« Hé, t'as vu, je fais l'hélicoptère avec ma bite ! »
Paul ne releva même pas, habitué à ce genre de démonstrations. Quels que soient les clichés que la majorité des mortels pouvaient avoir sur l'internat d'un lycée, ils s'avéraient bien souvent vrais. Paul lui-même revenait de la douche, presque nu, sans aucune gêne. La pudeur était presque inexistante dans le dortoir. Une fois dans sa chambre, il bloqua la poignée de la porte. Juste au cas où, par mesure de précaution. Bien sûr, dans le bâtiment d'à côté, celui des filles, c'était plus calme. Enfin, en apparence, tout du moins.
Il s'habilla et alla en salle commune, s'installa sur un des canapés miteux gracieusement mis à la disposition des internes, et concentra son attention sur le film qui venait de commencer. Un film d'action avec Schwarzenegger, il n'avait pas fait attention au titre.
Il n'avait pas beaucoup de devoirs, et à vrai dire, n'avait pas particulièrement envie de faire la petite quantité qu'il avait. Il préférait tuer le temps comme il pouvait jusqu'au week-end aucune motivation pour travailler.
Et puis, à vingt-deux heures trente, à la fin du film, le pion annonça l'extinction des feux. Paul retourna dans sa chambre, qu'il avait la chance de n'avoir que pour lui seul, et bloqua sa porte à nouveau. Premier réflexe à acquérir en dortoir, bloquer la porte dès qu'on se trouvait dans la chambre.
A trois heures du matin, il se réveilla. Et quoi qu'il essayât de faire (c'est-à-dire se rouler dans tous les sens, tenter de trouver une posture confortable), il ne parvint à se rendormir.
Il se releva donc, débloqua la poignée pour aller boire. Dans le couloir, calme absolu. Encore heureux, cela dit, à cette heure-ci.
Ce qui le fit tiquer, par contre, ce fut l'ensemble des portes de chambre entrouvertes. Il regarda par l'entrebâillement de l'une d'elle et ne vit rien. Enfin si, un bureau, un lit et une lampe, comme dans toutes les chambres. Mais elle était vide de toute présence humaine.
Il regarda dans une seconde, pareillement désertée. Il haussa les épaules et se rendit aux toilettes, et il but au robinet.
Il revint dans sa chambre, traînant du pied sur le sol froid. Et il ouvrit la porte.
Face à lui, une silhouette, grande, très grande, au moins deux mètres quatre-vingt, debout à côté de son lit. Ses longs bras étaient ballants contre ses pieds, qui semblaient inexistants après les courtes jambes. Il ne distinguait pas si c'était un vêtement qui entourait la chose (car ce ne pouvait pas être une personne), si elle avait une peau, des écaille ou des plumes, il ne voyait qu'une silhouette noire. Il recula en criant, et seul son écho lui répondit. La silhouette s'avança vers lui et tendit le bras. Il se poussa sur le côté et retourna en courant vers la salle commune. Quelqu'un avait, dans la soirée, écrit en gros « croatoan » sur le mur, en noir profond. Du marqueur, peut-être.

Il essaye d'ouvrir la porte du dortoir, mais celle-ci s'obstina à rester fermée. Forcément, c'était le pion qui avait la clé. Il courut vers la chambre du pion, entrouverte elle aussi. Le pion n'était pas dedans, en revanche, les clés si, posées sur la table. Sauf qu'il ne fit que les entrapercevoir, faisant demi-tour rapidement en se rendant compte que l'immense chose sombre était là aussi. Au milieu de la salle commune, il n'arrêtait pas de tourner sur lui-même, pour être sûr que rien n'arrive dans son dos. Il fallait réfléchir. Il ne pouvait pas sortir par une fenêtre, elles étaient bien trop hautes. De plus, elles se bloquaient au-delà de cinq centimètres d'ouverture, à cause d'une chaîne. L'issue de secours ? Peut-être que ça pouvait marcher, oui.
Il fit un sprint jusqu'au bout du couloir, passant entre les deux rangées de portes entrouvertes, et dans chacune, du coin de l'œil, il avait l'impression de voir la chose qui s'agitait. Il atteint le bout du couloir, ouvrit l'issue de secours. Il était sauvé, il était dehors. Sortir du lycée ne poserait pas de problèmes.
Sauf que l'alarme se déclencha. Il se retourna, et vit toutes les portes se déverrouiller, et s'ouvrir, et des visages masculins fatigués regardèrent ce qui se passait. Le pion surgit au bout du couloir en caleçon et l'apostropha. Il l'envoya retourner se coucher.
Paul ne comprenait pas ce qui avait pu se passer, et il ne put réussir à se rendormir.
Le lendemain, il fut bien sûr convoqué dans le bureau de la CPE. Il tenta bien de lui expliquer ce qu'il s'était passé, mais il ne réussit qu'à l'énerver et à se faire coller deux heures, ce qui était une punition assez légère par rapport à ce qu'aurait pu prendre quelqu'un d'autre.

Il sortit du bureau, puis de la Vie Scolaire. Ses yeux le brûlaient à cause de la fatigue.
Et puis, dans le couloir vide où se trouvait sa salle de classe, il se rendit compte que toutes les portes étaient entrouvertes, sans exception.