Il m'était déjà arrivé plusieurs fois dans ma vie d'avoir l'impression d'occuper la vie de quelqu'un d'autre. Après tout, en tant que lectrice assidue, j'adorais me confondre en un personnage pour vivre ses aventures par procuration. C'était toujours une bonne chose d'après moi, d'oublier le monde strict dans lequel nous vivions, pour un autre remplit de fantaisie et d'autres couleurs. Mais là je ne souhaitai qu'une chose. Redevenir moi-même.

-Il serait temps de réagir Mademoiselle Xénon.

Il pleuvait toujours et j'étais encore allongée dans l'herbe luxuriante, pleine de violettes sauvages qui tranchaient avec le ciel morose et pleins de nuages à l'allure poussiéreuse. J'observai les alentours en silence, en ignorant le chaos qui semblait régner autour de moi. Je me trouvais dans une clairière. Une multitude d'arbres formaient un arc de cercle en face moi : ils étaient tellement hauts qu'ils semblaient toucher le ciel. Leurs feuilles avaient des teintes allant du mauve au bleu clair. C'était magnifique. Aucun bruit, mis à part l'orage qui menaçait toujours, ne se faisait entendre. Sans la pluie ce lieu serait digne d'un conte de fées. Je me retournais vivement, toujours assise sur le sol. On aurait dit que la terre avait été fissurée par un éclair. Je levais la tête, en voulant apercevoir ce qui se passait de l'autre côté. Une cascade d'un bleu marine étrangement vif imposait sa splendeur. La violence de l'eau était assourdissante, alors même qu'elle rejoignait un bassin qui était à ses pieds.

Précipitamment, je me levais en oubliant le tournis qui me prenait. Je me penchais au bord de la falaise. Le vent sifflait furieusement alors que je contemplais le contrebas. Le bassin n'en était plus un quand on le voyait de ce point de vue. C'était maintenant un immense miroir constitué d'une eau semblable à l'océan et très mousseuse, surtout au pied de l'immense tombé liquide. Les gouttes de pluie formaient des milliards de ronds sur la surface. C'était un spectacle étrange et tellement beau à la fois. Les couleurs si vives qui m'entouraient me faisaient presque oublier la voûte grisâtre qui s'étendait au-dessus de moi.

-Comment avons-nous atterri ici ?

-Je commençais à m'inquiéter sérieusement jeune fille ! Je pensais que vous aviez perdu l'usage de la parole avec le choc.

Mon regard se tourna vers mon professeur. Ses cheveux étaient collés à son front et ses yeux vert clair et perçants me fixaient d'un air inquiet.

-J'étais dans ma chambre il y a quelques minutes à peine. Qu'est-ce qui se passe monsieur Malrad ?

-J'aimerais répondre à votre question. Je me trouvais dans mon bureau quand je me suis assoupi brutalement.

« Brutalement ». C'était le bon mot. Je m'étais, moi aussi assoupie d'une façon plus ou moins violente. Je frissonnais : mes vêtements étaient trempés et mes os étaient glacés.

-Pardonnez-moi, mais…

La pluie s'arrêta subitement, en apportant avec elle ma phrase qui s'évanouit en même temps. Un soleil rayonnant et printanier brillait dans le ciel. Il ne restait plus que quelque nuage d'une blancheur immaculé. Le calme de la forêt était mort : le chant des oiseaux résonnait dans la clairière. Des papillons gros comme mes poings sortirent de nulle part. Je n'en avais jamais vu de cette couleur : ils étaient d'un orange tellement doux qu'on aurait cru que leurs ailes étaient de simples photographies d'un coucher de soleil. Mais le plus impressionnant était le son de la cascade qui se faisait maintenant tellement bruyante qu'elle éclipsait presque tous les autres bruits. Ce monde vivait de contrastes…

-C'est un rêve.

-Un très beau rêve, Monsieur Malrad.

Ma timidité s'était envolée en même temps que cette pluie. Ce lieu ravivait mes yeux : il respirait la magie. Même dans mes histoires les plus créatives et dans mes rêves les plus audacieux, je n'avais pas imaginé pareil endroit.

