Lorsque Petite Marie rentra chez elle, ses parents lui demandèrent avec inquiétude où elle avait été pendant que la pluie tombait. Elle ne voulait pas leur mentir, alors elle leur dit en toute sincérité qu'elle avait été chez la sorcière, et leur demanda pardon de leur avoir désobéi. L'aubergiste et sa femme s'alarmèrent de ce que cette femme, cette diablesse qui hantait les abords du village, aurait bien pu faire à leur fille unique. Comment avait-elle fait pour revenir en vie ?

- Rien, rien, » leur assura Petite Marie. « La sorcière n'a pas été méchante du tout. »

Mais elle eut beau tenter de leur expliquer ce qu'elle avait découvert, ils refusèrent de l'écouter et l'envoyèrent au lit sans manger, en lui promettant que la prochaine fois qu'elle désobéirait, elle ne sortirait plus de l'auberge. Le poids de la prophétie, encore une fois, pesait sur leur foyer.

Dans sa chambre, Gamin ronronnait sur ses genoux pour essayer de la consoler. Elle lui grattait le cou en pensant à la réaction de ses parents. Ils ne connaissaient pas la sorcière, ils ne savaient que ce que le père Hugh avait bien voulu leur dire, et cela les effrayait. Tant que tu ne connais pas la vérité, tu juges à tort. La sorcière ne lui avait fait aucun mal, elle l'avait accueillie, réchauffée, défendue contre ses loups, et certes elle avait maudit les criminels du village, mais ce n'était pas sans bonnes intentions. La sorcière était dangereuse, mais gentille, et elle savait beaucoup de choses. Et Jo vivait avec elle, et Marie ne pouvait pas le perdre alors qu'elle venait de le retrouver.

Marie dormit peu, cette nuit-là. Elle réfléchissait durement à ce qui lui était arrivé et à comment revoir la sorcière. Ses parents ne la laisseraient pas faire, elle devrait donc, pour la première fois, apprendre à leur mentir.

Petite Marie laissa s'écouler quelques jours, se montrant pieuse et obéissante, repentante même, envers ses parents. La semaine suivante, après le catéchisme, elle se rendit chez Lia et lui apprit que son frère était en vie.

D'abord, Lia ne voulut pas la croire. Marie lui raconta tout ce qui lui était arrivé et tout ce que lui avait dit la sorcière, et peu à peu le visage incrédule de la pauvre Lia se couvrit d'un voile de douleur. « Ta sorcière ment, mon frère ne peux pas avoir fait, enfin voulu, quoi que ce soit de si mal.

- Je ne veux pas le croire non plus, mais seuls lui, la sorcière et Dieu savent ce qui lui a valu d'être maudit. Moi, je préfère qu'il soit devenu un loup, plutôt que dévoré, pas toi ? »

Lia dut bien admettre qu'elle avait raison. Alors Marie lui expliqua qu'elle voulait retourner chez la sorcière, et que pour cela, elle avait besoin de son aide. Lorsque Marie se rendrait chez la sorcière, elle prétendrait être allée passer du temps avec Lia, et si ses parents lui posaient la question, elle devrait le leur confirmer. En échange, Marie pouvait rendre visite à Jo et servir de messagère entre lui et sa sœur. La perspective d'avoir des nouvelles de son frère décida Lia à accepter.

Une nouvelle routine s'installa. Plusieurs fois par semaine, après les cours de catéchisme, Marie se rendait chez la sorcière qui l'attendait toujours avec une tasse de thé ou de lait épicé. Elle prenait des nouvelles de Jo et lui donnait des nouvelles de Lia, ce qui rendait toujours l'homme-loup fou de joie. Puis elle passait quelques heures à discuter avec la sorcière.

Elles parlaient de tout. D'arts, de sciences, de magies et de religions. La sorcière était très cultivée et Marie posait énormément de questions. Parfois, elle ne pouvait pas répondre, et l'admettait avec un petit sourire contrit, et Marie n'insistait pas. La sorcière lui expliquait le monde dans les détails que le père Hugues ne lui avait jamais révélés, débattait avec plaisir et admettait volontiers que ses mots n'étaient que les siens, et que rien de ce qu'elle lui enseignait n'était gravé dans la pierre.

- Comment savez-vous tout cela ? » lui demanda un jour Marie.

- Comme toi maintenant, on me l'a enseigné lorsque j'étais toute jeune.

- Mais qui vous l'as enseigné ?

- Une autre sorcière dont j'étais l'apprentie. Elle est morte, maintenant, et son âme danse avec les anges déchus de Lucifer. »

Petite Marie se tut quelques instants, à ces mots, et baissa le regard. « La pauvre, je suis désolée.

