« Mais Papa, tu es sûr que c'est la direction qu'il faut prendre ?
-Ferme ta gueule Billy !
-Papa, arrête de m'appeler comme ça, je m'appelle Théo…
-Ta gueule, Billy !
-Oui Papa. »

Théo et son père étaient partis aux champignons, tôt ce matin-là. Son père lui avait assuré qu'en quittant le sentier, ils trouveraient les plus belles pièces. Le nez dans son petit guide, pour tenter de déterminer quoi chercher et où, ils avaient tourné, et tourné encore, et ils étaient plutôt perdus.
Le problème, c'est que la nuit commençait à tomber. Théo n'avait pas l'impression d'avoir marché si longtemps que ça, mais il fallait bien se rendre à l'évidence. La lumière filtrait bas, entre les feuilles de couleur jaune, rouge, dans les teintes de marron.
Théo suivait son père, qui tentait d'avoir l'air sûr de lui, et avançait dans une direction assez aléatoire.
Il n'était clairement pas rassuré. Quand son père était parti sur une idée, rien ne pouvait lui faire changer d'avis. Et si son père avait décidé de l'appeler Billy, il n'y avait plus qu'à s'y faire.
Ils marchaient, donc, et la nuit leur tombait dessus à une vitesse folle.

« Papa ? Il faut que je fasse pipi…
-T'es pas chiant. Bon bah, vas-y, là, sur l'arbre.
-Papa, arrête de me regarder…
-Ta gueule Billy, faut que j'te surveille, ta mère a dit. »

Ah ça, s'il y avait bien une personne que le père de Théo écoutait, c'était bien sa mère. Ses ordres, requêtes et autres demandes étaient exécutées très souvent au mot près, le père de Théo y mettait un point d'honneur.

La nuit était là, désormais. Le père de Bil… Théo, tout fier, avait une grosse lampe de poche. Pas rassuré, le petit Théo se tenait le plus près possible de lui, mais son père semblait toujours à une distance de quinze centimètres ou plus, quoi que fasse Théo. Finalement, après un arbre, puisque, rappelons-le, ils se trouvaient dans une forêt, ils se trouvèrent sur un sentier en terre battue.

« Ha ! Tu vois Billy, j'ai toujours raison.
-Il ressemblait pas à ça le chemin qu'on a pris pour venir, il était plus grand !
-Ta gueule Billy ! »

Après quelques temps de marche dans la fraîcheur étonnamment supportable de la nuit, ils arrivèrent devant un gros pont en pierre. Théo eut un mauvais pressentiment et proposa à son père de trouver un autre chemin, ce à quoi son géniteur rétorqua de fermer sa bouche, que c'était le bon chemin et qu'il allait avancer sur le pont à coup de pied au cul s'il le fallait.

Il avait à peine posé un pied sur le pont qu'un large, gigantesque bras surgit de dessous, s'agrippa au rebord, rapidement suivi par un second. Une large créature se hissa sur la construction de pierres branlantes dont plusieurs s'écroulèrent par ailleurs. Une créature qui vint heurter l'odorat de Théo, tant la puanteur qu'elle dégageait était atroce. Son ventre, proéminant, semblait vaguement de couleur chair, aussi épais que du cuir, avec d'hirsutes poils qui poussaient çà et là de façon éparse.
Une espèce de touffe de cheveux lui partait du haut du crâne et coulait, s'épaississant, jusqu'à ses pieds, longs, aux ongles griffus, cassés, jaunis.
Le visage de la chose, si tant est qu'on peut l'appeler ainsi, ressemblait à une parodie de visage humain, avec un nez cylindrique d'une douzaine de centimètres, des oreilles larges comme des éventails, des yeux petits et noirs, enfoncés, une peau plissée, dure et une bouche large, très large. Lorsque la créature fit mine de parler, elle dévoila des dents longues, épaisses, faites pour broyer.
Fit mine, seulement, car le père de Théo la devança.

