Quand on pense "fable", on pense forcément aux Fables de La Fontaine. Figurez-vous que j'ai essayé de rédiger cette épreuve en vers... mais je suis décidément mauvaise en poésie. Heureusement, j'ai aussi trouvé des fables en prose ! Il s'agit principalement de retranscriptions de contes oraux, et j'ai appris que la seule chose qui différenciait un conte d'une fable, c'était que les acteurs d'une fable n'étaient pas des êtres humains :)


Chaque pèlerin qui souhaitait prendre la route de la Cité Sainte devait s'attendre à porter leur lourd sac sur une bien longue distance. Il en allait de même pour ceux qui partaient la défendre. Pour la plupart d'entre eux, le fardeau était plus pesant encore : l'eau et la nourriture sont choses conséquentes, mais elles ne sont rien comparées aux poids des armes et armures qu'on emporte pour faire la guerre.

L'Évêque des Mares de Montée, nommé responsable de cette expédition, était un énorme coq dont le barbillon écarlate était enflé par son orgueil démesuré. Il ne cessait de clamer son mécontentement, tantôt à l'encontre de la chaleur du désert et du vent sec chargé de sable, tantôt de ses compagnons d'infortune, à la naissance plus basse et aux traits tirés par l'épuisement.

Il allait sans dire que, pour la plupart, cette volaille de basse-cour n'était pas plus considérée qu'un dindon bruyant et sans attrait. Elle ne dirigeait rien ni personne et n'avait pas besoin de le faire, car en tête de file marchait un mulet au large front et aux jambes solides. Il était duc de Froid de Bouillon et il portait sa noblesse comme il portait sa charge : avec droiture et équité. En cela il avait bien plus grand crédit aux yeux de ses comparses que l'officiel bardé de couleurs vives.

Entre ces deux têtes et le brouillard de silhouettes fatiguées, notre petit chat noir ne savait guère comment se situer. Dans sa demeure il était le fils de trop, le fainéant qui ne deviendrait jamais personne. Dans cette caravane, où chacun était un fils surnuméraire, un bâtard, un esprit aux idées gênantes ou un criminel, il sentait son cœur s'enfoncer dans sa poitrine. Etait-ce ainsi que son père le reconnaissait ? Comme un autre dont la société saurait se passer ?

"Eh, toi !" l'interpella-t-on soudain. "Redresse donc tes moustaches et cesse de ruminer. Tu n'es pas à plaindre." Le chat dut chercher avant de trouver le propriétaire de cette voix qui venait d'en bas. C'était une petite souris, sans peur ni reproche, qui s'adressait à lui.

"On me prendra en pitié comme le reste du lot," fit-il alors, "c'est sans doute que nous le méritons. Serais-tu là pour de meilleures raisons que celui de ne pas plaire à ton entourage ? Aurais-tu décidé par toi même de marcher en guerre et de prôner la sainteté par le sang sur ton épée ?"

"Que nenni," répondit-elle. "Rouge de sang est toute guerre, mais nulle n'est sainte (2). Cependant toi tu as la chance de ne pas y aller pour croiser le fer, et tu ne semble pas souffrir des cruautés de ce pays. Tu t'en complais, au contraire."

Ce qui était vrai. Le soleil écrasait ses compagnons de route alors qu'il glissait sur son pelage comme une douce chaleur d'été. La marche éreintait chaque silhouette de la caravane, mais lui profitait d'une promenade d'un genre nouveau, dont il n'avait choisi ni la route ni la destination. Constatant cela, il bomba le torse car il était, sans aucun doute, le plus heureux des animaux marchant vers la Cité Sainte.

Le chat noir et la petite souris se lièrent d'amitié. Il appréciait son caractère fort et assumé, bien au-delà de ce que démontraient habituellement les gens de son espèce, et l'attitude débonnaire et nonchalante du félin calmait les ardeurs les plus virulentes du rongeur. A défaut de réussir à la marier, chose contre laquelle elle se défendait férocement, son rat de père l'avait envoyée aux croisades. Sûrement l'avait-il pensé comme une menace, mais il avait sans doute oublié que sa fille avait la tête plus dure que lui.

Ce fut en grande douleur qu'ils se séparèrent lorsque les voyageurs pénétrèrent enfin la région sainte. Les premiers camps ennemis étaient déjà à portée de vue, il était plus que temps pour le chat noir de quitter le groupe pour, peut-être, ne jamais les revoir.

Il rencontra Sardine sur une terrasse ombragée, dans un village au milieu des champs d'orge. Celui que son père l'avait envoyé rencontrer était un énorme chat, gros comme une panthère. Une large cicatrice, comme une fissure dans le paysage sombre de son pelage, était sa marque. Un souvenir d'échauffourée à hauteur de son cou. Comparé à cette silhouette impressionnante, notre héros n'était qu'un chaton insignifiant.

Sardine lisait la lettre comme l'on pèse une décision importante. L'attente était terrible pour le jeune félin en qui l'appréhension grandissait à chaque instant. Un duo de chiens fumait le narguilé à quelques pas d'eux. Etait-ce part de son imagination s'ils lui jetaient des coups d'oeil empreints de curiosité ? Etait-il celui qui les gênait en les observant d'un peu trop près ou attendaient-il réellement une opportunité pour lui trancher la gorge ?

"J'ai connu ton vieux père autrefois." dit enfin son hôte. Le chat noir respira à nouveau. Mais ce sentiment de sérénité fut de courte durée, car son vis-à-vis froissait déjà le papier et le portait au-dessus de la flamme d'une bougie jusqu'à ce que la boule fripée ne soit plus que cendres. Le gros chat rit du chaton effrayé, alors qu'il n'avait fait que détruire les mots que jamais d'autres yeux ne devaient voir.

Il l'emmena chez lui, au nez et à la barbe de ses domestiques, tout en applaudissant son apparence. Un chat est certes un chat, mais celui-ci, quoi que puisse en suggérer sa naissance, ne ressemblait pas à un chat de grand salon. Son pelage était des plus discrets et des plus neutres. Son attitude calme et dénuée d'éclat. Il était un espion né, c'était certain.

Le chat noir se sourit à lui-même. Alors que Sardine lui expliquait quelle serait sa mission, lui réalisait alors comme ces terres semblaient l'accueillir à bras ouverts.


(2) "Rouge de sang est toute guerre, mais nulle n'est sainte" - Dieu le veut : chronique des Premières Croisades, Max Gallo.

(x) Je ne voulais pas gêner votre lecture, mais… "le jeune félin leur trouvait un air patibulaire", mais presque :D