-Depuis le temps que je cherchais le sommeil… Si ma récompense est ce songe, je suis prête à veiller pour le restant de mes jours.

Je n'étais plus fatiguée non plus. A vrai dire, je ne m'étais jamais sentie aussi bien, aussi vivante. Mon cœur et mon corps étaient tiraillés entre la fascination de cet endroit enchanteur et la réalité brutale qui me confiait secrètement que ce n'était pas du tout un rêve. J'étais consciente. Un rêve aussi parfait était impossible. Je pouvais sentir, voir, entendre chaque chose… C'était trop authentique. Un rêve lucide. Un rêve conscient. Je n'y croyais pas. C'était trop réel, trop vivant, trop… Tout simplement trop.

-Vous avez eu des insomnies ?

Les deux pistaches de mon enseignant m'observaient d'un air suspicieux. Son ton, surpris et confus, m'arracha à mes pensées.

-Oui.

-Depuis combien de temps ?

-Quelques mois maintenant. Louis aussi avait…

-Je n'arrive pas à dormir depuis trois mois.

Une fois c'est le hasard. Deux fois c'est une coïncidence. Trois fois c'est le destin. Il fallait que je me calme et que je reprenne ma respiration. Ce n'est pas le moment de faire une crise d'angoisse, surtout pas à côté de mon professeur de littérature ancienne : il me restait un peu de dignité en réserve…

-Je ne comprends rien.

-Avançons. Je ne vois aucune autre alternative.

-Il serait peut-être plus prudent d'attendre ici.

-Au diable la prudence. Soit vous me suivez, soit vous être seule. C'est aussi simple que cela.

Je lui lançais un hochement de tête approbatif en contemplant une dernière fois ce lieu. Il était absolument hors de question que je reste seule un instant dans un endroit qui m'était parfaitement inconnu. La forêt nous tendait les bras. Monsieur Malrad prenait les devants en s'enfonçant le premier à travers les arbres. Je le suivais de près en le talonnant seulement de quelques pas. Les arbres étaient sûrement plus hauts que ce que je pensais : quelques rayons de soleil à peine réussissaient à traverser les feuilles violettes. Des faisceaux de lumière, semblables à ceux qui se trouvaient dans ma chambre ce matin même, nous éclairaient à peine dans la noirceur de l'unique sentier.

-Suivons-le. Il conduit forcément quelque part…

Sans les sifflements harmonieux des oiseaux et la respiration maitrisée de mon professeur, j'aurai pris peur.

-Il faudrait que l'on sorte de cette forêt le plus tôt possible. Pressez donc un peu le pas, s'il vous plait. Sans la lumière du soleil, je doute que nous puissions nous guider sans nous prendre un tronc d'arbre en pleine figure.

Sa phrase aurait pu me faire sourire si mes pensées n'avaient pas été tournées vers Louis. Peut-être qu'il était ici lui aussi. Dès que je fermais les yeux pendant un bref instant, je revoyais des clés par centaines qui se formaient sous mes paupières. Louis avait eu ces trois traits. Il était fort à parier que le destin avait pu frapper une nouvelle fois en offrant à Monsieur Malrad des inscriptions aussi bizarres que celles que nous avions eues.

-Dites Monsieur…

-Qu'est-ce qu'il y a ?

Il s'était brusquement retourné. Incapable de le regarder dans les yeux, je continuais le chemin en prenant la tête de notre marche. Il était parfois tellement impressionnant.

-Vous… vous…

-Développez un peu plus, je vous prie.

Il avait pris un ton condescendant et méprisant que je ne lui connaissais pas. Il m'intimidait de plus en plus. C'était peut-être cette situation qui le rendait de mauvaise humeur.

-Avant de m'endormir, je me suis aperçue qu'il y avait des petits dessins partout sur mes notes et sur mes rédactions. Louis aussi en avait, mais ce n'étaient pas les mêmes que les miens : ils étaient informatisés sur sa calculatrice et son Ordiconet.

