Je suis terriblement désolée pour cette longue absence. J'ai eu un accident de voiture en Août dernier, et depuis, ma main droite fait des siennes, surtout quand je tape à l'ordi. Mes épaules ne sont pas trop ravies non plus. Pour l'instant, je suis en échange étudiant, et comme je n'ai pas accès à mes jeux ou mes animes, je risque de me tourner vers l'écriture – tant pis pour ma main ; elle n'aura qu'à faire ses caprices et moi, je n'aurai qu'à l'ignorer.

Bref. À l'avenir les chapitres risquent d'être de cette longueur, plus petits et donc plus rapides à écrire. J'espère que vous aimerez ce chapitre ! :)

IV. Quand la page tourne

L'odeur de friture me prit au nez à l'instant même où je franchis les portes du restaurant, Claire sur mes talons, mon père et mon oncle à l'avant. Ils n'attendirent pas qu'une serveuse vienne à notre rencontre et nous guide à une table. Non, plutôt, ils se contentèrent d'en choisir une à leur goût, une près d'un mur vitré et où des banquettes remplaçaient les chaises de bois, ce sur quoi je n'allais certainement pas me plaindre. Disons qu'avec mon postérieur en feu, ce dernier anticipant d'ailleurs mon décès prochain, un dossier cousiné s'imposait.

Docile, je m'assis au fond, près de la fenêtre, tout en me retenant de grimacer, tandis que Claire prit place à mes côtés et que mon père et mon oncle s'assirent vis-à-vis de nous. Je tentai de ne pas gigoter et de trouver une position plus ou moins confortable, mais il n'y avait rien à faire; mes reins irradiaient de douleur.

La veille, Joshua n'y était pas allé de mains mortes, et je m'étonnais même d'être en mesure de marcher. Je boitais, certes, mais je pouvais mettre un pied devant l'autre. Quand l'on m'avait demandé ce qui s'était passé, j'avais répondu être tombé dans les escaliers, piètre excuse qui passait comme dans du beurre pour tout un chacun, sauf pour ma cousine, évidemment. Elle n'avait pas avalé mes balivernes. Son regard d'émeraude avait été éloquent, et encore une fois, plein de promesses. Son interrogatoire allait être corsé, je le sentais jusque dans mes os, et j'en frissonnais d'avance.

- Vraiment, la place n'a pas du tout changé depuis ma dernière visite, commenta mon père qui zieutait à gauche et à droite, faisant référence aux vieux papiers peints, aux banquettes rouge vin et aux tables d'une étrange couleur verte maussade.

À mon avis, le restaurant était resté figé dans les années 70.

- J'espère que le goût de leurs plats, lui, il a changé, grimaça Claire en plissant le nez de dédain. Et en mieux.

- Leurs hamburgers sont excellents, s'indigna mon père.

- Et saturé de gras et de je-ne-sais-quoi qui goûte la mort aux rats, répliqua ma cousine, une grimace dégoutée à l'appui.

Depuis sa plus tendre enfance, elle avait toujours eu ce restaurant en horreur, et même si elle n'y était pas venue depuis plusieurs années, depuis qu'elle avait déménagé à Lyon à vrai dire, elle avait gardé une haine viscérale pour l'endroit.

- Désolé de t'annoncer ça, mais M. Vanier est encore et toujours aux fourneaux, avouai-je.

- Mais qu'est-ce que vous avez contre sa cuisine? marmonna mon père.

- Tout ? répondîmes-nous en chœur sous les rires de mon oncle.

Mon père lança un regard désespéré à son frère qui se contenta de lever les mains en réponse, un peu comme si ce simple geste pouvait le défendre ou l'innocenter, et dit :

- Ne me mêle pas à ça. Tu sais très bien pourquoi c'est moi qui s'occupe du menu du café et pas toi.

Ce fut à notre tour de pouffer sous la pique à peine dissimulée. De ce que je savais, ils dirigeaient un café et un bar ensemble, mais jamais mon oncle ne laissait mon père entrer dans les cuisines. Ses goûts culinaires étaient un secret de polichinelle, de même que ses talents médiocres. Au moins savais-je d'où venait mon manque de savoir-faire en matière de cuisine ; tel père, tel fils.

- Vous prévoyez vous liguer contre moi, c'est ça? grommela mon père, un peu badin, avant de se cacher derrière un menu dont le plastique délavé rendait difficile la lecture.

Toute la table savait pourtant ce qu'il commanderait.

