Cher Journal…

C'est bizarre. C'est la première fois que je m'adresse à toi. En fait, c'est la première fois que j'écris quelque chose pour moi. À l'école, au primaire, je faisais des fois des histoires, elles plaisaient à ma maitresse. Je suis très bon en français, aussi, c'est ma meilleure moyenne, par comme ces horribles maths que je déteste ! Du coup, j'ai rédigé des trucs avec un chevalier sans peur et sans reproche qui voulait sauver la princesse et qui y arrivait après avoir terrassé un dragon-licorne. Le dragon-licorne, c'est une espèce magique que j'ai créé et qui a le corps d'un dragon et qui se bat à l'épée avec sa corne de licorne. Au début de l'histoire, il était méchant, mais touché par mon héros sans peur et sans reproche, il est devenu gentil et il lui a servi de monture. Cette histoire est trop cool, mais à part à ma maitresse, je ne l'ai jamais fait lire à personne. Elle m'a encouragé à continuer et ma félicité pour mon effort d'orthographe. Elle m'a confié un secret : l'écriture SMS, elle est réservée aux téléphones et il ne faut pas l'utiliser quand on écrit pour de vrai. C'est même ça qui fait la différence entre les imbéciles et les têtes bien faites. Je me moque un peu, mais bon, je ne pense pas pour autant être un génie, même si je m'exprime bien. Mon histoire, elle me fait même un peu honte, alors je ne voudrais pas que mes parents tombent dessus.

Il faut dire que je suis plutôt timide. Ce n'est pas ma faute, c'est comme ça. Même si j'ai plein d'idées dans la tête, je les exprime assez peu. Je ne parle pas trop. C'est plus sage, il parait. Ceux qui parlent beaucoup n'ont souvent pas grand-chose à dire. Ça se voit souvent à la télé. Les hommes et les femmes politiques, surtout ! Qu'est-ce qu'ils parlent ! Mais en fait, ils ne disent rien. Rien d'intéressant, en tout cas. Ils ne font que répéter que les autres sont nuls alors que eux, ils sont bien, même que c'est pour ça qu'il faudrait voter pour eux. Ils disent toujours avoir plein de solutions, mais quand les journalistes leur demandent de les expliquer, ils s'énervent. Mon père me dit tout le temps que ça, c'est uniquement pour le spectacle. Qu'en fait, ils sont tous copains, comme moi et les autres dans la cour de récréation…

S'il savait…

Au fait, j'y pense maintenant, mais je ne me suis toujours pas présenté. Toi, c'est facile, tu es un journal, donc on écrit et tu te tais. Mais moi, c'est plus compliqué. Je m'appelle Benjamin, j'ai eu onze ans cet été et je viens d'entrer en sixième. Mais bon, comme je ne vais pas coller une photo de moi sur la première page, laisse-moi me décrire un peu : je fais un mètre quarante-deux, complètement dans la norme, et je pèse trente-et-un kilo. Je suis plutôt maigre, en fait. Enfin, pas trop non plus, mais ça ne me dérange pas, même s'il faudrait absolument que je fasse du sport. Avant, je faisais du judo, mais je n'aimais pas ça. Faut que je trouve autre chose. Sinon, mes cheveux sont plutôt normaux, je trouve, sauf que je ne les coiffe pas souvent, donc ils partent dans tous les sens. Ils sont plutôt doux. Niveau couleur, je dirais châtain, même si en ce moment, j'ai des mèches blondes, sans doute à cause du soleil et de la piscine cet été. Là où ça devient compliqué, c'est pour mes yeux. Ils sont vairons (ça veut dire de couleurs différentes), mais même ça, c'est pas suffisant pour les définir. En fait, ils ne ressemblent à rien, mais tout le monde les trouve jolis. Le gauche, c'est un dégradé de bleu foncé vers le bleu clair, j'avoue, c'est assez sympa. Le droit par contre, c'est la fête du slip. Y a du gris, du vert, et tout est mélangé et forme des petites taches. Ça n'a aucun sens, mais les filles et les adultes aiment beaucoup. Une amie de mes parents que j'aime bien les trouve même magnifiques. Elle s'appelle Suzanne, elle est adorable. À chaque fois qu'elle vient manger à la maison, elle m'apporte un p'tit cadeau. Et tu sais ce qu'elle m'a offert cette fois-ci ? Un journal intime ! Ah ah ah !

