Une voiture et un platane, l'addition est simple, mais le résultat est négatif. Sean n'eu pas même le temps de comprendre ce qu'il se passait que la tôle commença à se plier dans un affreux grincement. L'habitacle se déforma et il fut violemment projeté contre le pare brise qui ne tarda pas à se fissurer en une infinité de petits cristaux. Pendant une seconde, tout autour de lui sembla se mettre à vibrer et à devenir flou quand la douleur le traversa, peu avant que tout devienne complètement noir.

Au loin, une lueur blanche, murmure d'un retour à la vie. Au fur et mesure qu'il écartait les paupières, la lumière se faisait plus violente et finit par l'éblouir complètement. Un doux son d'une caresse maritime s'élevait, rythmé par les saccades des vagues s'étalant sur une plage. Tandis qu'il humait un air pur et revigorant, une douce brise lui effleurait la peau indolore. Le ciel finit par se rendre visible, d'un bleu azur, taché de quelques fins nuages.

Il s'appuya sur ses coudes et observa ce qui l'entourait ; de l'eau à perte de vue. Il regarda alors son corps, intact et immaculé, encore vêtu de ses vêtements du matin, mais où était t'il donc ? Était-ce un rêve ? Incroyablement réaliste dans ce cas. Se levant complètement, il observa ce qui semblait être une minuscule île dotée de quelques palmiers, une parfaite copie du fameux stéréotype de l'île perdue.

Il en fit rapidement le tour et ne trouva rien d'autre qu'une barque beige et sa rame, prête à être mise à l'eau. Vérifiant si rien ne pouvait lui être utile, il finit par s'y hisser et prendre connaissance de la pièce de bois qui ferait alors office de moyen de locomotion. Alors qu'il ramait depuis quelques minutes, il distingua à l'horizon une tâche noire, large comme une vaste et haute terre. Espoir d'une indication sur sa localisation, il augmenta alors le rythme.

La tâche devint de plus en plus importante et il ne ressentait toujours pas de fatigue, pas même de soif ou de faim, et pourtant, il lui semblait être monté dans cette barque il y a plusieurs heures. Brouillant du noir, se tordant l'esprit pour trouver une réponse concrète à sa question, il fixait avec avidité la forme au loin tout en maniant avec vigueur la rame.

Une immense falaise, voilà ce qu'il voyait de si loin. Une falaise de plusieurs centaines de mètres prenait son envol dans les éclats des vagues. Tout en haut, une végétation sauvage le narguait de sa hauteur, laissant glisser des branches aventureuses vers l'écume comme des bras invitant le visiteur perdu à une escalade inespérée. Il eu beau faire le tour de cette vaste terre, il ne pouvait accoster nulle part ni escalader. Pire encore, il ne parvenait même pas à distinguer ce qu'il y avait sur ce haut plateau.

Après des heures de navigation, il parvint à trouver ce qu'il recherchait, un point perché pour voir ce qui intéressait tant sa curiosité.
Il coinça son embarcation entre des rochers comme il le pouvait et entama l'escalade d'un pic rocheux sorti de la surface de l'eau comme une dent acérée.
Le Soleil entamait sa quotidienne disparition tandis que Sean posait sa main sur la pointe du promontoire. Observant tout ce qui l'entourait, bénit des couleurs chaleureuses du coucher de Soleil, il retrouva la fameuse île. Fort heureusement, il s'était suffisamment calé les pieds, car ce qu'il vit était bien au delà de ses espérances.

Paradis. C'est le premier qualificatif qui lui traversa l'esprit. Baignant dans cette ambiance romantique, une vaste cité beige ponctuée d'une riche végétation occupait la majeure partie du plateau. Tout autour de ce qui semblait être un palais, de nombreuses petites habitations aux tuiles grises s'étendaient sur cette terre haut placée. D'un côté de l'île, sur une pointe, s'élevait fièrement une tour bleue sombre comme le ferait un phare en plein déluge maritime. De l'autre, une haute montagne piquait vers le ciel dans une douce brume, flanquée en son sommet de quelques bâtisses un temple, un autel, il ne saurait dire.

