Le bien et le mal sont de drôles de choses. Ceux qui croient qu'il s'agit de deux catégories, de deux grosses boites bien solides où l'on pourrait ranger les choses bien comme il faut, ceux-là sont loin de la vérité.

Le bien et le mal, c'est plutôt comme deux panneaux, de chaque côté d'une grande pièce où l'on arrange les choses un peu comme on peut. Il y en a dont tout le monde peut se mettre d'accord sur l'emplacement, d'un côté ou de l'autre. Et puis il y en a que l'on n'arrive pas à mettre d'un côté ou de l'autre, que l'on laisse un peu au milieu, sans trop savoir et sans trop vouloir y réfléchir. Il y en a dont on n'arrive pas à choisir la place. Un coup un peu plus à gauche, un coup un peu plus à droite. Il y en a que l'on se dispute et que l'on pousse en permanence selon son avis. Et puis il y en a qui sont tellement longues, tellement massives, qu'elles pourraient occuper une bonne moitié de la longueur de la salle.

Et le pire, c'est qu'il n'y a que nous pour dire où vont les choses. Si ça se trouve, même quelque chose que tout le monde s'accorde à louer pourrait être un crime chez les gens d'un autre monde. Qui sommes-nous donc pour mettre un mot sur ce qui arriva dans le charmant petit village où naquit, un jour, la Bonne Petite Marie ?

C'était il y a longtemps maintenant, dans un endroit dont je ne pourrai pas vous donner l'emplacement exact, pour la simple et bonne raison qu'il n'existe maintenant plus. Mais à l'époque dont je vous parle, c'était un petit village de paysans blotti aux pieds d'une montagne escarpée.

La vie était simple, dans ce village, en ce temps-là. Il y avait des champs où les paysans travaillaient, une taverne où ils buvaient, une église où ils priaient. Les enfants jouaient dans les bois au printemps, dans la rivière en été, sur la place du marché en automne, et chez eux en hiver. Lorsqu'ils ne jouaient pas, ils aidaient leurs parents, ou bien prenaient des cours chez le curé.

Il y avait aussi une auberge qui accueillait les marchands venant vendre ce que l'on ne faisait pas pousser sur place. L'aubergiste et sa femme étaient des gens biens, très droits et très pieux. Chez eux, l'écurie, la table et les lits étaient toujours prêts à servir la soupe était chaude et le pain frais. Il y avait un crucifix au mur et une Bible sur le comptoir.

C'est dans cette charmante petite auberge où régnaient l'hospitalité et la piété qu'un soir de Noël, aux alentours de minuit, entra une étrange jeune femme pour s'abriter du froid et de la neige qui tombait dehors à gros flocons. C'était une voyageuse. Elle portait une robe noire et des bottes, et des sacoches pendaient à sa ceinture. Une cape dissimulait ses longs cheveux bouclés. Elle avait laissé sa mule à l'écurie.

Elle fut un peu étonnée, en entrant dans l'auberge, de ne trouver aucun aubergiste, malgré les quelques fêtards qui finissaient de s'assoupir sur une table, près de la cheminé. Une vieille femme qui brodait dans un fauteuil la vit chercher le propriétaire des yeux, et sans interrompre son travail lui dit : « A l'étage, ma fille. Ton homme est à l'étage. Mais ne le dérange pas. Sa femme est en train de mettre son premier enfant au monde. »

La voyageuse s'y connaissait, et décida qu'elle pouvait bien aller les aider. Elle remercia la vieille brodeuse, ôta sa cape qu'elle suspendit au porte-manteau, et grimpa les escaliers. Les hurlements de douleur de la parturiente suffirent à lui indiquer la direction à suivre. Elle trouva rapidement la chambre, la plus grande de l'établissement. La femme de l'aubergiste était en plein travail, couchée sur un vieux drap que l'on avait étalé au sol, à la lumière des chandelles et du feu de cheminé, son mari à ses côtés, entourée de quelques jeunes femmes qui ne semblaient pas bien savoir ce qu'elles faisaient. La voyageuse entra et se fit connaître, demandant poliment l'autorisation d'aider à l'accouchement. On la lui accorda volontiers.