Bon, ok, j'suis ridicule. Mais bon, je ne sais pas comment, mais elle a appris que j'écrivais un peu et comme je ne parle pas beaucoup, elle a dû se dire que ça serait une bonne idée de t'offrir à moi. Maintenant que j'y pense, ce n'est pas bête. Cela fait déjà plus de trente minutes qu'on est en tête à tête toi et moi, cher journal, et je commence déjà à apprécier notre relation. Tu ne me juges pas, tu ne me critiques pas, tu ne fais pas de commentaires… tu m'écoutes, juste. C'est une faculté rare. Trop de gens ont fini par l'oublier.

Enfin bon, Suzanne, peut-être qu'un jour je lui ferais lire mon histoire, mais il faut encore que je la retravaille, car là, j'ai vraiment honte. Personne ne doit savoir que j'écris pour le moment ! Et encore moins que j'ai un journal intime. C'est un truc de filles, normalement. Ou de pédé. Mais je ne suis ni l'un ni l'autre. Attention, hein, je ne juge pas ! Ma génération est plutôt ouverte sur le sujet, je pense. Bon, il reste toujours une minorité d'imbéciles qui gueulent plus fort que les autres et qui aimeraient que tout le monde soit pareil. Mais quoi, les filles n'ont pas choisi d'être des filles ! Héhé. Non, cherche pas, journal, j'essaie juste de faire un peu d'humour. Tu peux pas comprendre.

Bref, physiquement, voilà quoi. Mon look est plutôt Swag, j'aime bien les t-shirts blancs aux manches trop longues, ça me donne du style quand j'en sers le bout dans mes paumes, et ça me permet aussi de cacher ma bouche et mon nez dans le col, quand je n'ai pas envie de parler. Pourtant, mes lèvres sont plutôt jolies. On me dit souvent que j'ai un sourire de fou ! Quand je souris. C'est-à-dire pas très souvent. Et que j'ai un nez de bébé, aussi. Je l'aime bien, il est mignon. Mais il parait que le nez, c'est un truc qui grandit toute la vie. Là, ça va, il a encore une taille « enfant ». Mais je n'ose pas imaginer ce que ça donnera quand je serai vieux. Il suffit de regarder tous les gens qu'on peut croiser dans la rue pour se faire une idée. La vie, c'est le passage successif de la prison de l'innocence au musée des horreurs. Entre les deux, il y a le terrain-vague de l'adolescence (pas déjà ! pas déjà ! pitié, pas déjà ! laissez-moi être un enfant encore un peu ! Hier, mon père m'a dit que, vu que je venais d'entrer en sixième, j'étais un pré-ado… Nooooooooooooon, j'veux pas devenir con ! Pitié ! Pas ça ! Pas moi !). Et l'autoroute des emmerdes (le monde adulte quoi). Yep, la vie semble vraiment mal foutue. Pour ça que moi, quand je serai grand, j'aurai un chien. Comme ça, chez moi, ça sera le chenil de l'indifférence. Et on emmerdera le monde entier.

Ah, et aussi, je porte des jeans slims, parce que c'est quand même la mode. Ça va, je ne suis pas non plus complètement un extra-terrestre. Ce n'est pas parce que je ne parle pas qu'il faut me considérer comme un Alien. Je suis un jeune collégien de mon temps ! Je passe des heures sur Facebook, j'échange des nouvelles avec les potes par texto, j'lis des bédés (t'as vu le dernier Astérix ? Nan mais il est trop cool ! Mon père a la collection complète, j'ai tout lu et relu quand j'étais petit. Mais les nouveaux, là, avec le nouveau dessinateur, c'est stylé, je me bidonne à chaque page !) et je joue aux jeux vidéo. J'ai une 2DS, car ma « hum hum » d'adorable mère que j'adoooooooore considère que la 3D, ça fait mal aux yeux. Du coup, j'ai eu le droit au modèle « chiard ». Ok, j'me pleins d'être presque un ado, mais j'admets que parfois, j'aimerais bien que mes vieux arrête de me prendre pour un simple gamin. Du coup, je joue surtout aux vieilles consoles de mon vieux. Quand il était plus jeune, il parait qu'il passait ses journées sur la PlayStation, première du nom. Je te l'accorde, niveau graphisme, c'est SUPER MOCHE. Mais vraiment. Limite, on se demande comment c'est possible que les trucs aient été si laids il y a vingt ans à peine. Par contre, niveau profondeur de jeu et gameplay, il y a des pures tueries ! Sérieusement, j'ai essayé le dernier Tomb Raider chez Maxence, mon meilleur copain depuis le CE2. Bah même s'il est magnifique et super impressionnant, il ne vaut pas un clou par rapport au premier ! Ok, Lara est moche et polygonée, et elle est tellement rigide qu'on dirait un cyborg télécommandé via un suppositoire dans le cul… Mais à côté, voilà quoi, t'es à fond dans l'aventure, tu joues, je kiffe ! Et je ne te parle même pas des vieux Fifa ou même du premier Rayman. Ah putain, il est dur celui-là ! Rien à voir avec le Run&Jump que je viens de télécharger sur mon téléphone. T'en chie, mais c'est tellement bon ! Bon, je ne vais pas non plus tous les faire, parce que si j'aborde les vieux Final Fantasy, je crois que j'arriverais au bout de ce journal avant la fin de la semaine. Mais voilà, les jeux vidéo, j'adore ça, vraiment. Peut-être même plus que les copains.

