Note de l'auteure :

Bonjour/soir à tous et à toutes ! :)

Voici un début de fiction qui, au départ, devait être un OS pour la Saint-Valentin, mais puisqu'une certaine auteure m'a menacé de faire de la rétention de chapitres si je ne poursuivais pas un peu dans cet univers, « Nos Secrets », auparavant « La Cave à Vin », passe d'OS à trilogie. Oui, oui, ce projet devrait comporter désormais trois tomes ; un peu plus d'explications au second chapitre.

Avertissement : il s'agit d'une fiction comportant des relations sexuelles explicites entres hommes ; si vous n'aimez pas, pas besoin de choquer vos mœurs et passez votre chemin.

Je remercie tout particulièrement Cannelle, Akuro Blacke et un génialissime lecteur bêta d'avoir pris le temps de lire et de me conseiller. Je remercie aussi toutes ces personnes que j'ai embêtées pour le précédent résumé, à vous poser mille questions pour un simple mot. Même si au bout du compte, je l'ai modifié pour une tout autre chose, je n'oublie pas votre patience et vous en remercie !

Finalement, je dédie cette histoire à Atsuki Kuroe qui se pointe toujours pour lire et laisser un commentaire ; une vraie perle. Je te souhaite encore bonne fête, un peu en retard, en espérant que cette fiction soit un cadeau plus ou moins convenable ! ;)

Sur ce, bonne lecture !

Vaesen

Edit du 14/12/17 : Quelques modifications ont été apporté à ce chapitre. Rien de très important, mais je préfère le mentionner.

Nos Secrets

Lorsque le serpent mord dans la pomme

Quand les murs ont des oreilles

14 février. Tout le monde savait ce que cette date signifiait ; c'était celle des amoureux. Ou des cœurs brisés en devenir, au choix. Personnellement, je n'avais pas de valentin et je ne prévoyais pas y remédier de sitôt. Pas quand celui qui faisait battre mon cœur appartenait déjà à quelqu'un d'autre, à une belle greluche avec un poids chiche en guise de cerveau.

Greluche qui partageait malheureusement tous mes cours de la journée. Même si je n'en avais que deux, c'était amplement suffisant pour embraser mon envie de l'étriper, ce moulin à parole. J'avais beau m'asseoir à l'opposé, au fond de la classe, je l'entendais tout de même rigoler et son rire d'hyène avait de quoi écorcher les oreilles.

Bon sang ! Comment Tristan faisait-il pour la supporter ? En matière de gonzesse, ses goûts laissaient franchement à désirer, et ce n'était pas parce que j'étais misogyne, gay et amoureux de lui que je le pensais.

Enfin, peut-être un peu.

Qu'importe. Je ne l'aimais pas, encore moins lorsqu'elle gloussait de la sorte. Miss avait hâte de lui offrir ses chocolats faits maison, et j'eus peur qu'elle n'essaye de l'empoisonner. Je doutais de ses talents culinaires ou peut-être reportais-je les miens sur elle, ceux qui brillaient par leur absence. La cuisine et moi, on s'entendait comme chien et chat. À croire que je pouvais rater un sandwich et j'avais du mal à admettre que cette pimbêche soit meilleure que moi. Plutôt, je ne voulais pas qu'elle soit plus douée que moi en quoi que ce soit. Fierté mal placée, je sais.

Pour une énième fois, je la foudroyai du regard, espérant vainement qu'elle disparaisse de ma vue et, au passage, de la surface de la Terre. Je ne réalisai qu'après coup que le cours était terminé. Le professeur d'histoire de l'art avait donné son aval et tous s'empressaient de quitter la salle. Tous sauf moi. Si je me dépêchais, je croiserais inévitablement Tristan en compagnie de sa bonniche. Je me sentais incapable de leur souhaiter joyeuse Saint-Valentin tout en plaquant un sourire de connivence sur mon visage, sachant ce qu'ils feraient ce soir. Je ne me fourvoyais pas là-dessus. Mon ami était un chaud lapin ; il ne sauterait jamais une occasion de baiser sa meuf. Combien parie-t-on qu'il s'en vantera demain, tout joyeux et extatique ? Pire qu'un adolescent.

À chaque fois, ça titillait mon envie de lui avouer mon homosexualité, qu'il me foute patience avec ses histoires de cul. Ça ne m'intéressait pas, mais alors là, pas du tout. Pourtant, à tous les coups, j'allais encore l'écouter, perdu sur cette bouche en forme de cœur. S'il savait les pensées qui me traversaient l'esprit quand ce sujet était mis sur la table, je crois qu'il ne l'aborderait plus jamais en ma présence. S'il continuait de m'adresser la parole, bien entendu.

Le pire, c'était lorsqu'il me demandait quand j'allais me taper une fille. À 21 ans, je devrais avoir perdu ma virginité, selon lui. Ce n'était pas normal d'être aussi vieux jeu et d'attendre la bonne, celle pour qui je me damnerais. Oui, c'était l'excuse bidon que je lui avais servie, lui rappelant ma merveilleuse ascendance puritaine. Ma mère me voulait en couple avec la femme de ma vie et pas de sexe avant le mariage. La pauvre. Ça restera à jamais un doux rêve et je ne doutais pas un seul instant que mon coming out la décevrait, s'il ne la dégoutait pas. Tant pis, c'était la vie. De toute manière, mon frère ainé rattrapera le coup et machiste comme il était, j'avais la certitude qu'il préférait de loin la gent féminine à la gent masculine. À moins de bien jouer la comédie. Comme moi je la jouais.

Bref. Dans tout ça, je rangeai mon cahier encore vide de notes – oui, d'accord, au lieu de foudroyer du regard miss-m'as-tu-vue, je devrais peut-être penser à prêter attention aux longues tirades du prof, du moins, si je voulais réussir ce cours. Sans grande surprise, je fus le dernier élève à quitter la classe. Même M. Miller avait déjà déguerpi, le fourbe. Sa dulcinée devait l'attendre chez lui, pour qu'il se presse ainsi. Ou peut-être avait-il oublié d'acheter un paquet de chocolat ou un bouquet de fleurs ?

Dans un cas comme dans l'autre, l'amour flottait dans l'air et ça me rendait malade. Quand une bonne partie de l'école était surexcitée, en pleine effervescence, et que le rouge dominait, je regrettais de m'être levé. Sérieusement, tous ces cœurs étaient excessifs et je me demandais encore pourquoi on autorisait le comité des festivités à décorer l'école pour la Saint-Valentin. Ce n'était tout de même pas Noël, ni même l'Halloween ou encore Pâques ! Ils pensaient aux misérables célibataires et les plaies qu'ils enduisaient de sel ? Non, sûrement pas.

Pas que je souffrais d'être célibataire... seulement d'un amour à sens unique. Et il y avait de ces jours où j'aimerais bien l'oublier, cette douleur d'aimer quelqu'un qui ne vous le rendra jamais. Je ne me faisais pas d'illusion là-dessus. Tristan était un hétérosexuel pur et dur, et même si je ne lui connaissais pas d'antécédents homophobes, dans ce patelin conservateur, je préférais éviter de courir le risque tant et aussi longtemps que j'étais encore aux études et que je dépendais de ma famille. Je n'avais pas envie qu'on me jette à la rue suite à ma sexualité déficiente (aux dires de quelques puritains de ma connaissance ; moi, je me trouvais très sain, plus qu'eux d'ailleurs). De toute manière, on était doué dans la famille pour jouer les hypocrites et garder le masque encore quelques années ne me dérangeait pas plus que ça. C'était triste à dire, mais je savais où était mes priorités. Pour le moment.

Ça n'empêchait pas que, parfois, garder le sourire et une attitude avenante devenait pesant. C'était dans ces moments-là que je prétextais rendre visite à un ami pour en réalité retrouver ma planque. Ce n'était pas un nom très original, je l'avoue, mais ça datait de mes 10 ans.

Ce que j'appelais ma planque se révélait être une vieille cave à vin. Avec le temps, il semblerait qu'on ait oublié son existence, ce qui n'était pas pour me déplaire. J'avais toujours trouvé fascinants les lieux abandonnés, ils avaient ce petit quelque chose d'apaisant et de troublant à la fois. Lieux d'histoire et de vécu, ils recelaient de tant de récits possibles que j'en perdais le décompte. Imaginer ce qu'avaient vu ces lieux était sûrement l'un de mes passe-temps favoris, si ce n'était pas mon préféré. Un peu ringard, peut-être, mais tellement plus satisfaisant que n'importe quel jeu vidéo.

Malheureusement, il y avait très peu de ces endroits dans notre patelin, et je commençais à avoir fait le tour de mes idées pour ma cave à vin. En onze ans, l'imagination se tarit légèrement, ce qui ne m'interdisait toutefois pas d'en apprécier l'ambiance.

Située dans le bois derrière l'église, je l'avais dénichée par pur hasard après la messe du dimanche. Ce jour-là, mes parents avaient croisé de vieux amis à eux qu'ils n'avaient pas vus depuis des lustres. Ils avaient décidé de se taper la discussion au bas des escaliers en envoyant les enfants s'amuser. Et puisqu'on nous avait interdit d'aller trop loin et dans les bois, et bien je suis allé trop loin et dans les bois. À l'époque, j'arborais fièrement le titre d'enfant turbulent, pour ne pas dire de sale garnement, et jouer à cache-cache avec mon frère et les gosses du second couple ne m'enchantait pas vraiment. En bon gamin égoïste, j'avais décidé de me cacher dans les bois, même si c'était hors limites. Là, au moins, ils ne me trouveraient jamais et j'aurais la sainte paix. Supporter leurs taquineries (j'atténuais, là), et ce, simplement parce que j'étais le plus jeune de la bande me sortait de mes gonds et j'étais trop bien éduqué pour les insulter. Surtout que mon frère aurait rapporté.

