Idée basée sur le défi "Un train dans la nuit"

Bonne lecture !


Train de vie

Jessica s'impatientait. Sa nouvelle vie à peine débutée, elle se retrouvait clouée à ce banc malmené par les caprices du temps. La petite gare perdue au milieu de la cambrousse n'abritait pas un chat. Seul son sac, à ses pieds, lui tenait compagnie. Elle consulta une nouvelle fois son téléphone pour vérifier les horaires, soupira.

Pourtant, tout aurait dû être parfait. La jeune femme de vingt ans avait planifié son voyage dans les moindres détails. En dernière minute, certes, mais elle s'était bien organisée toute seule ! Son inscription à la fac était assurée et son nouveau studio, un peu rustique dirait-elle pour ne pas vexer son ego, était déjà trouvé. Elle avait même pensé à couper ses cheveux châtains à la garçonne pour ne pas perdre de temps à les entretenir. Son sac de voyage ne contenait que le strict minimum : quelques vêtements de rechange, trousse de toilette, tablette tactile et chargeurs. Sans oublier le T-shirt noir, le jean usé et la paire de basket qu'elle portait déjà. Pour le reste, elle se débrouillerait.

Et bien sûr, le plus important, elle avait omis d'en parler à ses proches. Jessica préférait disparaître sans un mot. C'était plus simple. Pour elle comme pour eux. Ils ne comprenaient pas. Ils ne voulaient pas comprendre. Son bien-être égoïste lui imposait de changer d'air. C'était vital. La jeune femme ne supportait plus leurs remarques incessantes, leurs regards inquiets ou leurs tristes visages. Elle ne pouvait plus reculer. Pas maintenant.

Cependant, son plan de fuite subissait déjà un accroc alors qu'elle n'avait même pas encore atteint la ville. Son train avait eu du retard et sa correspondance était partie sans elle. Le destin lui envoyait-il un signe ? Devait-elle renoncer à cette folie ? Jessica commença à jouer nerveusement avec l'anse de son sac. Non. Elle devait continuer. Le prochain n'arriverait que... dans deux heures et douze minutes. Génial...


La température en cette nuit d'été était agréable. Une brise tiède caressa les cheveux de Jessica et apaisa son humeur. Loin des lumières de la ville, les étoiles scintillaient d'une vive ardeur et la lune éclairait la petite gare de sa douce clarté. Les deux voies qui la traversaient fuyaient vers les plaines à perte de vue. Les lampadaires, deux sur chaque quai d'embarquement, peinaient à répandre leur jaune éclairage sur leurs environs. Baigné dans cette semi-obscurité, le bâtiment principal se dressait au milieu de ce nulle part. Sa façade en briques rouges avait survécu au siècle dernier. Bien qu'abîmée, elle conservait une certaine prestance. Il émanait de son image de carte postale une aura d'un temps ancien.

S'il avait été là, il lui aurait sans doute raconté une de ces histoires débiles sur les gares hantées. Quel crétin.

La jeune femme frissonna.

En son honneur, elle décida d'immortaliser la scène. Une occasion qui lui offrit une échappatoire à son ennui et, en prime, de jolies photos. Que demander de plus ? Ce magnifique paysage ne demandait qu'à être remarqué. Laissant son sac sur le banc, elle se saisit de son téléphone. Elle cadra le bâtiment face à elle et prit un cliché, puis un second.

TUUT

Jessica sursauta. Un son violent lui vrilla les tympans et se réverbéra dans toute la gare. Ses yeux scrutèrent les alentours. Leurs fous mouvements de va-et-vient ne détectèrent aucun indice. Les quais étaient irrémédiablement vides. Étrange.

TUUUUT

Cette fois, elle en était certaine. Ses oreilles ne pouvaient lui jouer ce genre de tour. Elle avait bien entendu le puissant sifflet d'un train. Pourtant, elle avait beau cherché, elle ne distinguait aucune lumière, aucune forme sur le lointain des rails. Et personne autour d'elle pour lui faire une mauvaise blague.

TUUUUUT

Caché, ce train hurlait bien trop près. Comme s'il stationnait déjà sur les voies, à quelques dizaines de centimètres à peine d'elle. Au son, elle devinait une vieille locomotive usée par ses kilomètres de voyage. Son métal noir luisait sous le faible halo des lampadaires. La jeune femme en visualisait presque la forme sur le quai d'en face. Une silhouette fantomatique dans la nuit...

Une minute !

