Note de l'auteure : Ok, ce chapitre est un petit (grand ?) tournant dans la vie de Haneul. Il annonce la couleur pour la suite et fin de cette histoire. J'entre clairement dans le dernier tier de ce roman à présent et j'espère qu'il continuera de vous plaire ^^. À bientôt !


Chapitre XXIX

Le temps s'écoulait lentement. Terrible et insensible à l'agonie de la petite prêtresse. L'angoisse lui déchirait l'estomac alors qu'elle s'apercevait, sous le défilement des nuages, qu'elle ne reviendrait pas indemne. Mok la suivait partout où elle se rendait. Dans son exploration de l'entre-monde, derrière chacun de ses pas indécis, il plantait les siens avec la sérénité de ceux qui savent déjà tout. Au-delà de l'écurie, les paysages gelés par le froid d'hiver s'étendaient à perte de vue. Les mêmes collines, les mêmes montagnes au loin, les esquisses de souvenirs dans les remous des eaux du lac. Haneul revenait sans cesse à la petite bâtisse de bois humide, dès que sa marche agitée l'emmenait trop loin. Une écurie sans chevaux mais où leur présence fantôme attisait son inquiétude. Elle se trouvait dans l'entre-monde sans y être réellement et cet état de fait la déstabilisait. Le silence de Mok dans son dos n'arrangeait rien. Les heures s'écoulaient ; le vent s'étirait entre eux, sifflant, tremblant, glacial.

-Que se passe-t-il ? finit-elle par demander en s'asseyant sur la grosse pierre sous l'arbre mort.

Mok s'installa à ses côtés, les omoplates entourant son épaule gauche, la tête penchée contre la sienne, laissant leurs cheveux s'emmêler, s'accrocher les uns aux autres.

Haneul se sentait trop fatiguée pour laisser son cœur s'emballer. Mok avait été, par le passé, plus téméraire. Cette dernière approche, presque lasse, était révélatrice du changement qui s'était opéré entre eux. Compagnons d'infortunes, ils ne vivaient plus qu'au milieu des frustrations qui les agitaient. L'inertie actuelle de l'entre-monde n'était qu'un résultat manifeste de l'indécision constante de Haneul ; Mok, sa manifestation concrète.

-Pourquoi pensez-vous que je resterai coincée ici, avec vous ?

-Parce que tu n'as pas envie de sortir, répondit aussitôt le prince en fermant les paupières.

La jeune femme sentait le poids de sa tête sur son épaule, l'odeur de sa sueur entre ses narines. Sa présence n'avait jamais semblé si réelle qu'en cet instant de détresse où elle réalisait qu'il avait raison.

-Je n'ai pas envie de sortir… constata-t-elle lentement. Quand l'avez-vous deviné ?

-Je me suis juste dit que ça t'arriverait le jour où tu perdrais le contrôle sur ta vie. Le jour où l'existence des Dieux ne te serrait plus suffisante.

-Ce jour est-il arrivé ?

Mok ne répondit pas. Le vent leur souffla dans les cheveux, tressant un destin qui ne les avait jamais vraiment séparés.

-Resterez-vous avec moi ?

-J'ai déjà pris cette décision il y a un moment déjà.

-La regrettez-vous ? Pourquoi un prince tel que vous m'a choisie moi, une humble prêtresse ?

Le bâtard releva la tête pour tourner son regard noir vers elle.

-Je ne t'ai pas choisie toi, rétorqua-t-il froidement. C'était toi au milieu d'autres. J'avais beaucoup d'alliés, j'en voulais plus encore. Tu étais l'une des femmes que je voulais, pour nombre de raison.

-Pourquoi restez-vous avec moi, si je ne suis pas l'unique ? se froissa la prêtresse.

-Ce n'est pas moi qui aie besoin de toi, s'écarquilla-t-il soudain avec un étonnement non feint. C'est toi qui a besoin de moi ! De nous deux, tu es la seule capable de conscience, puisque je suis mort.

Haneul se figea. La brise qui sifflait autour d'eux cessa, suspendue dans l'étincelle qui venait de jaillirent derrière son regard.

-Vous n'existez pas, réalisa-t-elle. Ni ici, ni ailleurs.

Le prince dérida son joli visage pour présenter à la jeune femme un sourire moqueur.

-Allons ! Je disais ça pour t'embêter.