Tout bien considéré, j'avais préféré jouer à l'explorateur, m'aventurant dans des ruines imaginaires tout en combattant des sauvages aux tendances cannibales. Jouer à cache-cache n'était pas ma tasse de thé. Il y a des enfants qui aiment imiter Rambo, moi j'aimais imiter Indiana Jones.

Au fil de mon exploration, j'en avais oublié les autres et le fait qu'on devait me chercher. Et ce fut pire lorsque je tombai littéralement sur la cave à vin. J'avais glissé sur la mousse et je m'étais affalé sur le sol dans un cri, la poignée métallique m'étant rentrée dans les côtes. Celle-là, je n'aurais pas pu la manquer même si je l'avais voulu et c'était ainsi que j'avais découvert les vieilles portes, celles-ci tapies sous un couvert muscinal à moitié dissimulé par des feuilles mortes.

J'aurais adoré profiter de ma découverte, seulement, l'appel de mes parents ne m'avait pas permis de fouiller davantage, ce que j'admets m'avait assez frustré. Sans mentionner leur sermon que j'avais écouté d'une oreille. La preuve : j'étais revenu dans les bois, même si, au départ, je tâtais pour retrouver le chemin. Maintenant, je le connaissais sur le bout des doigts. C'était devenu mon havre de paix. Et comme nous ne vivions pas très loin de l'église, à plus ou moins dix minutes de marche, dès que ça n'allait pas, j'avais pris l'habitude de m'y rendre. Nuit ou jour, je m'y évadais, tout en prenant bien soin de cacher mes escapades. Hors de question qu'on découvre mon paradis.

Même Tristan ne connaissait pas son existence, acceptant de couvrir mes sorties en croyant probablement que je rejoignais une demoiselle - il se faisait suspicieux quant à mon mensonge et à ma virginité. Il se basait sur le principe que je n'étais peut-être pas le gars le plus populaire de l'école, mais que je ne faisais pas non plus partie des rejets. On pouvait dire merci à mon masque d'hypocrisie et à ma belle gueule. Chance ou pas, j'avais hérité de la taille et de la carrure sportive de mon père, ainsi que de la physionomie gracieuse de ma mère. Mes yeux pers de mon grand-père maternel, mes cheveux châtains, tirant sur le roux et le brun, de ma grand-mère paternelle. Autrement dit, j'avais eu le meilleur des mondes et je savais me mettre en valeur, quel vêtement porté ou pas. Le premier qui me dit que ça faisait très gay, je l'assomme. Prendre soin de son apparence ne signifiait pas être l'autre côté, même si ce stéréotype me convenait bien.

Peu importe, tant que Tristan croyait que je ne bavais pas sur le cul des mecs, moi, ça m'allait.

Après un texto à ma mère, l'avertissant que je rentrerai plus tard que prévu, sûrement aux alentours de 21 heures, je pris l'autobus vers mon patelin (mon école étant dans un village voisin plus peuplé) et une fois arrivée, je pris à pied la route du seul fastfood du coin, m'achetant un bon vieux hamburger avec des frites. Je les mangeai en chemin jusqu'à l'église, jetant les emballages dans l'une des poubelles installées à proximité, et je m'assurai qu'il n'y avait personne dans les alentours avant de m'engouffrer dans les bois. Si une certaine rumeur concernant un Samaël Duwell commençait à circuler dans notre patelin, ça remonterait bien vite aux oreilles de mes darons. Le lot des petits villages ; les secrets ne restaient jamais secrets très longtemps si on ne faisait pas preuve de prudence. Avec mon orientation sexuelle, j'en devenais presque paranoïaque.

Heureusement, l'hiver était excessivement doux et les rares fois où il neigeait, la fine couche de neige fondait durant l'après-midi, sous le soleil tapant. À 17h00, il ne restait plus rien, sinon des flaques d'eau. Honnêtement, ça m'arrangeait ; autrement, j'aurais dû dire adieu à ma planque pour de longs mois. Les hivers au sud du pays, je les adorais. Ceux au nord, très peu pour moi. La neige, c'était beau, mais sur une carte postale. Déjà que le léger givre me donnait parfois du fil à retordre, si en plus je devais trouver un moyen de retirer un monticule de neige et de cacher mes traces de pas, je n'étais pas sortie de l'auberge.

Quand je fus à destination, je me dépêchai de me faufiler à l'intérieur de la cave. La température n'était peut-être pas aussi basse que dans le Nord, mais il ne faisait pas pour autant chaud. Les lourdes portes grincèrent, puis claquèrent dès qu'elles retombèrent derrière moi, me plongeant dans une obscurité peu rassurante. Avec le temps, j'en avais pris l'habitude, quoique je devais admettre qu'enfant, j'en avais une peur bleue, ce qui ne m'avait toutefois jamais empêché de revenir. Goûté à l'adrénaline et on en devient accro. La sensation d'un cœur palpitant, les sons qui se brouillent sous les battements, les sens qui s'affutent, l'effroi de l'inconnu ; j'adorais.

Lentement, je descendis les marches quelque peu fracturées, longeant le mur de droite. Instinctivement, je les comptais et au nombre de seize, je sus que j'avais atteint le sol en terre battue. Aussitôt, je fouillai dans mon sac à bandoulière, récupérant une lampe de poche qui ne me quittait jamais.

Le rayon lumineux fit détaler quelques souris, éclairant au passage les nombreuses bouteilles rangées à l'horizontale sur des étagères en bois poussiéreuses. Je n'avais jamais pris le temps de nettoyer l'endroit, y laissant les toiles d'araignée et tout le bataclan qui s'y était accumulé au fil des ans. Je trouvais que passer un coup de plumeau enlèverait l'authenticité du lieu. N'étant ni un maniaque de la propreté ni un asthmatique, je m'y plaisais relativement bien - malgré les éternuements fréquents et le léger goût de poussière.

Les seules choses que j'avais apportées se composaient d'une lanterne, d'oreillers et d'une couverture faisant office de tapis. Mine de rien, le sol était plutôt humide et attraper la crève à chaque fois que je venais ne faisait pas partie de mes plans. Aucune chaise ne garnissait la pièce, ni même de table. Je m'étais donc installé un petit coin douillet au fond de la cave, dans un léger renfoncement derrière une étagère. Probablement le seul endroit que j'avais quand même nettoyé un tant soit peu – je n'avais pas non plus envie de m'établir sur un nid d'araignées.

J'aimais les recoins étroits, je m'y sentais étrangement bien et, au contraire, je n'étais pas très à l'aise dans les espaces dégagés. Depuis que j'étais petit, j'avais toujours aimé m'enrouler dans les couvertures jusqu'à m'y emprisonner. Parfois même, je préférais dormir dans la penderie plutôt que dans mon lit. Certains soirs, même les tiroirs de la commode étaient plus attractifs.

Peut-être parce que j'aimais la sensation d'être dans un cocon. Et peut-être était-ce la raison pour laquelle j'adorais cet endroit. Ici, je me sentais en sécurité, à l'abri de toutes les intempéries, et mon sens artistique semblait devenir plus créatif. Les idées foisonnaient et les coups de crayon se faisaient plus faciles, agiles et graciles. En dépit d'une faible luminosité, les résultats m'étonnaient toujours et j'avais de la difficulté à croire que j'en étais l'artiste. Il y avait un monde entre mes dessins crayonnés à l'école et ceux griffonnés dans la cave à vin. Peut-être me faisais-je aussi des idées ; je n'étais pas la personne la plus objective qui soit lorsque venait le temps de les juger.

Craquant une allumette avant d'allumer la lanterne, la chandelle éclaira faiblement mon coin douillet, y concédant une certaine intimité chaleureuse. M'échouant sur mes coussins, j'éteignis la lampe de poche et sortis mon carnet à dessin. J'avais envie de croquer Tristan, juste un peu. Histoire de retourner le couteau dans la plaie. De toute façon, les amours à sens unique, c'était pour les masochistes.

.

.

Lorsque j'entendis le grincement sourd de la porte, je repassais sur les traits enfantins du visage de Tristan, l'ayant gratifié d'un air de chérubin. À vrai dire, je ne réagis pas sur le coup, ne comprenant qu'à rebours ce que le bruit insinuait. Quand enfin j'en saisis la signification, des voix se faisaient déjà entendre. Je soufflai in extremis sur la chandelle avant de me recroqueviller aussitôt au fond de mon renfoncement, bien dissimulé à côté mon étagère et le cœur battant déjà à cent milles à l'heure.

Oh bordel de merde, tu déconnes, là ? La journée pouvait pas être aussi pourrie que ça, si ?!

Est-ce qu'on m'avait découvert ? Non, c'était impossible, complètement impossible, j'avais bien fait attention, j'avais vérifié les alentours, et, d'un autre côté, on serait venu me chercher par la peau des fesses plus tôt. Je dessinais depuis au moins trois quarts d'heure ; ça faisait trop longtemps que j'étais entré dans la cave à vin. Difficilement, je me réconfortais de ces raisonnements, tentant par-là de refluer la panique. On ne pouvait pas venir pour moi, je ne pouvais pas avoir été découvert, mais, alors, pouvait-on me dire ce qu'ils foutaient là, dans cette cave abandonnée et perdue au beau milieu du bois ? Parce que ce n'était sûrement pas pour une ballade de santé, quand même.