Il s'arrêta me laissant le devancer de plusieurs pas sans que je ne m'en rende compte. Je m'arrêtais à mon tour en l'observant.

-Sur vos dernières copies d'examen, à la place des notes que vous deviez avoir… Il y avait des masques de carnaval.

Des masques de carnaval ? Cette tradition était de l'Ancien Monde… Peu de gens savaient maintenant ce qu'était autrefois cette fête, moi-même, j'étais très mal informée sur la question. Mes clés, bien qu'elles soient, elles aussi de l'Ancien Monde, étaient encore utilisées pour toutes sortes de choses. Si elles ne servaient plus depuis bien longtemps à ouvrir de simples portes, nous les gardions pour les coffres-forts. Quant aux trois traits de Louis, c'était encore un mystère pour moi… Qu'étaient-elles censées représenter ?

-Ce n'était pas des masques, en ce qui me concerne.

-Qu'était-ce donc ?

-Des clés.

Il me rattrapa en quelques foulées et continua d'avancer. Nous étions maintenant côte à côte sur le sentier. Il n'y avait plus de meneur ni de suiveur.

-Je ne me souviens même pas de les avoir dessinés. Et personne n'a eu accès à vos copies à part moi.

-Nous sommes dans le même cas.

Tout ça commençait sérieusement à me faire peur. J'aurai donné n'importe quoi pour retourner auprès de ma mère et de Lilou. Elles devaient forcément être mortes d'inquiétudes toutes les deux : jamais je ne serais partie de la maison sans les en informer. En plus de cela, je me rongeais les sangs pour mon meilleur ami. Si Louis était là, j'espérais qu'il ne soit pas seul. Heureusement pour lui qu'il était quand même bien plus débrouillard que moi…

Je ne sais pas combien de temps nous avons marché, Monsieur Malrad et moi. Pour ma part, j'avais perdu toute notion du temps depuis mon arrivée ici. L'atmosphère qui changeait régulièrement ne m'aidait en rien. Le vent s'était maintenant relevé et l'heure dorée nous laissait de moins en moins de clarté. Cependant, les arbres étaient moins nombreux aux fils de nos pas et nous pouvions presque apercevoir une plaine de l'autre côté. Nous marchions toujours en silence, la fatigue me tuant lentement les pieds. Le chant des oiseaux s'était tu depuis longtemps maintenant.

-Nous devrions trouver une habitation …

-Peut-être que nous sommes seuls, Monsieur.

Un cri strident venait de me contredire à l'instant. Sans écouter ma peur de découvrir ce qui se passait, je me dirigeais vers le hurlement qui résonnait encore en écho dans la forêt. Je courrais, le cœur battant et le souffle saccadé en suivant le sentier. J'avais atteint l'autre bout de la forêt et la luminosité du coucher de soleil me faisait mal aux yeux. J'entendais des voix sans pour autant voir ce qui se passait tellement j'étais éblouie. Je m'avançais un peu plus en frottant mes yeux. Je n'aurais jamais dû les rouvrir. Une bête semblable à un immense serpent de terre et de feuilles était en train de rugir. Elle se confondait parfaitement dans le paysage, et seules ses longues épines rouge sang qui couvraient son corps tranchaient avec le verdâtre de sa peau. Je mis instantanément mes mains sur mes oreilles : cette créature monstrueuse s'égosillait de telle façon qu'on en voyait presque les vibrations dans l'air. Sa bouche, en forme de fleur qui viendrait à peine d'éclore, venait de se taire quand la bête s'en alla sous terre, laissant un trou béant dans l'herbe qui se referma aussitôt. Trop abasourdie par ces faits, je restais inerte.

-Il faut partir d'ici Abigail ! Allez vient !

Je n'avais même pas vu les deux personnes qui étaient à côté de moi. Il y avait une adolescente, peut-être plus vieille que Lilou. Elle avait des cheveux roses et me dépassait de plusieurs têtes. Ses yeux contemplaient le vide en face d'elle : cette fille n'était pas du tout dans le même monde que nous. Un garçon lui tirait le bras violemment à le lui arracher. Elle se contentait de gémir silencieusement.