Cela ne dura pas très longtemps, le plus gros avait été fait avant qu'elle n'arrive. La voyageuse se contenta de s'assurer que le nourrisson voit le jour sans danger, de couper le cordon et de laver l'enfant dans un baquet apporté par l'une des amies de la parturiente. « C'est une fille, » annonça-t-elle en posant le nouveau-né en pleurs sur le sein de sa mère.

- Marie, » prononça cette dernière d'une voix épuisée. « Elle s'appelle Marie.

- Comme la Sainte Vierge, » murmura l'aubergiste, souriant, les larmes aux yeux.

Il se glissa auprès de sa femme pour l'embrasser et admirer plus à son aise sa fille qui, ayant trouvé le sein, avait cessé de pleurer et tétait calmement, les yeux fermés. La voyageuse et les autres jeunes femmes s'éclipsèrent discrètement pour laisser le couple à leur bonheur, non sans avoir reçu de leur part un chaleureux regard rempli de gratitude.

La nouvelle, en quelques minutes, fit le tour des clients de l'auberge. Ceux qui tenaient encore debout ouvrirent une bouteille de vin et burent à la santé de l'enfant. Quelqu'un se mit à jouer de la vièle. On chanta et on dansa entre les tables. Les plus attardés crurent que l'on fêtait simplement Noël et entonnèrent un hymne à la naissance du Christ.

Bientôt, un des clients pensa qu'il serait respectueux d'offrir un cadeau à la famille du nouveau-né, pour les féliciter de l'évènement. Tout le monde approuva avec enthousiasme et on se mit à chercher quoi offrir. Les marchands avaient leurs produits, les autres durent se creuser la tête un peu plus. La vieille brodeuse décida d'offrir son ouvrage un jeune berger sculpta un mouton dans un morceau de bois une amie de l'accouchée prépara des biscuits.

La voyageuse avait, elle aussi, envie d'offrir un présent à la famille de l'aubergiste. Elle était pauvre, et avait peu à offrir, et elle ignorait ce qui pourrait plaire à cette famille. Elle repensa à l'amour des parents pour leur fille, et songea : s'ils l'aiment tant, ils voudront s'assurer qu'elle ait une vie heureuse. Si je leur révélais l'avenir de leur fille, peut-être seraient-ils rassurés sur son sort.

La voyageuse était en vérité une jeune sorcière, mais cela, elle se refusait à le révéler. C'était une époque très difficile à vivre pour les sorcières, même celles qui ne faisaient que le bien. Elle s'installa donc dans une petite chambre vide pendant que les autres clients faisaient la fête et consulta cartes, pendule et runes pendant une heure entière. Puis elle employa le reste de la nuit à composer une prédiction en vers, parce que pour une raison ou pour une autre, personne ne prend au sérieux les prédictions en prose. Une fois satisfaite de son travail, elle inscrivit le résultat sur un petit morceau de parchemin.

Elle sortit ensuite de la chambre, se rendit dans l'entrée de l'auberge et déposa son présent sur le comptoir. Puis, comme il faisait déjà jour, elle décida de reprendre sa route. Elle alla chercher sa mule à l'écurie et partit comme elle était venue.

Personne ne l'avait vue, c'est pourquoi, lorsque l'aubergiste et sa femme, quelque peu remise de son accouchement, descendirent à leur tour avec leur fille pour la présenter aux clients, ils furent très surpris de trouver ce parchemin vraisemblablement sorti de nulle part.

- Qui a laissé ceci sur le comptoir ? » demanda l'aubergiste à la cantonade, s'attirant l'attention et la curiosité des clients.

Tous assurèrent n'avoir jamais vu l'objet, et l'aubergiste, un peu inquiet, se résolut à le lire à voix haute.

Petite, Marie nait, petite, elle sera.

Plus longtemps que quiconque elle demeurera

Enfant innocente, un être de pureté,

Rose délicate par chacun admirée

Sur les ronces libres de la curiosité

Que le savoir du monde ne fait qu'abreuver.

Cet ange de bonté, ce soir tombé du ciel

Guidera le village en déployant ses ailes,

Répandra la lumière, les sourires, les fleurs,

Assurera pour tous un éclat de bonheur.

Mais comme, sans un mal, le bien n'importe pas,

Marie est née Marie, et Marie deviendra

Porteuse volontaire, du village les vices

Provenant des enfers, et de leur maître un fils.

