Le suite...


Chapitre 2 : Voisinage


VIII

David avait traversé la rue en coup de vent et s'était précipité dans son appartement. Sitôt la porte refermée, il se dirigea à grands pas vers la salle d'eau, sentant le monde vaciller autour de lui, et se retrouva plié en deux de douleur au-dessus des toilettes, vomissant une bile au goût âcre.

Il se sentait horriblement mal par rapport à Alex. Mais qu'est-ce qui lui avait pris de hurler comme ça sur elle ? Elle n'avait pourtant rien fait, n'y pouvait rien à ce qui se produisait. Elle voulait juste lui montrer un peu de gentillesse, s'inquiétait pour son bienêtre.

Mais quel imbécile il pouvait être !

Tout ça, c'est de la faute d'Andrew ! persifla une petite voix perfide au fond de lui, aussi convaincante que le serpent du jardin d'Eden.

Oui, il avait été hors de lui de le voir rire avec Alexandra, et un peu contre elle aussi, en toute honnêteté. Alors il ne pouvait pas exclure l'hypothèse qu'il avait inconsciemment voulu la punir de s'amuser avec son ennemi en lui faisant mal.

Devant ce terrible constat, il se rendit compte qu'il déraillait. Son comportement était inacceptable, quel qu'en soit le contexte. Il se jura donc d'aller demander pardon au P'tit Rayon à la première heure demain.

Après avoir attendu un moment que son estomac se calme un peu, il se releva péniblement en tirant la chasse. Il se traina jusqu'au lavabo et se gargarisa plusieurs fois avec le bain de bouche afin d'essayer de faire passer le goût terrible qui persistait. Il capta alors son reflet dans le miroir et ne se reconnut pas.

Le manque de sommeil et les ennuis laissaient sur lui des traces de plus en plus visibles. Ses cernes étaient encore plus marqués que la veille et son teint à la limite du cadavérique. En toute honnêteté, il se faisait peur à lui-même. Il devait réagir, ça ne pouvait pas aller comme ça !

Soupirant, il se rendit dans sa cuisine et tira du frigo une bouteille d'eau qu'il but à petite gorgée, son œsophage le brûlant toujours après les remontées acides. A ce moment, son téléphone se mit à sonner. Sans surprise, il vit s'afficher le nom de Lucy. Sans doute venait elle prendre des nouvelles, ou l'engueuler vu ce qui venait de se produire.

N'ayant pas vraiment envie d'affronter quelqu'un d'autre ce soir, pas même sa meilleure amie, il laissa partir sur la boîte vocale et attendit qu'elle lui laisse un message.

« David, c'est moi (on sentait clairement de l'agacement dans sa voix, doublée d'une petite dose d'inquiétude). Je suis persuadée que tu m'as volontairement ignorée et que tu vas te précipiter sur ton répondeur dès que j'aurais raccroché. (Gros soupir). C'est puéril de ta part mais enfin, c'est ton choix. Je voulais juste prendre de tes nouvelles après ce qui vient de se passer. Ça ne te ressemble pas vraiment et je m'inquiète pour toi, tu sais. Il faut vraiment que tu essaies de passer au-dessus de tout ça ok ? Bon, je ne vais pas te harceler si tu n'as pas envie de me parler mais tu sais que je suis là si jamais tu changes d'avis. On se voit demain au boulot, et j'espère que tu seras mieux luné. Bonne soirée. »

Il soupira en se faisant la réflexion qu'il ne méritait surement pas une amie pareille (qui prenait le temps de s'inquiété de lui alors qu'il venait de faire des conneries) et se dépêcha de pianoter un message sur Whatsapp pour lui dire de ne pas s'inquiété.

Il se connecta ensuite à son enceinte blutooth et lança sa playlist de musique classique. Son médecin lui avait prescrit ce genre de sonorité en abondance car des études montraient que la musique classique soulageait certaines douleurs physiques.

La Sonata quasi una fantasia, opus27 n°2 de Beethoven s'envola dans les airs. Abusivement nommée « Sonate au Clair de lune », le premier mouvement, reconnaissable entre mille, était en réalité, selon le compositeur lui-même, une marche funèbre, composée disait-il auprès du cadavre d'un ami. Elle ferait parfaitement l'affaire car elle collait à son humeur actuelle qui virait – après la colère sourde – à la déprime.

Conscient que le simple effet thérapeutique de la musique ne suffirait pas à apaiser la douleur de son épaule, il sortit de sa poche son flacon de comprimés analgésique et en avala un avec une gorgée d'eau. Cela lui fit un mal de chien en descendant dans sa gorge encore irritée.