-Il faut bouger ! Ce n'est pas le moment-là, Abigail ! Si tu ne te dépêches pas…

Je m'approchais d'eux afin de les aider. Elle divaguait surement à cause du choc. Qui ne le serait pas face à un monstre pareil ? Ses yeux bleus translucides fixaient toujours le vide. J'essayais de lui parler d'une voix douce :

-Est-ce… Est-ce que vous m'entendez ?

Cela n'avait aucun effet. Je m'apprêtais à poser ma main sur son épaule, pour la secouer un peu, mais le garçon me la frappa rudement avant que je n'aie eu le temps de la poser.

-Ne la touche pas sinon ce sera pire et je n'ai pas envie de la calmer !

-Ex…Excuse-moi. Je voulais bien faire.

-Oui, bah, t'allais faire très mal. Pars. Je n'ai pas besoin de ton aide.

Une onde de choc qui fit s'envoler tous les oiseaux lui coupa la parole. Le sol était en train de trembler sous nos pieds. Incapable de rester debout à cause des secousses, je tombais lamentablement sur le sol. C'était certainement cette bête qui ressurgissait de sous la terre. Les tremblements se faisaient de plus en plus nombreux et se rapprochaient de notre petit groupe. La bête allait réapparaitre juste au-dessous de nous.

-Il ne faut pas rester ici.

Le garçon m'empoigna le bras après s'être relevé précipitamment. Je restais de marbre alors qu'il nous ramenait tous les deux vers la forêt. L'adolescente n'avait pas bougé depuis sa chute. Elle était toujours assise et en grand danger.

-Je vais la chercher.

-Tu ne l'as fera pas bouger. J'ai tout essayé, m'expliquat-il totalement résolu.

Je faisais quelques pas en sa direction quand l'immense monstre sortit de terre juste devant Abigail. Cette dernière releva la tête et l'observa en s'arrêtant de gémir. Je n'eus même pas le temps de l'appeler et de lui dire de reculer que la créature se tortilla dans tous les sens avant de lâcher ses épines aiguisées en rugissant une autre fois. L'adolescente se retrouva transpercée par ces dernières. La bête disparaissait sous terre fière de son attaque. J'accourais près de la fille. Deux épines l'avaient transpercé au niveau de la gorge et du ventre. Elle s'étouffait dans son propre sang qui coulait à flot. Je tentais tant bien que mal de stopper l'hémorragie, la tête me tournant face à tout ce liquide poisseux. Abigail était paniquée. Elle allait certainement mourir.

-Aaron…

Je me tournais vers le garçon qui était toujours à l'entrée de la forêt. Il regardait la scène, horrifié et totalement déstabilisé. Une main se glissa dans la mienne. La jeune fille aux cheveux roses me regardait quand elle s'arrêta de respirer. Soudainement, son corps disparu. Sous mes yeux, son cadavre encore chaud s'était évaporé, comme si elle n'avait jamais existé. Il y avait à ses places des millions de petits cubes multicolores qui flottaient paisiblement en se moquant royalement de la gravité de la situation.

-Non…, murmurais-je.

Une seconde vague de secousse me fit sursauter. La bête allait réattaquer. Je rejoignais le garçon. Mon cerveau surchauffait : il fallait trouver une solution, une idée est très rapidement. Sans réfléchir, je grimpais à un arbre dont les branches reposaient presque sur le sol. En calculant rapidement la hauteur de la bête, je continuais mon ascension pour atteindre ce que j'estimais être la hauteur du monstre. J'escaladais cet arbre avec une agilité et une facilité déconcertante. Jamais de mon vivant je n'avais été capable de telles prouesses physiques… C'était peut-être l'adrénaline.

-Cache toi ! C'est moi qu'elle a pris en grippe !

