Note de l'auteure :

Yosh ! Une petite suite qui, j'espère, vous fera plaisir, même s'il ne s'y passe que peu de chose. J'espère réussir à garder le rythme d'une publication par mois, mais je ne garantis malheureusement rien. Comme dit précédemment, je préfère désormais écrire lorsque l'envie est là et poster quand je suis satisfaite du chapitre – un tant soit peu du moins. Sinon, fort possible que quelques modifications soient faites plus tard, mais rien de très important.

Oh, et j'ai une page Facebook maintenant : R.S. Vaesen, si ça intéresse. Un compte twitter va sûrement suivre bientôt où je risque fort de partager les commentaires parfois très hilarants de mon bêta lecteur…

Réponses au guest :

Guest : Merci ! J'espère que tu aimeras la suite !

VII. Mensonges

Quand Gabriel aperçut son reflet dans le miroir, ce dernier suspendu à la porte du casier qu'il empruntait pour la veillée, les regrets nouèrent sa gorge et l'envie de tout plaquer se fit imposante. Si, étrangement, l'uniforme de Noël lui allait à ravir, il n'empêchait que tout ça l'insupportait, autant le grelot et la boucle à son cou que les bois perchés au sommet de son crâne. C'était diablement adorable sur Raphaël, mais sur lui, ça l'énervait jusqu'au tréfonds de son âme. Définitivement, ce costume, car ce n'était assurément pas un uniforme à ses yeux, lui donnait de l'urticaire ; il ne comprendrait jamais l'excentricité de Stephan, et elle ne datait pourtant pas d'hier. Il l'avait toujours côtoyé ainsi et il avait cru pouvoir s'y habituer. Force était de constater qu'il s'était mis le doigt dans l'œil.

Au fond, s'il se montrait un tant soit peu honnête, il devait avouer que cette excentricité ne le dérangeait pas plus que ça, tant qu'elle ne le concernait pas. Mais là, ça le touchait d'un peu trop près et il commençait à regretter cette vieille amitié. Comment Stephan avait-il réussi à le convaincre de mettre ça sur son dos ? Il ne le savait même pas, se souvenant seulement d'avoir accepté de se revêtir de ridicule à un moment ou à un autre de leur conversation. Il oubliait parfois comment cet homme était doué pour manipuler son entourage.

- Quel goût de merde, marmonna Gabriel pour lui-même en terminant de boutonner son veston, se demandant encore pourquoi il avait offert de remplacer Misha pour la soirée.

Enfin. En réalité, il connaissait la réponse ; il n'avait seulement pas envie d'y réfléchir, pas envie de mettre des mots sur ses actions. Mais maintenant qu'il était là, par acquit de conscience, il se devait de mener à bien le travail pour lequel il s'était proposé, même si ça avait été à reculons – d'une part, car ça ne l'enchantait pas des masses, et d'une autre part, car il craignait d'avoir perdu la main. Il n'avait plus touché à un brasseur depuis quelques années, et concocter des cocktails avait été proscrit par la même occasion. Vainement, alors qu'il quittait les vestiaires, il tenta de se convaincre que ça ne s'oubliait pas, un peu comme le vélo – quoique lorsqu'il montait sur ces engins à deux routes, les chutes étaient son lot.

Pour se rassurer et éviter de se ridiculiser plus qu'il ne se ridiculisait déjà, Gabriel trouva que se mettre à jour n'était pas une mauvaise idée. Il préféra de loin jeter un coup d'œil aux cocktails offerts par le Sweet Devils avant l'ouverture du bar, cette dernière prévue dans un peu moins d'une heure. En passant par la cuisine, il s'empara d'un cahier qu'avait sorti Stephan à son intention et dans lequel avait été notée la préparation des cocktails, s'installant sur un tabouret au comptoir pour une peu plus de confort. Presque aussitôt, il s'attela à la tâche, entreprenant de mémoriser les dosages et l'ordre respectif des différents ingrédients de chacun des cocktails. Rapidement, il réalisa que si plusieurs noms avaient été changés, la majorité des recettes n'en restait pas moins identique à celles qu'il connaissait déjà, ce qui facilitait de loin son apprentissage.