TUUUUUUT

Sous ses yeux médusés, le spectre se matérialisa. D'abord translucide, il devint de plus en plus opaque. Alors que le joyeux sifflet brillait au dessus de la cabine réservée au conducteur, la vapeur sous pression chantait. De la fumée s'échappait de la locomotive, témoin improbable de son long périple. Toutefois, personne ne s'extirpa du titan d'acier. Parcourait-il les chemins de fer par sa seule volonté ? Les roues à l'arrêt, sa lourde armure s'affirmait, presque palpable. À sa suite, son fidèle tender avait sans doute nourri son féroce appétit toute la nuit, tractant derrière lui deux wagons aussi noirs que les ténèbres.

Là, au milieu d'un désert campagnard, comme par magie, venait d'apparaître un train à vapeur du début du XXe siècle.

La situation lui échappait, son cerveau ne comprenait pas. La demoiselle en resta paralysée. Comment une chose pareille pouvait-elle se produire ? Il n'était même pas une ombre quelques minutes auparavant ! Sa main tremblante tenait encore son téléphone face au phénomène. Alors que ses yeux défiaient clairement le monstre de métal qui se dressait devant le bâtiments en briques rouges et qui refusait de lui offrir un début d'explication rationnelle, l'écran portable n'affichait qu'une gare banale, sans train ni fantôme.

TUUUUT

Quoi encore ?

Ses jambes vacillèrent. Déséquilibrée, Jessica chercha rapidement un point d'appui, se jeta sur le seul banc disponible, s'y accrocha comme si sa vie en dépendait.

Sous ses pieds, la terre trembla. Le béton se morcela. Devint poussière. Elle se sentit prise dans ce tourbillon de sable. Son cœur battait à tout rompre. Son angoisse grimpait à mesure que le sol adoptait ce jaune sablé. Elle s'enlisait. Jessica suffoqua à l'idée de finir ensevelie sous cette marée difforme. Elle voulut se débattre mais ne put que s'agripper à son maigre radeau de bois, les larmes aux yeux. Les grains se regroupèrent, durcirent en une forme plus stable. La matière la suréleva, la rejeta. Les épais blocs de pierres envahirent les deux quais d'embarquement et le bâtiment face à elle. Elle s'éleva de nouveau. Cette soudaine montée la fit basculer au bord de cette étrange plate-forme, prête à chuter à l'étage du dessous où l'énigmatique train attendait. Son corps obéissant à l'attraction, elle percuta une barrière de métal salvatrice. Sans comprendre, elle observa la course des tiges de fer. Elles s'unirent le long de la plate-forme, dessinèrent une passerelle au-dessus des quais et reproduisirent le même motif en face permettant une vue sécurisée sur les voies. Enfin, elles apposèrent leur touche finale en reliant le rez-de-chaussée au premier étage grâce à des escaliers. Autour de la jeune fille perdue entre rêve et cauchemar, la pierre parfaisait son œuvre. De hauts murs sculptaient des arches qui s'allièrent en une immense façade, à plusieurs mètres derrière la passerelle métallique. Des poutres d'acier fondu s'élevèrent à leur tour du sol pour soutenir la verrière naissante de cette gare nouvellement créée. Les arabesques de métal sur le verre formèrent un toit pyramidal au-dessus du hall central et s'étirèrent en une simple pente protégeant le train.

Les dernières touches s'ajoutèrent au tableau. Les lampadaires apportèrent leur lumière aux quais, voies et hall central. Des bancs flambants neufs poussèrent un peu partout dans la gare. Les panneaux d'indications aux voyageurs s'affichèrent dans une langue incompréhensible.

Enfin, au cœur du hall d'entrée, une tour de fer émergea. La massive tête de l'horloge en domina le lieu dont le cadran impassible n'indiquait aucune heure.

TUUUT

Les aiguilles apparurent, affolées. Elles tournèrent dans un sens, puis dans l'autre. La petite s'entêta à droite. Sa grande sœur accéléra à gauche. Sur le même rythme. Désynchronisé. Ou inversement. Un tourbillon mécanique sans but. Illusoire. Sans fin.

Elles pointèrent, arrêtant net leur course, et condamnèrent le VI.

Les friponnes s'ajustèrent, s'accordèrent, dansèrent sur le sens inverse.

Le ciel de nuit s'éclaircit. Bleu, violet. Les étoiles s'éteignirent. Rose. La lune se retira. Orange. Le crépuscule déversa ses chaudes couleurs sur les pierres de la gare, la figeant dans un temps incertain. Ses jeux de lumière atteignirent le centre de la pendule en forme de soleil antique.