Le garçon s'exécuta sans poser de question, alors que le sol tremblait toujours. Je restais visible et prête à réagir. La bête apparut devant moi. J'étais à la même hauteur qu'elle et je voyais des millions d'yeux noirs me fixant d'un air indéchiffrable. J'étais happée par ce que je voyais. Cela ne pouvait pas être réel… Ce n'était plus le moment d'avoir peur et, pourtant je restais paralysée et morte de trouille alors que j'étais déterminée à agir et à ne pas nous laisser mourir, ce garçon et moi. J'attrapais une maigre branche et la jetai sur l'animal. Elle ricocha pitoyablement…

La bête commençait à se tortiller de la même façon qu'auparavant. Instinctivement, mon corps bougea tout seul. La paralysie n'était que dans mon esprit. Je ne contrôlais rien. Les épines sifflèrent près de moi alors que j'escaladais une nouvelle fois l'arbre d'une façon tellement rapide que cela me surprit. Seulement quelques secondes s'étaient écoulées et la bête lançait son attaque avec fureur. Les yeux fermés et le corps plaqué au tronc, j'essayais de calmer ma peur. Je rouvrais rapidement les yeux : une multitude d'épines étaient plantées à l'endroit où j'étais. L'une d'elles s'était perdue et s'était accrochée près de mon oreille. Je l'enlevais en la contemplant. Une espèce de liquide grisâtre coulait à son bout. C'était surement du poison. Quand bien même c'était ma seule chance… Peut-être que le monstre n'était pas immunisé à son propre venin. C'était peu probable. Louis m'avait toujours répété que les serpents étaient immunisés contre les morsures de leur espèce. Les règles de ce monde n'étaient visiblement pas les mêmes que le nôtre. Alors s'il y avait ne serait-ce qu'une toute petite chance de s'en sortir, c'était cette épine qui la représentait.

La créature poussa un nouveau rugissement qui me déstabilisa et me fit tomber. Je me rattrapais à l'arbre alors que je hurlais à cause de la chute. Ma seule main de libre me tenait fermement à la première branche que j'avais pu agripper. Mon corps était maintenant suspendu à plusieurs mètres du sol. Une épine était enfoncée dans l'écorce de l'arbre. Autant la récupérer, elle aussi pour avoir un maximum de poison. Elle n'était qu'à quelques centimètres de mes doigts. La branche allait céder avant que je ne puisse l'atteindre… Le craquement de la branche se faisait de plus en plus menaçant. Et sans raisonner l'espace d'un instant, je lâchais la branche sur laquelle j'étais pendue pour atteindre cette fameuse épine dans l'espoir de m'en faire une arme. Je tombais lourdement sur le sol. L'épine rouge dans la main gauche, j'étais incapable de bouger, le souffle coupé. Mes yeux étaient ouverts et je ne voyais que le ciel, qui avait pris une teinte entre le rose et l'orange. Je n'avais même pas mal. J'étais juste… cotonneuse et incapable d'exécuter le moindre mouvement. Mais ce n'était plus de la peur. C'était vraiment mon corps qui ne voulait pas bouger cette fois. Il fourmillait désagréablement. La bête cacha mon ciel de corail en rugissant une dernière fois. Elle allait me tomber dessus quand l'adrénaline fit une fois de plus son œuvre. J'employais un effort surhumain pour rouler sur un côté et esquiver son attaque. Elle se releva instantanément prête à recommencer. Dans un geste désespéré, je lançais l' une des épines que je tenais encore dans ma main qui en était devenue blanche. Par un heureux hasard, elle atteignit sa cible alors que je n'avais pris que quelques secondes pour viser consciente du peu de temps qui me restait. La bête hurla instantanément alors que l'épine avait atteint l'un de ses yeux. La deuxième, que je lançais avec plus de force, se planta directement au-dessus de son immense bouche. Elle tomba en arrière et souleva pour la dernière fois un amas de terre et de poussière autour d'elle. Elle était morte.

-Mademoiselle Xénon ! Mademoiselle Xénon.

Mes yeux étaient clos. Je ne demandais qu'à me reposer. Le petit garçon avait accouru près de moi et Monsieur Malrad s'était accroupi face à mon visage.

-Vous n'avez rien ?