-Non, vous avez raison… Je vous vois devant moi, parce que j'ai besoin de vous…

-N'es-tu pas plutôt un autre de ces Zhuangzi, égaré dans ses plaines oniriques ? Peut-être que je n'existe pas dans ta réalité, là où tu n'existes plus dans la mienne. Ce monde serait alors notre rêve à tous les deux.

L'orage qui grondait dans ses yeux la provoquait. Zhuanzgi était un des pères du taoïsme. L'homme avait rêvé, un jour, être un papillon, heureux de son sort et ignorant du fait qu'il puisse être autre chose. Le sage s'était alors réveillé, réalisant qu'il ne savait plus réellement s'il était Zhuangzi rêvant qu'il était papillon ou un papillon rêvant qu'il était Zhuangzi.

-Nous en sommes là, n'est-ce pas ? se moqua Mok.

-Je préfère être le papillon, soupira Haneul bien consciente de ce que cela impliquait.

-Alors reste là avec moi. C'est ici que les papillons vivent et meurent. Oublie-les tous. Ce soir, tu dormiras d'un sommeil sans rêve.

Et en effet, la jeune femme ne rêva pas. Lorsque le soleil se coucha sur l'écurie, elle couvrit son corps de paille et s'allongea dans un box. Le souffle des chevaux fantômes lui chatouillait la nuque. La lune, pleine et ronde, projetait par les fissures du bois, son œil argenté. Le vent s'était calmé au dehors et le froid avait cessé de la faire frissonner. Lorsque Haneul s'endormit, elle n'avait plus peur, l'angoisse de son séjour s'étant noyée dans l'odeur des sueurs animales, le parfum chaud des herbes, les claquements secs de sabots invisibles.

Elle se réveilla dans le même paysage, l'hiver lui sembla pourtant moins froid. Mok s'entrainait à l'épée dehors, faisant siffler le vent de part et d'autre de sa lame.

Il ne m'a pas choisie, réalisait-elle, appuyée contre la porte de bois branlant. Nous avons fait un bout de chemin ensemble, puis j'ai rendu son existence indispensable pour combler le vide qui naissait en moi. Si Dokman ne m'avait pas trahie, il se tiendrait à sa place. Lui ou un autre. Au fond, j'ai juste peur d'être seule…

-Aurions-nous vécu ainsi, si nous nous étions aimés ? osa-t-elle au long manteau du prince qui volait dans les premières lueurs du jour.

Il s'arrêta dans son élan pour se retourner vers elle. Ses sourcils froncés ne cessaient jamais de lui donner cet air colérique qui le caractérisait si bien.

-Ne parle pas d'amour, petite prêtresse, tu n'y connais encore rien.

-Me croyez-vous capable d'aimer un homme ? Je n'ai appris qu'à aimer les Dieux.

-La comparaison sera difficile à tenir, se moqua le bâtard en rangeant l'épée dans son fourreau. Si tu n'es pas capable d'aimer, je te souhaite de savoir reconnaître un homme qui t'aime. Cela te servira par le futur.

-Le futur ? répéta Haneul qui s'était pourtant faite à l'idée de demeurer dans l'entre-monde. Ici, il n'y a pas de futur ou de passé. Le temps est figé.

-Cela te convient-il ? Je souhaite que le printemps vienne pourtant, frissonna-t-il soudain avec dans l'œil, une nostalgie qu'elle ne lui connaissait pas. Allons nous promener, veux-tu ?

Mok lui tendit une main qu'elle saisit, sortant de sa torpeur pour marcher à ses côtés. Sa paume était chaude et durcie de petites callosités à force de serrer le pommeau de son arme. La peau tendre et blanche de Haneul se frottait à la sienne faisant perler de petites gouttelettes de sueur dans l'interstice de leurs doigts. Il respirait fort, encore soumis à l'effort de son entrainement ; il n'y avait pourtant aucun ennemi pour lui ici. Un corbeau s'envola soudain, la faisant sursauter. Il se posa sur une branche non loin d'eux et se mit à rire. Haneul se fronça.

-Il me fait penser à cet homme, remarqua-t-elle entre ses dents.

-Cet homme ? répéta la bâtard en observant le corbeau.

-Il Kwon.

Elle se tut un instant avant de reprendre :

-Vous m'aviez dit de me méfier de lui…

-J'ai dit cela ?

-Dans un rêve.

Mok opina lentement avant de confirmer :

-C'est un homme d'ambition. Intelligent. Stratège et influent. Il est dangereux d'être de ses ennemis.

-Dois-je m'en faire un allié ?

