Bonjour ! J'avais envie de revenir aux origines de ce que j'écrivais il y a douze ans. Et j'ai laissé les mots me guide. Voilà ce que ça a donné. Je ne suis pas totalement satisfaite, mais je trouve que ça rend plutôt bien ! Bonne lecture !

LOUP

La route semblait un peu plus longue tous les jours depuis que Matthieu avait été arraché de ma vie. J'ignorais comment c'était arrivé. Peut-être n'avais-je pas été à la hauteur. Peut-être l'avais-je mérité. Les lunes passées à hurler après la boule poussiéreuse là haut ne l'avait pas ramené. J'étais seul désormais. Jours et nuits se succédaient dans une danse dont j'ignorais la longueur jusque là. Tout paraissait plus terne, plus morne depuis que mes pattes foulaient sans but ces routes bétonnées.

Les pluies récentes avaient sali ma robe immaculée, la couvrant d'immondes taches brunes que même mes coups de langue acharnés n'avaient réussi à retirer. Mes coussinets usés refusaient peu à peu de m'obéir. Je n'avais plus goût à rien et les nombreux trottoirs que je traversais n'arrangeaient pas mon affaire. Parfois, j'en croisais un qui lui ressemblait, rare moment de bonheur dans cette existence de ténèbres, et je courrai comme un fou vers lui, la queue battant l'air furieusement. Mais ceux-là étaient rarement seuls. Un homme ou une femme venait sans cesse l'arracher de ma gueule, coupant court à mes envies de retrouvailles et me plongeant un peu plus dans mon désespoir.

La semaine passée, l'un d'eux m'a jeté une brique en hurlant, croyant à tort que j'allais attaquer la précieuse marmaille qui semblait pourtant se plaire avec moi. Ce petit homme que je cru être Matthieu s'en est sorti indemne, qui serai-je pour lui faire du mal. Moi, en revanche, je suis mal retombé. Ma patte blessée n'est qu'une vaine douleur. Mon coeur se languit tous les jours un peu plus et chaque heure de son absence élargit peu à peu la souffrance qui anime mon âme aujourd'hui.

Après un bien maigre repas, mes pattes m'ont menées dans un coin de verdure reculé de la ville. Les hommes aux longs filets parcourent les rues dès que le soleil est haut dans le ciel. Ils ont l'air gentil et je sais qu'ils cherchent à m'aider. Mais je ne suis pas encore désespéré au point d'abandonner. Bien malgré moi, je crois toujours pouvoir le retrouver, peu importe la distance et la douleur. J'ai beau être moins fougueux et rapide que je l'étais autrefois, je reste convaincu que l'envie de le revoir suffira à nous réunir. J'ignore ce que je lui dirais pour qu'il m'aime à nouveau, mais je suis certain que quand je le verrai, les mots exacts s'aligneront devant mes yeux.

Une odeur étrange mit soudain mes sens en éveil. Curieux, je me mis à suivre la piste vers le cœur de la forêt, les oreilles à l'affût. Une seconde senteur inconnue perturba brièvement mon enquête et me fit relever la tête. J'eus à peine le temps d'apercevoir une ombre, se fondant dans l'horizon, droit vers la route, en produisant des bruits étranges. Mon flair en était sûr, la piste menait à l'endroit qu'elle venait de quitter.

J'avançais d'un pas déterminé vers l'inconnu, légèrement sur la défensive. Les journées passées dans les rues m'ont apprises que l'homme est loin d'être cet ami que je croyais acquis. Certains n'hésite pas une seconde à me jeter des pierres là où d'autres me tendent volontiers la patte pour m'aider. Je ne crains pas les enfants. Je crains ce qu'ils deviennent. Hier, une petite humaine a demandé à son géniteur si j'étais un loup et il ne sut quoi répondre. Il sentait la méfiance et n'appréciait guère que la descendance de son sang m'ébouriffe les poils. J'ignore ce qu'est un loup mais cela sonnait agréablement à mon oreille.

La piste touchait à sa fin et un bruit inquiétant résonna dans mes oreilles. En approchant un peu plus, mes yeux fatigués distinguèrent un mouvement suspect dans la souche d'un vieil arbre. Ma truffe ne me trompait que rarement et tout indiquait la présence d'un petit d'homme dans ces draps repliés. Je n'en avais jamais vu d'aussi petit de toute ma vie. Inquiet, je posai lentement ma truffe sur sa peau claire. L'enfant poussa un soupir d'aise en agrippant fermement une touffe de mes poils. Il me rappelait Matthieu, il y a quelques années, incapable de dormir tant que je ne m'allongeais pas à ses côtés.