D'oreilles, j'avais identifié deux paires de pas et deux voix masculines, dont celle du prêtre de notre village. Celle-là, je la reconnaîtrais entre mille avec son timbre doux et chaud. Depuis déjà quelques années, elle avait remplacé celle éraillée du vieux curé et me berçait lors de la messe du dimanche - messe à laquelle ma mère m'obligeait à assister depuis ma plus tendre enfance. Même si je croyais en un dieu, je n'étais pas certain que le catholicisme soit pour moi, surtout quand plusieurs croyants et membres du clergé condamnaient ce que j'étais. J'avais commencé à prendre et à laisser certains préceptes, en particulier ceux que je trouvais désuets au XXIe siècle. Enfin, là n'était pas la question.

Qu'est-ce que foutait le prêtre en compagnie d'un autre homme dans ma cave à vin ?

- Joshua, tu devrais cesser de tenter le diable, murmura l'inconnu d'une voix grave et mielleuse.

- Tenter le diable est mon petit péché mignon, que veux-tu.

- Pourquoi aimes-tu autant jouer avec le feu ?

- Et pourquoi me résistes-tu à chaque fois, alors que l'on sait tous les deux que tu vas succomber ?

Le second homme ne répondit pas et, dans le silence, j'entendis un claquement de doigts. Aussitôt, l'endroit s'illumina, m'arrachant un discret sursaut. Les lueurs n'étaient pas celles de néons, mais celles rougeoyantes et dansantes de flammes. Oh bon sang ! On allait devoir m'expliquer ce tour de passe-passe. Parce que la boule de feu que j'apercevais du coin de l'œil flottait carrément dans les airs et, en toute franchise, je n'avais jamais entendu parler de ce tour de magie.

- N'est-ce pas plutôt toi qui joues avec le feu, Mathias ? se moqua vraisemblablement le prêtre, le ton doucereux à souhait.

Mathias. Mathias comme dans Mathias Worcestershire ? Le chef de la police locale ? Car il n'y avait pas d'autre Mathias dans notre patelin. Du moins, pas à ma connaissance.

- Je te parlais de manière métaphorique, petit génie.

- Tu sais, j'ai toujours trouvé fascinant ton changement de registre linguistique lorsque tu t'adresses aux autres humains, puis à moi. La façade du gentilhomme, séduisant et bien élevé, elle a tendance à tomber.

- Vas-tu t'en plaindre alors que tu es celui qui s'amuse à fissurer le masque ?

- Ai-je l'air de m'en plaindre, chéri ?

- Non, de t'en divertir, et c'est franchement énervant.

En réponse, un rire cristallin résonna et je reconnus aussitôt celui de Joshua. On l'entendait souvent, à l'église, lorsqu'il s'occupait des enfants orphelins. Il n'y en avait pas beaucoup, tout au plus cinq, et ils vivaient dans le presbytère attenant à l'église. Si ma mémoire était bonne, on comptait les trois sœurs Tompson et les enfants Anderson, les cinq ayant perdu leurs parents dans le même accident de la route. Une collision frontale, si je me souvenais bien. Puisqu'on ne leur connaissait pas de famille immédiate, le prêtre avait proposé de les accueillir au presbytère le temps qu'une famille d'accueil se propose, avouant qu'il s'y sentait seul et qu'un peu de compagnie ne lui ferait pas de mal. De toute manière, n'était-ce pas sa profession de tendre une main charitable à ceux dans le besoin ?

Durant des jours, ma mère en avait fait les éloges, de ce nouveau prêtre au grand cœur. Ce n'était sûrement pas son prédécesseur, bourru et déplaisant, qui en aurait fait de même. Que dirait-elle si elle apprenait que ce merveilleux prêtre appelait un autre homme « chéri » ? Je craignais la syncope.

- Tu me conseillerais quel vin ? s'enquit Joshua et je jurerai entendre un sourire dans sa voix.

- Tu veux vraiment boire, là et maintenant ?

- Pourquoi pas ? Un peu d'alcool pimente relativement bien les parties de jambes en l'air.

- Et la discussion tue la baise.

- Oh, parce que tu en as finalement envie, hm ? susurra mièvrement Joshua, sa voix suave m'arrachant maints frissons.

- Tant que je ne t'aurai pas donné ce que tu veux, tu ne me laisseras pas tranquille. On le sait tous les deux.

Pardon ?! Je manquai de m'étouffer, ravalant durement ma salive. Est-ce que j'avais bien entendu et bien compris ? Joshua parlait bien d'une partie de jambes en l'air avec un autre homme ? Ne me dites pas que le prêtre et le chef de la police étaient gays comme moi ? On se foutait de ma gueule, là ! C'étaient les deux hommes les plus respectés du village ! Même les mégères ne cessaient de vanter leurs mérites !

Où étaient cachées les caméras ?

- C'est un comble pour un incube de résister à ses envies charnelles, pourtant, ricana Joshua, tentant vainement d'étouffer ses rires moqueurs.

- Et c'est un comble pour un prêtre d'aguicher un démon, répondit Mathias, un brin amusé et exaspéré à la fois, alors que le tintement d'une boucle de ceinture que l'on détache se faisait entendre.

Je me répétais, mais pardon ?!

- Et ce vin ?

- Je te conseillerais celui-là. Si je me souviens bien, l'année avait été bonne et Cyrille n'a jamais raté un seul de ses vins.

- Avec ton apparence humaine, j'oublie parfois les siècles que tu as derrière toi, soupira de manière théâtrale Joshua.

Ai-je le droit de me poser des questions sur l'état de leur santé mentale et, surtout, les principes moraux du prêtre, celui-là même qui était réputé être un vrai saint dans tout le patelin ? Mais, plus important, comment sortais-je d'ici sans me faire repérer ? Mine de rien, ils bloquaient la seule sortie ! Et, en toute honnêteté, je n'avais pas très envie de les écouter s'envoyer en l'air - parce que c'était bien ce qu'ils prévoyaient faire, non ? Étrangement, leurs galipettes ne m'intéressaient pas plus que ça, et je sentais que ça en serait trop pour le puceau que j'étais. Je voulais dire, ces deux hommes avaient beau être dérangés dans la caboche, ils étaient tout de même canon ! Le prêtre comme le chef de police, ce dernier faisant même parfois les manchettes de notre petite gazette du samedi. Et j'étais censé les écouter soupirer et gémir en réprimant mes hormones ? Ce serait de la torture, oui !

Une douce torture, certes, mais une torture quand même.

Lorsque le prêtre s'empara de l'une des bouteilles, mon faible esprit était déjà saturé d'images peu catholiques. Bon d'accord. Leurs galipettes piquaient mon intérêt. Derrière mon écran d'ordinateur et en compagnie d'une boîte de mouchoir, ce serait parfait et j'y prendrai certainement mon pied. Seulement, pour l'heure, avec l'anxiété dans le tableau, ça gâchait un peu le moment. Sérieusement, je devais déguerpir avant que ça ne devienne plus gênant. S'ils voulaient s'attribuer des rôles comme celui d'un démon pour pimenter leurs ébats, grand bien leur en fasse. Mon seul problème étant que j'avais manqué ma chance d'annoncer ma présence et c'était désormais trop tard. Sauf qu'attendre gentiment n'était pas non plus une option.

Tout à ces pensées désordonnées, je n'avais pas réalisé qu'en déplaçant l'une des bouteilles, un nuage de poussière s'était soulevé, arrachant une quinte de toux à Joshua, avant de venir chatouiller mon nez en retombant. Discrètement, je plaquai une main devant ma bouche et mon nez, retenant au mieux un éternuement. Qui vint de toute façon en un « atchoum » de souris, fluet et faible.

Finalement, j'aurais dû passer ce fichu coup de plumeau. Tant pis pour l'authenticité du lieu.

J'entendis quelques tintements, comme si on remettait la bouteille à sa place d'origine, avant qu'une silhouette ne vienne s'ancrer devant moi et qu'un corps ne me surplombe. Lentement, je levai la tête, un léger sourire crispé aux lèvres. Ils ne me croiraient pas si je leur disais n'avoir rien entendu, hein ?

Mon regard croisa celui du prêtre d'un beau bleu clair. D'ordinaire, des éclats tendres y valsaient, adoucissant ses yeux. Mais, aujourd'hui, je n'y voyais que des lueurs froides, plus glaciales que le froid polaire, et même si ce regard dur était incroyablement sexy, il ne me disait rien qui vaille, attisant mon envie de m'enfouir six pieds sous terre. Je n'avais pas tenté d'écouter aux portes ! C'était eux qui avaient envahi ma cave à vin, et s'ils voulaient trouver un coupable, qu'ils s'en prennent à eux-mêmes. Ton regard accusateur, tu peux te le mettre où je pense ! que je me gardai bien de lui dire. Autant éviter d'envenimer les choses, si possible. Diplomatie, Samaël. Diplomatie.