En fait, des copains, je n'en ai pas beaucoup. Certes, il y a Maxence, dont je viens de te parler, Max pour les intimes, et on est intime. Bah oui, tu veux que je te dise quoi ? Quand tu te retrouves dans la même baignoire avec un mec de ton âge en CE2, forcément, ça crée des liens. On se rend compte qu'on est fait pareil. Du coup, on peut tout se dire ou presque. Avec Max, on a passé plusieurs vacances ensemble, et on a souvent dormi l'un chez l'autre le week-end. On était dans la même classe jusqu'en CM1. L'année dernière, ça m'a vraiment manqué, mais je crois que la maitresse ne voulait pas nous avoir ensemble, de peur qu'on perturbe un peu trop le cours. Et là, rebelote. Alors qu'on s'est arrangé pour être dans le même collège, je me retrouve en sixième trois et lui en sixième cinq ! C'est vraiment trop chiant ! Du coup, on n'est presque jamais ensemble en permanence. C'est assez con, parce qu'en fait, on voulait créer un jeu de plateau typé « jeu de rôle » ensemble. Lui, il aurait dessiné les cartes et tout le bazar (il est super doué !) et moi, j'aurais écris les règles et créé l'univers. J'avais déjà une super bonne idée pour recycler mon dragon-licorne, mais bon… C'est pas gagné. Enfin, on fait bien la paire, quoi. Physiquement, il est un tout petit peu plus petit que moi et un poil plus de bide, mais ça va, hein, on reste maigre tous les deux. La différence, c'est le visage. Le mien est plutôt ovale, alors que lui, c'est un carré ! C'est marrant, moi j'ai des courbes et lui des droites. Ah, et ses cheveux blonds finissent toujours au-dessus des yeux. Y a rien à faire, s'il ne planque pas son regard derrière ses tifs, il ne se sent pas bien. En CM1, sa mère avait presque tout rasé ! Il a fait la tronche pendant six mois, maintenant, elle n'y touche plus.

Raconté comme ça, tu dois te dire que j'ai une belle vie, non ? Un bon pote, des parents aimants, des jeux vidéo… tout pour être heureux ?

Tu es stupide, journal.

Parce que si tu savais lire entre les lignes, tu aurais déjà vu mes larmes qui viennent de faire baver l'encre. Tu aurais pu sentir mes dents mordiller mes lèvres. Tu aurais deviné la crispation de mon poignet. Depuis tout à l'heure, j'ai mal aux doigts.

Oui, je sais, excuse-moi. Ce n'est pas toi le problème, c'est moi… Même si je donne l'impression de parler, je fais avec toi ce que je fais tout le temps. Je me tais. Je me tais et je garde les choses pour moi. En fait, ce qui me fait vraiment chier, seul Max le sait, mais il a juré de ne rien dire. Et je sais qu'il ne dira rien, parce que déjà, c'est un bon copain, et il n'est pas du genre à trahir. Pas son style. Ensuite, parce que ça reste un gros lâche et qu'il n'a pas envie que ce que je me prends sur la gueule lui retombe dessus. Et moi non plus je ne veux pas. Ils l'ont menacé. Ils m'ont menacé de s'en prendre à lui. Je ne l'accepterai pas.

Jusqu'à la moitié du CM2, tout le monde disait que j'étais plutôt cool à vivre, même si j'étais super naïf. Le truc, c'était que comme Maxence n'était pas dans ma classe, j'ai dû me chercher de nouveaux copains, histoire de discuter un peu et de m'amuser pendant les leçons (non, parce qu'à part les maths ou j'ai du mal, le primaire, c'est quand même super simple, pour ne pas dire ennuyeux). C'est comme ça que je me suis rapproché de Sofiane. Enfin, c'est plutôt la maîtresse qui nous a rapprochés. So, c'est le type même du cancre. Toujours au fond, à faire le con, à ne jamais rien écouter… le parfait petit merdeux glandeur. Forcément, il a fallu qu'on me le colle dans les pattes, comme si finir assis à côté de moi pouvait l'aider à se concentrer. Et moi, bonne pomme, je n'ai rien vu venir. Il faut dire qu'il a un petit quelque chose de spécial, So. Quand il te parle, même s'il écorche un mot sur deux, tu te retrouves rapidement embarqué dans ses délires. Il te donne envie de l'écouter. Il impressionne. C'est un futur caïd. Moi, il m'intriguait. Sérieusement, je pensais qu'il m'appréciait. Sa manière de me saisir par l'épaule et parfois même pas le cou, en me faisant un peu mal, son sourire prétentieux, ses délires… Il avait des choses à me montrer.