Mes pensées s'égarèrent un moment, me ramenant à ce temps où j'étais près de lui. Comment trouverait-il le sommeil, maintenant que je n'étais plus là ? Souffrait-il autant de mon absence que je souffrais de la sienne ? J'espérais que ce n'était pas le cas. Vivre dans le passé n'est jamais bon. Je priais chaque nuit pour qu'un autre chien prenne ma place à ses côtés pour qu'il ne soit jamais seul. Au moins le temps que je le retrouve.

Je fus réveillé de ma sieste par des cris plaintifs, me ramenant à la réalité. L'enfant était collé à mes poils, me procurant chaleur et douceur. Mais je ne pouvais pourtant rien pour lui. Je sentais qu'il avait faim et je n'avais rien à lui offrir. Je n'osais même pas bouger de peur qu'il disparaisse à son tour. C'était la première vraie compagnie que j'avais depuis des jours et j'étais incapable de la sauver. Et ça me rendait fou. Cette forme de vie si fragile semblait s'affaiblir d'heure en heure.

Il était comme moi, abandonné de tous et sans famille. Peut-être avait-il lui aussi un Matthieu qui l'attendait quelque part, quelque soit son nom, et à qui il manquait terriblement. Je me rappelle que le père de Matthieu disait toujours que si l'on tiens à quelqu'un, il faut lui donner un nom. Ce dernier m'avait nommé Frodon. Mon nom pendait fièrement à mon collier, dernière trace infime me liant à mon ancienne vie. L'enfant n'avait pas de collier. Et je ne savais pas lire de toute façon.

Je décidai alors de l'appeler Loup. Et pour fêter son arrivée, je levai la tête vers la lune et poussai un long hurlement.

La lumière d'une lampe torche illumina alors ma position. Je poussai un grognement d'avertissement alors que des formes approchaient. C'était les hommes aux longs filets, plus motivés que jamais à me capturer. Il voulait m'aider et c'était un geste honorable, mais je voulais plus que tout qu'ils prennent soin de Loup et sauvent sa vie.

Un homme découvrit l'enfant et fut assez surpris de le voir coller contre moi. Il me félicita d'une caresse sur la tête. Une femme derrière tendit une laisse. Je me crispai légèrement quand elle me la passa autour du cou. La dernière fois qu'on m'en avait mis une, on m'avait jeté de la voiture comme un malpropre, me laissant là apeuré, perdu et plein d'espoir. Mais aujourd'hui, je comprenais que Matthieu n'y était pour rien dans mon malheur. C'était son père qui m'avait fait ça, et je doutais fort que je le revois un jour. Alors, douloureusement, je tournais la page, et donnais mon espoir à Loup. Je voulais qu'il me promène fièrement dans les rues comme Matthieu l'avait fait la veille de mon départ. Je voulais qu'il vive.

Alors je montais dans la voiture. Et je partais pour un meilleur futur.

Les années passèrent et je ne pus revoir Loup. Mais je savais qu'il allait bien et qu'il vivait une belle vie dans une nouvelle maison. C'est ce que mon nouveau propriétaire m'avait dit. Pour avoir sauvé Loup, j'ai été décoré par le maire. Il m'a même refilé une saucisse. Le lendemain, les familles se bousculaient aux portes de ma cage de fer pour m'offrir une nouvelle famille. Ma fourrure blanche a retrouvé son éclat d'antan et même si mes pattes ne sont plus aussi vigoureuses, je coule des jours heureux auprès de Sofia, ma nouvelle maîtresse. Elle me procure tout l'amour dont j'ai besoin et en échange j'essaye de lui rendre la vie plus belle.

Un matin, pourtant, une odeur familière chatouilla mes narines. En courant vers le portail, mon regard croisa celui d'un jeune adolescent. J'ignore s'il m'a reconnu. J'ignore même s'il m'a regardé. Mais moi, je me souvenais de lui. Même si je ne vivais plus chez lui, le revoir me remplit de joie. Il semblait heureux, un jeune chien blanc trottant fièrement à ses côtés. Je priais silencieusement pour que jamais leur route ne s'achève. Et je tournai la page, définitivement.

J'attrapai la balle que Sofia m'avait lancée, et retournait dans ses bras, profitant de son rire. Je n'avais peut-être pas eu de chance, mais alors que les heures coulaient plus rapidement que jamais, j'étais le plus heureux des chiens.