Cette courte fiction a été rédigée dans le cadre d'un concours sur le forum HPF : "Marions-les !". Il s'agissait de réunir trois genres tirés au hasard, d'en faire au moins 2000 mots et de placer une référence par genre. Mon tirage m'a offert les genres "Roman historique : Moyen-Âge", "Conte : Fable" et "Roman d'espionnage", autant vous dire que je me suis amusée à trouver de quoi les lier !


Il était une fois, un gros chat gris, vieux de plusieurs décennies, qui avait trois fils.

L'aîné arborait un très beau pelage doux et soyeux, d'un blanc immaculé. Il aimait fréquenter les autres animaux et savait se faire apprécier de tous, avant même qu'il ait hérité des titres de noblesse de son père. Malgré son jeune âge, il connaissait tous les grands noms des hautes sphères et, chose remarquable, eux aussi connaissaient le sien.

Son cadet n'était pas de la même trempe, bien qu'il en partageait le succès. Habile en parole comme en négoce, il obtenait toujours tout ce qu'il désirait à un taux qui n'était jamais à son désavantage. C'était à ajouter à la liste de ses talents que ses sourires charmeurs et ses rayures mordorées avaient tout pour séduire, et pas seulement le sexe opposé.

Le benjamin, en revanche, était tout à l'opposé de ses frères. Petit et malingre, son pelage noir et ses manières discrètes le rendaient inintéressant, voire invisible, au tout-venant - ce qui n'était pas pour lui déplaire. Il passait son temps comme il lui plaisait, dormant quand il avait sommeil, mangeant quand il avait faim et allant visiter le pays quand le cœur lui en disait.

Ses frères se moquaient de lui et de son manque d'ambition. "Tu déshonores notre nom et la famille toute entière, petit frère," lui disaient-ils. "Père doit trembler de honte d'avoir un fils tel que toi." Mais il n'en avait cure. Il les regardait s'acharner, l'un enchaînant les courbettes, l'autre multipliant les mensonges, et se considérait heureux de vivre simplement.

Un jour, le père vint à parler au petit chat noir. "Mon fils," dit le chat gris, "j'ai besoin que tu mènes une mission pour moi." Il avait l'air si grave que le jeune félin en lâcha ce qu'il était en train de faire. "Comme tu le sais, le Père Oie nous a rendu visite hier et les nouvelles qu'il a apportées sont déchirantes. Il nous est désormais interdit de prendre la route jusqu'à la Sainte Cité !"

Le petit chat noir en était tout ébahi. Il ne connaissait pas tous ces gens dont son père mentionnait les noms et, bien qu'il ait déjà entendu parler de la Sainte Cité, il ne mesurait pas l'ampleur de tout cela. Ce qu'il mesurait très bien en revanche, c'était le degré de sévérité avec lequel son père parlait. Il ne doutait pas que ce fut important. Il sentait même qu'on lui parlait ici de guerre.

"Tu partiras en croisade, mon fils." commanda son père. "Sous le légat de l'Évêque des Mares de Montée et en compagnie du Duc de Froid de Bouillon."

"Comment ?" s'écria le trop jeune chaton. Il se trouvait tout à coup empli d'effroi. Lui qui n'avait jamais rien fait d'exaltant de sa vie, et qui ne comptait certes pas en faire, devait partir sur les routes, avec arme et blason, pour défendre les chemins de prières de toute la population animale ? C'était bien trop pour ses petites épaules ! "Je ne puis accomplir cette tâche, Père. Je ne sais pas manier l'épée, je ne sais pas porter l'armure. Je suis faible et lâche. A quoi serais-je donc utile sur un champ de bataille ?"

Son père lui assura que ce n'était pas de cette manière qu'il entendait l'envoyer combattre. Il lui remit une lettre, lui faisant promettre de toujours la garder sur lui de façon à ce que personne jamais n'en soupçonne l'existence. Cette lettre, il devrait la porter à l'un de ses amis qui se trouvait non loin de la Cité Sainte.

"Mais, Père," dit le chat alors agité de soubresauts de crainte, "quelle aide pourrais-je bien apporter à cet ami qui est le tien ? Cette guerre ne pourra se finir par les intentions d'une seule personne." Le vieux matou inclina ses oreilles velues. "En toute chose, il faut considérer la fin(1), mon fils. Les moyens restent aux seuls instincts de ceux qui peuvent en être acteurs."


(1) "En toute chose, il faut considérer la fin." - Le Renard et le Bouc, Jean de la Fontaine