Note : Un texte inspiré, de loin, par ma lecture de "Le Jardin Arc-en-Ciel" d'Ito Ogawa. A vous de me dire si ça se voit...
Ecrit dans le cadre d'un atelier d'écriture sur FB (merci les éditions YBY !)


Quand les curieux plus ou moins bien intentionnés me demandent de leur parler de mon enfance, en général je leur raconte comment s'est déroulé mon huitième anniversaire. Non pas que je pense que cela puisse faire changer d'avis les sceptiques : j'ai compris depuis longtemps que c'était mission impossible. En revanche, j'aime me souvenir de cette journée d'hiver. Elle me donne de la force, surtout quand je suis coincée dans un dialogue de sourd avec le genre de personne qui refuse de croire que ma famille puisse exister. Et pourtant...

Mam's avait décidé d'organiser une grande chasse au trésor au terme de laquelle je devais découvrir mon cadeau. Le rêve, pour un gosse ! J'étais surexcitée quand elle me l'avait annoncée et je n'avais jamais attendu mon anniversaire avec autant d'impatience. Mais c'était sans compter sur la tempête de neige qui s'abattit sur la région la nuit précédant la fête... On pourrait croire que c'était à cause de mon enthousiasme démesuré que Mam's refusa de changer ses plans. La vérité, c'est qu'elle était tout simplement trop bornée pour céder face à une alerte météorologique.

Mamoune avait bien essayé de la raisonner : comme d'habitude, c'était elle la plus sensée des deux, celle qui s'inquiétait pour nous quand nous nous laissions emporter par nos folles envies d'aventure, et c'était elle enfin qui venait nous récupérer, penaudes, quand nos plans soit-disant parfaits tombaient à l'eau. Avec la vie qu'on lui menait, je suis sure qu'elle aurait pu devenir négociatrice à l'ONU ou secouriste en zone sinistrée et s'en sortir comme une cheffe. Cependant, ce jour-ci, elle avait vite baissé les bras devant notre excitation : la neige, à nos yeux, ne rendait cette expédition que plus palpitante ! Je me souviens de l'avoir assommée de descriptions des loups qu'on pourrait enfin observer, des inuits qui s'étaient sûrement installés dans le coin et du yéti que nous allions rencontrer en chair et en os.

Nous étions donc parties toutes les deux, Mam's et moi, emmitouflées jusqu'au cou dans nos bottes fourrées, nos combis de ski fluo, nos moufles, nos écharpes d'un kilomètre de long et nos bonnets à pompon mal assortis. Par ce temps, nous ne risquions pas de croiser un membre de la brigade du bon goût vestimentaire et notre allure était le moindre de nos soucis. La photo où j'apparais dans cet accoutrement, toute fière, trône encore dans le salon de mes parents. Je fais semblant de râler à son sujet à chaque fois que je rentre pour un week-end, mais c'est juste pour avoir une bonne occasion de la regarder et de reparler de tout cela avec elles.

Forcément, nous nous sommes perdues. Cela ne faisait qu'un an à peine que Mam's et Mamoune s'étaient installées dans ce chalet perdu au milieu des prairies et nous étions encore loin de connaître les alentours comme notre poche. Cette époque viendrait, mais en attendant nous étions totalement déboussolées par le changement de décor qui s'était opéré si brutalement. Nous aurions aussi bien pu avoir été transporté à l'autre bout du monde pendant la nuit... Les rochers qui me servaient d'ordinaire de fauteuil de lecture disparaissaient sous l'épais manteau blanc, les arbres dénudés par l'automne avaient repris des rondeurs duveteuses et les chemins que nous avions prévus d'emprunter avaient tout bonnement disparus. Il ne restait plus que quelques pistes à peine marquées par des écureuils téméraires et des oiseaux trop légers pour craindre de s'enfoncer dans la neige.

Cela ne nous avait pas découragées et je m'imaginais suivre les traces des héros de Jack London pendant que je peinais à avancer, enfoncée jusqu'aux cuisses dans la poudreuse. Je ne souffrais pas du froid, pas encore, tant je dépensais d'énergie pour me mouvoir dans ce terrain hostile pour une petite fille de huit ans. Tout était merveilleux, et j'étais déjà en train de me demander si je pourrais convaincre mes parents de quitter la maison pour m'installer dans un igloo tout l'hiver. J'y aurais été si bien ! La magie du décor qui nous entourait m'avait même fait perdre de vue mon cadeau d'anniversaire. Heureusement, car j'aurais été bien incapable de trouver un quelconque indice m'y menant : ils étaient tous enfouis sous la glace.

Malgré mes grands projets d'aventurières, au bout de quelques heures, je commençais à fatiguer. Mon souffle avait gelé dans les fibres de mon écharpe, glaçant mon visage au lieu de le réchauffer. Je ne sentais plus le bout de mon nez et j'étais désespérée à l'idée qu'on doive le couper une fois rentrées. La neige avait fini par sournoisement s'immiscer dans mes moufles et dans mes bottes. Je me sentais trahie par mes meilleures alliés et j'étais transie de froid, littéralement de la tête au pied. Avec la patience caractéristique d'une enfant, je m'arrêtais brusquement au milieu du chemin et je décrétais que j'en avais assez et que je voulais rentrer, le tout avec assez de larmes dans la voix pour faire culpabiliser Mam's.

Malheureusement, trouver le chemin du retour fut plus périlleux que ce que nous avions prévu... Nous n'avions qu'une idée générale de la direction à emprunter, mais même Mam's était bien incapable de dire quelle distance nous avions parcourus ou l'endroit exact où nous nous trouvions. Pourtant, à aucun moment elle n'a laissé transparaître son inquiétude, bien au contraire. Elle a commencé par me raconter des histoires extraordinaires sur tout ce que nous croisions captivée, j'oubliais un instant mes pieds gelés et ma fatigue. Puis, quand j'ai été trop épuisée, elle m'a fait grimper sur ses épaules et nous avons continué ainsi, bon gré mal gré, en espérant être sur le bon chemin. Elle ne s'est pas plainte une seule fois que j'étais trop lourde.

Nous sommes arrivées en vue de la maison au moment où le soleil se couchait. Mamoune nous attendait à la porte de la maison, le téléphone à la main. Sur le coup, elle me dit que s'était parce que mes grands parents venaient d'appeler pour me souhaiter un joyeux anniversaire. Aujourd'hui, quand j'y repense, je suis sure qu'elle était sur le point de contacter les secours et que nous étions revenues juste à temps. Je n'avais pas mis le pied par terre qu'elle avait déjà commencé à me débarrasser de mes vêtement trempés. Et bien qu'elle devait être morte d'inquiétude, une seule question sortit de sa bouche :

« Vous vous êtes bien amusées ? »