Le prince s'arrêta pour lui faire face. Il baissa son visage pour l'amener tout près du sien et plongea son regard noir dans les yeux clairs de la prêtresse. La neige autour d'eux se figea, frissonnante dans l'attente d'une révélation.

-Lui et Munmu ne regardent pas dans la même direction. Le crains-tu suffisamment pour trahir la famille royale ? sourit-il soudain, provoquant.

Haneul eut un mouvement de recul mais ne cilla pas.

-Je suis l'alliée de la famille royale.

-Menteuse.

La neige se remit à tomber et Haneul comprit qu'elle n'y croyait plus elle-même. La famille royale l'avait trahie, la jetant hors du temple Céleste pour en faire une none. Elle déglutit bruyamment. Le froid insidieux venait de s'engouffrer sous sa robe.

-Tu resteras fidèle aux Dieux, n'est-ce pas ? Les Dieux ont donné corps à Silla en y envoyant leur émissaire, notre roi fondateur Hyeokgeose. Tu te dois, par ta vocation et ta foi, de servir le royaume.

-Pensez-vous, comme Il Kwon, que la vraie loyauté va à Silla et non à la famille royale ?

-J'ai toujours pensé ainsi. C'est la raison pour laquelle je me suis dressé contre mon frère. Et c'est la raison pour laquelle tu prendras le même chemin.

Haneul en resta bouche-bée.

-En vérité, tu ne resteras pas là avec moi, soupira-t-il alors. Tu es venue trouver des réponses. Tu es venue te conforter auprès de moi sur la décision à prendre. Pourquoi ? Parce que j'ai pris cette même décision bien avant toi.

-J'ai confiance dans le prince héritier Munmu, le contredit la prêtresse avec tout l'aplomb qu'il lui restait.

-C'est faux. Un prince qui trahit ses croyances et jette ses prêtresses en pâture au peuple ne peut pas garder ton respect.

-Le roi se doit de craindre le peuple.

-Le roi se doit d'assumer lui-même ses erreurs. Et surtout… il ne doit pas en commettre.

-Pensez-vous que Wang Bae serait un meilleur souverain ? se fâcha Haneul.

-Moi ! Moi j'aurais été un meilleur souverain ! lui cria-t-il brusquement, dans un excès de colère.

Elle se figea, interdite.

-Wang Bae n'est que le pion d'une Gaya fantôme dont le souvenir n'est plus qu'une rage sourde dans le cœur de quelques déshérités ! Et Munmu ! Munmu n'est que le fils d'un vieil homme aveuglé par son orgueil qui est prêt à vendre son royaume aux Tang pour inscrire son nom dans l'Histoire !

-C'est votre père, rappela Haneul entre ses dents, mais le bâtard ne l'écoutait plus.

-Les Dieux te montreront ce que tu refuses de voir ! Ils te montreront le mal que Chunchu fera à Silla ! Il sera alors encore temps pour toi de revoir ta position.

Et il n'avait pas tort… Lorsque Haneul se réveilla le matin suivant, Mok n'était plus là. À la place, l'étalon noir capricieux qu'elle avait monté par le passé, l'animal un peu fou qui lui inspirait à la fois peur et respect, se dressait dans un box, prêt à prendre l'entre-monde d'assaut sous ses lourds sabots. Il était seul et la jeune femme dut accepter l'idée de monter à nouveau sur son dos musclé. Elle posa la selle sur un tapis de soie molletonné, l'ajusta à la base de l'encolure, serra la sangle, descendit les étriers et se hissa. La bête se laissa faire malgré l'impatience qui lui dévorait l'œil. Elle avait quelque chose à montrer. Quelque chose qui cognait dans son cœur à grand coup et résonnait jusque dans les cuisses de la prêtresse. Il ne fallut pas s'éloigner beaucoup. En bas de la falaise là où la queue du dragon d'or reposait, l'emblème de la Maison Kim brillait juste sous les flots. Dès que le dragon d'or respirait, sa queue frappait la surface et une vague de terre venait ensevelir le blason de la famille royale. Un vieil homme se tenait sur les berges, les yeux bandés, embrassant trois agneaux. Le dragon tourna soudain la tête vers eux et du bout de la langue, tâta son futur festin.

-Silla va disparaître. Les Trois Royaumes vont disparaître. Tant que Kim Chunchu sera en vie, Silla sera en danger. Les Tangs l'absorberont.

Haneul renfloua ses larmes, déglutit lentement puis souffla au cheval un secret qu'eux seuls devaient savoir :

-Kim Chunchu doit mourir. La Maison Kim doit tomber.