L'enfoiré. Le connard. Le salaud. Je le hais. Je le hais. Je le hais. Je le hais. Je le hais. Je le hais. Je le hais. Je le hais. Je le hais. Je le hais.

Je le hais tellement fort que j'en chiale, putain ! Pourquoi il m'a traîné là-bas ? Pourquoi il y avait ses deux putains de potes avec lui ? Pourquoi ils m'ont tapé ? Pourquoi ils m'ont demandé de virer mon t-shirt et de me foutre à genoux ? Pourquoi ils m'ont craché dessus ? Pourquoi ils se sont acharnés sur moi jusqu'à casser leurs putains de règles ? Ça fait mal, bordel ! Et ça laisse des traces ! J'avais le dos tout rouge ! Et des bleus sur les flancs ! Pourquoi j'ai fermé ma gueule aussi ? Pourquoi j'ai accepté leur jeu débile du chien et des maîtres ? Pourquoi j'ai gardé ça a fond de ma gorge ?

Ouais, journal. Ouais… Tu dois me trouver minable. Tu sais quoi ? T'as raison. Mais est-ce que j'ai le choix ? Une fois que t'es dans le « jeu », c'est dur d'en sortir. Disons que le remède est pire que le mal. C'est qu'ils cognent fort. Je leur donne dix euros et ils me foutent la paix. Sinon, un gage. Le pire, je crois, ça a été d'embrasser le cul de Sofiane. Ça… ça, si j'avais pu… je l'aurais mordu plus fort. J'aurais arraché une partie de la chair et je l'aurai recrachée. Il aurait hurlé encore plus. Et peut-être qu'après, il aurait eu tellement peur qu'il ne m'aurait pas tabassé jusqu'à ce que j'accepte de lécher le derch de ses deux potes. Putain… Putain… Mais putain, quoi…

Au moins dix fois, ils me firent le coup, avant les vacances d'été. Tout mon argent de poche y est passé. Et moi, je n'avais rien à dire. J'devais juste me taire. Alors j'me suis tu. Et j'ai parlé de moins en moins, à l'école comme à la maison. Pas envie. Pas envie. Pas envie. Résultat ? Mes parents m'ont engueulé. Normal. Ma mère m'a même menacé de m'envoyer chez le psy. Voilà. Super. Comme si ça pouvait changer quelque chose.

Enfin, après tout, c'était avant les vacances, non ? Même si j'ai passé mon mois de juillet en t-shirt manches longues à la plage pour pas qu'on voit les marques, c'était bon, j'étais libéré de cette merde. Tu dois donc te dire que le pire est derrière moi, hein ? Tu parles ! Sofiane est dans ma classe ! Et ses deux potes en quatrième dans mon collège !

Nan mais c'est ça le plus drôle. Mes vieux me foutent dans l'établissement le plus privé et catho du coin, et je tombe sur ces merdes ! Le bahut, un machin, bon cul, belle gueule par excellence, avec les profs tous plus cons et stricts les uns que les autres, et les surveillants, de vrais SS ! C'est leur surnom, d'ailleurs. Je ne savais même pas ce que c'était avant de regarder sur internet, mais en effet, ça y ressemble.