Je lui murmurais un simple non. Je n'avais pas envie de parler. Ce qui venait de se passer était tellement invraisemblable que mon cerveau ne demandait qu'à se mettre sur pause. Mais qu'est-ce que je venais de faire ?

-La fille qui était là… Chuchotais-je.

Le garçon qui était à genoux pleurait silencieusement, comme s'il ne voulait pas être vu ni entendu. Il était tellement jeune. C'était parfaitement normal qu'il craque face à ce qu'il venait de voir. Je me mis à sa hauteur, bouleversée et émue par les larmes de ce garçon, je le prenais dans mes bras.

-Mes parents vont m'en vouloir. Plus jamais ils ne voudront de moi… Sanglotait-il sur mon épaule encore endolorie.

-Mais non, voyons. Tu n'as rien fait de mal.

-Tu ne comprends rien ! Abigail est ma sœur ! Elle a disparu alors que je devais veiller sur elle !

Je desserrais mon étreinte pour le regarder. Effectivement, il avait les mêmes yeux bleus translucides que sa sœur. Sa sœur, qui venait de se faire transpercer et qui s'était étouffée avec son propre sang dans mes bras.

-Abigail est autiste. Elle figure sur les registres des Troublés. Je devais la surveiller ! Je devais la surveiller ! JE DEVAIS LA SURVEILLER !

Il hurlait et pleurait tout son soûl dans mon cou. Je regardais par-dessus son épaule, monsieur Malrad qui était arrivé trop tard. S'il avait couru avec moi, Abigail serait toujours avec nous. Le fait que son corps ait disparu rendait sa mort impossible, tant bien pour son frère que pour moi. Malgré le doute et ce sentiment d'être totalement abattu sous la pression de faits qui nous échappent, il fallait partir d'ici et trouver refuge ailleurs. Je refusais de laisser ce garçon seul et démuni.

- Ne t'inquiète pas bonhomme. On t'emmène avec nous.

Pris d'un mouvement de recul, il se releva et sécha ses larmes à l'aide de ses manches. Il me tournait le dos et commençait à s'éloigner.

-Ne me parle pas comme si j'avais cinq ans.

Il était redevenu méprisant et fier. Son attitude agressive me prenait de court. Cela ne me blessait pas. Je ne le connaissais pas et en essayant de l'apaiser, j'avais été maladroite avec lui. Je lui souriais comme pour me faire pardonner :

-Quel âge as-tu alors ?

-Qu'est-ce que ça peut bien te faire, mon âge ?

-Si tu veux que l'on te parle comme à un grand, ne te comportes pas comme un enfant.

Ce n'était peut-être pas la meilleure des choses à lui dire : il paraissait si susceptible. En m'aidant de la main tendue que m'offrait mon enseignant, je me relevais avant de me frotter les mains pleines de terres. Cette plaine, sans créature immonde, était aussi belle que la clairière dans laquelle je m'étais retrouvée à mon réveil. Mais, ce qui était plus beau encore, c'était le petit village qui se dessinait à l'horizon, en face du garçon. Je m'approchais de lui silencieusement.

-J'ai treize ans. Et je m'appelle Aaron.

Ses yeux pleins de gratitude s'étaient posé sur moi l'espace d'un instant. Aaron était agressif, mais il ne mordait pas. Lilou était pareille à cet âge.

-Allez vient Aaron. Nous allons nous rendre dans ce village. Indiqua Monsieur Malrad.

L'adolescent le regarda avec méfiance en cherchant mon approbation. J'étais incapable de me diriger moi-même, alors ce n'était pas moi qu'il fallait regarder. Je lui faisais un signe de tête encourageant en lui chuchotant à l'oreille :

-C'est mon professeur de littérature ancienne. Monsieur Malrad. Il est un peu bourru par moments, mais il est très gentil.

-Ton prof ? Y'en à qui ont encore moins de chance que moi en, ce qui concerne leur accompagnateur.

J'étouffais un rire face à sa repartie et à sa petite moue dégoutée.

-Comment as-tu atterri ici, Aaron ?