Il prendrait ce qu'il avait toujours commandé, c'est-à-dire le hamburger spécial Deluxe de M. Vanier, ce même hamburger que Salem n'avait jamais manqué de commander les rares fois où il descendait dans le coin. Ces deux-là n'étaient pas frères pour rien, à l'exception que Salem, en dépits de ses goûts culinaires parfois discutables, savait concocter de bons plats. Peut-être parce qu'il avait toujours eu un appétit vorace, presqu'insatiable, et que cuisiner lui avait évité de lapider son compte bancaire dans les restaurants.

Mon sourire s'effaça et à la vue des visages soudain mornes de ma famille, je sus qu'eux aussi n'avaient pu s'empêcher de penser à Salem. Il avait toujours été l'élément clé qui nous réunissait, et maintenant qu'il était partit, le vide qu'il laissait derrière lui ne pouvait se combler en quelques jours. Sûrement, il ne se comblerait jamais.

Sous le poids du deuil, je baissai la tête, alors que, du coin de l'œil, je pus apercevoir Claire mordiller ses lèvres tremblantes, taisant ses sanglots. Mon cœur se serra, et instinctivement, je posai une main réconfortante sur la sienne, la caressant avec douceur. Aussitôt, ses doigts s'entremêlèrent aux miens, m'emprisonnant dans une délicate mais ferme étreinte.

La serveuse passa prendre notre commande sur cette atmosphère, et dès qu'elle eut terminé de noter nos choix, elle déguerpit comme si elle avait la peste aux fesses. Ce fut mon père qui relança la discussion. Après un raclement de gorge rauque, il demanda :

- Alors, Claire, qu'est-ce que tu as l'intention de faire ?

- Hum, je ne sais pas trop, avoua-t-elle en haussant ses frêles épaules.

- Dans ce cas, qu'est-ce que tu dirais d'emménager chez moi?

Ma cousine sursauta à la proposition de mon père – et moi aussi d'ailleurs. D'un même geste vif, nous tournâmes la tête et plongeâmes nos regards l'un dans l'autre, la bouche entrouverte. Il était vrai que plus rien ne la retenait à Lyon ; sa mère était partie travailler au Japon depuis belle lurette, son couple avait récemment volé en éclat, ses rares amis passaient leur temps à lui poser des lapins et elle détestait son « stupide » travail, si bien qu'elle pensait à démissionner tous les jours de la semaine. Ce n'était pas son patron qui lui manquerait. À tout ça s'ajoutait le décès de son père. Pourquoi, en effet, resterait-elle à Lyon ?

- Hum, je… bégaya-t-elle en portant un regard troublé sur mon père, prise de court.

- Tu pourrais t'installer dans ma chambre, proposais-je, mon estomac soudain en proie à des milliers de papillons. Elle ne contient que des meubles vides de toute façon.

Si Claire avait l'occasion d'emménager dans mon pays, je n'allais certainement pas mettre des bâtons dans les roues à mon père. Quelques heures de train n'étaient rien en comparaison d'un vol. Et puisque j'étais majeur et vacciné – je pense –, je pouvais bien envoyer au diable ma mère et ses règlements et rendre visite à mon père plus qu'une fois par an, et ce, dans l'optique, bien sûr, de voir ma cousine.

- Il y a aussi de la place chez moi, précisa mon autre oncle en levant une main. Enfin, si tu veux éviter l'empoisonnement alimentaire chez Stephan.

- Tu veux jouer la carte de son estomac ? C'est bas ! s'indigna mon père.

- Bien, oncle Sébastien est capable de faire bouillir de l'eau… sans mettre le feu à la cuisinière, commentai-je d'un ton innocent, réussissant à arracher un maigre sourire à ma cousine.

- Hey, je suis au moins capable de me servir d'une bouilloire et de me faire mes propres nouilles instantanées, tenta de se défendre mon père en agitant le doigt, ce qui lui concédait des airs plus niais qu'autoritaires.

- Tu n'es pas supposé te vanter de ça, s'esclaffa Claire.

- Outre la question des repas, finit par balayer de la main mon père, comme si cela importait peu et comme s'il n'avait pas entendu le commentaire de sa nièce, qu'en dis-tu ?

- Je vais y penser.

- Ne pense pas, accepte, répliquais-je du tac au tac avec des yeux, j'étais sûr, plein d'étoiles.