Il était si concentré sur la tâche qu'il n'entendit pas l'arrivée de Vanessa, alors que ses talons hauts claquaient pourtant sur le parquet. Il fut toutefois bien obligé de remarquer sa présence lorsqu'elle prit la liberté de déposer une bise sonore sur sa joue indemne, lui arrachant quelques battements de cils surpris. S'il se retint de commenter le comportement de son élève, qu'il trouvait beaucoup trop familier à son goût, son regard fut toutefois suffisamment éloquent pour compenser les mots.

- Stephan m'a demandé de t'accueillir chaleureusement, se justifia-t-elle d'un haussement d'épaules nonchalant et d'une voix calculée, appuyant bien sur le « chaleureusement » d'un ton presque doucereux.

Afin d'appuyer ses dires et de se dédommager de ses actions, elle lui présenta l'écran de son téléphone, témoin de l'objet du délit. Le texto de son patron était mis en évidence, celui-ci mentionnant que Gabriel remplacerait Misha pour la soirée. Plus que les mots, ce fut surtout la flopée de cœur de diverse couleur qui attira l'attention de Gabriel et instinctivement, il ne put s'empêcher de grimacer. Une vive douleur s'ensuivit, lui rappelant durement qu'une profonde entaille défigurait sa lèvre inférieure.

- Un conseil. N'applique pas aux pieds de la lettre tout ce que cet imbécile dit, ou tu vas finir par le regretter. Et surtout, nous ne sommes pas en France. Ici, pas de bise. Si tu veux être chaleureuse, dis-moi bonjour et ça sera amplement suffisant, grogna-t-il d'un ton cassant.

Si Gabriel n'avait rien contre ses origines françaises et respectait ses mœurs comme n'importe quelles autres mœurs, ce n'était pas pour autant qu'il cautionnait le partage de germe. Il appréciait sa bulle personnelle et haïssait qu'on y entre sans y être invité. Il était de ces personnes qui se tenaient loin des autres, limitant les contacts au strict minimum. Peu avaient pu ou pouvaient lui sauter au cou sans qu'il se plaigne ou sermonne ; ces heureux élus se comptaient sur les doigts d'une main.

- Misha ne s'en plaint pas, lui, rétorqua la serveuse, désinvolte et puérile.

Sans la moindre retenue, Gabriel dévisagea la jeune femme en arquant un sourcil. Était-elle sérieuse ou s'agissait-il d'une mauvaise blague ? Et que venait faire Misha dans la conversation ?

- Je suis là pour être barman, pas pour être Misha.

- Professeur ou barman, vous restez obstinément froid, ronchonna Vanessa dont le regard, au contraire de sa mine boudeuse, se fit foncièrement sérieux. Pourquoi vous a-t-il sauté à la gorge ?

La question étonnamment directe le prit de court. Pourtant, il s'y attendait, à cet interrogatoire, croyant toutefois que les pincettes seraient de mise, ou tout du moins, qu'on prendrait la peine d'introduire le sujet avec un minimum de tact. Seulement, tourner autour du pot n'était manifestement pas le dada de la serveuse. À ce sujet, Gabriel ne put s'empêcher de remarquer qu'elle ressemblait à Misha, et qu'à ce propos, lui-même ne valait pas tant mieux.

Décidément, Stephan s'entoure de cas à problèmes, pensa-t-il, sans oublier de s'inclure dans ces cas.

Enfin. Il n'empêchait que Gabriel se retrouva interdit un instant, étonné par la question, et que Vanessa en profita pour prendre place sur un tabouret à ses côtés. Que cela lui plaise ou non, il allait devoir mettre de côté son cahier ; impossible de se concentrer avec cette femme dans les pattes. Au moins, avait-il déjà retenu le plus important, le reste, il saurait y faire.

