Étrange été que celui que venait de vivre Aaron. Le mois d'aout touchait à sa fin. Le dernier week-end avant la rentrée approchait. Ce vendredi était triste et humide, comme jamais aucun autre avant. À la pluie qui frappait les carreaux d'un « ploc-ploc » détestable, le brunet répondait par ses larmes les plus douces et sincères. Il n'en pouvait plus. Il était physiquement et moralement éreinté. Pendant ces trop longues semaines, ses seules joies avaient été les messages remplis d'affection que Kilian lui envoyait tous les jours, et la présence à ses côtés de Justin. Tout le long de cette interminable agonie, son chaton avait été d'une tendresse rare et salvatrice. Ces derniers jours, il ne l'avait pas quitté d'une semelle, l'accompagnant à l'hôpital et dormant même chez lui, dans sa chambre, parfois même dans son lit. Il fallait bien son torse juvénile pour recueillir les pleurs incessants du jeune brun. Aaron n'avait que cela, ainsi que le pelage blanc et doux de Mistral dont la fidélité et l'amour envers son maître n'avaient jamais été aussi importants que ces jours-là. Il pleuvait tellement que le ciel gris se confondait avec la nuit, et l'orage se perdait dans les gémissements de l'adolescent. C'était trop dur.

« Allez Aaron, faut qu'on aille lui rendre visite… Arrête s'il te plait, tu me fais de la peine, là… »

Ce vendredi matin, le brunet avait eu encore plus de mal à se lever que d'habitude. Il grognait de rage sous sa couette en attendant que la douleur passe. Un simple rêve, un espoir déchu. Chaque fois qu'il posait les yeux sur sa mère, il avait l'impression qu'un monstre avait pénétré sa poitrine pour serrer son cœur de ses doigts crochus. Cela lui faisait mal, physiquement mal, comme si son souffle se coupait et qu'une odeur de sang et de dégout engluait sa mâchoire toute entière. Cela lui brisait les cervicales. Il se sentait faible et impuissant. Il ne voulait plus y aller.

« Non… vas-y sans moi, j'peux pas… J'peux plus… Ça sert à rien à par nous faire souffrir encore plus… »

Ses larmes coulaient sur les draps. Justin les essuya du bout du pouce. Jamais il n'avait vu Aaron dans un tel état. Jamais le brun imperturbable et fougueux qu'il avait connu n'avait donné une telle impression de désespoir et de faiblesse, pas même quand, sur le point de perdre Kilian en seconde, il avait explosé en vol et laissé éclater sa rage dans une salle de classe vide.

Ce comportement déstabilisait le pauvre chaton. Lui aussi se sentait impuissant. Mais il savait quand même ce qui était juste. Il avait discuté de la situation avec Cécile. Sa petite amie lui avait simplement conseillé d'être lui-même et de bien s'occuper d'Aaron. À sa manière, qui lui était si propre, il s'y efforçait.

« Attends, j'vais pas y aller sans toi alors que j'ai sorti mes nouvelles botes ! T'as vu, elles sont toutes jaunes ! C'était pour contraster avec mes cheveux ! J'les ai teints en bleu nuit, c'est trop jolie ! Allez Roron, s'teuplait… Lève-toi… »

Comme un petit enfant, Justin avait fait le pitre autour du lit en montrant ses nouvelles chausses dont il faisait croire qu'il était si fier, puis s'était lancé dans quelques mimiques tristes pour faire craquer son camarade. Quand il prenait son petit air de chaton malheureux, cela marchait à tous les coups. Il n'y avait rien de tel pour attendrir un brunet qui n'avait pas le moral.

Se forçant à sourire, Aaron essuya ses larmes du bout retroussé de son long t-shirt blanc, lui passa la main dans les cheveux puis lui déposa un léger bisou sur le front en tremblotant.

« Merci Juju. T'es gentil toi… D'accord, on y va… »

Même si, entre le petit déjeuner, la douche et la volonté de trainer un maximum, il fallut plus d'une heure à Aaron pour se préparer, les deux adolescents finirent par prendre le chemin de l'hôpital. Sur place, le jeune brun ne demanda pas son chemin. Il le connaissait par cœur. Frappant avec hésitation à une porte, il l'ouvrit à l'invitation d'une voix lourde et fatiguée.

« Entre, mais ne fait pas trop de bruit, elle dort… »

Discrètement, Aaron se faufila jusqu'à une chaise, puis s'assit à côté de son père. À son physique, Gérard semblait éreinté. Plusieurs semaines de cela, il avait demandé un congé, puis même une nouvelle affection. Ces derniers jours, il n'avait presque pas quitté cette chambre. Il n'était plus le même homme. Sa fierté, sa dureté et son charme avaient laissé leur place à une barbe mal entretenue, à un air désespéré et à une profonde lassitude. Plus que sa femme malade, il contemplait la vanité de sa vie. Il avait échoué en tout. Ne lui restait plus qu'une seule fierté, son fils, qu'il serra dans ses bras sans même s'en rendre compte.

« Papa… »

L'émotion et la peine étaient trop fortes. Pour la première fois de sa vie, Gérard pleurait devant le fruit de ses entrailles en l'embrassant nerveusement. Il était à bout de souffle. Ses nerfs le lâchaient.