Les aiguilles dénoncèrent le XII.

TUUUUT-TUUUUT

Dans cette gare au style industriel, le sifflet résonnait encore alors que Jessica errait sans but. Accoudée à la passerelle, les larmes perlaient sur ses joues. Pourtant, la peur s'était envolée avec ses questions. Elle se sentait juste flotter dans ce lieu hors du temps. Incapable de démêler le rêve de la réalité, elle se contenta d'observer, bouche bée, son environnement riche de détails.

Le soleil de fin de journée caressait de sa douce chaleur les bras nus de la jeune femme. Ses teintes orangées coloraient les vitres du bâtiment et transperçaient l'immense verrière afin de décorer l'armure noire du train de petits ricochets étincelants. Un cliché extraordinaire des temps anciens réanimé par elle ne savait quelle sorcellerie.

Son sac sur l'épaule, la brunette descendit les escaliers pour rejoindre le monstre d'acier. Du bout des doigts, elle l'effleura. Ensuite, elle apposa sa main sur le métal froid de la locomotive et longea son flanc. Sa timide caresse la rassura. Jessica y reposa sa tête, s'y blottit rien qu'un instant.

Contre sa peau, le train à vapeur était bien réel, authentique.

Le regard vague, la demoiselle fixa l'horizon. Les deux voies de fer s'étalaient à perte de vue. Le paysage, somptueux, arborait lui aussi de chatoyantes couleurs. Pourtant, il demeurait inaccessible. Elle n'aurait su l'expliquer mais son instinct lui intimait que, si elle s'amusait à courir vers l'un de ces arbres à une centaine de mètres, elle ne l'atteindrait jamais.

Existait-il seulement une sortie ?

L'esprit encore embrumé, ses pas l'amenèrent vers le hall central. Le tic-tac discret de l'horloge battait à un rythme régulier sans déranger les aiguilles toujours logées sur le XII. Jessica n'y prêta aucune attention et largua son sac devant l'entrée principale. Elle agrippa fermement la poignée alors qu'elle tirait la porte vers elle de toutes ses forces. Bloquée. Évidemment. Elle essaya une nouvelle fois, sans résultat. La jeune femme ne baissa pas les bras. Prenant son élan, elle asséna un puissant coup de pied à l'obstacle qui barrait sa liberté. La violence du coup se répercuta dans toute la gare, décupla le bruit dans ce silence ambiant. Bien entendu, comme elle s'y attendait, la porte ne bougea pas d'un millimètre.

_ Saloperie !

Piégée comme un rat hors des limites du temps, elle ne savait même pas où elle était. Les issues ne menaient nulle part, les panneaux exhibaient des signes incompréhensibles et donc inutiles pour évaluer sa situation. Ses sens, jusque là engourdis par cette réalité invraisemblable, se réveillaient. Et sa panique émergea au galop. Les mains sur la tête, elle s'efforça de se calmer. Seul son sang-froid la maintiendrait en vie.

_ Réfléchis, ma fille, réfléchis !

Elle regarda autour d'elle, scruta son sac, fouilla ses poches. Son téléphone y logeait. Ni une, ni deux, elle s'en saisit. Le mode caméra était encore activé et, comme lors de l'arrivée mystérieuse du train, il ne filmait qu'une paisible gare de campagne sous un ciel étoilé. Peut-être était-il lié à l'extérieur ? Peut-être pouvait-elle joindre quelqu'un ? Mais qui ? Personne ne savait qu'elle voyageait...

Pendant un long moment, elle hésita à sacrifier son orgueil.

L'air refroidit doucement entraînant un frisson qui rampa le long de sa colonne vertébrale. Par dépit, elle se décida à appeler une amie. Elle s'exposerait à moins de questions dérangeantes. Son doigt effleura la touche téléphone et attendit. Seuls des crépitements lui répondirent. Sourcils froncés, Jessica examina son écran. Pas de réseau. Génial...

La ligne crépitait encore. Peut-être devait-elle essayer d'appeler la police ? Réseau ou pas réseau, les lignes d'urgences fonctionnaient, non ? Ils la prendraient sûrement pour une folle mais au moins elle aurait un contact avec l'extérieur, un début de piste pour se sortir de là.

Des bruits sourds et désagréables, comme des spasmes, agitaient le silence de la gare.

Rien, aucune réponse. Les secours étaient injoignables.

L'atmosphère alentour s'alourdit. Une rumeur indiscernable en rongeait l'air.