Et bah ces abrutis qui ne jugent que par les notes et qui s'en foutent complètement de ta gueule, ils ont accepté Sofiane ! Et ils l'ont foutu dans MA putain de classe. Ah son sourire le jour de la rentrée… Mais j'en ai chialé rien qu'en le voyant. Il était tellement content ! Il rigolait tellement gras ! Et dès la sortie, il m'a choppé par le col ! Alors qu'enfin, j'avais plus de traces, lui et les deux autres connards m'ont refait un bleu de malade au niveau des hanches ! Et après, ma mère se plaint que son fils ne l'aime plus parce que je hurle quand elle essaie d'entrer dans la salle de bain ! MAIS MERDE ! J'veux pas qu'elle voit ça ! J'veux pas qu'elle sache ! Je suis trop minable, putain. J'suis un déchet, un moins que rien… J'veux pas que mes parents l'apprennent, c'est normal, non ? C'est normal que je refuse qu'ils apprennent que leur fils est un minable pareil. Et puis, j'suis pas stupide non plus ! J'sais très bien que si je l'ouvre, ça sera encore pire ! J'ai essayé, j'te jure journal, la première semaine ! J'suis allé voir le SS en chef et j'lui ai dit. « On m'emmerde. » « Qui ça, on ? » « Bah on…enfin… ». Le mec a jamais voulu me croire. Normal, j'voulais pas donner de noms. J'suis pas taré. Et tien que de m'avoir vu fricoter avec un adulte, les trois connards m'ont déchiré la gueule. Ah ça, maintenant, je sais quel est le goût du bitume, j'l'ai bien léché. Et c'est dégueulasse… J'suis une merde, putain…

Tu dois te demander pourquoi je te parle de ça, non, journal ? Surtout que je n'en ai jamais parlé à personne d'autre que Max et que je n'en parlerai jamais à personne. J'ai trop honte. Et un peu peur aussi. J'peux pas le dire. J'peux pas me ramener et dire « au fait, je suis le chien de Sofiane, Fabio et Anthony. Ils me rackettent et me tapent, et moi, j'aboie pour leur faire plaisir. » Ça va. Je pleure déjà assez comme ça. J'vais pas non plus m'afficher. Et puis voilà, t'as vu. Si je l'ouvre, c'est pire après. Y a rien à faire, si ce n'est leur filler le fric qu'ils demandent et fermer me gueule en serrant les dents quand je ne l'ai pas. Voilà. C'est tout. C'est comme ça. C'est ma putain de place dans cette foutue vie. Et c'est notre secret à tous les deux, journal. Même si j'ai tout mouillé ton papier, tu dois me promettre de ne jamais être lu par personne. Sinon, j'en mourrais. T'es le seul à qui je peux le dire. Le seul…

N'empêche… ça fait du bien. J'respire là. Bon, j'ai pleuré, c'est sûr, mais fallait que ça sorte… Merci… Suzanne avait raison. Te parler va me faire du bien. Je crois.

Enfin bon, là, il est tard. Presque vingt-heures. Maman va bientôt m'appeler pour manger, donc je vais devoir te laisser. Heureusement que tu étais-là, sinon, je crois que j'aurais passé un très mauvais diner.

Ah, au fait, pendant que j'y pense… J't'ai déjà dit que j'étais pas terrible en math ? (Ouais, j'crois bien). Bon, la semaine dernière, la première note est tombée. 3/20. J'ai jamais vu papa blanc comme ça. Il en a parlé ce week-end à Suzanne (la dame qui t'a offert à moi !), quand elle est venue pour le déjeuner à la maison. Elle lui a suggéré une drôle d'idée : demander à son neveux qui est en première S de venir me donner des cours !

Si je me souviens bien, il se nomme Kilian. Quand j'étais tout petit, je crois qu'on a joué plusieurs fois ensemble, des trucs trop cools. Dans mes souvenirs, il était encore plus blond que Maxence. J'ai du mal à me rappeler de tout, parce que ça fait super longtemps que je ne l'ai pas vu, mais il était super gentil, et d'après Suzanne, il l'est toujours… Le seul truc dont je me souviens bien, c'est la couleur de ses yeux. Verts. Ils étaient trop beaux. Même que du coup, je lui ai dit que j'aurais voulu être son p'tit frère pour les voir plus souvent (J'étais jeune et con, hein ! On est tous passé par là !). Lui, j'crois qu'il m'aimait beaucoup. J'avais quoi ? Entre cinq et sept ans ? (la dernière fois que je l'ai vu, je devais en avoir huit ou neuf, à un mariage). J'me rappelle aussi qu'on jouait au ballon ensemble ! Il faisait exprès de rater ses tirs pour me faire rire et me laisser gagner. Je crois que je l'aimais bien… Mais voilà, quoi. J'm'en fous un peu. Enfin, du coup, papa l'a appelé, et il semblerait d'accord. Après, est-ce que ça va changer quelques choses ? J'en sais rien du tout. J'vois mal comment quelqu'un pourrait me faire aimer les maths un jour, mais bon… Il doit venir lundi, on verra bien. Tant qu'il ne me gave pas et ne me pose pas trop de questions…

Et voilà, maman crie que ça va refroidir. Bon, cette fois-ci, j'te laisse pour de vrai. Encore merci d'être là. C'est cool d'avoir un ami à qui se confier, même si, en réalité, il n'existe pas.

Benjamin.