« Excuse-moi Aaron, j'ai été un père et un époux pathétique. Si j'avais réalisé avant… Mais non, j'étais trop ébloui par mes convictions et ma carrière pour vous regarder… Je vous ai fait souffrir tous les deux. Et pourtant, j'ai eu tellement de chance de vous avoir. Tu es si beau, si grand, si fort, si courageux. Tu t'es toujours battu pour ce que tu croyais juste et pour ton bonheur, même si cela te poussait à te dresser contre moi et ma stupidité… Je t'aime. Sois heureux, s'il te plait. Oublie tout ce que j'ai pu te dire, sois simplement heureux, mon fils. Et occupe-toi bien de ceux que tu aimes… C'est ce qu'elle voudrait, j'en suis sûr… »

Le souffle coupé, Gérard avait gémit cette étrange et douce confession. Il tremblait de toute part. Le visage couvert de larmes, Aaron lui avait rendu ses spasmes et son étreinte. L'adolescent comprenait son père et ne le jugeait pas. Du bout des lèvres, il essaya de le rassurer. De lui dire que, si même les médecins n'avaient rien vu, comment lui aurait-il pu ? Et qu'il avait été un bon père, car même s'il avait fait des erreurs, il n'avait fait que suivre la voie qu'il croyait juste. Il en chialait de peine et d'émotion. Dire qu'il avait finalement fallu en arriver là pour que ces deux-là puissent enfin se parler. Aaron détesta ce moment. Il était malheureux.

Au bout de plusieurs minutes silencieuses, le brunet demanda des nouvelles. Elles étaient toutes mauvaises. Sa sœur était passée la veille avec son oncle et d'autres membres de la famille faire leurs adieux. Les médecins n'avaient plus guère d'espoir. La phase terminale était fortement avancée. Il n'y avait plus qu'à attendre. C'était pour bientôt, très bientôt. Déglutissant de colère contre lui-même, Aaron se leva, s'approcha de sa mère, lui déposa un tendre baiser torturé et grimaçant sur la joue, puis se dirigea vers la porte. Catherine frémit, sans ouvrir les paupières. C'était tout ce dont elle était capable.

Refusant d'exploser en larmes à cet instant, le brunet s'approcha de la porte à la recherche d'une présence pour épancher sa peine. Derrière lui, son père lui promit de lui envoyer un SMS. Le brunet sortit. Justin, son chaton, l'attendait sur le seuil. Du bout des coussinets, il lui tapota sur l'épaule. Aaron s'effondra dans ses bras. Cela avait été encore plus dur que ce qu'il avait cru.

« Personne ne devrait être forcé à regarder sa mère mourir… »

Réconfortant malgré sa petite taille, Justin lui répéta à plusieurs reprises « ça va aller », avant de le trainer à l'extérieur. Dehors, la pluie s'était enfin arrêtée. Le soleil avait fini par percer les nuages. Le jeune ado en profita pour courir et sauter à pieds joints dans les flaques. Tout ce qu'il pouvait faire pour provoquer un rire chez Aaron était bon à prendre. Le brunet, reconnaissant, lui proposa d'aller à la crêperie. Les efforts de Justin pour rester de bonne humeur lui montraient le chemin. Il devait absolument sourire. Il n'avait pas le choix. La vie devait continuer. Devant une bonne galette complète – jambon, œuf, fromage – il fit l'inventaire de la sienne : ce qu'il avait fait, où il en était et ce qui lui restait à accomplir. La bouche pleine de sauce tomate, son camarade l'écoutait avec attention. Tout cela l'intéressait vraiment.

« Tu vas retrouver Kilian, du coup ? »

« C'est le but… », murmura le brun en courbant ses lèvres vers le ciel. « Je l'aime et je lui ai promis de m'occuper de lui. On a vécu un an ensemble… Quand il n'est pas là, quelque chose me manque. C'est avec lui que j'ai envie de construire. Certes, on est jeune, mais bon, je ne le lâcherai plus. J'ai fini par comprendre que même si on était séparé, même si des fois tout n'est pas rose, c'est lui et lui seul qui compte. En fin de troisième, j'étais trop immature pour le piger. On va bien voir ce que nous réserve l'avenir, mais j'essaie d'être confiant. Il est bourré de talent, il va réussir, j'en suis sûr, et moi, je ne demande qu'une petite place à ses côtés pour l'admirer et le guider… »

Cette affection sincère qui s'affichait chez l'adolescent jusqu'à ses yeux pétillants fit rire Justin. Pour avoir un peu fréquenté le blondinet pendant ces drôles de vacances, il en était convaincu : la réciproque était vraie. Kilian aimait son brun à la folie, d'une manière presque déraisonnable. Le chaton avait même été choqué par une étrange demande qu'il n'avait pas tout de suite comprise. Elle était… particulière et spéciale, pour ne pas dire complétement déplacée, mais pourtant d'une sincérité à faire pâlir d'angoisse un pauvre chaton. Il ne savait pas si c'était une bonne idée. Rien que d'y penser lui faisait horriblement peur. C'était un cap, une montagne et un précipice à la fois. Le franchir avait le pouvoir de tout changer, en bien comme en mal. On ne pouvait pas savoir ce qu'il y avait au bout du chemin avant de s'y être rendu, c'était le piège. C'était normal d'être effrayé. Et puis, Aaron ne voulait certainement pas cela. C'était même carrément stupide de se l'imaginer. Pourtant, depuis le retour de Kilian en France au tout début du mois d'aout, cette discussion était restée encrée dans son esprit félin.

« Juju, ça va ? T'as l'air complétement perdu dans tes pensées ? Tu n'as plus faim ? D'habitude, tu prends toujours deux crêpes Nutella en dessert ! »

Sursautant, le jeune adolescent secoua la tête et cligna des yeux. L'heure n'était pas encore à ce genre de réflexions. Il prétendit songer à tout autre chose.

