
Après tout, pourquoi pas ?