Je n'avais pas l'intention d'être aussi brusque, mais mes pensées avaient franchis mes lèvres plus vite qu'elles ne s'étaient rendues à mon cerveau, me prenant en traitre. Heureusement, la serveuse vint à mon secours en nous apportant nos rafraichissements, m'empêchant de m'enliser jusqu'au cou.

Un peu gêné par mon emportement, je préférai jeter un coup d'œil à la fenêtre et éviter les regards amusés de mes pairs, prenant une gorgée d'eau au passage.

Gorgée d'eau que je recrachai aussitôt, manquant de peu de m'étouffer.

Relâchant la main de ma cousine, histoire de tambouriner ma poitrine et de retrouver un semblant de souffle, j'observai du coin de l'œil la scène insolite qui prenait place sur le trottoir. Il y avait quelque chose de dérangeant, si ce n'était pas perturbant, de voir la personne à qui je vouais un amour inconditionnel en compagnie des hommes avec lesquels ma virginité s'était envolée.

- Est-ce que ça va? s'enquit mon père, sourcil froncé.

- J'ai avalé de travers, mentis-je, une grimace à l'appui, avant de prendre une serviette de table et d'éponger la pauvre fenêtre.

À travers le reflet de la vitre, j'entraperçu le petit sourire malicieux de Claire, celui que je connaissais être la prémisse d'une bonne prise de tête.

- Oh, mais c'est Mathias, dit mon père, les yeux rivés sur la fenêtre dégoulinante d'eau et de salive.

- Tu le connais?

Question débile, bien sûr. Tout le monde connaissait Mathias dans le patelin. C'était comme s'il avait toujours fait partie du village sans que personne ne sache réellement depuis quand il vivait parmi nous. À cet instant précis, un éclair de lucidité me foudroya, comme si une réponse capitale à un questionnement inconscient venait d'être offerte sur un plateau d'or. Sa nature de démon ne devait pas y être étrangère, à ce phénomène, à cette impression qu'il avait toujours fait partie de nos vies. Il n'était sûrement pas né ici, du temps de mon père. Pas avec ses deux millénaires dans le corps. Et personne ne s'était jamais posé de question sur son éternelle jeunesse.

Je secouai la tête, tentant de chasser ma stupéfaction et de reprendre le cours de la discussion – je n'avais pas entendu la réponse de mon père. Mais plutôt que de reprendre le sujet « Mathias », je dirigeai la conversation dans une toute autre direction, et ce, avec la subtilité d'un éléphant rose dans un magasin de porcelaine.

- Vous repartez cet après-midi, non ?

- Oui, admit mon père, pas fâché d'être coupé dans sa tirade sur l'époque de son adolescence. J'ai des entrevus à mener à bien demain. Enfin. Si je veux combler les postes vides et éviter de faire faillite.

- Idée plutôt potable, oui, admis-je en lançant un coup d'œil à Claire. S'il te manque une serveuse, il y a quelqu'un ici qui pourrait te dépanner… et qui ferait un excellent travail.

Oui, l'éléphant rose était encore dans le magasin, et la discrétion, elle avait pris ses cliques et ses claques.

- Tu ne me laisseras pas le temps de réfléchir, c'est ça ? soupira ma cousine de manière théâtrale, prenant des airs de diva sous le regard pétillant de mon père et celui amusé de mon oncle.

- Réfléchir ? Ça se mange ?

Claire tourna des yeux, secouant la tête. Sous les rires à peine contenus de ma famille, j'haussai les épaules d'un air faussement innocent. Nous savions tous que la réponse serait positive ; il ne pouvait en être autrement.

.

.

Le repas terminé, Sebastian, Claire et mon père partirent à contre-cœur après maintes accolades, bisous sur les joues et tapes sur les épaules. On avait étiré le moment autant que possible, mais ils devaient bien partir un jour et moi, je devais bien rentrer chez ma génitrice avant qu'elle ne contacte la police et n'accuse mon père d'enlèvement.

Debout devant le restaurant, j'attendis que la voiture soit hors de vue avant d'arrêter de sourire et de secouer la main, puis je pris la direction de la maisonnée. Elle était à une quinzaine de minutes de marche – quoiqu'en traînant des pieds comme je le faisais, le chemin me prendrait plutôt une vingtaine de minutes. Enfournant mes mains dans les poches de ma veste et cachant la moitié de mon visage sous mon foulard, car le vent hurlait, fouettait et rougissait mes joues et le bout de mon nez, je me mis en route.