« Nan, rien, rien, je me demandais si je prenais banane-Nutella-Chantilly ou Nutella-coco. Mhhhh…. Ouais, t'as raison, j'vais prendre les deux. »

À la fin du repas, les deux adolescents décidèrent de marcher un peu, histoire de digérer et de se vider l'esprit. Il fallait profiter des quelques rayons du soleil tant qu'il y en avait encore, avant que les nuages au loin ne reviennent gronder et recouvrir le sol et la terre d'humidité. En rentrant, Justin se jeta sur une caisse de petites voitures et se mit à jouer avec. Même si, pour son âge, cela semblait ridicule, ces objets avaient sur lui un pouvoir apaisant. Et puis, répéter à l'infini « vroum vroum » en les faisant s'entrechoquer lui permettait de ne penser à rien d'autre. C'était simplement ce dont il avait besoin. Aaron, lui, se posa devant son ordinateur. Ce n'était pas parce qu'il était malheureux qu'il devait dépérir à ne rien faire. La présence de Justin et la douce couleur froide de ses cheveux l'inspiraient. Il en était déjà à sa troisième nouvelle depuis le début de l'été. Comme promis, celle qu'il rédigeait présentement mettait en scène l'avatar de son camarade et se nommait sobrement « Le chaton bleu et les Ashtars de l'ombre ». Enfin, même si l'animal inspiré de Justin y tenait un rôle très important, le héros restait forcément un Kili'an. Les blondinets, c'était un peu son fil conducteur. Là, d'ailleurs, il voulait lui écrire un poème, que les personnages principaux découvriraient à un point donné de l'aventure. Il cherchait une rime en « ion » pour aller avec « perfection ». Et comme Justin lui avait fait remarquer, « jusqu'au bout du fion », c'était peut-être sincère et réaliste, mais pas très classe.

« Bah oui, je sais hein ! Mais « Je l'aime comme un lion », c'est neuneu pour un poème… J'vais passer pour un con… M'enfin, tu m'diras, ça vaut mieux que de passer pour un gros pervers… En plus, comme c'est un peu mon lionceau, ça lui fera plaisir de voir que j'considère sérieusement la crinière qu'il a au fond du slip. Allez, va pour le gros fainéant d'la savane… »

Ainsi se passa tranquillement cette fin d'après-midi et la soirée. Le lendemain, Aaron dormit assez tard. Il n'avait pas le courage de se lever. Le midi, lui et Justin mangèrent quelques restes du repas de la veille. Ils n'avaient pas le cœur à cuisiner. Dehors, même s'il ne pleuvait pas, le temps était lourd et chargé.

Ce ne fut qu'en remontant dans sa chambre que le brunet sentit son téléphone vibrer dans sa poche. Hésitant, il mit plusieurs minutes avant d'en regarder l'écran. Son visage, déjà fort livide, resta impassible. Tout juste se jeta-t-il sur son fauteuil pour s'assoir. Une simple larme orpheline s'écoula sur sa joue. Une larme que Justin comprit immédiatement et qui lui noua le ventre.

Il se trouvait en face de son précipice.

« C'est vrai ? Kilian va venir passer quelques jours ici ? »

Juillet venait de commencer et Aaron de poser ses bagages en Suisse pour se rapprocher de sa mère. Forcément, Justin avait guetté l'arrivée de la voiture dans la rue. Savoir que le brunet revenait au pays pour une durée indéterminé le remplissait de joie. Connaître les causes qui expliquaient ce retour, un peu moins. Forcément, il aurait largement préféré que leurs retrouvailles se déroulent dans de meilleures conditions. Enfin, l'important, c'était de savoir que son camarade était là et, qu'ensemble, ils pourraient s'amuser comme au bon vieux temps de la seconde. Justin trépignait d'impatience à l'idée de lui présenter sa petite amie, même si présentement, elle était en voyage avec de la famille. Elle s'appelait Cécile, et il la trouvait belle. Surtout sa personnalité, magnifique à ses yeux.

Apprendre aussi que Kilian passerait deux semaines avec son amoureux avait sincèrement réjouit le chaton. Certes, le blondinet, il le connaissait surtout en photo et en discussion sur Internet. Mais le souvenir agréable d'une après-midi pas si lointaine que cela où il l'avait rencontré pour la première fois en chair et en os lui avait laissé plutôt une bonne impression. Et si ça pouvait faire sourire Aaron, c'était encore mieux.

Kilian était arrivé un lundi, un peu moins de quinze jours après son amoureux. Dès le mardi, ils avaient loué des vélos et flâné tous ensemble. Avec ses neuf itinéraires nationaux, cinquante-cinq régionaux et soixante-huit locaux, la Suisse ne manquait pas de pistes cyclables et de petits chemins. Enfin, l'idée était avant tout de se balader et de passer un bon moment sans trop s'éloigner de la maison. Cela n'empêcha pas deux étranges félidés de multiplier les conneries pour se faire remarquer.