- Je ne pense pas que ce soit de tes affaires, répondit-il froidement, peu enclin à parler de cette histoire ; sa joue l'élançait suffisamment pour le dissuader d'aborder le sujet.

- Moi, je pense que si. On va quand même bosser ensemble ce soir, et je n'ai pas envie de travailler avec quelqu'un que ma blondasse déteste. Je n'avais jamais vu Misha perdre les pédales à ce point, alors qu'il est pourtant assez impulsif une fois qu'on sort du boulot. Et vous savez quoi ? Il ne répond pas à mes messages, même si je le spam comme jamais auparavant. Par hasard, vous n'auriez pas une idée du pourquoi ?

Son ton, accusateur et vindicatif, contrastait vivement avec sa politesse toute feinte. Malgré tout, cela ne lui fit ni chaud ni froid. Et bien que le surnom vulgaire le fit légèrement tiquer, Gabriel ne réagit pas plus que ça. Plutôt, il fixa la jeune femme sans dire un seul mot, plus muet qu'une tombe. Décidé à jouer au roi du silence et à garder leurs sombres secrets pour lui, ses yeux verts intenses, mais inexpressifs, se contentèrent de se plonger dans ceux bouillant d'inquiétude et de questions de son vis-à-vis. Obstinée, la serveuse releva le défi et à son tour, braqua ses prunelles ambrées dans les siennes.

Jusqu'à l'arrivée de Raphaël, qui daignait les rejoindre une dizaine de minutes plus tard, ils restèrent ainsi, se regardant en chiens de faïence, car ni l'un ni l'autre ne voulait lâcher le morceau. Les paroles s'avéraient au fond superflues ; leur regard parlait pour eux.

- Mais… Vous faites quoi ? demanda le nouveau venu en les dévisageant à tour de rôle, hésitant à poursuivre son chemin jusqu'aux vestiaires.

Un ange passa avant que Vanessa n'abdique et ne se retourne vers son collègue, un sourire aussi moqueur que sournois étirant ses lèvres pulpeuses.

- Je lui ai demandé les réponses des examens, mais il ne veut pas me les donner, fanfaronna-t-elle tout en pointant du pouce son professeur.

- Tu n'apprendras rien si on te donne tout tout cuit dans le bec, rétorqua Gabriel en roulant des yeux, tenant pour acquis qu'il valait mieux jouer le jeu et éviter d'inquiéter son petit protégé – qui aurait de toute façon son mot à dire tôt ou tard.

Cependant, Gabriel regretta bien vite ce choix, car pour le reste de la soirée, cette peste entreprit de l'asticoter sur les questions d'examen. Elle jouait son rôle à merveille, et le professeur commença à croire qu'elle était en réalité peut-être sérieuse – ou peut-être pas, il n'aurait su dire. Dans son interrogatoire, Vanessa s'attarda en particulier aux questions longues, et quand il refusait de lui répondre, elle demandait au moins un indice, ce sur quoi il répondait qu'en classe, il avait expliqué en long et en large ce que contiendrait l'examen. Pour la cause, Vanessa répliqua qu'il était si ennuyant dans ses explications qu'elle n'avait rien retenu, et lui que si elle continuait à l'importuner au sujet de l'examen, peut-être qu'il allait se faire un peu plus sévère sur sa copie, et ainsi de suite.

Au grand dam de Raphaël, qui s'était rapidement changé afin de revenir et de tempérer l'humeur du professeur, ils enchaînèrent ce type de dialogue durant une bonne partie de la soirée, si bien que vers la fin, Gabriel se contentait de répondre par des onomatopées. Comment une élève si calme, si attentive et si douée pouvait-elle être pire qu'une chipie en dehors de ses cours ? Il avait l'impression d'être en face d'une autre personne, et l'idée d'une jumelle maléfique germait dans un recoin de sa tête.