« Tu vois Billy, ça c'est un animal sauvage faut pas faire de bruit, sinon tu vas l'effrayer, le pauvre. Tu vois, regarde cette taille caractéristique, ces yeux et la forme des pieds. Je pense que c'est un chevreuil.
-Euh dites…
-Les chevreuils sont très réputés pour leur capacité à parler, Billy. Observe bien celui-là.
-Non mais c'est fini, oui ? Vous allez m'écouter ? Vous êtes sur mon pont, et si vous ne payez pas la taxe, je vous dévore. Et je vous préviens hein, je garde la tête pour la fin, donc vous le sentirez passer.
-Tu vois Billy, il faut faire très attention le chevreuil bluffe. Les chevreuils mangent des plantes, surtout des grains de maïs et des mélanges pour animaux, pas de la viande et encore moins des gens. Donc on ne va pas payer, il ne nous fera rien de toute façon.
-Mais… Mais je ne suis pas un chevreuil, enfin ! Tremblez ! Je suis un troll !
-Tu vois Billy, le chevreuil veut nous faire croire que c'est un troll, mais c'est faux, parce que tout le monde sait bien que les trolls commencent par se présenter, avant toute chose.
-Mais… Mais non ! Enfin, si vous connaissez mon nom, vous pouvez me tuer, je ne vais pas vous le dire ! Payez, maintenant !
-Regarde Billy le chevreuil dit n'importe quoi. Si c'était vraiment un troll, il suffirait que je l'illumine très fort, avec ma grosse lampe par exemple, pour qu'il se change en pierre.
-Mais… Arrêtez ! Arrêtez ça ! Aaaaaaah ! »

L'immonde créature venait de se changer en pierre. Un gros caillou en forme de troll se tenait maintenant au milieu du pont, et le père de Théo ne disait plus rien, et passa à côté en silence.
Ils traversèrent le pont.

La végétation devenait de moins en moins dense au fur et à mesure qu'ils avançaient. Non seulement Théo n'était pas rassuré, dans le noir, dans la forêt, mais en plus il commençait à se sentir fatigué. Son père continuait d'avancer, jusqu'à ce qu'il lui fasse remarquer :

« Regarde Billy ! Des champignons ! On va les manger, ça va nous redonner des forces !
-Mais papa… C'est des amanites phalloïdes…
-Justement ! C'est excellent à la santé, et ça faite des hommes forts. Et Dieu sait que tu en as besoin, Billy.
-Mais…
-Ta gueule, Billy, et mange tes amanites ! »

Théo fit semblant de manger pendant que son père en engouffrait plusieurs. De façon surprenante, il parut ne pas en ressentir le moindre mal.
Ils reprirent ensuite leur chemin.*

Pour peu de temps.
Une mélopée, visiblement sifflée, plutôt rythmée, survint de quelque part sur leur droite, entre les arbres. Le père de Théo voulut naturellement aller voir de quoi il retournait.

« Mais, Papa, je pense pas que ce soit une très bonne idée de sortir du chemin à nouveau…
-Ta gueule, Billy, ou c'est moi qui te tais ! On va aller voir le couillon qui siffle dans les bois en pleine nuit et c'est tout ! Il sait peut-être la direction du parking. »

Ils s'approchèrent, zigzaguèrent entre les arbres et arrivèrent devant une étrange cabane en bois, avec ce qui semblait être des pattes de poulet. Le sifflement s'interrompit et le père de Théo s'avança et frappa à la porte, qui s'ouvrit toute seule dans un grincement.

« Hé oh ! C'est vous qui cassez les couilles à siffler dans les aigus, comme ça ? Nan parce en pleine nuit, avoir garé votre maison à la va-vite et emmerder les promeneurs, c'est pas terrible. Du coup, je suppose que vous savez pas où est le parking ? »

La voix, lointaine, de ce qui semblait être une vieille femme lui répondit :

« Viens…
-Nan ça ira, on va marcher, faut que le petit Billy, là, se fasse un peu les jambes. Bon. Bah tant pis, on va se démerder tout seuls.
-Fait entrer l'enfant…
-Billy ? Bah allumez la lumière alors, il retrouvera pas son chemin sinon il trouverait pas son cul si vous lui fléchiez le chemin.
-Fais-le entrer…
-Pour quoi faire ? Oh si vous comptez lui tirer les bons coins à champignons, rêvez pas, il sait que ça se dit pas hein. Bon. Ben nous on retourne au parking, hein. Vous sauriez vraiment pas nous indiquer la route ? On a un doute sur la direction.
-Fais entrer l'enfant, bon sang…
-Nan mais on va y aller, hein.
-Mais tu vas le faire rentrer oui ou merde ?
-Hé ho, doucement les basses hein ? D'abord t'es mignonne, mais tu viens à la porte quand y a des invités. Sauf si c'est des témoins de Jéhovah. Cela dit, il doit pas y en avoir beaucoup, par ici. Nan parce que le coup de la porte automatique, ça fait très feignasse quand même. »

Et alors, dans l'embrasure tordue de la porte se montra une très, très vieille femme. Des cheveux gris, lui tombant jusqu'aux oreilles, fins, une espèce de robe de couleur rouge très foncée, des yeux jaunes, comme des yeux de chats. Elle tenait un pilon de cuisine dans sa main. Lorsqu'elle parla, Théo vit des dents courtes, taillées en pointe.