Si Aaron, sage panthère, avança à un rythme plutôt calme, son lionceau et son chaton, eux, rivalisèrent d'ingéniosité pour le faire sourire. Misant sur sa bonne condition physique – il était quand même champion de France d'escrime de sa catégorie d'âge, ce n'était pas rien ! –, Kilian proposa de faire la course : le premier qui arriverait à trouver un glacier sur le chemin et qui ramènerait un cône citron-cassis à Aaron l'emporterait ! Justin accepta sans aucun problème le challenge, mais se fit distancer dès les premiers trois cent mètres. Laisser le blondinet disparaitre derrière un virage faisait partie de son plan machiavélique. Il s'était souvenu qu'ils venaient justement de passer devant un marchand de glaces même pas un kilomètre plus tôt. Rebroussant chemin et demandant à Aaron de l'attendre, il ne prit que quelques minutes à remplir sa mission. Et quand Kilian les rejoignit enfin, plus d'un quart d'heure plus tard avec de l'eau sucrée fondue entre les mains, eux terminaient tranquillement leur goûter.

L'adolescent avait été vert, comme son t-shirt, mais n'avait pas abandonné pour autant. S'il avait manqué de malice sur ce coup, il comptait bien l'emporter en pitreries. Il détenait quand même le rang de numéro un mondial de la FIK – Fédération internationale de kilianiaiseries – depuis sa naissance. Certes, il était le seul licencié de cette association qu'il avait créé dans la marge d'un de ses cahiers lors d'une ennuyeuse leçon de géographie, mais quand même, il avait prouvé au cours de son existence qu'il méritait qu'on prenne au sérieux ses capacités à amuser la galerie. Le vélo était d'ailleurs un partenaire de choix pour réaliser les figures et mimiques les plus crétines possibles en passant devant Aaron, seul et unique juré de ce concours improvisé.

Malheureusement pour lui, Justin n'était pas sans ressource. Lui, son truc, ce n'était pas les figures risquées qui justifiaient le port du casque, mais bien sa capacité à faire fondre même le cœur le plus glacial en jouant sur sa petite taille et son apparence enfantine.

« Regarde Roron, sans les mains ! »

Il ne lui en fallait pas plus pour recevoir une caresse sur la tête bien mérité, ce qui le fit ronronner de plaisir et ce qui frustra Kilian au plus haut point. S'il était admis dans les règles du jeu qu'on pouvait influencer l'arbitre en jouant sur sa corde sensible, alors soit, il savait déjà comment récupérer tous les suffrages. C'était certes assez sournois, mais vu les petits regards provoquants que lui jetait Justin en se faisant câliner, c'était de bonne guerre. Malheureusement, sa tentative fut complètement vaine. Lorsqu'il le vit débarquer en selle vêtu du plus simple appareil, Aaron se plaqua la main sur le front au lieu de se montrer excité.

« Putain, Kili… Mais où t'as eu l'idée de faire du vélo à poil ? En Suisse, ils rigolent pas avec l'exhibitionnisme ! Y en a qui vont en prison pour ça ! »

Oui, bon, forcément, vu comme ça, le blondinet comprenait pourquoi il n'avait pas croisé énormément de gens tous nus. Mais au-delà des risques légaux, cette réaction était plutôt décevante. Il aurait largement préféré récolter un bisou dans le cou et sentir l'excitation de son brun à travers ses vêtements au lieu de se prendre une chiquette sur le crâne pour le punir de son manque de pudeur et le pousser à se rhabiller fissa. Se faire gronder, devant Justin en plus, c'était humiliant. Cela justifiait pleinement sa décision de bouder les quatre kilomètres suivants. Heureusement pour lui, la soirée se termina plutôt bien. Dans son lit, Aaron avait enfin eu la réaction tant attendue. Les blondinets avaient piaillé.

Un autre moment sympathique fut la découverte d'un petit village touristique, pas loin d'où habitait Justin. Même s'il fallait prendre le bus pour y aller, et même si ce dernier ne passait pas souvent, l'endroit pittoresque valait le détour, surtout pour ses boutiques d'attrapes-couillons. On y trouvait de tout : des souvenirs, des cartes postales, des bonbons, des billes, beaucoup de fromage et même des ballons en plastique. Tombant sur un aussi vert que ses yeux, Kilian craqua. Il le voulait ! S'en saisissant, il le montra à son petit ami.

« Dis Chouchou, tu m'l'offres ? J'peux pas m'le payer, ils prennent pas les euros dans ce pays »

Le brunet se trouvait face à un dilemme. Ou il perdait trois francs suisses mais faisait la joie d'un adorable adolescent au sourire gourmand et provoquant, ou il gardait pour lui ses économies et se retrouvait avec un gamin boudeur qui promettait de lui prendre la tête toute l'après-midi. Le choix fut vite fait et Kilian put très rapidement se mettre à shooter dans son nouveau jouet devant un Justin consterné. Non mais sérieusement, son camarade rentrait en terminale et se comportait comme le pire des gamins capricieux ! C'était ridicule. Il était jaloux. S'emparant à l'aide de ses petits doigts d'un ballon bleu ciel aussi clair que la couleur de ses cheveux ce jour-là, il fit à Aaron ses plus beaux yeux de chat et lâcha un adorable « miaou ? » capable d'attendrir jusqu'à la plus maline des souris.

Sortant à nouveau son portefeuille, le brunet se lamenta et demanda au bon dieu ce qu'il avait fait pour hériter de deux numéros pareils qui le ruineraient à coup sûr avant d'être riche.