Autant dire que lorsqu'elle était occupée à une table, Gabriel pouvait finalement se permettre de souffler. Pas très longtemps, car lorsque ce n'était pas son étudiante, c'était les clients qui enchaînaient les questions, en particulier les quelques habitués qui demandèrent des nouvelles de Misha ou tout simplement s'il était un nouvel employé. Professionnel, il essuyait les questions en répondant aussi aimablement qu'il le pouvait – lorsque la soirée fut terminée, Vanessa le chaparda sur son sourire commercial qu'elle n'aurait jamais cru possible. Ice Man, selon sa vision, était figé sur une seule et unique expression ; un mélange d'ennui et d'agacement.

Durant son quart de travail, alors que la serveuse avait le dos tourné, une femme lui demanda si le barman avait été renvoyé, et sous son incompréhension, elle mentionna avoir assisté à la scène d'hier – il ne l'avait pas reconnue, mais pour sa défense, elle possédait l'un de ces visages communs facilement oubliables tant il était banal, et d'un autre côté, il avait été occupé à sauver sa peau, suffisamment pour occulter aussi bien le lieu que les clients.

La jeune femme, à qui il ne donnait pas plus de 25 ans, avait parlé timidement, son regard terne rivé sur son verre de gin. Mais malgré sa voix basse, ses révélations ne passèrent pas dans les oreilles d'un sourd et les questions fusèrent à nouveau. À deux doigts d'exploser, Gabriel dut se retenir de l'invectiver. Les clients attablés au bar savaient désormais que sa lèvre fendue et sa joue tuméfiée étaient l'œuvre de leur cher barman, et ils ne prévoyaient visiblement pas laisser couler. Contrairement à Vanessa, il ne pouvait pas les envoyer balader et répondit d'un mensonge qui se voulait véridique, cachant tant bien que mal son irritation – sa vie personnelle était privée, ce n'était pas un sujet de commérage.

- J'ai dragué sa petite amie et ça ne lui a pas plu.

- Mais il n'a pas de petite amie ! C'est un coureur de jupon notoire, répliqua aussitôt la jeune femme sous les approbations hésitantes des autres clients, les mains crispées sur son verre.

Ô la chiante, se plaignit silencieusement Gabriel, maintenant tant bien que mal la façade du gentilhomme. Il pensait que lire entre les lignes ne devrait pas être très compliqué ; il ne fallait pas être devin pour comprendre qu'il n'avait pas envie d'en parler, et la bienséance voulait que l'on n'insiste pas. Pesant ses choix, il se rendit compte qu'il n'en avait pas tant que ça et consentit à répondre d'une demi-vérité, histoire de récupérer un peu de paix.

- Bon, d'accord. À vrai dire, je sortais avec sa sœur il y a de ça quelques années. Notre rupture lui a brisé le cœur, et elle ne s'en est jamais remise. Disons que Misha est un petit frère attentionné, et qu'il ne me l'a pas pardonné.

Ce devrait être suffisant pour alimenter les ragots et leur curiosité, pensa-t-il à regret, laissant par la suite les clients débattent entre eux, soit sur le bien fondée de la violence de Misha, soit sur le cœur brisé après une rupture, soit sur toute autre chose qui ne l'intéressait pas le moins du monde. Lorsqu'un client se tourna vers lui en quête d'un quelconque appui, Gabriel déclara solennellement qu'il ne serait pas l'arbitre et qu'il ne prendrait aucun parti, se dédouanant de toutes responsabilités.

À sa grande surprise, leur débat réussit à l'amuser, si bien qu'il ne remarqua pas tout de suite le regard fixe de la cliente, et quand ce fut le cas, il eut la désagréable impression qu'elle n'était pas dupe. Ses yeux bruns semblaient en demander plus et l'accuser de mensonges par omission. C'était comme si elle sentait qu'il ne disait pas tout, qu'il jouait sur les mots.

Mal à l'aise, il se racla la gorge et chercha à mettre un terme à ce regard insistant. Il s'enquit :

- Je vous sers quelque chose d'autre, madame ?