Soufflant d'exaspération et d'ennui, il porta machinalement son regard sur l'étiquette de son médicament. Il connaissait par cœur les recommandations de sécurité inscrites sur le pourtour du contenant, sous le logo du laboratoire qui le commercialisait.

La notice indiquait de ne pas prendre plus de six cachets par jour, pas plus de deux à la fois en cas de douleur intenses, et d'espacer les prises d'au moins quatre heures tout en évitant soigneusement de consommer des boissons alcoolisées à la suite de d'une prise.

Et comme à chaque fois qu'il relisait ces prescriptions, David se surprit à s'imaginer quels effets un écart à ses règles provoquerait. Si, par exemple, il ingérait tout le flacon en une fois et arrosait le tout d'un bon whisky ou d'un cocktail.

Il savait que certaine personne mettait fin à leur jour en recourant à cette méthode, mais cela se passait-il comme au cinéma ou à la télé, proprement et rapidement ? Il avait de la peine à y croire. Cela devait bien plus probablement être une longue agonie bien douloureuse, avec des convulsions, de l'écume au coin de la bouche et des vomissures partout.

Parcouru d'un frisson d'horreur et de dégoût en visualisant la chose dans son esprit, il tâcha de repousser toutes ses pensées. Pourquoi se posait-il ce genre de questions ? Il n'était pas de ces personnes qu'il considérait personnellement très lâches. On ne réglait pas ses problèmes en mettait un terme à sa vie tout de même !

Soudain très mal à l'aise, le cœur s'accélérant légèrement, il sentit une légère nausée le reprendre. Pour se changer les idées, il se tourna vers son frigo et l'ouvrit en grand. Il était impeccablement rangé mais, pris d'une pulsion profonde, il se laissa submerger par l'envie irrésistible de le laver et de dégivrer son congélateur (qui n'avait pas la moindre trace de givre résiduel tant il le faisait souvent).

Remontant ses manches, il se mit au travail.

Deux gros sacs pleins dans les mains, Andrew arriva dans le hall de l'immeuble. Il était allé jusqu'au grand centre commercial à la limite de la zone industrielle, près du pont autoroutier, et avait mangé sur place avant de faire le tour des magasins d'ameublement où il avait fait quelques folies.

De la literie neuve, des bougies, un pot-pourri, de la vaisselle pour ne plus manger dans des assiettes en carton et des couverts en plastique (comme il le faisait depuis des années car tout le temps en mouvement et trop flémard de tout laver chaque fois), ainsi qu'un cadre photo qu'il comptait accrocher tel-quel car il aimait bien l'image type de chaton qui s'y trouvait.

Il avait également repéré de jolis meubles dans un style néo-industriel qui lui faisait de l'œil. C'était tout à fait dans son genre et il ferait probablement un saut ce weekend en demandant le service livraison.

C'était drôle, d'habitude, quand il prenait un appartement, il ne faisait jamais autant d'effort pour le personnaliser car il restait rarement plus de quelques mois au même endroit (son maximum étant de 513 jours à Boston), par habitude et besoin de mobilité.

Pourtant cette fois, sans qu'il puisse l'expliquer, il avait le sentiment qu'il n'allait plus bouger et devait par conséquent commencer à se constituer un petit nid. Au fond de lui, et en dépit du fait qu'il savait sa place au sein de l'agence de Sofia pas assurée en raison des tensions avec David, il avait la conviction qu'il ne bougerait plus avant très longtemps.

À dire tout à fait vrai, lorsqu'il avait signé le bail et que le propriétaire était sorti de l'appartement en lui laissant les clés, il avait eu la pensée qu'il était enfin « rentré à la maison ». Oui, Fasmay Hill était, d'une manière où d'une autre, son chez lui. Et cela faisait du bien.

L'ascenseur arriva à son étage. Andrew se crispa très légèrement lorsque les portes s'ouvrirent, car il redoutait un peu de se retrouver nez-à-nez avec David. Malgré la suggestion de Sofia d'aller lui parler, il ne pensait pas que ce soir soit le meilleur moment, vu la colère dans laquelle il était en quittant le travail.

Mieux valait attendre le lendemain, voir quelques jours, afin de lui laisser le temps de se calmer et pouvoir éventuellement ouvrir le dialogue à tête reposée. Ça aurait – peut-être – plus de chance de toucher son but.

Tout en fixant la porte de son voisin, il ouvrit la sienne et se dépêcha de se réfugier dans son appartement. Il posa les sacs sur le plan de travail de la cuisine, puis observa la pièce de vie. Il n'y avait pour l'instant rien, sinon des cartons encore fermé, empilés et dispersés de-ci-de-là.