Enfin, un coup de fil de son père le poussa à s'absenter plusieurs dizaines de minutes. Il devait faire une course qui ne pouvait pas attendre et laissa seuls ses deux compères, le temps qu'il revienne. En tant que copains de ballons, ces derniers profitèrent du reste de l'après-midi pour discuter un petit peu, à l'ombre d'un magnifique chêne. Le sujet des échanges fut principalement tourner vers les histoires de cœur. Kilian expliqua comment il était tombé sous le charme d'Aaron, comment s'était passé sa première fois et comment, avec le temps, il avait appris à faire l'amour. Même s'il préférait recevoir, il avait un véritable rôle à jouer pour que son partenaire prenne du plaisir. À ce sujet-là, il avait même noté dans un petit carnet les petites douceurs que son mec adorait, histoire de ne pas les oublier. Après plusieurs mois de pratique intensive, quelques déconvenues et de sublimes parties de jambes en l'air, il avait l'impression d'avoir franchi un cap et atteint le stade d'une vie sexuelle épanouie. Et il était persuadé que son partenaire partageait cette analyse.

« Le sexe a un côté super apaisant sur lui. Quand il est stressé et tendu, ça lui permet de se vider la tête. Et quand il a mal, c'est le meilleur des médicaments. Là, en ce moment, ça me fait chier de ne pas pouvoir le lui administrer tous les jours, avec les problèmes de sa mère, il en aurait bien besoin. Enfin, c'est en aout que ça sera le plus dur. Je ne serais pas là, je ne pourrais rien faire… »

En parlant, le blondinet avait retenu ses larmes. De son côté, Justin avait surtout rougi. Aaron était bien plus pudique que son petit ami et ne lui avait jamais raconté ce genre de détails gênants. Rien que d'imaginer le brun… Secouant la tête, il chassa ces images de son crâne. De une, elles étaient dégoutantes, de deux, un peu envoutantes. Mais cela ne collait pas du tout avec sa conception de la vie. Se confessant à son tour, il raconta à quel point il avait souffert quand un certain professeur s'était joué de lui, et à quel point certains gestes anodins pouvaient lui rappeler cette horreur et lui faire mal. C'en était presque invivable. Il se sentait coincé corps et âme dans l'existence d'un enfant. Le sexe lui faisait peur. L'idée même de la chose le faisait souffrir. Il craignait de revivre certains traumatismes. Il n'était pas idiot pour autant. Il savait très bien que, s'il voulait tourner la page, il devait affronter ses craintes et non pas les fuir. Mais il avait peur. Il ne s'en sentait même pas capable. Même avec sa petite amie, que pourtant il adorait, il avait plus l'impression que leur relation était celle d'une mère et son fils que celle d'un couple normal.

Touché par ces explications qui lui avaient recouvert le visage d'un sourire humide, Kilian passa son bras autour du cou du chaton, le serra contre lui et lui répéta dix fois à quel point il comprenait complétement pourquoi Aaron l'adorait : il était un modèle de choupinétude, plus mignon encore que tous les trucs les plus mignons dans l'univers. Puis, se la jouant un peu grand frère, le blondinet lui parla de ses propres souffrances et de ceux qui avaient essayé de lui faire du mal, le rassura sur le fait que cela ne lui avait pas fait détester le sexe car Aaron avait – presque – toujours été doux avec lui et qu'il avait compris la différence, puis le conseilla enfin quant à sa relation avec sa petite copine.

« Non mais vu c'que tu m'dis d'elle, faut pas avoir peur. Si c'est vraiment une fille bien comme tu le penses, elle saura faire attention à toi et t'aider à passer outre ton trauma. Attends, j'vais lui parler, moi ! Assez de jouer des coussinets, il est temps qu'tu sortes tes griffes ! »

Quelques jours plus tard, encouragé par Kilian après une sortie sur les bords du lac Léman, Justin s'abandonna dans les bras de Cécile, et passa enfin ce foutu cap qui l'avait comme tenu enchainé pendant plus d'un an. C'était bien. C'était même bon. Il eut immédiatement l'impression d'avoir enfin conjuré quelque chose. Pourtant, sa tête continuait de tourner. Ses rêves étaient toujours aussi étranges et effrayants. L'ombre qui s'était emparée de lui n'avait pas complétement disparu. Il en discuta le surlendemain avec son nouveau confident. Il lui expliqua à quel point il avait trouvé ça bien, mais qu'en même temps, tout n'avait malheureusement pas changé comme il l'espérait. Ce qu'il avait fait avec sa petite amie n'avait rien à voir avec les actes que son ignoble prof lui avait fait subir. C'était comme si l'exorcisme avait un peu foiré. Souriant, son camarade aux yeux verts l'avait écouté jusqu'au bout puis, le regardant, lui avait passé la main dans les cheveux.

« J'suis pas sûr que t'aimerai faire comme moi de toute manière, t'as les yeux qui pétillent trop quand tu parles de ta nana pour kiffer le faire avec un garçon. Mais si un jour, tu veux essayer et en finir avec cette histoire, j'veux bien t'prêter Aaron. Y a un truc magique chez lui, une passion qui me retourne à chaque fois. Et comme il est incapable de te faire du mal, il te fera forcément du bien. Mais ne lui demande pas son avis. Prends ce que tu désires. Il n'y a que comme ça qu'il comprendra… »

Étonné, pour ne pas dire choqué, Justin avait vigoureusement secoué la caboche. Avec Aaron ? Y avait des neurones qui supportaient mal la surtension, là-dedans ! Enfin, rien que d'y penser, c'était n'importe quoi. Il y avait trop de respect entre eux, et leur relation était vraiment spéciale, pas du tout tournée vers ces choses-là. Certes, il aurait pu, à l'époque en seconde, si le brun avait voulu. Justin se souvenait très bien l'avoir accepté, parce qu'il était un petit chaton filou et qu'il avait une idée derrière la tête. Depuis, un an avait passé. Il en avait presque oublié l'idée. Ses cauchemars, eux, ne l'avaient pas quitté. C'était ça, l'atroce vérité. Il avait un étrange goût de dégout et de colère aux lèvres. Une larme orpheline vint s'y répandre, avant de se faire avaler par un chuchotement.