L'animal frappa le sol du pied en signe d'approbation et soudain, le dragon d'or se redressa pour dévorer le vieil homme et les trois agneaux d'un seul coup de mâchoire.

-Kim Chunchu doit mourir, répéta Haneul plus certaine que jamais, Silla ne peut pas tomber.


Lorsque la jeune prêtresse se réveilla, un plafond de bois et d'or projeta les paillettes de l'aube jusque sous ses paupières.

-Tu reviens à toi ?

La voix était profonde et lourde, Haneul y perçut pourtant une inquiétude qui la faisait vibrer dans ses notes les plus graves. Elle releva les yeux sur le visage soucieux de Wang Bae.

-Il te faut regagner ta chambre au plus vite, ordonna-t-il. Les nones sont levées et ne tarderont pas à te chercher.

La jeune femme se redressa, tremblante. Sa tunique était imprégnée d'une sueur pesante et malodorante, comme si la fièvre s'était emparée de son corps pour le malmener durant son sommeil. Elle se sentait les muscles tendus et l'esprit embrumé, ne sachant bien si elle était sortie ou non de son rêve. Wang Bae l'aida à se relever, soucieux de son état de faiblesse.

Elle s'était effondrée peu de temps après avoir commencé ses prières et n'avait pas cessé de s'agiter dans un sommeil profond qui ressemblait plus à un cauchemar sans fin. C'était la première fois que Wang Bae assistait à une telle cérémonie où l'existence des Dieux, au travers de cette transe inattendue, se révélait à lui. Bien qu'il tentait de ne pas le montrer, son cœur battait la chamade dans l'attente de sa vision.

Alors qu'elle s'apprêtait à quitter la salle de prière, encore chancelante, il lui agrippa le bras.

-Les Dieux… t'ont-ils parlé ?

Pour la première fois, Haneul le vit perdre son calme. Ses petits yeux s'écarquillèrent alors que ses ongles s'enfonçaient dans son poignet. Quelle réponse attend-il donc ? songea-t-elle dans son esprit embrumé. Était-ce de l'espoir qu'elle percevait ?

Haneul serra les mâchoires, observa cet homme en tentant de percevoir ce qu'Il Kwon voyait en lui. Un futur roi ? Soit. Elle, petite prêtresse sans valeur qu'on avait jetée hors de son temple pour lui imposer une vie de none. Elle. Elle choisirait le nouveau roi de Silla.

-Le roi Kim Chunchu va mener Silla à sa perte. S'il garde le trône, les Tang avaleront les Trois Royaumes. Il ne tient qu'à vous de changer l'Histoire.

Wang Bae se pétrifia, les yeux plongés dans les siens, la main moite. Puis lentement, très lentement, il lâcha son poignet pour se tourner vers Buddha. Le guide ne lui avait jamais paru si insignifiant qu'en ce moment.

-Il me faut sortir d'ici, murmura-t-il entre ses lèvres tremblantes. Je vais lever une armée et marcher sur Seorabeol. Je vais prendre la tête de Silla et je rendrai son honneur aux Trois Royaumes.

Haneul soupira imperceptiblement, rassurée d'entendre dans sa bouche le nom de Silla et non celui de Gaya. Wang Bae ressemblait beaucoup à son cousin, au fond, il lui suffisait d'un peu de foi pour se révéler fort et combattif. Il n'y avait finalement que Mok pour se moquer des Dieux.

Mais ceux qui croient en quelque chose d'invisible, se font facilement contrôler par ceux qui servent l'invisible. J'aurais préféré ne jamais avoir à apprendre cette leçon. Je n'en veux pas. Mais jusqu'à ce que Silla retrouve sa paix, je ne peux pas me permettre de faiblir.

-Sers-moi, finit-il par lui dire avant qu'elle ne le quitte. Moi et moi seul. Pas Il Kwon. Pas Munmu. Deviens l'un de mes serviteurs et je ferai de toi la Grande Prêtresse des temples de Seorabeol.

Haneul ne cilla pas.

-Je ne suis pas esclave de l'ambition. Je suis servante des Dieux.

-Et tu redeviendras Grande Prêtresse sous mon règne. J'ai besoin de toi à mes côtés. Me serviras-tu ?

-Je serai votre alliée tant que le bien être de Silla sera votre priorité.

Avec ces mots, Haneul venait de signer le tournant décisif de sa vie. Elle ignorait alors que ce choix la mènerait à renoncer à son plus grand amour, à son enfant, à son roi…