Cher Journal,

Quelques mots pour te dire que je ne veux plus t'écrire. Je n'en ai plus besoin.

Je crois que c'est la dernière fois que je prends la plume pour graver mes sentiments sur ton papier. De toutes manières, avec mon écriture ronde et ma propension à en raconter des tonnes à chaque fois, on est presque à la fin de tes pages, et je n'ai pas envie de me mettre à la rédaction d'un tome deux. Si je t'ai confié mes peines, c'est avant tout parce que j'en avais, des peines. Je souffrais, j'allais mal, je pleurais beaucoup… Je crois que j'avais besoin de toi. Même si je ne venais te voir que très rarement, j'avais vraiment besoin de toi. Te parler me faisait du bien, m'aidait à tenir et à me calmer. Et c'est le cœur léger qu'aujourd'hui, je peux te l'affirmer, tu fais partie de mon passé.

Je crois que tu t'en fiches, et c'est bien normal. Tu n'es jamais qu'un pauvre petit journal et rien d'autre. Tu n'as pas de sentiments, tu ne ressens rien. Tu es juste une oreille immatérielle qui reçoit l'expression de ma peine.

Tu as dû t'en rendre compte, j'écris différemment aujourd'hui. J'essaie de soigner mon style. C'est Aaron, quand je lui ai fait lire mes écrits, qui m'a expliqué que je m'exprimais trop comme un enfant. Je dois apprendre à peser mes mots, à les réfléchir et à les rendre élégants, même si je ne suis qu'un petit collégien. Il est trop facile d'utiliser des mots « jeunes et branchés », alors que le dictionnaire en a tant de plus mélodieux qui peuvent exprimer la même chose. Pour cela, Aaron est vraiment gentil (tu vois, avant, j'aurais dit « cool », mais là, je me force). Il aime vraiment écrire et se donne du mal. Il m'a promis que, si je voulais raconter des histoires (et je crois que je le veux, je préfère raconter des histoires que de parler de la mienne), il voudrait bien me relire pour m'aider à progresser. C'est adorable. Entre lui et Kilian, je pense que je suis bien entouré et surtout bien armé pour affronter ce qui m'attend.

L'adolescence.

Plus cela va, plus j'y pense. Plusieurs mois ont passé depuis la dernière fois. C'est maintenant l'été. Voici venue la fin du mois de juillet. Il s'en est passé, des choses, vraiment. Je ne sais même pas par quoi commencer. Car si c'est la dernière fois que je t'écris, je veux faire ça proprement. Je souhaite que notre histoire se termine bien, et non pas que nous nous quittions fâchés. Cette année, tu as été mon plus fidèle soutiens, malgré ton silence. J'aimais te retrouver. J'avais besoin de pleurer au-dessus de tes pages. J'avais besoin d'exprimer cette violence en moi. Merci.

J'ai vraiment attendu avant de revenir vers toi. Je voulais être sûr de bien accepter ce qui m'arrive. Je grandis. C'est horrible à dire, mais je grandis. Je le vois bien à ma manière de penser. Même de m'exprimer, en fait. J'écrivais comme un gamin car j'en étais un, mais aussi parce que je refusais de faire des efforts. J'avais peur. Plus que de Sofiane, Fabio et Anthony, je crois que j'avais peur de moi-même. Peur de changer, de ne plus pouvoir jouer aux jeux vidéo, au foot ou aux Playmobils. Fréquenter Kilian m'a aidé, je crois. Lui, on dirait qu'il se force à être tout le temps immature, pour cacher qu'en fait, il a bien la tête sur les épaules. Il choisit ses moments. Il m'a montré qu'on pouvait agir comme un enfant sans pour autant en être encore un, et que ce n'était pas grave. La dernière fois, on a même joué aux playmos ensemble, après un cours. C'est Kilian. Cette année, je me suis souvent dit que je le trouvais trop sympa. Je me suis mis à l'admirer, même. En réalité, je l'adore. Je lui dois tout. C'est lui qui a voulu m'aider, c'est lui qui a fait bouger les lignes, c'est lui qui s'est comporté comme le grand frère dont j'avais besoin. Lui qui se tape souvent une image de gamin immature parce qu'il joue, boude et fait le pitre sans cesse… Il est sans doute bien plus adulte dans sa tête que tous ceux qui le critiquent. J'en suis sûr, maintenant. Je l'ai vu. Il vient de fêter ses dix-sept ans. Son petit ami est retourné en Suisse s'occuper de sa maman (là, je crois qu'il passe quelques jours avec) et lui, il ne se plaint pas. Il courbe l'échine. Comme moi, il a dégusté. On lui a fait du mal, on lui a causé du tort, mais il s'est toujours relevé.