D'un autre côté, ce visage austère avait un petit quelque chose de captivant, contrairement à celui avenant qu'il présentait à la messe. Ses sourcils fins froncés, ses lèvres minces pincées, ou même ses cheveux blond platine en désordre ; tout me donnait l'impression que cette personne, devant moi, n'était pas le prêtre que je connaissais. S'il n'y avait pas eu sa soutane et son faciès identique, je ne crois pas que j'aurai fait le lien - ma première hypothèse se serait sûrement rapprochée d'un jumeau malveillant, si Mathias ne l'avait pas appelé Joshua.

- Merveilleux, Josh ! railla le policier, me sortant de ma torpeur. Le cadet Duwell qui assiste à ta débauche !

- On parle de toi ? Tu fais le fanfaron sous ta forme démoniaque, si tu n'avais pas remarqué, grimaça l'interpellé, un léger rictus faisant trembloter sa lèvre supérieure.

Ce rictus, je le trouvais assez mignon. Il me faisait penser à un chien.

Mais j'oubliai très vite le chien lorsque mes yeux dévièrent vers Mathias, celui-ci ayant pris place aux côtés du prêtre.

- Oh putain, murmurais-je faiblement - et je ne jurais jamais à voix haute.

S'il arborait toujours une carrure d'athlète et des cheveux mi-longs couleur de blé, sa peau avait toutefois troqué sa blancheur pour une teinte plus foncée, tirant sur le miel, et ses iris d'ordinaire noisette ressemblaient désormais à deux ambres dorés. Malgré tout, ce qui attira inévitablement mon regard et se l'accapara, ce fut ces cornes de bélier de chaque côté de sa tête, la pointe courbée lui arrivant à hauteur de tempe, tandis que la base partait du sommet de son crâne, s'enfouissant dans les épaisses mèches blondes. Les fixant intensément, la bouche entrouverte, je ne les quittais des yeux que lorsqu'un mouvement rythmé m'interpella, attirant mon attention sur une queue fourchue d'une couleur tout aussi cuivrée que sa peau.

Une queue de diable. C'était une foutue queue de diable qui se faufilait en dehors de ses vêtements, son pantalon et son caleçon légèrement baissés sur ses hanches, sa ceinture défaite. Et je réalisai qu'il portait l'uniforme de la police, ce qui rajoutait une touche à son allure indécente.

Suite au choc, j'eus bien sûr la réaction la plus rationnelle qui soit :

- Je peux toucher tes cornes ? Et ta queue ?

Ce qui eut le mérite de déclencher l'hilarité des deux hommes, et ce, après quelques secondes de silence. Un air probablement plus choqué que le mien s'imprima sur leur visage avant qu'ils ne me dévisagent plus franchement, me donnant la vague impression d'être une bête de foire. Entre nous trois, je croyais pourtant être le plus normal et surtout le plus banal. Entre le démon diablement attirant et le prêtre à la beauté divine - que les femmes comparaient souvent à celle d'un ange -, ma belle gueule faisait piètre figure.

- Quoi ? Vous auriez préféré que je crie comme un hystérique ? Ou que je me morfonde dans le déni ? m'enquis-je, boudeur et fasciné par la créature vis-à-vis de moi, les yeux sûrement pleins d'étoiles.

L'inconnu me faisait vibrer depuis tout petit et, emboîtant le pas, ma curiosité avait toujours eu cette fâcheuse tendance à éclipser la raison, la peur ou mon sens de la survie, comme le dirait mon frère. Si ça n'avait pas été le cas, je n'aurais jamais trouvé cette cave à vin ni ne m'y serais aventuré. Par ricochet, je ne serais pas non plus dans cette situation un poil délicate. Évidemment, il y avait une pointe d'angoisse au fond de mon estomac, la panique pas tout à fait renflouée, seulement, l'humain a toujours été une espèce étrange sachant s'adapter. Tout particulièrement moi. Puis, vraiment, est-ce que crier dans une pièce où les sons étaient étouffés, nier ce que j'avais sous les yeux, me cacher au fond du renfoncement ou n'importe quoi d'autre dans le genre m'aiderait ? Non. Définitivement, non.

Je préférais plutôt céder à la curiosité qu'à la panique. Parce que, bon sang, un démon ! On ne croisait pas ça tous les jours et, si j'étais honnête avec moi-même, j'avais toujours rêvé d'en rencontrer un. Et de toucher ses cornes. La queue de diable, c'était un petit plus - ce n'était pas parce qu'on m'obligeait à supporter la messe du dimanche que je buvais les paroles du prêtre comme du petit lait, ce même prêtre qui fricotait avec un démon. Alors bon. Tant qu'à pécher, autant pécher jusqu'au bout et fantasmer sur les créatures démoniaques. Un peu plus, un peu moins, on m'avait déjà condamné à l'enfer de toute façon.

- Alors, je peux toucher ? insistais-je face à leur silence buté, gigotant légèrement d'impatience.

Assis en indien, j'avais déplié mes jambes ; me recroqueviller au fond de mon renfoncement ne servait strictement à rien. On nous avait découverts, ma planque et moi, mais j'étais presque certain que les rumeurs n'iraient pas de bon train et que ces deux hommes ne le rapporteraient pas à mes parents, aux risques d'avoir leur secret exposé au passage. Secret, soit dit en passant, plus important que les miens. Même si mes mots ne pèseraient probablement pas très lourds dans la balance. Bref. Pour l'heure, je m'étais de côté cette crainte, le démon s'appropriant toute mon attention et s'avérant beaucoup plus intéressant.

Avant de me répondre, Mathias lança un furtif coup d'œil à Joshua, me semblant un brin incertain, et après un haussement d'épaules du prêtre, le démon m'autorisa à les toucher. Sur ce, je ne me fis pas prier, me redressant tel un ressort. Un sourire béat fendait mon visage en deux, me concédant certainement des airs niais. Mais j'en avais rien à foutre ! Je pouvais toucher ses cornes et sa queue - de diable, je précise.

Le bougre avait presque une tête de plus que moi et je devais m'étirer légèrement pour effleurer les excroissances. Chez les béliers, je savais que c'était des os. Chez les démons, je me demandais si c'était aussi des os. Probablement. Toutefois, à ce moment-là, j'étais à des lieux de mes questions existentielles, occupé à caresser les cornes rugueuses, redessinant les courbes et les ondulations. Avec l'éclairage tamisé des boules de feu, sûrement son œuvre maintenant que j'y pensais - tour de passe-passe résolu -, j'apercevais plus au moins les différentes teintes de brun parfois plus près du marron clair et d'autres fois du chocolat noir. Les couleurs s'imbriquaient les unes dans les autres, formant une mosaïque fluide et agréable à l'œil. Oui, j'étais fasciné, émerveillé comme un gosse devant ses cadeaux de Noël, si bien que j'entendis à peine Mathias s'exclamer d'un ton las :

- Je te jure que je n'utilise pas mes charmes, alors range ce regard, Josh.

- Permets-moi de douter. Tu restes un démon, Mat, répliqua-t-il, insistant sur le surnom d'une voix équivoque.

- Quels charmes ? demandais-je en jetant un rapide coup d'œil au prêtre avant de revenir à ma contemplation.

Le blond platine croisait les bras, nous observant d'un drôle de sourire.

- De ceux qui feraient en sorte de te plier à ses quatre volontés. Sans aucune forme de procès.

- Tu veux une démonstration ? poursuivit le démon, un sourire un tantinet carnassier aux lèvres.

- Préférablement, non ? répondis-je sous leurs rires, déglutissant sans cependant m'arrêter dans mon exploration.

J'en profitais autant que je le pouvais. J'étais un privilégié, là ! Ça, j'en avais bien conscience. La suite, j'y penserais plus tard. Une chose à la fois ; je n'étais pas multitâche !

Mon attention dévia sur la queue de diable, hésitant un instant à délaisser les cornes – elles étaient simplement sublimes. Je tergiversai quelques secondes avant d'oser glisser une main jusqu'à ladite queue, empoignant la base pour ensuite la longer jusqu'à la pointe fourchue. À ma grande surprise, elle avait la douceur d'une peau de bébé. Enfin, je ne savais pas trop à quoi m'attendre non plus, peut-être à une texture lisse comme celle du plastique.

Suivant mon geste, je sentis le démon se tendre, son dos se cambrant légèrement, et lorsque je remontai mon regard jusqu'à son visage, je vis qu'il mordillait sa lèvre inférieure, une canine plus près du croc jouant avec la chair rosâtre. Fronçant les sourcils, je le dévisageai, tandis qu'en réponse, il haussa les siens, se voulant aussi innocent qu'un démon pouvait l'être.

- Tu sais que tu joues avec l'une de ses zones érogènes, là ? souffla Joshua au creux de mon oreille, s'étant approché jusqu'à poser ses mains sur mes hanches avant de se caler dans mon dos.

Sursautant, je relâchai immédiatement la queue qui, pour sa part, se remit à battre l'air, fébrile.

- Oups. Pardon, marmonnai-je, un peu mal à l'aise par ma maladresse et, plus spécialement, par la proximité du blond platine.

On m'avait donné la permission, alors je n'avais pas cherché à en savoir davantage. Curiosité et impulsivité, ça ne faisait jamais un bon mélange.

- Il n'y a pas de mal, confia Mathias, souriant de manière plus avenante et rassurante, quoique la légère bosse dans son pantalon trahissait ses états d'âme et son début d'érection.

- Pas de mal, dis-tu ? Je dois me batailler avec toi pour que tu me laisses la toucher, alors que ce gamin y a droit simplement en te le demandant, bouda le prêtre tout en nichant son menton contre mon épaule, tout près de mon cou. Enfin, on verra ça plus tard. Pour le moment, mon petit Samaël, dis-moi, j'imagine que tu as tout entendu depuis le début ?