Il n'avait comme seule meuble qu'une chaise et un vieux pouf délavé, une mini table carrée d'un grand distributeur suédois, et un matelas qui reposait à l'heure actuelle à même le sol dans la chambre.

Son frigo et ses placards n'étaient pas beaucoup plus rangé. Il avait seulement des paquets de pâtes et des pots de sauces toute-prête, ainsi qu'un pack de bière dans le frigo. Rien de savant, mais il n'avait pas encore eu le temps de réellement arriver entre hier et aujourd'hui.

Avec un petit soupir mais un sourire, il décida de commence à déballer plus de cartons. Après tout, il était grand temps qu'il se pose et se crée un vrai nid. Et quoi qu'en pense les habitants de la ville ou David, il comptait bien rester cette fois-ci.

David venait de terminer de passer la serpillère dans sa salle d'eau. Après s'être occupé du frigo et du congélateur, il s'était attaqué à la cuisine de fond en comble, puis était passé à l'autre pièce, la récurant du sol au plafond et fait une lessive (puisqu'il avait sa propre machine).

Tout en retirant ses gants, il revint à la cuisine, satisfait de son œuvre et s'accorda enfin une pause. Grâce à cette petite crise de ménage passagère, il avait réussi à presque oublier ses problèmes de la journée et la douleur dans son bras s'était estompée.

Satisfait, il jeta un coup d'œil à sa montre. Dix heures. Super, il avait encore le temps de se commander une pizza en livraison. Il n'avait plus l'envie de cuisiner à cette heure-ci. Il attrapa son téléphone cellulaire pour commander, et fut soudainement rattraper par la réalité.

Sur son écran de veille, en dessous de l'heure, la date s'affichait. 16 avril. Son cœur s'assombrit soudainement en la voyant. Il reposa le téléphone, il n'avait soudaine plus faim du tout. Il se plongea le visage dans le creux des mains et tenta de chasser toutes les émotions négatives qui le submergeait.

S'il faisait autant de cauchemars en ce moment, comme chaque année à la même période, et s'il se sentait aussi mal, redoutant les jours qui s'égrainait comme le contenu d'un sablier, c'était parce que dans 9 jours, ce serait l'anniversaire du drame.

Pris d'un puissant remords, l'estomac noué, il se leva d'un mouvement et se dirigea vers le placard encastré du couloir. Attirant à lui un tabouret qu'il gardait toujours sous la main à cet usage, il ouvrit le placard le plus haut. Il en extirpa une boîte en bois.

Revenant au salon, il se laissa tomber dans le canapé, crispé, la boîte posée sur les cuisses. Après un moment d'hésitation et une déglutition difficile car sa gorge était nouée, il souleva le couvercle. A l'intérieure, joliment incrusté dans un lit de satin, une urne cinéraire en chrome-nickel.

Sur sa surface, gravé au laser, il y avait un nom.

TAYLOR MOORE

En le lisant, David sentit une vague d'émotions puissantes et contradictoires s'insinuer en lui et tout emporter. Bien qu'il fasse tout pour tenter de les dompter, rien n'y faisait. Les images de ce jour tragique lui revenaient. C'était tout simplement insoutenable.

Réussissant à retenir de justesse les larmes qui commençaient à monter à ses yeux, il referma brusquement le couvercle de la boîte et leva le visage vers le plafond, pour empêcher l'eau de couler. Il avait appris avec les années à cacher ce genre d'émotions, préférant les substituer par de la colère, mais chaque année, durant cette période, cela devenait insoutenable.

Prenant le temps de respirer à fond pour calmer les sanglots qu'il luttait pour contenir, il réussi à se calmer quelque peu. Posant la main sur la boîte, il marmonna une excuse à peine audible, puis alla poser le contenant et son contenu sur le meuble TV, présent mais suffisamment discret pour ne pas le regarder tout le temps.

Bouleversé, profondément épuisé, il décida d'aller se coucher sans même diner. Il n'avait pas d'appétit et de toute manière, il ne pensait pas réussir à manger quoi que ce soit ce soir.

Il se déshabilla, alla prendre une rapide douche et faire un brossage de dents express, puis gagna son lit, s'y laissant tomber tel un pantin désarticuler. Il était dépité car il savait que, malgré la fatigue, le sommeil ne viendrait probablement pas avant un bon moment, et qu'une nouvelle nuit de cauchemars l'attendrait sitôt qu'il parviendrait à sombrer.

Il eut donc le temps de ruminer, de ressasser et d'anticiper avec amertume la nouvelle journée qui l'attendait demain.

Une journée où Andrew serait là.