Écris après avoir senti le désespoir de certains auteurs.


Écrire.

Ça commence par de la lecture. De la lecture intensive.
La page est finie ? Il y en a d'autres.
Le chapitre est fini ? Il y en a d'autres.
Le livre est terminé ? Il y en a d'autres.
Les mots, dévorés, il n'y en a jamais assez.
Mais, quand la bibliothèque est vidée, ça finit par une page, irréelle, toute blanche, avec cette petite barre noire qui clignote, nargue, s'impatiente, attend.
À partir de ce moment, c'est un barrage qui cède. Les lettres déferlent et garnissent, tâchent, noircissent le papier encore fictif. Les mots s'enchaînent, puis les phrases, les paragraphes, les pages, les chapitres. Les feuilles se noient, tandis que les lettres des touches du clavier s'usent, s'estompent sous les assauts répétés, rapides, des doigts habiles. Et les prunelles se perdent dans une immensité, observent un film invisible, les autres sens en émoi. Dans le fracas de la déferlante de lettres, quels autres sons se cachent ? Dans le claquement de la barre d'espace, si lisse, quelles autres sensations parcourent la peau du bout des doigts ?
Les yeux s'embuent de larmes, ou se remplissent de colère. Les lèvres s'étirent dans un large sourire, ou se pincent de rage. Les sourcils se froncent d'incompréhension ou se soulèvent d'étonnement. Le froid s'empare de l'espace, ou alors, la chaleur s'installe, comme un lourd manteau.
Alors le café saturé de sucre posé là, incroyablement patient, se refroidit. Quand les doigts font une pause et esquissent un geste vers la tasse, il n'est peut-être pas trop tard... Non, ils se ravisent et continuent, ne s'arrêtent jamais.

Vient le moment tant attendu. Trois lettres qui terminent cet écrit. F, I, N : fin.
Une pause et la roulette de la souris remonte brusquement, retourne au titre en majuscule, en minuscule, en gras ou en italique, à droite, au milieu, ou plutôt à gauche, souligné, ou pas.
Un soupir de soulagement, de fierté et la disquette promet la sécurité de ce travail. La souris tombe sur le menu et va chercher l'icône bleutée, le premier, sans hésitation, encerclé par ce flamboyant animal.

« Publiée ».

C'est l'extase !
Un premier chapitre. Plaira-t-il ? Tant de travail...
Alors c'est l'attente. Envers ceux qui, déjà ivres d'avoir consommé tant de lettres, se jettent encore sur les prochains écrits à dévorer, à aimer ou pas, mais surtout à critiquer.
Néanmoins, trop grisés pour se rappeler qu'ils ont un devoir, ils ne parviennent pas à taper sur les touches. Sont-ils trop pressés ? Manquent-ils de motivation ? N'ont-ils pas ne serait-ce qu'un petit « merci » à offrir, ou un « c'est bien », même avec quelques fautes d'orthographes ?
Les doigts, immobiles, calmes, s'énervent, s'agitent. Il n'y a rien d'autre qu'un profond silence décourageant. Les vues se multiplient, les « Follows » s'additionnent, les « Favories » se décuplent et les « Reviews » ne bougent pas.
Pourquoi continuer ? Les doigts s'engluent de découragement et s'immobilisent.

« Je démissionne. »


Merci à Aoneko-sama pour m'avoir fait remarquer les quelques fautes ;)