Sa voix doucereuse, à cet instant, me fit l'effet d'une douche froide, et je ne pus que hocher la tête, tandis que le malaise grandissait jusqu'à me prendre par les tripes. Je déviais le regard, incapable de soutenir celui doré et amusé de mon vis-à-vis. L'excitation engendrée par ma fascination de l'inconnu redescendait drastiquement, laissant sa place à un sentiment d'urgence. La situation me revenait de plein fouet, mais sous un autre angle désormais.

Est-ce que je pouvais être encore plus con ? Parce que, niveau connerie, j'étais doué pour me surpasser. Il y a des jours où je devrais apprendre à ranger ma curiosité au placard.

- Dans ce cas, je n'ai pas besoin de te faire un dessin sur ce que nous avions prévu faire et maintenant que tu as interrompu mon plaisir, comment comptes-tu me dédommager ? susurra-t-il d'un ton trop mesquin à mon goût.

- En me taisant sur ce que j'ai entendu ? avançais-je, peu certain, tout en réprimant un sursaut lorsque ses longs doigts fins glissèrent sur mon ventre, me caressant doucement au-dessus de mon pull.

L'atmosphère devenait pesante. Intense et en quelque sorte intime, mais bien trop lourde, comme si une légère tension s'installait entre nous.

- Oh, pour ça, je suis certain que tu ne diras rien. D'un parce qu'on ne te croira pas ; on m'aime trop pour accorder de la valeur à tes paroles et faire avaler l'existence des démons au XXIe siècle... bien, bonne chance. De deux, tu te trahiras au passage ; je suis sûr que tes parents ignorent que tu traînes dans un pareil endroit. Ai-je tort ?

Non, il n'avait pas tort. D'ailleurs, si possible, j'aimerai que ça reste ainsi.

Sans attendre de réponse de ma part, il poursuivit sa lancée, sa main se plaquant sur mon ventre afin de me ramener contre lui. La chaleur de son torse se répandit aussitôt dans mon dos, m'arrachant quelques frissons tout en accentuant encore une fois mon étrange malaise.

- Alors. Je redemande. Comment comptes-tu te racheter ?

- Je ne vois pas pourquoi je me rachèterais d'une faute que je n'ai pas voulu commettre, grommelai-je, de moins en moins rassuré par la tournure des évènements.

- Parce que je suis égoïste. Et que tu es mignon.

Parmi toutes les raisons qu'il aurait pu me donner, il avait choisi celles-là. Bon gré mal gré, elles eurent le don de me clouer le bec. D'une part, car je découvrais des facettes de ce prêtre dit parfait finalement pas si parfait que ça et je m'en sentais en quelque sorte privilégié, d'une certaine façon. D'une autre part, car c'était bien la première fois qu'un mec me désignait par le qualitatif de mignon. Et pas n'importe quel mec. Le mec du patelin pour qui toutes les filles se damneraient, même si elles le savaient inatteignable. Puis, il y avait moi qui goûtais à sa chaleur ainsi qu'à son souffle tiède contre mon cou, de quoi me déboussoler plus que voulu. Contrairement à ce que j'aurais cru, c'était plutôt plaisant d'être appelé mignon. Et les papillons dans mon ventre, cette fois, n'étaient pas dus qu'à l'anxiété.

Je préférais presque le prêtre fourbe au prêtre gentillet. Décidément, je devais bel et bien posséder quelques penchants masochistes. Si mon amour à sens unique ne m'en avait pas persuadé, cette étrange préférence finissait par me convaincre.

- Au moins, tu as la décence d'être franc, pouffa légèrement Mathias, diminuant la mince distance qu'il y avait entre nos corps à quelques millimètres, me prenant en sandwich contre Joshua avant de poser une main sur ma hanche libre, l'autre se contentant du haut de ma cuisse gauche. Si tu n'en as pas envie, dis non maintenant et je te laisserais partir, qu'importe les dires de cet enfant pourri gâté.

- Hey ! Qui est-ce que tu appelles « enfant pourri gâté », vieux crouton ? s'indigna le blond platine, m'arrachant un discret rire teinté de nervosité, alors que la lourde atmosphère s'étiolait peu à peu.

C'était quoi, ce gosse ?

- Envie de quoi ? demandais-je toutefois en déglutissant, les battements frénétiques de mon cœur tambourinant mes tempes.

L'adrénaline coulait à flots, me rendant fébrile. L'idée qui me traversait l'esprit était sûrement le fruit de mon imagination malsaine, trop obscène pour être vraie – comment pouvais-je même y penser dans ma position actuelle ? Enfin, c'était exactement à cause de cette position que mes pensées dérivaient de cette manière.

- De goûter au septième ciel ? dirent-ils en chœur, leurs voix suaves ne manquant pas de m'ébranler.

- Et pourquoi hésiter quand on sait tous les deux que tu me dévores des yeux lors de la messe ? rajouta Joshua dans un murmure, ses lèvres tout près de mon oreille.

Défaillant légèrement et le rouge aux joues - ce qui ne m'arrivait pas souvent -, je me fustigeai silencieusement. Bon sang ! Je me croyais discret, si bien que j'étais sûr et certain que personne ne l'avait réalisé, encore moins le sujet de mes regards déplacés. Mais qu'y pouvais-je ! La messe était ennuyeuse à mourir ; évidemment que je laissais mes pensées vagabonder sur l'étalon qui la présidait. D'ailleurs, je ne devais pas être le seul. Il y avait tout un tas de femmes qui bavait littéralement sur lui, alors pourquoi avait-il fallu qu'il me remarque moi et pas les autres ?! Quelqu'un, tuez-moi !

- Je t'offre la chance de passer un moment agréable avec l'un de tes fantasmes, ça ne se refuse pas. Non ? souffla-t-il, toujours aussi mielleux.

D'ordinaire, mon fantasme, c'était un doux agneau, pas un loup avec une personnalité tordue. Puis, même si je le reluquais, celui que j'aimais et sur qui je fantasmais lorsque je me masturbais, c'était Tristan. Cet amour à sens unique qui me rongeait le moral, en particulier aujourd'hui. Penser à lui dans ces circonstances n'était peut-être pas la meilleure des idées, ça portait un coup dur à mon humeur. Je ne serai jamais dans cette situation avec lui. Jamais il ne me caressera comme le faisait le prêtre ni ne me regardera avec les yeux de Mathias, plein de désirs et d'envies. En trois ans, je croyais m'y être fait.

Était-ce eux ou la Saint-Valentin qui me rappelaient si vivement la dure réalité ?

- Sans mentionner que deux valentins pour le prix d'un, c'est une aubaine, murmura Joshua, un brin amusé.

Me pinçant les lèvres, je sentais les barrières s'effriter, ne sachant plus où donner de la tête. Une réponse logique aurait dû être un non définitif, un refus catégorique, pourtant, le oui taraudait mes pensées, perché sur le bout de ma langue. Je me sentais de moins en moins prompt à les envoyer bouler. Était-ce l'œuvre des charmes du démon ? Ou de mes hormones ?

Ou mon désir de l'oublier ? Juste pour une journée ?

- Vous savez que je n'ai que 21 ans, hein ? marmonnai-je, la gorgée nouée, en essayant vainement de me raccrocher à un peu de bon sens.

Qui irait coucher avec un prêtre près de la trentaine et un policier ayant dépassé la quarantaine, et ce, quand on vient tout juste d'atteindre sa majorité ? Oui, un peu de bon sens, Samaël. Tu les connais à peine, et ce n'est pas parce que l'un préside la messe et l'autre dirige la police locale, même si c'est un démon, qu'il faut te jeter dans leurs bras en toute confiance ! Même si ça pouvait être l'expérience la plus folle de ta vie !

- Ce qui fait de toi un homme majeur et vacciné, oui, fit remarquer Joshua, pouffant doucement contre ma peau.

- Et la différence d'âge ne t'embête pas ? tentais-je de m'indigner, sans grand succès.

Elle ne m'embêtait pas, alors bon.

- Si elle me dérangeait, je ne coucherais pas avec un démon ayant presque cent fois mon âge, rigola-t-il au creux de mon cou, son rire cristallin ayant le mérite de me détendre avant que je ne fasse les gros yeux en réalisant à qui était adressée la pique, fixant Mathias d'un air dubitatif.

- Hm ? Je ne fais pas mon âge, c'est ça ? se moqua-t-il, alors que je ne trouvai rien de mieux à faire que de hocher la tête.

Ce n'était pourtant pas faute d'en avoir entendu parler, Joshua en avait glissé un mot, si je me souvenais bien. Quand ils parlaient de vin et de tout ça. Mais ça m'était complètement sorti de la tête ! Il y avait encore quelques minutes, je les prenais pour des dérangés de la caboche ! Seulement, maintenant que j'y pensais, c'était évident qu'il n'avait pas la quarantaine. Enfin, dans mon esprit, les démons, c'était vieux et ça ne pouvait pas être jeune. Stéréotype, et alors ? Quoiqu'il y avait vieux et vieux. Parce que si je multipliais l'âge de Joshua, ça donnait près de 2 900 ans. Ce qui était un peu trop pour ma conception humaine de la chose. Niveau espérance de vie, j'en avais encore pour une soixantaine d'années seulement.

- Elle est belle, la lune ? demanda le prêtre, sa main ayant quitté ma hanche pour s'agiter devant mes yeux.