- … Non, ça va être tout, merci.

Rapidement, elle paya l'addition, laissa quelques pièces de monnaie en guise de pourboire et s'éclipsa sans demander son reste. Perplexe, Gabriel observa la carrure osseuse de la jeune femme disparaître à travers la porte, manquant de peu de bousculer Stephan qui, pour la soirée, avait endossé le rôle de videur. Mine de rien, même s'il n'était pas aussi bien bâti que Derreck, il en imposait de par sa taille et de par ses larges épaules.

Replaçant ses lunettes du bout de l'index, Gabriel préféra passer sous silence le comportement somme toute irrespectueux de la cliente, taisant ses questionnements et reprenant aussitôt son poste. Même si la soirée était relativement tranquille, les commandes ne connaissaient pas le répit et il préparait cocktail sur cocktail. Honnêtement, un deuxième barman n'aurait pas fait de tort. Il commençait à se demander comment Misha arrivait à joindre le tout sans s'épuiser et sans devenir fou. Mais au vu des visages délectés, il put trouver réconfort en se disant qu'il n'avait toujours pas perdu la main, en dépit de toutes ces années. La popularité de ses cocktails l'étonnait

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La soirée, les clients, les questions, Vanessa – surtout Vanessa –, tout ça l'avait épuisé, au point où il se sentait vidé de ses forces ; il avait l'impression d'être entré dans un état larvaire, ce qui ne lui était pas arrivé très souvent. Tristement, il se rendait compte qu'il n'avait plus 20 ans et que son corps quémandait désormais le repos, ce qu'il consentit à lui offrir sans trop rechigner. Il avait pourtant prévu de corriger quelques copies ce samedi, sauf qu'il devait avouer qu'avec les évènements de la journée, il n'avait pas la tête à ça. Il avait plutôt la tête à son lit et dès qu'il rentra chez lui, il fila dans sa chambre en ignorant Raphaël. Il coupa son début de question par un « bonne nuit » éloquent, puis disparu derrière la porte.

Durant leur quart de travail et le trajet de retour, son protégé avait eu la décence de ne poser aucune question quant à sa présence au Sweet Devil, mais Gabriel savait qu'il en serait tout autre une fois à la maison. Seulement, il n'avait pas envie de discuter tout ça, encore moins de se remémorer l'hystérie irrépressible de Misha – il avait bien cru ne jamais réussir à le calmer. En prime, le jeune semblait avoir gardé cet orgueil et cette fierté qui le caractérisaient si bien dans son adolescence, et Gabriel se doutait qu'il n'apprécierait pas des masses qu'il révèle sa crise de panique à son collègue.

Si Raphaël posait la question, il ne voulait pas lui mentir, ne voulait pas lui cacher sa mésaventure chez Stephan, sachant les répercussions que ses cachotteries et ses mensonges pouvaient entraîner. Il connaissait que trop bien les réactions parfois excessives de son protégé, alors il opta pour la meilleure des solutions ; la fuite et l'isolement. Heureusement, Raphaël sembla respecter sa décision, pour cette nuit du moins – demain était un autre jour, et Gabriel le redoutait déjà.

Pour l'heure, il se contenta de remettre les incertitudes comme la douche au lendemain, puis de se déshabiller avant de se glisser sous les couvertures. Vêtu d'un simple boxer, il aimait ressentir la douceur des draps et des couettes sur sa peau dénudée, le tout l'enveloppant dans un doux cocon. C'était stupide, mais ce confort l'apaisait, et il en avait bien besoin avec la journée qu'il avait menée.

De sa visite de courtoisie chez son ami, plusieurs choses en avaient découlé. Des choses qui le poussaient à réfléchir sur ce qu'il refoulait depuis des années. Les mots de Stephan avaient fait mouche, l'attitude protective de Derreck lui avait rappelé la sienne des années auparavant et la crise de Misha l'avait accablé de culpabilité. Des sentiments contradictoires le tourmentaient, et il ne savait plus où donner de la tête.