À peine avais-je fait un pas qu'une voiture s'arrêta à côté de moi. Une voiture de police, avec ses phares et son logo, et je déduisis sans mal l'identité du conducteur avant même d'entendre sa voix enjôleuse.

- Tu veux que je te ramène ?

- Non, ça va. Je prends un peu d'air frais et marcher me fait du bien, déglutis-je, évitant avec soin le regard de Mathias – le trottoir paraissait bien plus intéressant, magnifique même, que ses yeux noisette aux reflets dorés, aussi hypnotiques que l'eau ondulante d'un lac.

- Tu es certain ? Car je ne suis pas sûr que ton corps, dans l'état où il est, soit du même avis.

Je détournai un peu plus le regard, élargissant ma contemplation à la pelouse boueuse qui bordait le trottoir. Il avait raison. Chaque pas était un vrai calvaire, faisant grincer mes hanches et hurler mes reins.

- Aller monte. Cinq minutes en ma compagnie ne t'achèveront pas, je te le promets.

Dandinant sur moi-même, j'hésitai quelques secondes avant de finalement capituler et de m'installer à l'arrière, observant le démon à travers le grillage et le rétroviseur du pare-brise. Je n'étais jamais monté dans une voiture de police, et je ne savais pas trop à quoi m'attendre, mais quand même, l'intérieur me semblait trop propre, trop banal – si l'on excluait le grillage entre les sièges avant et arrière –, pour être celui d'une voiture de police. Ça avait quelque chose de dérangeant.

- Tu as bien nettoyé la vitre du restaurant ? demanda Mathias tout en démarrant.

Pour peu, je manquai de m'étouffer avec ma salive. Ma bévue n'avait pas passé inaperçue, évidemment. Pourquoi ne l'aurait-il pas remarqué ?

- J'ai fait le minimum requis.

À travers le rétroviseur, j'aperçu de légères pattes d'oie creuser le coin de ses yeux ; il souriait. Croisant les bras d'un air boudeur, voire enfantin, je m'enfonçai dans mon siège comme si je tentais d'y disparaître. J'avais l'impression d'être tourné en bourrique, car j'étais sûr, sans réellement savoir pourquoi, qu'il avait compris. Il avait compris que l'apercevoir en compagnie de Tristan, ainsi que de ce damné prêtre, m'avait choqué au point de régurgiter, que l'image me tombait sur le cœur et que ça me trottait dans la tête.

Cette certitude venait peut-être du fait qu'après cette nuit passée dans leurs bras, lorsque je m'étais réveillé quelques heures plus tard, la tête sur les cuisses du démon, Mathias tenait l'esquisse de Tristan que j'avais croqué juste avant leur arrivée. Sans un mot, il me l'avait tendu avec ce sourire complice bien trop éloquent et dans ses yeux, j'avais cru y voir de la sympathie. Peut-être que je me faisais aussi des idées et que j'étais tout simplement paranoïaque. Pourtant, dans un coin reculé de ma conscience, je savais qu'il avait compris toute l'étendue de mes sentiments pour Tristan ; mes coups de crayon avaient trahi la tendresse que je lui portais, l'amour qui bouillonnait en moi.

Secouant légèrement la tête, je chassai tout ça de mes pensées et relançai la conversation. Toutefois, je me fis violence et tut mon envie de le questionner sur leur petite discussion, à tous les trois. Certes, je ne voulais pas rester aux prises avec mes propres démons et incertitudes, mais je ne voulais pas non plus paraître trop inquisiteur. Tristan parlait à qui il voulait. Et eux aussi d'ailleurs. Je n'avais pas à juger et à interroger. Aucun d'eux n'étaient mon petit-ami, après tout. Argh. Je m'enlisais !

- Est-ce que Joshua et toi, vous vous dites tout ? m'enquis-je.

- Hm ? Pourquoi une telle question ?

- Eh bien, marmonnais-je, sentant mes joues rosirent quelque peu. Il te l'a dit, non ? Pour hier… Ce qu'on a fait, dans la cave à vin…

Sinon, comment pouvait-il être au courant de l'état déplorable de mes reins ? Mon boitillement ne m'avait quand même pas vendu, si ? Quoique, maintenant que j'y pensais, peut-être que si, en fait…

- Non, il ne m'a rien dit. Il n'en a pas eu besoin.

Je restai un moment circonspect, dévisageant son reflet tout en attendant une suite qui ne vint pas. Alors, je ne me fis pas prier et demandai de plus amples explications.