Pfiou, c'est épuisant de bien écrire, Journal… Mais bon, c'est mieux comme cela. Je dois faire comme Kilian, rester le gamin que je suis sans pour autant refuser de grandir, serrer les fesses et aller de l'avant (enfin, dans son cas, d'après son mec, c'est mieux quand il ne les sert pas, mais là, ça devient dégueu).

Alors, comme après ces quelques pages, nous allons nous quitter, laisse-moi te raconter une dernière fois ma vie, cher Journal. Tout est génial ! Si si, vraiment, je te le jure ! Je m'éclate vraiment. Cette fin d'année a été prodigieuse pour moi.

À Voltaire, j'ai vraiment trouvé ma place. Je crois que c'est surtout à Alex que je le dois. Tout de suite, il m'a inclus dans sa bande de potes. Même si je lui ai mis un gros râteau, il ne m'en a pas tenu rigueur. Au collège, il fait comme si de rien n'était et comme si j'étais simplement un très bon copain, même s'il a menacé de coups de poing tous ceux qui voudraient m'embêter. C'est trop mignon, car personne ne croit qu'il peut être violent, mais les gens font semblant d'avoir peur, pour lui faire plaisir, et pour finir, tout le monde est ultra sympa avec moi. C'est en dehors seulement qu'Alex se permet d'afficher un peu plus ses sentiments. À l'escrime, il exige que je le laisse me faire un bisou sur la joue à chaque fois que je perds dans nos duels. Forcément, il est plus fort que moi, donc tous les vendredis, j'y ai droit. On fait ça juste après la douche, quand les autres sont sortis des vestiaires. Il s'approche doucement de moi et plaque ses lèvres sur mes pommettes. C'est tout ce que je peux lui offrir. C'est souvent chaud et pas particulièrement désagréable. Même moi, je crois que j'aime bien, c'est peut-être pour ça que je n'essaie jamais vraiment de gagner, en fait… (Quoi ? Mais non je ne me cherche pas des excuses à mon piètre niveau, rho !). Quand il s'approche trop près de la bouche, par contre, je l'engueule. Ça, c'est réservé à Julie.

Et oui Journal ! C'est officiel, on sort ensemble ! Ma première petite copine ! Ça a choqué Kilian. Il pense que je suis beaucoup trop jeune. Lui, il a attendu l'été entre sa quatrième et sa troisième avant d'embrasser une fille. Aaron n'est pas du tout d'accord, par contre. Pour lui, c'est très naturel. En sixième, d'après ses dires, il avait déjà galoché la moitié de sa classe. Je ne sais pas s'il raconte la vérité ou s'il exagère un peu, mais quand je le vois aimer Kilian, j'ai du mal à me faire à l'idée qu'il s'intéressait aux nanas avant, bien qu'il m'a assuré qu'il était un énorme tombeur et qu'aucune fille ne pouvait lui résister. Ça doit être vrai, puisque Kilian lui reproche souvent d'être trop sexy et d'attirer les regards. Kilian est jaloux des gonzesses, en fait. C'est marrant, mais c'est vrai ! Qu'un garçon s'approche de son mec, il tolère. Mais une fille, là, il pique sa crise. Un week-end, je suis sorti avec eux me promener et ils se sont engueulés à ce sujet devant moi, avant qu'Aaron ne plaque Kilian violement contre un mur pour le galocher à pleine langue pour le faire taire. C'était comme si je n'existais pas, il ne m'a même pas calculé. Derrière, le blondinet, il était tout rose, complètement pris entre honte et joie. Je crois qu'il adore que son mec l'embrasse, surtout par surprise et un peu violemment. Ça doit être pour ça.