Jessica se mit sur la pointe des pieds et orienta son portable vers plusieurs directions dans l'espoir de capter un signal.

Des murmures se cachaient dans l'ombre.

Elle trembla mais refusa de s'en préoccuper. Elle joindrait quelqu'un.

Des voix chuchotaient dans une langue inaudible. Elles étaient là, infiltrées dans la structure métallique de la gare. Elles s'immisçaient dans l'air jusqu'à ses poumons.

TUUUUT

Un cri. Strident. Son propre hurlement avait suivi celui du colosse de métal. Incapable de se calmer, l'angoisse la glaça. Haletante, elle enlaça son corps de ses bras dans l'espoir de le réchauffer. En vain. Elle les entendait. Autour d'elle, les murmures incessants saturaient l'atmosphère du bâtiment de pierre, observaient la moindre de ses réactions à lui en hérisser le poil. Elle sentait leurs mains invisibles prêtes à s'abattre sur elle à tout instant.

Elle paniqua. Elle devait s'abriter hors de leurs froides rumeurs. Ses jambes s'élancèrent mais un flou les bloqua. Pareil au train quelques instants plus tôt, un corps transparent apparut. De la taille d'un homme, il faisait face au souffle tremblant de la jeune fille. Immobile, il lui barrait la route. Elle s'écarta et un second la repoussa. Puis un troisième. Et une centaine.

TUUUT-TUUUUT

Encerclée, les fantômes se matérialisaient en une forme humanoïde. Hommes, femmes, enfants, ces voyageurs du début du XXe siècle envahissaient la gare de la porte d'entrée jusqu'au bout des quais. Alors que la lueur fantomatique qui les enveloppait s'évanouit, laissant place à un corps de chair et d'os, les murmures se turent.

La marée humaine en costume d'une autre époque resta parfaitement figée dans le silence du crépuscule. Naviguant entre ces poupées de cire réalistes, un profond malaise s'empara de Jessica.

Tous ces gens, étaient-ils vivants ou morts ?

Ses yeux se posèrent sur un homme à côté d'elle. Vêtu d'une salopette usée et d'une vieille casquette, il semblait abîmé par le temps. Son corps fort et voûté laissait deviner le pénible travail qu'il effectuait au quotidien. Alors qu'elle l'observait intensément, intriguée, les doigts inanimés du mannequin esquissèrent un micro-geste.

Elle recula d'un bond, la peur gravée sur son visage.

La bouche de l'ouvrier s'agita de manière frénétique comme un poisson hors de l'eau. Les yeux exorbités, sa tête suivit le mouvement désynchronisé. Gauche, droite, gauche, droite, elle imitait ces vieux jouets aux actions limitées et mécaniques. Ses bras orchestrèrent la même gestuelle étrange, perturbante.

Elle se retourna. Tous adoptèrent le comportement de l'homme. Elle était piégée au milieu de cette horde inhumaine. L'estomac noué, elle se risqua à rejoindre la porte d'entrée. Elle tenta encore et encore de l'ouvrir. Tambourina.

Leurs corps rouillés tremblèrent d'un véhément démarrage. La démarche laborieuse, ils s'efforcèrent d'avancer. Un pas après l'autre, doucement, ils prirent confiance. Ils se redressèrent. Leur marche devint assurée, plus fluide. Normale. Humaine.

L'ancienne gare s'anima de vie.

Depuis le hall d'entrée, la vue insaisissable de cette scène historique la stupéfia. Ses mots et sa pensée l'avaient abandonnée. Que dire, que penser face à ce spectacle enchanteur et horrifique qui se jouait sous ses yeux ébahis ? Devait-elle s'enthousiasmer ou préserver cette lueur de terreur qui la hantait ?

Un léger tumulte s'invita au cœur des activités de la foule, mêlant les diverses conversations au son mécanique de l'horloge ainsi qu'au lent ronronnement du train. Près de l'entrée, une dame et son garçon consultaient le panneau d'affichage. Affublé d'une chemise blanche et d'un short gris, il tirait sur la triste robe en dentelle de sa mère. Dans une langue inconnue, il la suppliait de se dépêcher. Mais son grand chapeau ne bougea pas d'un cheveu, n'accordant aucune considération à l'enfant. Vexé, ce dernier se vengea sur son ballon qui heurta la tête d'un passant. Il obtint enfin toute l'attention désirée.