Entre ces murs se déplaçaient des individus vêtus de toges amarantes dont l'éclat les rendaient visible depuis son rocher. Leur paisibilité venait s'ajouter à la quiétude environnante, donnant à l'ensemble un semblant de bonheur inaltérable. Mais comment l'atteindre quand celui ci se situe au sommet d'une falaise si haute ? Pouvait-on voler dans ce monde étrange ? Lâchant des mains sa prise et donnant un à-coup avec ses pieds, ouvrant les bras, il tenta de prendre son envol, le cœur débordant d'espoir, espoir qui sombra aussi vite dans l'obscurité que son corps le fit dans celle de l'océan.

Nageant sans enthousiasme, il rejoignit son embarcation. Ne sachant que faire, il se décida donc de sombrer dans le réconfort du sommeil.

Le cri familier des mouettes finit par l'extorquer de son sommeil agité. La nuit fut un calvaire pour lui. Dans ses rêves, il volait vers cette ville inaccessible mais s'effondrait toujours avant d'y parvenir, comme Icare s'approchant de trop près du Soleil.

Empoignant à nouveau les rames de la barque, il s'élança dans l'infinité miroitante, convaincu qu'il devait y avoir un autre endroit de ce type. Toute la journée il voyagea, toujours en vain, mais ne renonçant toujours pas, après tout, il devait nécessairement arriver sur la terre ferme ou bien retrouver là où il était arrivé. Mais quand ?

Dans le courant de l'après midi, alors que le Soleil quittait son apogée, Sean eu de moins en moins de besoin de forcer sur les pièces de bois pour progresser, quelques chose guidait son embarcation, quelque chose l'attirait, et de plus en plus. Il avait d'ores et déjà lâché les rames quand un bruit de fond commença à se faire entendre. D'autant plus curieux, il scruta attentivement l'horizon, en quête d'explications. Il distingua alors des petites formes noires, irrégulières, minces et pointues. A mesure que le son s'amplifiait, les formes devenaient de plus en plus évidentes. De nouvelles habitations, bordées d'une épaisse forêt tropicale. Les mûrs étaient ocre cette fois si tachés de volets rouges. Mais le grondement devenait inquiétant, terriblement puissant, très sourd. Il n'avait pourtant pas remarqué lors de son inspection de la nouvelle cité qu'il avait prit beaucoup de vitesse.

Il finit par comprendre tous ces mystères, tout cela n'était qu'une vaste rengaine. La cité était cernée d'une large ceinture noire et il fonçait en plein dedans. Bien que proche, les fracas semblaient lointains, la chute allait être mortelle. Prit de panique, il s'empressa de saisir les rames et de pagayer autant qu'il le pouvait, mais c'était trop tard, le vide allait le happer d'un moment à l'autre.
Une larme perla sur le coin d'un œil tandis qu'il voyait la ville de ses espoirs pour la dernière fois, plongeant vers l'inconnu dans un déluge d'eau.
Dans sa chute, il remarqua que la ville reposait sur un immense bloc rocheux qui était toujours plus mince à mesure qu'il s'engouffrait dans l'abîme ; l'île, en réalité, flottait dans le vide, à l'intérieur de ce gigantesque puit océanique.

L'inévitable, bien qu'il ait put en avoir le doute face à cet étrange monde, finit par se produire, il plongea violemment dans une eau fraiche et limpide, quoi qu'obscurcie par l'ombre de l'énorme masse rocheuse en suspension au dessus. Tout autour de lui, un vacarme insupportable sévissait par le remoud bouillonnant, ne laissant guère d'issue que quelques passages où de la roche des parois brisait le flot continu d'eau. Il saisi la barque et nagea difficilement vers l'une de ces sorties en quête de quiétude.
Il pénétra ainsi dans un boyau zigzaguant dans la roche humide, maintenant à bord de l'embarcation, la surface étant redevenue navigable. Tandis que la tonitruance s'apaisait, le noir se faisait plus total au point où il dut chercher les parois à l'aide de sa rame.
Heureusement, la lueur naturelle refit timidement son apparition, donnant un relief mystique à la surface de l'eau et à la cavité rocheuse.

Il déboucha alors dans un nouveau gouffre, plus petit, d'où la lumière parvenait de percées traversant la roche. Des faisceaux lumineux traversaient ainsi religieusement la cavité où s'élevait une immense colonne en son centre dont on ne percevait pas le bout puisqu'elle passait elle aussi dans un perçage plus large. Ayant rapidement visité le lieu, il fut stupéfait de la dernière découverte qu'il fit.