- Allons, Petite, tout le monde meurt un jour où l'autre. L'important c'est d'avoir bien vécu pour ne pas avoir de regret. Mais tu rougis, il y a quelque chose que tu veux me dire, n'est-ce pas ? Allons, parle. »

Marie n'osa pas, d'abord, mais la sorcière insista. « C'est que c'est triste qu'elle soit en enfer. » Elle hésita encore un peu avant d'ajouter. « Le père Hugues dit que toutes les sorcières vont en enfer si elles ne se confessent pas avant de mourir.

- Les sorcières vont où elles veulent aller, Petite, » rétorqua-t-elle. « Ma maîtresse honorait Lucifer et l'a rejoint de son plein gré. Elle aurait craché au visage de quiconque lui aurait proposé d'aller ailleurs. J'ai connu des consœurs qui pourraient bien être en train de jouer de la lyre avec les anges à l'heure qu'il est, ou bien de flâner sur les Champs Elysées aux côtés de Perséphone. Crois-moi, ma maîtresse est là où elle voulait être.

- C'est l'Enfer, tout de même ! Ce n'est pas censé être un tourment éternel ?

- Pour ceux qui le croient, peut-être, » dit doucement la sorcière. « Crains-tu la mort, Petite ?

- Oui, il le faut bien, » admit Marie.

- Mais crains-tu l'Enfer ? »

Cette question était un peu plus difficile et Marie dut réfléchir une minute. « Ce que je crains surtout c'est de souffrir. Souffre-t-on, en Enfer ?

- On le dit, mais je ne sais pas. C'est une question difficile à laquelle seul un mort ou un démon pourrait répondre.

- Dans ce cas, j'imagine que je ne le saurai jamais. Ni les morts, ni les démons, ni les dieux ne répondent aux questions, » soupira Marie, toujours un peu vexée du résultat de ses prières à l'église.

Sa réaction fit rire la sorcière. « Les nécromanciens parlent avec les morts, et les prêtres avec leurs dieux. En ce qui me concerne, je rends visite aux démons tous les ans, lors du grand Sabbat de Samain. »

Marie ouvrit de grands yeux, à la fois effrayée et émerveillée. « Qu'est-ce que c'est ?

- C'est une fête qui réunit la cour de l'enfer et les sorcières. Nous n'y allons pas toutes, mais moi j'ai pris l'habitude d'y aller en y accompagnant ma maîtresse. C'est vraiment quelque chose à voir, la cour de l'Enfer, Petite.

- J'aimerai bien, » souffla Marie pensivement. Elle réfléchit et ajouta : « Vous pourrez leur demander si l'on souffre vraiment, en Enfer, la prochaine fois que vous les verrez ?

- Tu pourrais leur demander toi-même, si tu étais une sorcière.

- Mais je n'en suis pas une, et vous, oui, » fit-elle remarquer, sans comprendre ce que la sorcière essayait de lui dire.

Celle-ci se tut quelques instants en se curant les ongles, avant de lui lancer un regard malicieux. « Tu pourrais devenir mon apprentie, Petite. »

Marie en perdit ses mots. Elle ? Devenir l'apprentie d'une sorcière ? Côtoyer les esprits et les démons apprendre la magie, l'alchimie et la divination découvrir les règles et les rouages d'un art tabou… Elle devait admettre, plus elle y réfléchissait, plus la proposition était tentante. Plus tentante que tous les secrets que le Père Hugues pouvait bien avoir en réserve. Pourtant, du coin de l'œil, elle vit Jo secouer lentement la tête. La malédiction qui inquiétait tant ses parents lui revint en mémoire et elle se sentit coupable d'être attirée ainsi par la voie que lui proposait la vieille sorcière.

- Je ne peux pas, » dit-elle à regret. « On dit que si je m'approche trop du vice, j'attirerai un démon sur le village, et avec toutes les questions que je me pose sur l'Enfer, j'ai bien peur que ce soit vrai. Je ne veux pas que l'on souffre à cause de moi. »

A ces mots, la sorcière éclata de rire. Marie fronça les sourcils, mais elle n'eut pas de temps d'ouvrir la bouche. « J'avais oublié ! Le père Hugues a dit que tu étais maudite n'est-ce pas ? Joli coup, vraiment, très joli coup…

- Qu'est-ce vous voulez dire ?

- Tu n'es pas maudite, Petite ! » ricana la sorcière. « Je suis bien placée pour le savoir, c'est ma nièce qui a écrit le poème qui a tant inquiété tes parents ! »

La sorcière expliqua à Marie ce que sa nièce lui avait dit, ce jour de Noël où elle venait lui rendre visite, il y avait de cela presque neuf ans. Une gentille fille, très douée en divination, mais un peu trop naïve et insouciante. Elle lui avait raconté comment elle avait assisté la naissance et laissé derrière elle ce qu'elle croyait être un cadeau, sa prophétie sur l'avenir du nourrisson. Elle n'avait jamais eu l'intention de la condamner à quoi que ce soit.