« On verra… »

Ainsi se passèrent ces derniers jours d'accalmie, faits de sorties, de pique-niques et de jeux de cartes. Cela dura paisiblement jusqu'à la veille du départ du blondinet, où Justin alla le trouver dans le jardin d'Aaron. Il avait simplement envie de lui parler un peu, par sympathie.

Ce qu'il vit tout de suite, c'était la mine triste qu'affichait Kilian. L'adolescent venait de pleurer. Il lui demanda pourquoi. La réponse, hésitante, s'accompagna de nouvelles larmes :

« J'm'en vais demain, on s'est un peu bouffé le nez. J'voulais rester, j'lui ai dit, mais il voulait pas. Il prétend que j'dois m'amuser et me reposer, pas dépérir avec lui. Il m'a promis que dès que ça serait fini, il reviendrait… mais dans quel état j'vais l'retrouver, moi ? Et comment j'vais faire pour l'aider ? Ça me fait chier, putain… »

Silencieux, Justin lui posa une main apaisante sur l'épaule. Il comprenait. Il était là.

« T'en fais pas, j'vais bien m'occuper de lui. J'le laisserai pas seul, j'te l'promets. Il est entre de bonnes griffes. Je t'enverrais des nouvelles tous les jours, pour que tu saches comment ça va vraiment, et pas seulement ce qu'il voudrait te faire croire. Après, s'il y a autre chose que je peux faire… demande-moi… »

Après une courte hésitation, Kilian avait tourné son visage toujours humide vers l'adorable chaton. Ses joues étaient rouges et rugueuses. Sa voix était presque inaudible. Chacun de ses mots lui brulait la gorge et lui tirait de nouvelles larmes. Il n'avait qu'une seule prière :

« Quand tu sentiras que le moment est venu… Fais-le, s'il te plait. Si tu en as envie, si tu sens que tu en as besoin aussi, fais-le. Pour toi et pour lui. Moi… Je ne serais pas là. Je ne pourrais pas le réconforter et le caresser. Je ne pourrais pas lui dire que je l'aime. Je ne pourrais pas le sauver de ce putain de naufrage. Alors que toi… Tu es le seul à qui je peux demander ça, parce que t'es le seul à l'aimer autant que j'l'aime. »

Pendant plusieurs semaines, Justin avait jaugé la profondeur de ce foutu précipice. Kilian lui avait demandé l'impossible. Il s'était juré de n'y recourir qu'après avoir tout tenté, et tout échoué. Il n'avait pas besoin de ça pour faire sourire Aaron. Lui-même n'avait pas besoin de ça pour enfin vaincre ses démons. Il y avait d'autres solutions. Il y avait toujours d'autres solutions. Il n'était qu'un petit gamin qui jouait aux petites voitures. En un an, rien n'avait changé. Ou tout. Il ne savait pas trop. Il ne voulait pas savoir. Il dévisagea Aaron. Ce dernier était immobile, figé, détruit. Il n'était qu'une ombre. L'ombre pâle de sa fougue, de sa générosité, de sa bravoure, de son courage, de sa passion et de ses principes. Sa larme avait coulé sur sa joue jusqu'à son menton en une trainée brillante, puis avait explosé en des milliers de minuscules gouttelette en touchant le sol. Ce garçon là, ce n'était plus Aaron. Ce n'était qu'un fantôme. Un mort vivant. Un boxeur K.O qui refusait de continuer le combat. Un imposteur. Justin craqua, se jeta à son cou et s'imposa à cheval sur ses genoux. De ses lèvres, il lui picora la bouche. De ses yeux, il se frotta à ses pommettes jusqu'à ce que leurs larmes se mélangent. De sa main glissée directement sous son t-shirt, il lui caressa le torse. De son expression torturée et abattue, il le supplia de se relever.

« Fais-moi l'amour. Ça mettra un terme à mes souffrances et ça calmera ta douleur. Ton abruti de blond est d'accord. Je suis d'accord. T'en as besoin, et p'têt que moi aussi. Alors merde, Aaron. Finis ce que tu n'as pas été capable de faire il y a un an, qu'on en termine… »

Dans un état particulièrement second, il fallut plusieurs secondes au brunet pour réagir. Son cerveau était comme rempli d'une glue épaisse qui l'empêchait de réfléchir. Sa vue le trompait. Ses sens l'abandonnaient. Il ne savait plus très bien où il était, ni ce qui venait de se passer. Il ne comprenait rien, comme si son esprit s'était envolé pour laisser sa place à la part la plus bestiale, primaire et animale de son être. Tout le faisait souffrir, tout sauf l'étrange sensation d'être aimé et désiré. Il avait froid. Les bras de Justin serrés contre sa taille le réchauffaient. Son chaton était si doux avec ses petites mains fines, si mignon avec ses longs cheveux teints en bleu, si innocent avec son regard tendre de petite bête abandonnée, si attachant même, avec sa manière naturelle de trembloter en faisant glisser son t-shirt sur ses épaules nues.

Aaron craqua.