Un homme était allongé sur un rebord de pierre, dormant. Il avait les traits tirés, par la marque des ans, et pourtant le reste de son corps n'indiquait pas une vieillesse particulière. Il n'était pas mort, son ventre se soulevait et se rabaissait suivant un rythme très lent.

Il s'en approcha et tenta un petit « Monsieur ? ».
Mais aucune réaction. Même plus fort, toujours pas un cillement. Il finit par le secouer pour enfin obtenir un résultat.
L'homme se releva brutalement, les yeux grands ouverts. Voyant Sean proche de lui, il inspecta le décor, ce qui le détendit, dans un long et profond soupir.

« Non, toujours pas… »
« Comment ? »
« Non, rien. »
« Je suis désolé de vous avoir réveillé. »
« Ce n'est rien, j'ai tout le temps que je souhaite pour me rendormir. »
« Que voulez vous dire ? »
« Combien cela fait de temps que vous êtes ici ? »
« Quelques minutes, je viens d'arriver ici, et je vous ai vu »
« Non, je parle de cet Endroit, ce Tout, ce Monde… »
« Hum… Je ne sais pas trop combien de jours en fait, disons … »
« Si vous comptez encore les jours, c'est que cela fait peu de temps. »
« Et vous ? »
« J'ai déjà oublié quand j'ai décidé de ne plus donner intérêt au Temps. »
« Mais où sommes nous ? »
« Voilà une belle et simple question. Tant que vous serez ici, vous n'y aurez de réponse. Pour ma part, j'ai aussi cessé d'y songer.
C'est un Monde d'errance, d'oubli et de solitude. Ici, tous vos sens ont changés.
N'avez-vous pas noté que vous n'aviez pas senti la moindre faim ni même la soif ? »

Effectivement, cela lui était complètement sorti de l'esprit, ces sentiments l'avaient véritablement quitté. Cette macabre compréhension le glaça.

« Vous comprenez à ce que je vois… Vous savez, il y a bien pire que ça. Comment êtes vous parvenu à ce souterrain ? »
« Par la grande chute… »
Et il comprit de lui-même ce à quoi voulait le mener l'homme.
« Oui, une telle chute aurait du être mortelle. Mais vous n'avez pas non plus senti la moindre douleur. »
« On ne peut donc pas mourir »
« Non, exactement. Vous ne pouvez choisir comment sortir d'ici, ni comment y mettre un terme. Vous devez trouver une sortie, si une telle chose existe vraiment. J'ai aussi arrêté de chercher quand j'ai trouvé ce lieu. J'ai choisir d'y rester et d'y errer, dans un profond sommeil, à moitié mort. »
« Mais peut on sortir de sous-sol ? »
« Oui. Vous voyez cette colonne ? Elle remonte à la surface jusque dans l'Océan. »
« Mais… »
« Mon embarcation est en haut, vous pouvez la prendre. »
« Mais, et vous ? »
« Je vous l'ai déjà dit ! J'ai depuis longtemps abandonné, perdu tout espoir, tout est vain. Allez si tel est votre souhait, mais s'il vous plait, restez encore un peu… Cela fait tellement longtemps que je n'ai pas vu âme qui vive. S'il vous plait, racontez-moi votre passé, votre vie… »

Le désespoir de l'homme ne le laissa pas indifférent. Et pour lui-même, l'afflux de ces révélations le troublait au plus haut point. A vrai dire, cela le terrorisait, parler lui permettrait de repousser, l'instant d'un dialogue, cette torpeur.
Ils discutèrent ainsi, bien que la cavité devint d'une obscurité inquiétante depuis qu'à la surface le Soleil avait fait ses adieux, jusqu'à ce que les faisceaux refassent leur apparition.

L'escalade fut longue, le pilier était d'une hauteur irréaliste et continuait sur des dizaines de mètres à travers les effluves marines. A la surface, une barque était à flot contre le rebord rocheux de l'îlot, ballotée par les vociférations des vagues. Après une brève réflexion sur ses objectifs, il reprit l'océan, sentant à contrecourant la force de la chute exerçant ici déjà son pouvoir.