Merde. J'avais l'air brillant à partir dans les nuages, bouche bée et yeux écarquillés. Mais bordel ! 2 900 ans, quoi ! Juste ça ! Bon, oui, j'avais accepté relativement rapidement Mathias et ses cornes, sauf que je n'avais pas encore assimilé toutes les implications qui venaient avec sa dégaine de démon. Outre les petits ajouts démoniaques, il ressemblait toujours autant au chef de police que je connaissais. Je ne pouvais pas non plus réécrire toutes les informations le concernant en quelques minutes, laissez-moi une chance !

- Elle est blanche et cabossée ? répondis-je en redescendant sur Terre, encore légèrement hagard.

Encore, ils me dévisagèrent et je haussai les épaules. On me posait une question, je répondais, tant pis si la réponse pouvait paraître niaise.

Mettant de côté la lune et sa beauté, Joshua reprit, visiblement décidé à s'envoyer en l'air avec à la fois le démon et ma personne - pourquoi se priver ?

- Et donc ? Puis-je considérer que c'est un oui ?

Indécis, je me mordis la lèvre inférieure, admirant celles du démon étirées en un mince sourire. Encore incertain, je relevai le regard et croisai le sien. Ardent, il brillait de lueurs flamboyantes, d'un éclat doré vif et chatoyant, et je me sentis fondre. Jamais auparavant ne m'avait-on contemplé d'un regard si intense ; j'en avais les jambes en coton et la gorge sèche.

Et puis merde. Advienne que pourra.

- Oui, murmurais-je, passant sous silence le bon sens.

De toute manière, je n'avais jamais été très sain d'esprit. Et je n'avais pas non plus à me justifier. Si je voulais perdre ma virginité ce soir, c'était mon choix, aussi irrationnel qu'il puisse paraître. Un jour, ma curiosité me perdra. Ça, je l'avais compris depuis longtemps.

- Tu m'en vois ravi, soupira le prêtre avant de déposer quelques baisers humides et chauds dans mon cou, ses lèvres, pour ma grande surprise, plus que tendres dans chacun de leurs gestes.

Qu'est-ce que je pouvais être con, mais qu'est-ce que je pouvais être con ! Le jour de ma naissance, je devais avoir jeté aux orties mon sens de la survie. J'imaginais déjà le sermon de mon frère. Enfin. Pas que je prévoyais le mettre au courant de mon unième bévue.

- Ne t'inquiète pas, malgré son tempérament, il reste un bon amant, susurra le démon pour ma seule intention, désignant Joshua d'un léger mouvement de tête. Quand ça lui chante, rajouta-t-il d'un ton moqueur, ignorant le grognement indigné du blond platine qui, pour sa part, se plaisait à butiner ma peau, la léchant et la suçotant délicatement.

Instinctivement, j'étirai le cou, lui laissant le champ libre tout en taisant de discrets soupirs. D'agréables frissons longeaient mon échine jusqu'au creux de mes reins et les lèvres de Mathias vinrent à son tour se mêler au bal, embrassant le contour de ma mâchoire avant de remonter vers ma bouche une fois le menton atteint. On aurait dit qu'ils n'attendaient que ça, que je leur accorde mon feu vert, et ils enchaînèrent les caresses de concert.

Leur poigne sur mes hanches changea drastiquement, se faisant soudain plus possessive et envieuse. La main de Joshua remonta pour se faufiler sous mon pull, puis redescendre sous le rebord de mon pantalon. Agrippant solidement ma hanche, il me ramena plus franchement contre son bassin d'un geste ferme, quoique doux. Je ne pus m'empêcher de sursauter en sentant son érection contre mes fesses, ce sur quoi, après coup, je me traitai de tous les noms d'oiseaux. Qu'est-ce que j'avais à être aussi surpris ? Évidemment qu'il banderait, le contraire aurait été vachement insultant, pauvre cloche. Et l'autre blond platine qui pouffait dans mon cou. Vas-y, effarouche la vierge ! grognai-je silencieusement avant de me reprendre en main. Je me laissais peut-être porter par le courant, mais il était hors de question que je ne leur rende pas la pareille. L'étoile de mer, ce n'était pas demain la veille que je la ferais.

Aussi, je me fis un plaisir de presser mon bassin contre le sien, appuyant mes fesses contre son membre turgescent tout en ponctuant mon geste de légères ondulations, lui soutirant ainsi un furtif soupir qui marqua ma victoire. Il me le rendit bien assez tôt d'un coup de butoir impatient et suggestif, et je compris qu'il me le revaudrait. Tsk. Le mauvais perdant.

Passant mes bras autour du cou de Mathias, mes lèvres répondirent au baiser qu'il venait à peine d'entamer. Elles se voulaient sûres d'elles, un peu dominantes même, alors qu'elles n'avaient aucune idée de la marche à suivre. Mon « premier » baiser remontait au primaire, avec ma cousine, et c'était plus un rapide smack qu'autre chose, histoire d'imiter les adultes. Ça n'avait rien à voir avec ce baiser-là, farouche et langoureux, qui manqua de peu de me faire perdre la raison. Il était sale, lascif, voire bestial ; il n'avait rien des doux baisers hollywoodiens. Envie, désir et urgence. Le tout se mêlait pour donner naissance à l'émoi, et je ne pus que me laisser guider par sa langue - que je découvrais fourchue et diablement habile.

Lorsqu'il mit fin au baiser, un grognement frustré m'échappa, mourant contre ses lèvres toujours près des miennes. Elles s'étirèrent en un sourire craquant, sans toutefois revenir à la charge, préférant mon cou, tandis que sa main et celle du prêtre sur mes hanches décrétèrent que mon pantalon et mon boxer étaient de trop. Lentement, elles firent descendre les vêtements sur mes cuisses, le léger froid de la cave chatouillant dès lors ma peau. Heureusement que les flammes réchauffaient l'endroit, si ce n'était nous trois. Au fur et à mesure, je me sentais devenir chaud bouillant, et ça ne s'arrangea pas quand Mathias se mit en tête de s'agenouiller face à moi, m'aidant à retirer mes espadrilles, puis mon pantalon et mon sous-vêtement, tout en embrassant mes jambes dénudées.

Quant à Joshua, il se vengeait allégrement de ma petite victoire, ses mains se faufilant sous mon pull jusqu'au niveau de mes mamelons qu'il titillait de son ongle. Ses dents s'attaquèrent au croquant de mon oreille, la mordillant à la déloyale. Le fourbe ! Je ne pouvais même pas répliquer, pas tant qu'il était derrière moi, calé dans mon dos.

S'amusant à rouler les grains de chair entre son index et son pouce, la sensation me laissa au premier abord septique pour ensuite délaisser son caractère chatouilleux et devenir de plus en plus excitante, attisant mon envie de me trémousser. En toute franchise, je n'avais jamais osé jouer avec. Je n'en avais pas réellement vu l'intérêt jusqu'à maintenant. Ou était-ce aussi stimulant parce qu'il s'agissait d'autres mains que les miennes ? Allez savoir. Pour le moment, tout ce que je savais, c'était que ça m'émoustillait plus que la raison ne le permettait.

Une fois mes jambes mises à nues, je restai debout sur mes vêtements, évitant la terre battue du sol, alors que Mathias longeait ma peau de baisers, partant de mes chevilles jusqu'à mon aine avant de prendre appui d'une main sur une hanche. Je déraillai lorsqu'il se mit en tête de me faire languir, lapant et suçotant ma peau près de mon vit sans jamais s'en approcher assez pour le toucher.

Comme pour en rajouter une couche à mon calvaire et à mon impatience, le prêtre délaissa un de mes tétons et présenta un doigt à la bouche du démon. Sans plus de façon, il le suça en relevant ses yeux dorés vers les miens, ses gestes sensuels à souhait. Ravalant ma salive, j'observai le tableau d'un regard voilé, séduit par ce que je voyais. Sa langue léchait l'index et le majeur, les humidifiant consciencieusement. Incapable de le quitter des yeux, j'étais simplement hypnotisé. Ce démon était beau, agenouillé à mes pieds, et, à part lui, j'oubliais tout.

Au bout d'une dizaine de secondes, les doigts s'éloignèrent de la bouche du policier, longeant rapidement le haut d'une cuisse jusqu'à mes fesses. Ils redessinèrent la raie, se frayant un passage entre les deux lobes crispés. Une légère bouffée de panique me prit de court lorsque je compris l'intention du prêtre, ma respiration s'accélérant aussitôt. Je n'avais pas exploré cet endroit de mon corps, de peur qu'on ne me découvre en train de m'octroyer ce petit plaisir dans ma chambre ou la salle de bain – la joie d'un frère impudique et invasif. La masturbation en bonne et due forme passait, mais ça, sûrement pas. Je n'avais jamais pensé à l'essayer dans ma planque, où ma solitude était presque assurée ; je n'avais pas non plus imaginé m'y envoyer en l'air un jour. Puis, d'un autre côté, j'avais plutôt tendance à imaginer mes partenaires sous moi et non l'inverse.

Bon sang Samaël ! On est fou ou l'on ne l'est pas ! Et tu ne vas quand même pas faire la fine bouche, si ?

- C'est ta première fois ? s'enquit Joshua de cette voix douce qu'il utilisait à la messe, ce qui était en soi assez perturbant, encore plus quand son doigt s'amusait à taquiner mon entrée, la tapotant tout en retraçant ses contours.