« Non mais dites ? Je fais de la magie, moi monsieur ! Je pourrais vous changer en crapaud, si je voulais !
-Tu entends ça, Billy ? Ça te dirait que la dame te montre des grenouilles ?
-Des crapauds ! C'est pas pareil ! Et ce serait vous, les crapauds, pour le reste de vos vies !
-Tu entends ça, Billy ? La dame veut te montrer la vie des crapauds. Ca vit la nuit, les crapauds.
-Que… Ne me provoquez pas plus ! »

Et la vieille tendit la main vers le père de Billy, qui tendit la sienne à son tour pour la serrer. Mais par réflexe, il tendit la main droite, celle qui tenait la lampe une lumière étrange jaillit de la main de la femme, rebondit sur le verre de la lampe et retourna sur la vieille, qui, en un instant, rétrécit, se couvrit de pustules et se mit à courir aussi vite qu'elle le pouvait sur les feuilles humides qui jonchaient le sol.

« Regarde Billy ! Une grenouille ! Dommage que la dame soit partie. Bon. Viens on se casse. »

Ils retournèrent, fort heureusement selon l'avis de Théo qu'il garda pour lui, vers le sentier. Ils croisèrent un homme et une femme, vêtus de noir, tenant des petits dépliants et un livre assez épais. Le père de Théo les prévint qu'ils risquaient de ne trouver personne dans la prochaine maison, et ils eurent l'air assez déçus.

Ils étaient sur le sentier, ce qui était plutôt un point positif pour Théo.
Il ne savait plus trop depuis combien de temps ils avançaient. Son père était plongé dans un mutisme plutôt inquiétant.
Et soudainement, apparut sur le sentier un animal énorme. « Encore un », songea Théo.
Il était semblable à un loup, de la taille d'un ours, vraiment très gros. Ses yeux étaient rouges, et sous son maigre pelage saillaient de puissants muscles. Son dos était rond et ses vertèbres saillaient. Sa mâchoire, immense, suintait de bave, et Théo aurait pu jurer que la chose souriait.

« T'entends, Billy ? Ce grognement est tout à fait caractéristique des moutons à poil noir. Parce qu'ils ont la laine noire, comme celui-là.
-Papa, c'est pas un mout…
-Ta gueule, Billy ! Un mouton, ça s'appréhende en silence. »

Et Théo regarda avec appréhension son père s'avancer vers la chose en tentant d'imiter un bêlement ovin. L'énorme loup se ramassa, prêt à bondir. Théo n'osait pas bouger, n'osait pas contredit son père.
Qui trébucha. Une racine dépassait légèrement du sol, et concentré sur l'énorme animal, il n'avait pas fait attention à ses pieds, et s'étala monumentalement au sol. Le cercle métallique qui maintenait le verre de la lampe se brisa, vola droit vers le loup, l'entailla.
L'animal se mit à hurler de douleur, se tordit au sol pour finir par ne plus bouger, tandis que le père de Théo se relevait le plus dignement possible. La lampe n'était sinon pas spécialement abimée.

« Oh non ! J'ai salopé la lampe ! Le vendeur m'avait garanti que c'était en argent, que ça rouillerait pas, même sous une pluie battante et voilà qu'elle est niquée ! Tu fais vraiment chier, Billy !
-Mais Papa, j'y suis pour…
-Ta gueule, Billy ! »

Théo allait repartir, lorsque soudain, une voix aigre se mit à résonner de tous les côtés, qui criait quelque chose comme « lève-toi, feignasse ».

Il ouvrit les yeux et se redressa en sursaut. Le visage familier de son frère était juste devant lui. Ses crocs avaient quelque chose de rassurant. Les humains ne pouvaient rien, contre lui.

« Ethenon, j'ai fait un rêve horrible. J'étais un humain, mais tu sais, les pires, les tout petit, et j'étais avec un grand. On a tué Berthold, Baba et même Hubert ! Tu te rends compte ?
-Calme-toi, oh, c'était juste un rêve ! Tu sais bien que tu n'as rien à craindre des Humains il n'y en a pas par ici ! »