Ravalant toutes ses larmes et sa fierté, il tira son jeune camarade vers lui et le porta dans ses bras jusqu'au lit. Là, sans ménagement, il le jeta sur le matelas. Plus rien n'avait d'importance. Il n'était plus lui-même, mais tout juste l'esclave de ses sentiments, de sa tristesse, de sa rage et de son désir. Malgré son état de choc, il comprenait très bien ce que Justin avait en tête. Les arguments du jeune lycéen étaient fallacieux. Il ne cherchait pas tant à être sauvé qu'à le sauver, lui, d'une violente autodestruction. Une fois de plus, ce foutu chaton était adorable et pensait aux autres avant de penser à lui-même. Alors, glissant sa tête dans son cou, Aaron s'allongea sur son ventre et resta-là, immobile, pendant plus de dix minutes à l'embrasser du haut du torse jusqu'à la nuque.

« Euh… Tu crois pas qu'on devrait enlever nos vêtements, du coup ? Mi… miaou ? »

Ces quelques instants silencieux avaient permis à Aaron de se calmer. Un sourire paisible était revenu éclairer son visage. Même s'il reniflait et si les mots sortaient difficilement, il voulait l'afficher de toutes ses forces devant son camarade, immobile et hésitant, qui attendait que les choses se passent.

« Oui Juju. On devrait. Merci… Je… je vais le faire. Ce que tu m'offres… je l'accepte. »

Pendant l'effeuillage, les deux garçons parlèrent beaucoup. Aaron voulait se montrer doux. Il n'avait qu'une seule frayeur : brusquer son jeune partenaire, et de facto, le faire souffrir. Déboutonnant un à un les boutons du jean de son frêle camarade, il lui murmura des paroles réconfortantes à l'oreille. Il ne lui voulait aucun mal. Il ferait ça bien. En retour, Justin se confia sur ses craintes et ses peurs. Il allait mieux, c'était vrai. Sa vie avait repris des couleurs. Cécile avait aidé. Pourtant, pendant un temps, il aurait voulu que son camarade le transforme en véritable chaton. La souffrance était toujours présente. S'il avait été un animal miaulant au lieu de parler, peut-être qu'il aurait fini par oublier tous ces souvenirs. Oui. Il aurait aimé, assurément. L'embrassant sur le front, Aaron termina son entreprise de déshabillage en tirant tout doucement son caleçon vers le bas.

« T'es bête… Si seulement j'avais ce pouvoir… »

Nu, Justin tremblait encore plus. Malgré l'été et les nombreuses balades et sorties en plein soleil, sa peau était restée d'une tendre blancheur. Ses bras et son ventre étaient maigres, ses cuisses fermes. Ses petits doigts, courbés vers la paume, trahissaient encore et toujours son innocence et sa fragilité. Ses lèvres avaient un goût de pèche, son cou dégageait une odeur de menthe. Ses yeux brillaient comme une lueur en plein ciel d'été. Son corps enfantin se démarquait par sa suavité. Simplement y passer sa paume du flanc jusqu'aux cuisses fit frémir le brun. Embrasser sa poitrine et son ventre était comme goûter au fruit défendu. Le sentir remuer sous ses papilles était la plus étrange et agréable des sensations.

D'un mouvement du bras, Justin lui présenta son poignet. D'un geste de la tête, il lui indiqua de s'en saisir. Aaron obtempéra. Tout doucement, il enleva son bracelet éponge blanc, puis caressa sa cicatrice du bout des phalanges et y posa sa bouche, ce qui provoqua un spasme chez le bel adolescent.

« Ça va, Juju ? »

Timidement, Justin détourna le regard. Un léger sourire à moitié pétrifié, à moitié amusé marquait son visage. Il chuchota :

« Même ma copine n'a jamais eu le droit de la toucher. Et toi, tu l'embrasses… T'es bête, Roron… »

Avec tendresse, Aaron lui caressa les cheveux. Oui, il était bête, mais il n'en avait rien à foutre.

« C'est derrière toi, tout ça… »

La suite ne fut qu'un long et paisible moment à deux. Armé de son savoir-faire, le brun cajolât son petit chaton de la plus tendre des manières. Ses bras n'étaient pas offensant, ils étaient protecteurs. À chaque soupir, tremblement et cri de Justin, il répondit par des paroles et des gestes rassurants. Il n'était pas un monstre. Il n'était pas ce monstre qui lui avait fait tant de mal. Lui, il n'était qu'amour et tendresse. En le recouvrant de son corps, il lui témoignait son affection, il lui disait qu'il l'aimait, il le protégeait. À son tour, le jeune adolescent essaya de remplir son rôle. Il s'était juré de tenter le coup. Il voulait faire plaisir à Aaron. Ces gestes, c'était comme plonger la tête la première au fond de son précipice. S'il arrivait à rejoindre la surface et à voir la lumière, il était sauvé. Et pourtant, Dieu que cela le dégoutait, Dieu que cela lui brulait la gorge et pressait la mâchoire. Il en souffrait. Le brun le stoppa.

« Calme-toi, Juju. T'es pas obligé de faire ça… Allez, arrête… »

Certaines choses étaient encore au-dessus de ses forces. Soupirant un grand coup, Juston s'allongea sur le matelas en écartant grand les bras, les mains et les jambes. Il n'était pas fait pour mener la danse. Il préférait laisser faire Aaron. Au moins, il avait essayé, et il en retirait une certaine satisfaction, un soulagement. Si ce n'était certainement pas son truc de faire plaisir à des mecs de cette manière, au moins venait-il d'acquérir la conviction qu'il y avait bien une différence majeure entre être forcé de le faire et vouloir le faire. Rien que d'y penser, cela le rassurait. Il n'avait pas à être l'esclave de son corps et de son passé. C'était ça, la vérité. Il se sentait prêt. La tension venait de quitter ses muscles. Il était presque bien. Devant son camarade qui hésitait à poursuivre, il releva la tête, comme étonné de cet étrange temps mort. Il n'y avait plus de raisons d'avoir peur.