-Et toi ? Rétorquât-il avec méfiance.

-Je me suis subitement endormie alors que, depuis des mois, je n'arrivais plus à dormir correctement. Quand je me suis réveillée, je n'étais plus dans ma chambre.

-Abigail et moi aussi, s'étonnât-il. Ma sœur et moi faisions des nuits blanches tout le temps. Puis hier où il y a quelques heures, je ne sais plus… Nous regardions un livre d'images. J'ai dû fermer les yeux quelques minutes et quand je les ai rouverts, j'étais dans cette plaine, Abigail à mes côtés.

Une fois c'est le hasard. Deux fois c'est une coïncidence. Trois fois c'est le destin. Quatre fois, quelqu'un se moque littéralement de toi. Nous étions tous là pour une raison ou une autre, et nous y étions tous arrivés de la même façon. La peur, l'incrédulité, l'incompréhension… Pourquoi ? Des tonnes de questions en « pourquoi » tournaient en rond autour de moi. La petite voix d'Aaron me ramena à la réalité :

-Je t'ai dit mon nom. Tu m'as indiqué celui de ton prof. Comment, je dois t'appeler ?

-Je m'appelle…

Ma phrase fût coupée. Le paysage autour de moi s'effaça et le sol se déroba sous mes pieds pour la énième fois depuis j'étais ici. J'étais de nouveau seule. La nausée me prenait et la sensation de faire une chute libre ne dura que quelques secondes. Un autre paysage s'assembla devant moi. Je me sentais électrique et grésillant de partout. Mes pieds, mes bras… Des milliers de fourmis avaient investi mes membres. Une immense place de marbre blanc s'étalait devant moi et un brouhaha incessant résonnait en écho. Des colonnes de pierres sculptées nous entouraient.

Monsieur Malrad et Aaron apparurent à côté de moi aussi naturellement que les centaines d'autres personnes après eux.

-Ou est-ce que nous sommes ? Me demanda le plus jeune des deux.

-C'est vraiment la seule question que tu te poses, gamin ? Ça ne t'étonne pas que nous nous soyons téléportés d'un endroit à un autre ?

Aaron jaugea son ainé avec arrogance :

-Bien sûr que si. Mais ce n'est pas la priorité ! Le provoquât-il.

Les personnes autour de nous s'affolaient. Certaines pleuraient, d'autres riaient hystériquement en retrouvant des gens qu'ils connaissaient, d'autres se questionnaient. Moi j'étais calme et sereine d'apparence. Mais toutes leurs émotions, je les absorbais intérieurement. Je scrutais l'enceinte à la recherche de Louis. Il était sûr, maintenant, qu'il était ici. J'en avais l'intime conviction. Trop de hasard… Il était impossible qu'il ne soit pas ici, alors qu'il lui était arrivé exactement les mêmes choses qu'à Aaron, Abigail, Monsieur Maldrad et moi-même.

Il y avait trop de têtes pour que je puisse le repérer. Nous étions tous entassés les uns sur les autres et la place, qui était gigantesque et presque vide à mon arrivée, était désormais pleine de milliers de personnes. L'une d'entre elles me bouscula. La main frêle d'Aaron me permit de garder l'équilibre, sans quoi je serais tombée.

-Fais attention quand même !

-Pardon.

-Peut-être qu'Abiagail est ici. Tu as disparu comme elle tout à l'heure.

Si quelqu'un avait trouvé sa sœur, j'espérais secrètement qu'il avait de sérieuses compétences en médecine.

-Nous la chercherons après, Aaron.

Une voix venue de nulle part nous intimait depuis quelques instants déjà de nous taire et de faire le silence sans grand succès.

-Rassemblez-vous au centre de la place dans le calme et le silence !

Tout à coup, un ultrason d'une puissance remarquable me vrilla les tympans. Je n'étais pas la seule dans ce cas. Tout le monde autour de moi s'était tu et portait ses mains à ses oreilles. Le silence, lourd et plombant, fût coupé par une voix guillerette et joyeuse :

-Bienvenue au promontoire d'alliance !