Du coup, oui, moi, je sors avec Julie. Bon, je te rassure, Journal, on reste ultra-sages. À part des bisous, il ne se passe rien. On s'envoie juste des SMS pour se tenir au courant et on se fait des sorties. J'aime bien sortir avec elle. Elle ne se prend pas la tête. On va au parc et on mange des glaces. Son sorbet préféré, c'est cassis. Je trouve ça bizarre. Moi, je trouve que les parfums melon et pèche sont quand même meilleurs. Enfin, je ne juge pas ses goûts. Je serais idiot si je le faisais, vu que je lui plais. Donc c'est qu'elle doit forcément avoir raison, non ? Enfin, d'après Alex, elle a très bon goût, et je n'oserais pas remettre en cause ce que me dit Alex. Faut être sympa avec les copains, quand-même…

Alors oui, je grandis, j'ai une copine et ce qu'elle préfère chez moi, c'est ma timidité et mon intelligence. C'est super flatteur, je trouve. Moi, je ne sais pas si je suis si intelligent que ça, mais mes notes sont plutôt bonnes. Libéré de ma boule au ventre, j'ai trouvé les interrogations beaucoup plus faciles. Et en math, je commence vraiment à avoir de bonnes notes. Heureusement, pour l'année prochaine, Kilian m'a promis de m'aider aussi en Physique. Je crois qu'il adore me donner des cours, et mes parents payent bien (héhé). Pour ça, ils sont d'accords de continuer à faire appel à lui encore un an pour m'aider. Ensuite, ça sera plus dur car il sera étudiant et il partira peut-être de la région. Son rêve est de devenir escrimeur professionnel, mais pour ça, il risque de devoir monter sur Paris. En tout cas, il est bien parti. Il a encore gagné sa dernière compétition. Au club, on est tous fous ! On est juste une petite association de province, alors voir que notre champion arrive à vaincre les meilleurs, c'est une grande fierté. Jipé n'arrête pas de dire que Kil est sa plus grande réussite et qu'on a tous intérêt à faire encore mieux. Ça nous met un peu la pression, mais c'est motivant. J'aime vraiment beaucoup ce sport, et même si je ne suis pas le meilleur, j'ai envie de continuer longtemps. Et puis, qui sait, si je gagne des tournois, peut-être que Julie m'embrassera avec l'or au cou ! (Ça, ça achèvera Alex, surtout si c'est lui que je bas en finale, héhé).

Un des plus grands moments de cette fin d'année, ça a été l'anniversaire de Kilian. Là, j'avoue, c'était vraiment génial. On s'est tous organisés pour lui faire une sacrée surprise. Toute la journée, Aaron l'a baladé à droite et à gauche pour qu'il ne se doute de rien. Pendant ce temps, on était plusieurs chez lui à faire la préparation et la cuisine. Bon, pour le manger, personne ne voulait que Gabriel participe, donc il est allé ronchonner dans le salon qu'il a redécoré entièrement. Ce mec est fou, mais le résultat était génial. Et le mieux, ça a été quand Kilian est arrivé après tout le monde et qu'on lui a crié « surprise ». Chacun notre tour, ensuite, on lui a expliqué pourquoi on l'aimait et pourquoi on était là. Ça, pour pleurer, il a beaucoup pleuré, mais c'était émouvant. Même moi (avec Alex, on était les deux plus jeunes invités), je lui ai expliqué pourquoi je lui étais reconnaissant. J'ai même avoué devant tout le monde ce que j'avais vécu, ça a jeté un froid, mais c'était nécessaire. Lui montrer que maintenant, j'étais capable d'en parler, c'est ce pourquoi il s'est battu pour moi, et c'est la raison pour laquelle je l'aime si fort. Il a détruit ma peur et mes angoisses. Je le lui devrais toujours.