Peut après son nouveau départ, il rencontra une nouvelle île, toujours autant inaccessible. Celle-ci émergeait de la surface par de nombreuses colonnes rocheuses, liées entre elles par de gigantesques voûtes formant une vaste et utopique plateforme.
Il se décida cette fois à inspecter en profondeur l'île, il devait y avoir un passage où ces personnes parvenaient à passer pour s'y rendre. Il en fit le tour maintes fois, mais toutes les surfaces se ressemblaient, humides et lisses, repoussant quiconque oserait s'y accrocher. Il prit alors du recul pour faire le guet, voir par où montaient les nouveaux habitants.

L'attente finit par payer, mais pas de la manière qu'il aurait souhaité. En fin de journée, il aperçu de l'activité en altitude. Sur la haute colline qui occupait le centre de l'île, des personnes se mirent à descendre bien qu'aucun ne soit monté auparavant. Dans la brume flottant autour de la cime, une sorte d'escalier prenait pied et s'élevait bien plus loin que ce qu'une vue humaine le pouvait. Comme une voie céleste, il faisait office de passage vers l'au-delà.

Les habitants venaient donc des cieux, comme élus par une autorité supérieure, tandis que certains étaient bannis à hanter les eaux, regorgeant du désir du trépas, voguant dans l'oubli et la solitude ou bien tentant de s'accrocher à un espoir s'effritant en une poussière macabre. Les derniers morceaux se décrochaient des mains de Sean et s'envolaient au loin, dans le passé, bien avant qu'il ne sache quelle était la réalité ici bas, celle que le vieil homme avait comprise.

Avec en main le dernier fragment de ce qui faisait le lien entre son corps et son esprit, il lança tout son poids en arrière et plongea dans les profondes et sombres eaux.
Les minutes passèrent sans que le dernier souffle ne s'échappe et le bloc d'espoir se dissolvait à mesure que sa vision sous marine s'éclaircirait, maintenant confronté à ce qu'il restait de sa « vie » ; un immense volume, uniforme et sombre, insondable et mystique, où la seule issue est en hauteur, l'objet de nos désirs, source de lumière et de vie. Tout n'était plus que passé, l'existence se poursuivait, mais plus aucun avenir ne se profilait, plus que des souvenirs qui se consumaient lentement.

Abandonné dans son embarcation, sa tombe où il respirait encore, ou ses sens percevaient encore l'ombre d'un monde au relent salé et à la brise légère, il vogua des jours, des mois, des années, il avait cessé de compter les lunes depuis bien longtemps.
Tout ce qu'il lui restait, était dans l'obscurité de son esprit, luttant férocement, s'agrippant au moindre souvenir, aux moindres sensations dont il se rappelait ; le bonheur, le plaisir, l'amour, la souffrance… Lui et son âme dérivaient vers l'inconnu.

Il faisait jour, le vent était plus fort que d'habitude, plus frais, comme brassé par un grand courant d'air. Les nuages défilaient plus vite d'habitude. D'une main hasardeuse, il palpa l'eau, le courant était plus fort que d'habitude, et s'accélérait.
Un sentiment de déjà-vu l'inonda, bien qu'il ne parvenait pas à retrouver ce qui lui donnait ce sentiment.
Un fort courant, de l'air, un bruit sourd…
Une chute d'eau.
Le souvenir fusa à travers son esprit et tout lui revint, déchirant son esprit.
Dans cette chute, il avait rencontré un homme, de la vie, des souvenirs…
La flamme qui depuis longtemps avait semblé éteinte à jamais se raviva avec ferveur et mit feu à son corps. Alors il regarda la chute s'approcher, rama, mais quelque chose clochait, quelque chose manquait.

Le vide se fit sous lui et la barque bascula vers une infinité lumineuse, des nuages blancs à rendre aveugle. En dessous de lui, plus rien, des nuages à perte de vue. En dessus de lui, une immensité noire de roc. Le monde d'où il venait s'étendait maintenant devant ses yeux et il en voyait l'autre face. Cet univers avait une limite et tout disparaissait, mais où ?

L'air le frappait avec force tandis que la chute se poursuivait, sans cesse. Les nuages finirent par masquer même son ancien monde pour ne laisser qu'une laine étrange dans laquelle il tombait.
L'idée que cette chute puisse être la même que sa dérive le terrorisa au plus haut point.
Les nuages finirent par s'alléger et se dissiper pour enfin dévoiler sa destination.

bip-bip-bip-bip-bip-bip-bip-bip-bip-bip-bip-bip-bip-bip

"Docteur ! Venez vite, il se réveille !"