Ce drôle de moment amusa Jessica et la motiva à récupérer son sac. Ces gens paraissaient inoffensifs maintenant qu'ils n'agissaient plus comme des robots déréglés. Cependant, elle resta sur ses gardes, prête à accueillir toutes nouvelles bizarreries. Elle décida de porter un regard neuf sur ce train qui semblait régner en maître absolu sur cette gare et ses évènements.

Jouant des coudes, elle bouscula quelques voyageurs. Offusqués, ils se retournèrent sur son passage mais leurs yeux s'interrogèrent. Comme-ci le vent ou une entité invisible avait osé charger sur eux. En d'autres termes, ils ne percevaient pas la jeune fille. Sa théorie se concrétisa en haut des marches qui menaient vers le titan de métal. Afin d'accéder à son but, elle se glissa entre un vieil homme et un jeune couple qui, supposa-t-elle, se disaient au revoir. Plantée entre les trois personnes, ces derniers poursuivaient leur discussion normalement. Son corps effectua un arc de cercle pour s'assurer qu'elle ne les gênait pas. Ils continuaient de parler. De nouveau, elle utilisa son téléphone qui s'obstina à ne montrer qu'une nuit au clair de lune.

Son regard se porta encore une fois sur les visages qui l'entouraient, insensibles à son existence. Une pensée la traversa. Peut-être était-ce elle le fantôme ? Peut-être était-elle condamnée à errer ici pour une mystérieuse raison ? Frappée d'une malédiction ?

Elle secoua vivement la tête. Son but était droit devant.

TUUUUUT

Le hurlement du train lui apparut bien plus lugubre que les fois précédentes. L'activité environnante s'était tue. Les trois paires d'yeux qui l'encerclaient la dévisageait fixement. Elle déglutit. Aucune émotion ne les animait si ce n'était cette pointe de furieux dédain. Habitée par un sourire gêné, elle fit un pas hors du cercle. Toute la foule, chaque être qui la composait, scrutait le moindre de ses battements de cils. La peau moite, elle s'efforça de ne penser qu'à son objectif premier : atteindre le train au plus vite. Son pied obéit immédiatement. Mais son corps fut retenu par un bras, puis un deuxième. Elle fit face pour mieux combattre. Le visage de son agresseur, terrifiant, la toisait. Jessica se débattit avec une force insoupçonnée. Les autres se rapprochaient, menaçants. Après plusieurs tentatives à gesticuler, elle se dégagea et se rua dans les escaliers.

Leurs têtes se décomposaient. Leurs cheveux se détachaient par masses graisseuses. Leurs yeux se liquéfiaient, dégoulinaient en une forme incertaine. La peau de leurs visages brunit, tomba en lambeaux par pans entiers. Tellement, qu'elle n'aurait eu qu'à saisir leur face pour l'arracher comme un vulgaire masque, exposant leur chair pourrie à vif.

Elle courut aussi vite qu'elle pût, son sac vissé sur l'épaule. Les doigts décharnés menaçaient de la rattraper.

Au loin, la façade principale s'effrita.

Le wagon était à portée. Le long du quai, elle se faufila entre les morts-vivants, esquiva chacune de leurs griffes mortelles.

Une cascade de sable déferla sur le hall central, emportant tout sur son passage.

Elle fonçait toujours, les yeux rivés sur son objectif, ignorant son manque d'endurance.

Sous ses pieds, les blocs de pierre devinrent instables. Jessica se jeta sur la poignée de fer, l'agrippa avec force.

Les poutres de métal se désolidarisèrent alors que les grains d'or amortirent leur chute. Certains squelettes périrent écrasés sous le poids de la structure. D'autres s'enlisèrent dans le flot des tourbillons créés dans le sol. Indifférents à leur sort, leurs bras et regards s'orientaient inlassablement vers la jeune femme.

Tête la première, elle s'engouffra dans le wagon et referma derrière elle, sans ménagement.


Les yeux fermés, elle s'efforça de reprendre son souffle.

_ Madame, votre ticket s'il vous plaît.

Jessica sursauta. Se retourna. S'étonna.

Ses traits exprimèrent une telle intensité qu'elle mit son interlocuteur mal à l'aise.

À l'extérieur, la nuit noire obscurcissait le paysage qui défilait sous la vive allure du train. Installés dans le fond du wagon, quatre adolescents ricanaient alors qu'ils jouaient sur leurs portables sous le logo d'un téléphone endormi.

D'un ton plus doux, pour ne pas l'effrayer davantage, le contrôleur renouvela sa demande.

_ Madame, votre ticket s'il vous plaît.


Merci de m'avoir lu !