Cet ange gardien accueillera le démon

Dans son village aimé et sa chère maison.

La sorcière, très certainement, aurait dû prévoir la panique et la terreur qui s'empara de l'aubergiste, de sa femme et des clients en lisant cette prophétie. Mais la veille de toute une nuit, la fatigue du voyage et aussi peut-être l'influence du vin l'avaient rendue aveugle au danger que des fidèles de Dieu verraient dans sa prédiction.

L'aubergiste et sa femme crurent qu'il s'agissait d'une malédiction jetée sur leur fille et demandèrent avec empressement que l'on fasse venir le curé. On envoya le jeune berger le chercher à l'église, et il le ramena au bout d'une heure, avec une bonne moitié du village qui avait entendu la nouvelle. Le père Hugues, que tout le monde respectait beaucoup, fut accueilli dans un silence inquiet. Il examina le parchemin, puis demanda à voir l'enfant maudite. Marie dormait paisiblement dans les bras de sa mère et gémit légèrement dans son sommeil lorsqu'on la remit à l'homme d'église.

Le père Hugues l'examina longuement, en silence, et tout le monde retenait sa respiration en attendant son verdict. « La malédiction dit vrai, je le crains, » annonça-t-il finalement. « Cette enfant est condamnée à attirer le vice et le mal sur elle, et un jour un démon viendra par sa faute. »

Terrifiés, les villageois ne pipaient mot. La mère de Marie éclata brusquement en sanglots, tendant instinctivement les bras vers sa fille que tenait le curé. Son époux la serra dans ses bras pour la calmer, mais il pleurait, lui aussi. « Mon Père, je m'en remets à votre jugement, que devons-nous faire ? », demanda-t-il d'un ton implorant.

- Il le faut pas négliger les autres éléments de ce sort, » répondit le père Hugues. « Cette enfant est, à ce jour, un symbole d'innocence et de pureté, et doit apporter en grandissant le bonheur sur notre village. Mais pour assurer qu'elle demeure pure, nous devons éloigner d'elle, et de ce lieu, toute trace de vice, tout mal qui pourra attirer le démon sur elle. Ainsi vivra-t-elle sauve de sa malédiction.

- Comment ferons-nous ? » demandèrent les villageois.

- Il faut, » reprit le père Hugues, « que nous devenions nous-même des exemples de vertu, qu'elle n'ait jamais à subir de mauvaises influences. Nous serons bons, sobres et travailleurs, et nous prierons Dieu de bien vouloir nous protéger de la malédiction jetée sur cette innocente enfant. Ainsi, lorsque le démon viendra, sera-t-elle vierge de tout vice et serons-nous sauvés. »

Les villageois se concertèrent et décidèrent de suivre les conseils du père Hugues. Ceux qui ne le voulaient pas décidèrent de quitter le village, de peur d'en causer la perte, ou de peur qu'on les en accusât. On fit attention à en informer les enfants, de façon à ce qu'ils suivent l'exemple des adultes.

L'aubergiste et sa femme, déjà très pieux, redoublèrent d'efforts dans leur piété. Les villageois bannirent toute forme de péché de leurs habitudes et s'employèrent à rester travailleurs, sobres et généreux, à ne jamais se disputer, à ne jamais se battre, à demeurer fidèles, décents et courtois. Les messes et les sermons du curé n'avaient jamais eu autant de succès. On s'assura qu'en grandissant Marie demeurerait innocente et pure et saurait qu'il fallait se tenir loin du vice et des démons.

C'est donc dans ce village possédé par la piété que grandit la bonne petite Marie, précieuse enfant de l'aubergiste, de sa femme, et d'une prophétie que tout le monde craignait.


Salut! Merci d'avoir lu ce premier chapitre! Si cela vous a plu, les dates de soumission des prochains chapitres sont indiquées sur mon profil. Ce texte est un peu particulier, il s'agit en effet d'une histoire que je souhaiterais publier lorsqu'elle sera terminée. Lorsque cela arrivera, je retirerai tous les chapitres, sauf celui-ci, mais en attendant j'espère que vous apprécierez la lecture et que vous pourrez me donner des conseils pour m'améliorer!

Merci encore d'avoir lu, et à bientôt!