C'était pourtant évident ! Dans ce patelin, les gays ne courraient pas les rues. Même dans le village voisin, si certains partageaient mon orientation sexuelle, je n'étais pas au courant. Cependant, je me contentai de répondre un « hm hm » affirmatif, ayant perdu le sens de la parole sous les taquineries du démon, celui-ci s'attelant à mordiller la chair sensible de mon aine. Je frémissais sous ses longues canines, un mélange de peur et d'attraction sordide tenaillant mon bas-ventre.

- Tu es franchement bizarre, pouffa Joshua, amusé à mes dépens.

Je lui lançai un regard oblique par-dessus mon épaule qui voulait tout dire. Oui, c'était ma première fois. Oui, j'allais coucher avec un prêtre et un démon. Et bordel que c'était excitant ! Alors qu'il me lâche la grappe et rentre ce foutu doigt ! Je n'allais pas changer d'avis maintenant ! Hors de question de reculer, bordel !

Étrangement, ma légère panique s'était renflouée bien vite, et ce, jusqu'à ce que je l'oublie complètement, la pauvre se retrouvant tapie au fond de mon subconscient. Eux, ce n'était sûrement pas leur première fois, ils étaient expérimentés et se trimballaient un bon bagage. Ils savaient ce qu'ils faisaient. Du moins, je l'espérais. Sincèrement.

Alors, je pouvais leur faire confiance, non ?

- Pas plus que vous, soupirais-je, le pressant d'un léger mouvement de bassin, qu'il cesse de perdre son temps.

C'était frustrant de sentir son doigt tout contre mon intimité sans qu'il ne fasse mine de vouloir me pénétrer.

- Il marque un point, me concéda Mathias sous le grognement du prêtre. Enfin, détends-toi. Disons que ma salive vaut mieux que vos lubrifiants et je te promets sur mes cornes que ça en vaut le coup, rajouta-t-il d'un clin d'œil affable avant de lécher malicieusement mon gland, passant une pointe de sa langue fourchue dans la fente.

De son petit jeu, mes jambes en tremblèrent et je crus un instant qu'elles me feraient faux bond. Je n'eus cependant pas le temps de m'en remettre, tous deux enchaînèrent aussitôt et je dus prendre appui sur les larges épaules du démon, m'agrippant à sa chemise bleuâtre.

À l'instant même où le policier me prit en bouche, je sentis aussitôt ma chair s'écarter, permettant au doigt du blond platine de se glisser en moi. Un long gémissement entre la douleur et le plaisir s'enfuit de mes lèvres, alors que je me cambrai, rejetant la tête vers l'arrière, tout contre l'épaule du prêtre. Le traître en profita pour me voler un baiser exagérément doux, l'autre main bien active sur un téton. Des sensations fulgurantes et contradictoires se mélangèrent les unes aux autres, si bien que j'en restai pantois et pantelant.

Définitivement, ils n'y allaient pas par quatre chemins pour m'entraîner aux portes du septième ciel.

La vive douleur de la pénétration perdura à peine quelques secondes, s'atténuant au fur et à mesure que le doigt remuait en moi. Avec minutie, il explorait mon intimité, tandis que la bouche de Mathias se faisait tout aussi gourmande, enrobant ma verge jusqu'à la garde avant d'entamer des vas et viens langoureux, lents et profonds. Sa langue se mettait elle aussi de la partie, taquine et mesquine. Elle me tourmentait en s'enroulant autour de la colonne de chair, me paraissant soudain bien plus longue que lors de notre baiser. Mais plus que sa langue, c'était ses lèvres serrées autour de ma verge qui me faisait perdre pied. À ça s'ajoutait la chaleur moite et la profondeur de sa bouche... Je me sentais dériver vers la folie.

À cet instant, je ne savais plus où donner de la tête, perdant rapidement tous mes repères. Je devenais une boule de sensations sur pattes et chaque effleurement, chaque vas et viens et chaque caresse devenaient grisants, un peu comme si d'agréables picotements, qui étaient près du frisson, parcouraient ma peau de long en large. Ma conscience défaillait et la notion du temps devenait abstraite. Je me perdais dans les bruits indécents que provoquait la succion des lèvres du démon sur mon érection et les allers-retours des doigts de Joshua, réalisant à peine qu'il en avait introduit un deuxième et qu'il écartait désormais ma chair. Il y avait beaucoup trop de sensations pour que mes pensées restent cohérentes et que je puisse me concentrer sur une seule d'entre elles.

Haletant et gémissant, je sentais la jouissance approcher à grands pas. La chaleur de cette bouche, l'habilité de ces doigts ; comment y résister ? Ça me rendait dingue et même si, au départ, la présence de cet index et de ce majeur en moi avait été une sensation bizarre, voire dérangeante, mon corps s'y était vite accoutumé, et ce, jusqu'à quémander un rythme plus soutenu. Quoique je ne pus bouger mes hanches à ma guise pour réclamer davantage d'attention, Mathias les coinçant légèrement contre le corps du prêtre d'une main, l'autre occupée à tâter et caresser le reste de mon sexe.

Lorsque je fus sur le point de jouir, l'un retira ses lèvres et l'autre cessa de remuer ses doigts, m'arrachant un grognement sourd de frustration, ce qui déclencha un doux rire au creux de mon oreille. Rire signé Joshua à n'en pas douter.

- Ne sois pas si pressé, on commence tout juste et il est hors de question que tu jouisses sans que je n'aie eu mon dû, susurra le prêtre en pressant son bassin contre mes fesses dénudées.

Pour la forme, je répondis par un autre grognement tout aussi frustré que le premier.

- Prêtre tyrannique, ne puis-je toutefois pas m'empêcher d'ajouter tout en ondulant mon bassin contre le sien, alors que le démon se redressait.

Le froid et le vide qui me saisissaient me troublaient, devenant même insoutenables. Je ne désirais désormais qu'une seule et unique chose ; qu'on m'étreigne, qu'on me comble, qu'on me fasse tout oublier jusqu'à mon nom. Je ne voyais pas plus loin que ce désir, tout le reste avait perdu son attrait. Tout sauf les deux corps chauds contre le mien.

- Pourtant, tu prends ton pied avec ce tyran, se moqua Joshua, tandis que Mathias embrassait mon cou, ses mains revenues sur mes hanches.

- Elles vont bien, les chevilles ? grommelai-je, de plus en plus impatient et trop fier pour admettre qu'il avait raison.

- Plutôt bien, oui, avoua-t-il d'une voix empreinte d'amusement, mais aussi d'envie.

Secouant la tête de dépit, je réalisai lentement, quoique sûrement, que cet homme n'avait rien de la façade qu'il affichait à la messe. Ici, dans cette cave, la modestie ne l'étouffait pas. Encore moins la chasteté. Étrangement, ça ne me déplaisait pas. Ce qui me déplaisait, en revanche, concernait cette petite pause dans laquelle ils me faisaient languir.

Alors, j'insistai un peu plus, les ondulations de mon bassin devenant plus persistantes et langoureuses. Je me découvrais un côté pervers que je ne me connaissais pas. Malgré tous les fantasmes qui avaient taraudé mon esprit et mes nuits depuis mon adolescence, je ne m'étais jamais imaginé en train d'aguicher le prêtre ou, plutôt, de me frotter à lui de manière si inconvenante, dépourvue d'une quelconque gêne. Il faut dire que je n'avais pas honte. Je n'avais pas honte d'aimer leur toucher comme je n'avais jamais eu honte d'aimer les hommes.

Mon audace finit par payer, les soupirs de Joshua en attestant. Moi aussi je pouvais m'adonner à leur jeu et les frustrer de mon mieux. Je ne serai pas le seul à me coltiner une érection tendue et douloureuse, même si je devais admettre que la bosse dans le pantalon de Mathias et celle derrière la soutane du prêtre en disaient suffisamment long sur leur état d'excitation.

Lentement, je sentis le blond platine répondre à mes ondulations, ses mouvements se calant sur les miens, bien que je le sentais aussi se restreindre, comme s'il avait peur de changer de rythme et de devenir trop brusque. Quand bien même, j'insistai, je n'étais ni une fille ni une poupée de porcelaine et je devais avouer avoir hâte à la suite qui, à mon goût, tardait à venir. Parce que je me doutais que l'on n'en resterait pas qu'aux préliminaires. Aucun de nous trois n'en avait envie, j'en étais sûr et certain.

Aussi, je ne protestai pas lorsqu'ils se mirent en tête de retirer mon pull, étirant les bras dans les airs, et qu'ils m'entrainèrent vers mon coin douillet. Ce recoin que je m'étais installé pour pouvoir m'asseoir sans me geler les fesses et dessiner autant que l'inspiration me le permettait. Enfin, quand cette capricieuse était au rendez-vous. Du coin de l'œil, j'aperçus mon croquis de Tristan que j'avais précipitamment délaissé sur un oreiller à leur arrivée. Aussitôt, je ressentis un pincement au cœur. Mais qu'est-ce que j'étais en train de faire ?

Je n'eus jamais le temps de trouver une réponse à ma question, les lèvres chaudes du démon me ramenèrent au moment présent et au plaisir que je ressentais entre leurs mains. La prise de conscience attendra. Pour l'instant, j'avais volontairement choisi de tout oublier et de m'abandonner à leur étreinte. Et c'était tout ce qui comptait.