Bon, il a aussi brisé mon innocence, mais ça… je ne sais pas si je dois te le raconter, Journal, j'hésite un peu… C'est que c'est gênant, quand même… Bon, allez, je me lâche ! Au moment de partir, je l'ai cherché dans toute la maison et je l'ai retrouvé planqué avec Aaron ! Et bien je peux te le dire, Journal, c'est officiel : il est bien pédé ! Si t'avais vu sa tête quand il a compris que je l'avais vu se faire… hum hum avec la bouche par Aaron ! La honte qu'il s'est tapée ! Et en plus, moi, pour l'énerver, j'en ai rajoute à mort ! (Tu me connais, Journal, hein, je suis un petit coquin quand même !). C'était hilarant ! Non, j'ai vraiment passé une de mes meilleures soirées. Et je suis content que tout cela se termine bien.

Voilà, maintenant, c'est les vacances. Là, j'ai passé le mois de juillet ici et je n'ai même pas eu le temps de m'ennuyer. Faut dire, entre les jeux vidéo, Alex, Julie et les autres, j'ai vraiment eu de quoi m'occuper. En aout, on part en voyage avec mes parents. Quinze jours au Vietnam, et ensuite, on passera dix jours dans le sud avant la rentrée. Ça va être trop cool. J'ai hâte d'être en cinquième, et j'espère surtout que je serais dans la classe d'Alex. J'ai demandé à Madame Stricker, elle m'a dit qu'elle ne pouvait rien me promettre, mais à son sourire et à son clin d'œil, j'ai bien vu qu'elle avait compris le message. Moi, je n'ai plus qu'à avancer. Dans quelques jours, ça sera mon anniversaire. Cette fois, je ne peux plus reculer. Je laisse une année de merde derrière moi, sans regret. Je ne me ferais plus avoir. Même, je suis impatient de voir de quoi ma cinquième sera faite. Est-ce que j'aurais des bonnes notes ? Est-ce que je progresserai à l'escrime ? Est-ce que Kilian va continuer à s'occuper de moi tout en choppant une mention au bac ? Est-ce que je sortirais encore avec Julie à la fin de l'année ? Est-ce que je vais découvrir un nouveau manga trop génial ? Est-ce que je vais écrire une belle histoire avec l'aide d'Aaron ? Est-ce que je vais fini tous les Final Fantasy que j'ai commencés ? Est-ce qu'Alex acceptera pleinement qu'il préfère les garçons ? (Pour l'instant, je crois qu'à par moi, il ne l'a confessé à personne, même pas à lui. Il préfère douter plutôt que d'admettre la vérité, l'idiot...). Moi, je lui ai dit, ça ne me gênait pas. J'ai compris que ça ne changeait rien, j'espère qu'il se trouvera un petit copain, ça serait trop bien pour lui, même si j'ai des doutes sérieux qu'il y arrive.

Ça fait beaucoup de questions, et en ignorer les réponses est ce qui m'excite le plus. Mes yeux pétillent. Pour la première fois de ma vie, je crois que j'aime vraiment leurs couleurs.

Voilà Journal. Je n'ai plus besoin de toi. Je ne te dirais que deux choses : Merci, et Adieu. Tu m'auras été utile, mais à partir de maintenant, j'ai décidé de me reposer sur autre chose que tes feuilles : l'épaule des vraies personnes qui m'entourent et qui m'aiment.

C'est de cette manière que je saurais me montrer digne de leur affection.

Tendrement,

Benjamin