- C'est simple, dit-il, toujours avec ces énervantes pattes d'oie au coin des yeux. Quand je l'ai croisé un peu plus tôt, ton odeur se mélangeait à la sienne, comme la sienne se mélange à la tienne en ce moment-même.

Par réflexe, je me reniflai, tout près de l'aisselle, sans toutefois rien sentir d'inhabituel. Je ne puais pas la sueur et encore moins l'eau Cologne de Joshua. Enfin. Je ne savais pas s'il utilisait une eau de Cologne, mais il avait tout de même une odeur particulière. Une odeur musquée rehaussée d'une autre plus florale, un étrange mélange de suavité, d'animalité, et de douceur, de tendresse. La réminiscence de son parfum attisa quelques souvenir de la veille, et les papillons s'agitèrent de nouveau dans mon bas-ventre. Encore, j'essayai de chasser tout ça dans le recoin de mes pensées avant qu'une bosse gênante ne déforme mon pantalon, mais les images, les sensations, restèrent bien ancrées dans ma mémoire, tourmentant mes sens.

- En gros, tu n'as pas besoin des potins pour savoir qui couche avec qui… Si j'ai bien compris.

- Beaucoup de ces potins sont faux, soit dit en passant, me confit-il sur le ton de la confidence. Lorsque deux personnes partagent des moments intimes, qu'elles le veuillent ou non, elles laissent une empreinte chez leur partenaire, une odeur qui leur est propre. Mais ne t'en fais pas, d'ici quelques jours, son odeur s'estompera et je ne la sentirai plus.

- J'imagine que même si je me râpe la peau avec du savon, l'odeur ne s'enlèvera pas, dis-je, peu enchanté à l'idée de sentir Joshua, même si Mathias était le seul à s'en apercevoir – ça me donnait l'impression que l'on avait écrit sur mon front « j'ai couché avec le prêtre du village » en lettres grasses et fluorescentes.

- En effet, approuva le policier d'un petit rire étouffé.

Son odorat de démon, quelle plaie ! Peut-être qu'une recherche s'imposait, histoire d'éviter les mauvaises surprises. Quoiqu'internet était bourré de faits divers aussi ridicules qu'insensés, écris par de soi-disant experts qui se laissaient emporter par leur imagination. Les humains ont toujours eu cette tendance à exacerber tout ce qui était différent d'eux, après tout. Ça n'avait pas changé avec les siècles. Quant à la bibliothèque de notre patelin, les ouvrages sur la démonologie ne couraient pas les rayons. Que faire alors ? Et quel type de démon était Mathias déjà ? Comment l'avait appelé Joshua ? Si mes souvenirs ne me jouaient pas de tour, il l'avait appelé quelque chose comme incocue ? Inoculus ? Incupu ?

Et tandis que je cherchai dans ma mémoire, nous arrivâmes chez ma mère. Soupirant, car je n'avais toujours pas réussi à me souvenir du mot, je tentai d'ouvrir la portière. Qui était bien entendu verrouillée. Je ne compris pas immédiatement pourquoi avant de me rappeler qu'une voiture de police, ça transportait des criminels et qu'on évitait de faciliter leur évasion. Si j'avais pu entrer sans problème, sortir était une autre paire de manches. Je dus donc attendre que Mathias vienne m'ouvrir la porte, et lorsque ce fut fait, il se pencha et me tendit galamment une main afin de m'aider à sortir de l'habitacle.

Avec un brin de suspicion, je fixai la main gantée le temps d'une fraction de seconde avant de m'en saisir. Au moins, il ne proposait pas de me porter dans ses bras à la manière d'une princesse. Plutôt, une fois sur mes pieds, il retira aussitôt sa main et ferma la portière derrière moi. Et alors qu'il se dirigeait vers le siège conducteur, il s'arrêta en mi-chemin et me lança :

- La prochaine fois, viens me voir plutôt que Joshua.

Cela me prit par surprise. Je clignai des yeux, puis m'esclaffa d'un pouffement entre le soupir et le rire. Amusé, je lui renvoyai :

- Au poste de police ?

- N'importe où très cher, répondit-il d'un sourire où se mélangeait complicité et séduction.

Après quoi il s'engouffra dans la voiture et disparut. Je restai un instant à observer la route, me sentant plus léger qu'au matin, comme si un poids avait été déchargée de mes épaules. De nouveau, j'apprenais à respirer.