« Vas-y ! Doucement hein… mais vas-y. »

Prenant son courage à deux mains, Aaron se colla à son chaton. Il était doux. Les bruits qui s'échappaient de sa bouche étaient agréables. Sa fragilité était envoutante. Dieu qu'il l'aimait. Certes, ses sentiments n'avaient rien à voir avec ceux qu'il éprouvait pour Kilian. Ce n'était pas la même passion ni la même fougue. C'était autre chose. L'affection. La plus pure, en tout cas, qu'il pouvait avoir pour un membre de son espèce. Avec le plus grand soin, il fit ce qu'il avait à faire. C'était bien. Il y prenait du plaisir.

Justin aussi. Pas beaucoup, mais suffisamment pour se laisser aller et s'abandonner. Enfin, pour la première fois dans pareille situation, le jeune adolescent pouvait se détendre. Son partenaire était aussi tendre et précautionneux que ce que Kilian avait pu lui dire. Non, pire que cela, il retenait chacun de ses mouvements et limita tous ses à-coups. Il n'y avait dans cette manière d'aimer que de la tendresse, sans apothéose. L'important était simplement de l'avoir fait. Ils venaient de se libérer l'un l'autre.

Effondré de fatigue, Aaron passa l'après-midi dans son lit et ne se leva que pour manger une maigre collation que Justin l'avait forcé à avaler. Voilà. C'était fait. Tout était fait, tout était dit. Les châteaux de cartes s'étaient effondrés, balayés par la vie. Il fallait à présent en reconstruire des nouveaux. L'air dans la maison commençait à se faire frais, il fallait se rhabiller. Voyant que son cher chaton ne remettait pas son fameux bracelet éponge, Aaron le lui tendit. Justin refusa de s'en saisir.

« Non, celui-là, tu le gardes. J'en ai plein à la maison, mais lui, j'te l'offre, pour que tu te souviennes toujours de moi, un peu comme un symbole. »

L'objet blanc était légèrement usé et exhibait une tête de chat noir. Aaron l'écrasa entre ses mains, puis s'en servit pour sécher ses yeux à nouveau humides d'émotion. Ce cadeau avait plus de valeur que tous les autres. Il renifla.

« J'te promets d'le garder comme le plus grand de tous mes trésors. Enfin, avec la mèche de cheveux de Kilian et celle de poils de Mistral que j'ai toujours dans mon portefeuille… »

Enfin, sur les coups de vingt-et-une heure, après avoir fait traîner au maximum, le brunet appela Kilian sur Skype. Il lui avait promis des nouvelles journalières. Il avait quelque chose d'important à lui dire. De l'autre côté de l'écran, assis en tailleur par terre devant son ordinateurs les pieds collés l'un à l'autre, le blondinet écouta d'un air à la fois satisfait et envieux la description de l'après-midi. Même s'il était content pour Justin, il était un peu jaloux. Il aurait bien voulu participer. En rigolant, Aaron lui promit que, si prochaine fois il y avait, il serait de la partie. Justin, lui, fit une moue effrayée et indiqua son désaccord en secouant le doigt. Il n'était pas vraiment impatient de remettre le couvert. Et il avait une petite copine. Elle lui avait dit oui pour une fois, mais après, ça restait une fille. C'était plutôt jaloux, ces choses-là…

En raccrochant, le brunet se fit la réflexion qu'il n'avait finalement pas réussi à dire à son amoureux tout ce qu'il aurait voulu. Il n'en avait pas eu la force.

Puis vint la nuit. Si Justin s'endormit sans problème, Aaron, lui, ne trouva pas le sommeil. À chaque fois qu'il fermait les yeux, certaines images revenaient hanter sa mémoire. En quelques heures, il passa par toutes les étapes. Le choc lui poussait à nier la réalité. La colère et la culpabilité suivirent et lui firent mal au ventre et aux amygdales. Il en vint à haïr le monde entier. Il voulait revenir en arrière, faire comme si tout cela n'était qu'un horrible rêve. Il marchanda avec lui-même jusqu'au beau milieu de la nuit où, se rendant compte que cela ne servait à rien, il se remit à pleurer et pleure encore. Il avait mal. Il se sentait abandonné. C'était insoutenable.

Puis, vers les cinq heures du matin, alors qu'au bénéfice de l'assèchement de ses glandes, ses larmes s'étaient enfin taries, il accepta cette foutue fatalité. C'était bien là, la vérité. Alors, se saisissant de son téléphone, il se mit à pianoter un message au garçon qu'il aimait. Longtemps, il hésita avant de l'envoyer. Il avait cherché ses mots. Il n'en avait trouvé aucun de réellement bon. Enfin, il pressa sur le bouton, puis s'endormit de fatigue.

De l'autre côté des Alpes, Kilian sursauta, réveillé par la sonnerie de son portable. Un SMS d'Aaron. Il s'y attendait. Il avait peur. Lire les quelques mots qui s'affichaient lui serrèrent la poitrine. Il grimaça. Ils étaient aussi durs qu'il l'avait imaginé.

« Aujourd'hui, maman est morte. »

Fin.