- D'accord, ce n'est pas de sa faute, » reconnut Marie. « Mais si c'est une prédiction, cela veut bien dire que ça risque d'arriver, non ?

- Oui, cela pourrait arriver, » admit la sorcière. « Ta prophétie dit que tu attireras un démon dans le village, c'est bien ça ? Et après ?

- Et après ? Comment ça ?

- Tu ne sais pas pourquoi ce démon viendra, tu ne sais pas ce qu'il fera ni ce que toi tu feras. On ne sait même pas s'il faut prendre la prophétie au mot. »

Marie ouvrit de grands yeux. C'était vrai pourtant, en y pensant bien, elle ne savait pas précisément ce qu'il allait se produire. « Mais qu'est-ce que je dois faire, alors ?

- Ce que tu as envie de faire. C'est idiot de s'empêcher de vivre à cause de ce qui pourrait arriver. Imagine que je prédise qu'il pleuvra demain. Cela ne veut pas dire qu'il faut s'enfermer chez soi ou trouver le moyen d'empêcher la pluie de tomber. Cela veut simplement dire qu'il faudra prendre une bonne chape de pluie.

- Je pense qu'il me faudra une très grosse chape de pluie si je dois protéger le village contre un démon, » gloussa Marie.

- Je peux t'apprendre à le protéger, » assura la sorcière. « Mais seulement si c'est ton choix. »

Petite Marie n'avait plus de raisons de refuser, et sautant au cou de la sorcière pour l'enlacer, elle devint son apprentie.

La petite fille se rendait à présent chez la sorcière tous les jours, et suivait assidûment ses leçons. La sorcière, en gage de confiance, lui révéla son nom – Belladone. Elle lui enseigna pas à pas la sorcellerie, les propriétés des plantes, des arbres, des pierres et des animaux, les sorts, les potions et les manifestations de pouvoir. Jo était toujours près d'elle, à demi-humain, et l'encourageait du regard. Marie était une très bonne élève, passionnée par tout ce qu'elle apprenait. Elle aimait par-dessus tout les sorts de protection et tout ce qui pouvait soigner. Elle était si passionnée qu'elle se prenait souvent à vouloir partager ce qu'elle apprenait. Parfois, elle en touchait quelques mots à Lia qui faisait aussitôt la sourde oreille. Alors, elle se contenter de murmurer son savoir à l'oreille de Gamin, le soir, avant de s'endormir, et son petit chat blanc gardait pour lui les exploits occultes de sa maîtresse.

Etonnamment, avec ces cours que lui donnaient la sorcière, Marie devenait beaucoup plus docile lorsqu'elle allait à l'église, à la plus grande joie du père Hugues. Elle ne posait plus de questions embarrassantes sur Dieu, sur la Bible ou sur ce que le curé affirmait, grâce à la sorcière qui répondait à ses questions en secret. Ses parents en étaient très heureux, tant qu'ils ne s'inquiétaient pas du temps qu'elle passait soi-disant chez Lia.

Bientôt, les leçons de la sorcière devinrent plus pratiques. Elle lui faisait assister à ses rituels, lui apprenait à faire des chandelles, à lire dans les cartes, à parler aux esprits, à sauver une vie ou bien à la prendre. Marie avait toujours peur de ce qui pouvait nuire. Les poisons et les malédictions lui faisaient froncer le nez, et elle se promettait toujours de ne pas les utiliser. « Je ne veux faire de mal à personne, » confiait-elle à Belladone qui la rassurait d'un sourire.

- Je ne t'oblige pas à utiliser ce que je t'apprends. Ton savoir est un cadeau, fais-en ce que tu veux. »

Et, rassurée, Marie replongeait dans son travail.

Le temps passait, entre les cours et l'église. A l'automne de ses dix ans, Marie demanda à Belladone de l'accompagner au grand Sabbat, pour rencontrer les démons. La sorcière refusa.

- Tu es trop jeune, » dit-elle. « C'est une fête étonnante mais dangereuse et tu n'es pas encore prête. Pourquoi veux-tu tant y aller ?

- Je veux poser aux démons les questions auxquelles ni vous ni père Hugues n'avez de réponse. »

Belladone sourit tendrement et toucha la joue de l'enfant. « Soit patiente. Si tu le veux tant que cela, je t'y emmènerai l'an prochain. »

Une autre année passa, et à l'automne de ses onze ans, Marie demanda encore à la sorcière d'aller au Sabbat. Cette dernière hésita mais ne refusa pas, cette fois.

- Tu es mon élève depuis presque trois ans, maintenant. Je pense que tu en es capable. Mais je dois te prévenir, il est rare qu'une enfant aussi jeune et fraîche que toi assiste à la cérémonie. Ce que tu y verras risque de te choquer et je ne pourrai pas te protéger de tout.

- Cela m'est égal, je peux me défendre, » assura Marie.

- Dans ce cas, continue à bien travailler, et tu rencontreras la cour de l'Enfer, cette année. »