Dire qu'en entrant dans le bar, il ne l'avait pas reconnu et dire qu'au fond de lui, il l'avait trouvé attirant, voire séduisant. Il l'avait trouvé dans ses goûts avec ses proportions bien balancées, ses yeux profondément bleus et sa chevelure de blé, quoiqu'il l'avait aussi trouvé un brin excentrique. Il y avait trop de piercings à ses oreilles, qu'il aimait se convaincre, taisant les pensées indécentes qui lui venaient à l'esprit. En réalité, ces piercings lui concédaient des airs de mauvais garçon, et ces mêmes airs attisaient chez lui des envies de correction, des envies peu avouables. Des envies qu'il avait toujours su contenir. Mais cette nuit, elles s'éveillaient et il se sentait plus sale que jamais.

Ce jeune, il l'avait presque élevé ; il l'avait éduqué, l'avait aidé avec ses cours, l'avait sortie d'un tas de pétrins. Il avait aussi tenté de lui apprendre la politesse, ce qui n'avait jamais été couronné de succès. Il revoyait sa bouille d'ange, ses grands sourires espiègles et son rire cristallin. Il le revoyait lutter contre la douleur, contre ses démons. Il revoyait tout ce qu'il avait jeté aux oubliettes depuis la mort de Masha, le poussant à se dégoûter un peu plus de lui-même. Soudain, l'impression de ne pas être très différent de cet homme, de cet être écœurant qu'il avait défenestré, retournait ses entrailles. Il en avait le haut de cœur.

- Pathétique…

Un simple murmure qui sembla pourtant porter en lui tous les maux du monde.

Gabriel souffla, puis prit une grande respiration avant de répéter plusieurs fois le manège, et ce, jusqu'à ce que sa répulsion soit refluée. Il était temps de mettre fin à son propre procès. Il devait dormir s'il voulait avancer ses corrections dès le lendemain. Beaucoup de travail l'attendait ; des dizaines de rapports sur diverses époques de leur pays. Des rapports, il le savait, bourrés autant de fautes d'orthographe que de fautes factuelles. Sur un coup de tête, il prit la décision qu'à la prochaine session, il réduirait de moitié le nombre de pages – heureusement, il oublierait certainement cette résolution dès le réveil.

Même si la fatigue se faisait ressentir, le sommeil tarda à venir. Le marchand de sable le nargua durant de longues heures, et lorsqu'enfin il vint, Gabriel le regretta.

Peu de temps après s'être endormi, il se réveilla en sursaut, la sueur roulant sur sa peau désormais moite. Instinctivement, il mordit sa lèvre inférieure, passant sous silence la douleur qui accompagna aussitôt le geste ; pour une fois, elle était bienvenue. Elle allégeait la douleur du cœur, allégeait les remords et la panique.

Ses mains passèrent sur son visage et frottèrent ses yeux, massèrent l'arête de son nez et ses tempes. Désespérément, Gabriel chercha à chasser le cauchemar qui le hantait ; cauchemar qu'il n'avait plus fait depuis des années. Sauf qu'il n'y avait rien à faire, l'image était gravée dans sa mémoire et refusait de le quitter. Qu'il ouvre ses paupières ou qu'il les garde closes, sa vision était troublée par elle, par une Masha en pleurs. Son si beau visage était marqué par les sanglots. Son mascara avait coulé, sillonnant ses joues d'une manière grotesque, et ses belles lèvres pêche tremblotaient. Son nez frétillait sous les reniflements constants, et sa peau avait pris des teintes à la fois livides et rougeâtres.

Mais plus que cette image désolante, ce fut surtout ces mots, cette voix chevrotante, qui lui nouèrent la gorge. Il entendait distinctement ces paroles, comme un écho à sa propre conscience. C'était les dernières qu'elle lui avait dites et c'était désormais la pire de ses hantises.

« M'as-tu toujours menti, Gaby ? Ne m'as-tu jamais aimé ? »