La terre battue sous mes pieds était froide, m'obligeant à marcher sur le bout des orteils jusqu'à la couverture. Pas très chaude elle non plus, elle avait perdu le peu de chaleur qu'elle m'avait dérobée quelques minutes plus tôt.

Joshua m'entraîna dans son sillage, s'assoyant sur la couverture et le tas de coussins tout en me gardant fermement contre lui. D'un ton chaud, il me demanda de soulever mon bassin et j'obéis instinctivement à sa voix, mes yeux toutefois ancrés sur le démon qui déboutonnait sa chemise devant moi. Lentement et sensuellement, il fit glisser le morceau de tissu sur ses épaules, puis sur ses bras, avant d'envoyer valser la chemise un peu plus loin. Sans la moindre gêne, j'admirai son torse imberbe dont les muscles fuselés se dessinaient sous sa peau de miel. Ni trop ni pas assez, simplement parfait et bien balancé. Un corps auquel on ne pouvait résister, tentateur et indéniablement sexy. Un vrai démon du péché.

Me perdant dans ma contemplation, je remarquai à peine que le prêtre remontait sa soutane et dégageait son membre de son pantalon d'une main, l'autre posée sur mon ventre. Quand je sentis son vit turgescent et chaud contre mon postérieur, je tressautai légèrement. Je ne pouvais nier que j'étais nerveux ; ça restait ma première fois et si ses doigts avaient été exquis, j'appréhendais tout de même la douleur à venir. Nous n'avions pas de lubrifiant et même si le policier m'avait en quelque sorte rassuré sur les propriétés salvatrices de sa salive, je restais dubitatif. J'avais bien souffert quelques secondes à l'introduction des doigts du blond platine. Je ne voulais pas imaginer ce qui en serait avec son membre.

- Tu peux encore faire marche arrière, vint susurrer Mathias qui s'était accroupi, ses lèvres tout près des miennes.

Joshua grogna pour marquer son désaccord, n'appréciant pas du tout cette idée. Après tout, ce serait cruel de les laisser en plan maintenant. Vraiment cruel.

- Non, ça va, soufflais-je, tentant un vain sourire crispé.

La tension montait au rythme de ma nervosité, tourmentant mon bas ventre. Comme s'il sentait ma détresse, le démon se mit à parcourir mon corps de tendres caresses, délicates et rassurantes, avant de murmurer :

- Dans ce cas, détends-toi.

J'écoutais d'une oreille distraite ses mots, plus concentré sur ses lèvres qui, en remuant, effleuraient les miennes. Ce qui me poussa à lui voler un baiser auquel il répondit tout en réprimant un petit rire. Le meilleur moyen de ne pas penser était encore de m'occuper l'esprit et cette bouche y arrivait à merveille.

Sauf que la douleur redoutée se fit sentir bien assez tôt. Électrisante et lancinante, je ne pus restreindre un cri qui mourut contre ses lèvres et j'eus toutes les peines du monde à retenir quelques larmes, celles-ci perlant au coin de mes yeux dès que je fermai les paupières. Les léchant doucement, la langue fourchue de Mathias me fit sursauter et me contracter autour de la verge du blond platine, lui arrachant un soupir qui me fit malgré tout frissonner.

Le démon avait appuyé sur mes cuisses, me forçant à descendre le bassin et à m'empaler sur le membre du prêtre, et ce, jusqu'à sa garde. Ce dernier avait pris le temps de le guider à l'entrée de mon orifice. Ça avait été tout aussi rapide que vif, cette descente en enfer. Je savais bien que les premières fois étaient douloureuses, mais je ne croyais pas que ce mal serait si foudroyant, l'impression de déchirure, de brûlure et d'écartèlement était trop présente pour laisser place à quoi que ce soit d'autre.

- Écarte les jambes, m'ordonna le policier, me faisant réaliser que j'avais joint mes genoux sous la douleur.

Difficilement, j'obéis, ses caresses m'encourageant, et dès que mes cuisses furent ouvertes, Mathias se mit en tête de butiner ma peau, ses lèvres et sa langue parcourant mon cou, puis mon torse jusqu'à mon bas ventre. Ses mains se firent une place aux creux de mes cuisses, les éloignant un peu plus l'une de l'autre. Sa langue passa rapidement sur mes bourses avant de se glisser du mieux qu'elle le pouvait à mon intimité dont l'entrée était déjà bien occupée. Avec une douceur infinie, elle dessina une partie des contours de mon anneau de chair, s'attardant tout particulièrement sur la démarcation entre mon anus et l'anatomie de Joshua. Il n'essaya pas d'insérer sa langue, se contentant de m'humidifier consciencieusement. Plus il répandait sa salive, plus je sentais mes muscles se détendre, épousant lentement les formes du blond platine.

Immobile, le prêtre attendait bien au chaud en moi, passant le temps en embrassant et mordillant mon cou. Cette patience dont il faisait preuve me surprenait ; je sentais son envie plus que pressante de bouger et de s'enfoncer en moi, ses muscles tendus par l'attente.

Avec lenteur, la douleur s'estompa, ne laissant derrière elle qu'une étrange impression de comblement un brin dérangeante. Ni confortable, ni inconfortable, c'était simplement nouveau. Je me permis de me laisser tomber davantage contre le prêtre, cessant de bander les muscles de mes jambes. Ce petit répit fut bien accueilli, et je profitai tout bonnement du moment présent ; la tête renvoyée vers l'arrière et posée contre l'épaule de Joshua, le dos appuyé contre son torse, nous attendions, je crois, que je m'habitue à sa présence.

J'essayai de ne pas penser à l'imagine indécente que je renvoyais, mais ce fut peine perdue lorsque Mathias se redressa et contempla le tableau, se pourléchant les lèvres d'appréciation. Empalé sur le membre de Joshua et les jambes écartées, mon corps lâchement retombé contre son torse et ma verge luisant de désir, j'avais l'impression d'incarner le vice, d'être la luxure même. Et l'envie ne faisait que grandir.

Se hâtant, le démon déboutonna son pantalon, délivrant tout aussi rapidement sa colonne de chair de ses entraves. Il ne prit pas le temps de retirer le restant de ses vêtements, se contentant de les baisser quelque peu. Il s'assit face à nous, glissant ses jambes sous les miennes et par-dessus celles du prêtre, les entremêlant. Aussitôt, il empoigna nos deux membres d'une main, les pressant l'une contre l'autre et me soutirant un soupir fébrile.

- Prend appui sur ses épaules, souffla le blond platine au creux de mon oreille. Du moins, si tu as l'intention de bouger, rajouta-t-il, fourbe et mielleux.

Et je m'empressai de passer mes mains sur les larges épaules du démon, changeant de position pour une plus droite. Ce sadique avait l'intention de me laisser le « chevaucher » pour ma première fois, sachant sûrement à quel point mes jambes étaient près du coton, tremblantes et faibles. Soit. Il pouvait rester tranquillement assis, à se soutenir d'une main, alors que je me taperais tout le travail. Ma carrure d'athlète n'était pas là que pour décorer.

Avec une certaine difficulté, je commençai à me redresser avant que le policier ne faufile sa main libre sous une fesse, m'aidant à soulever mon bassin. À peine m'étais-je relevé que Joshua me fit descendre à nouveau, appuyant de sa main libre sur ma hanche, m'arrachant un hoquet de surprise et un long gémissement. Le plaisir me prit d'assaut jusqu'à me paralyser un court instant, hébété par cet éclair vif et grisant. Alors, ça, je ne m'y attendais pas.

Lentement, un rythme se mit en place, mes déhanchements perdant de leur timidité et prenant une cadence de plus en plus rapide, tandis que mes gémissements suivaient le pas, de plus en plus bruyants jusqu'à l'apogée de ma jouissance.

Durant ce laps de temps, dont les minutes semblèrent durer quelques secondes, Mathias ne cessa de nous masturber tout en parcourant mon buste de baisers et de coups de langue, alors que Joshua soupirait parfois, m'accompagnant dans mes gémissements. Il ne pouvait s'empêcher de remuer le bassin et de suivre mes mouvements, me surprenant de temps à autre en donnant un vif coup de butoir au moment où je remontais, ce qui avait le don de me faire crier pour son plus grand bonheur.

Je ne voulais pas que l'instant se termine, le trouvant bien trop merveilleux, trop irréel, trop plaisant. Ma tête était vide ; mes pensées remplacées par le plaisir. Seulement, toute bonne chose avait une fin et ma libération me prit en traître lorsque Joshua, pour une unième fois, décida de venir à la rencontre de mon bassin, tapant directement dans ce point sensible qui me faisait vibrer. Je ne pus que me délivrer en plusieurs jets, maculant le torse de mon comparse vis-à-vis de moi.

La respiration haletante, je m'écroulai contre Mathias qui maintient légèrement mon bassin en l'air, permettant au prêtre de buter encore quelques coups rapides contre mes fesses, s'amenant à son tour à la jouissance, tandis que le démon en fit de même en se masturbant.

En sentant le liquide chaud se répandre en moi, je me crispai immédiatement avant qu'à son tour, Joshua ne s'effondre, sa tête retombant lourdement contre mon dos. Un moment, je pensai à me plaindre, à lui faire remarquer qu'il aurait pu se retirer, mais non. Je n'en avais pas le cœur, trop béat pour quoi que ce soit et je préférai profiter encore un peu de leur étreinte, éloignant du revers de la main la fatigue qui enlisait mes sens et conquérait mes muscles.

Cette journée de Saint-Valentin, finalement, je ne la détestais pas tant que ça.