I. ? Mirror 姫

Bien à l'abri dans une vieille petite maison loin de la cité, Hime dessinait activement. Elle se trouvait dans une chambre sous le toit. La pluie qui tombait dessus lui donnait un sentiment de réconfort, elle se sentait protégée. Le nombre de dessins autour de la princesse montrait qu'elle devait être là depuis bien longtemps. Ses parents, sa cousine, sa famille, ses amis, son homme… ils étaient tous là, sur les feuilles de papier. Elle croisa le regard du prince sur l'un des dessins, avec son sourire de démon. Elle se souvint de ses paroles :

« — Tu dessines tellement bien que ça me donne envie d'être beau. »

Elle sourit tendrement et commença un nouveau dessin, puis dans un moment de déconcentration, elle croisa ensuite un dessin représentant Cami, elle se souvint également de ce qu'elle lui avait dit :

« — Rien n'est plus beau que de donner tout son talent à la personne que l'on aime. »

Elle continua son dessin dans l'émotion la plus totale, comme si chaque trait avait une valeur prophétique. Mais soudain elle s'arrêta, brutalement, et releva la tête. Une évidence venait de surgir dans son cerveau en faisant fuir l'illusion aucun d'entre eux n'était réellement là à ses côtés.

La jeune femme s'interrogea sur sa situation. La maison était calme, même le chat ne venait pas réclamer de caresses. Hime posa ses crayons, prit Marmotine dans ses bras et descendit l'échelle pour voir si sa grand-mère était en bas. Personne dans la cuisine, personne dans le salon, personne dans la chambre de sa grand-mère. La pluie tombait toujours, et le vent de la mer venait effleurer la colline. Un morceau à fendre le cœur raisonna dans les oreilles de Hime, il provenait du salon, ce même salon par lequel elle venait de passer et où elle n'avait ni entendu de musique ni vu une personne pouvant l'allumer. Ce morceau, c'est celui qu'elle avait chanté lorsqu'elle avait perdu le contrôle, grâce à lui elle reprit conscience de ce qui s'était passé. Le problème, c'est qu'elle se souvenait de trois issues différentes, et elle était incapable de savoir laquelle d'entre-elle était un souvenir au lieu d'un rêve. Elle se conforta dans celle qui lui paraissait la moins terrible.

La princesse retourna dans le salon pour voir qui venait lui rendre visite. Elle pleura de joie et le prit dans ses bras pour s'assurer qu'il était bien là. C'était un petit homme avec un tricorne, un masque dont la moitié du visage était un Soleil, l'autre une lune, et avec un manteau de plumes rouges, vertes et jaune. Hime savait très bien qui se trouvait derrière ce masque, cet homme avait été l'un de ses maîtres, l'un de ses先生. Elle s'inquiéta en voyant la tristesse de ses yeux bleus et recula d'un pas.

« — Mes amis sont partis n'est-ce pas ? Ils ont un destin à accomplir eux aussi! Je peux même te dire où ils se trouvent ! Cami, Bill et Nol sont au Nord-Ouest, Laima au Sud-Ouest, Jin à l'Est, et Matt et Renkim sont encore plus à l'Est ! Comme il n'y avait plus personne à la cité, cela ne servait à rien que je reste, et je suis donc venue me reposer ici. Ah, je suis si heureuse qu'ils réalisent leur rêve ! »

Hime sautait presque de joie à cette idée, l'homme pourtant ne partageait pas son enthousiasme.

« — Mais tu es toute seule, Hime. Dit-il.

— Non tu es là, et Marmotine aussi est là ! Dit-elle en posant la peluche contre sa joue.

— Tu ne trouves pas cela étrange qu'ils soient tous partis en même temps ? Pourquoi t'auraient-ils abandonnés? Ils t'aimaient très fort !»

Hime réalisa soudain la signification du morceau, l'homme ne l'avait certainement pas mis au hasard.

« — Ils ne m'ont pas abandonnée, je les ai quittés. Je suis morte, Chaos a obtenu ce qu'elle voulait, le prince a pris ma vie pour sauver ceux qu'il aimait. Se souvint-elle. »

Elle n'en était pas attristée, elle préférait savoir ses amis en sécurité quitte à devoir s'isoler.

« — Est-ce que j'aurais le droit de les revoir ? Demanda-t-elle en s'approchant. »

Hime vu des larmes dans les yeux de l'homme, les plumes de son manteau se détachèrent et se dispersèrent dans la pièce. Elle mit ses mains sur son visage pour le protéger.

La princesse sentit le vent de la mer et entendit le bruit des vagues. Elle baissa les mains et découvrit qu'elle se trouvait sur la plage. Il faisait nuit et la Lune magnifique se reflétait sur l'eau aussi sombre que l'univers.

« —Jin avait raison, se dit-elle, nous voyageons de rêve en rêve et la mort n'est qu'un nouveau voyage. Pensa-t-elle. »

Le vent était trop froid pour les vêtements qu'elle portait, elle s'allongea sur le sable pour qu'il ne fasse que l'effleurer. Malgré cela elle n'arrivait pas à se réchauffer. Elle vit un homme arriver au loin, une figure familière, elle reconnut un autre de ses maîtres. Il portait un pantalon et des chaussures de cuir, ses jambes étaient fines. Il avait sur le dos un gros manteau en fourrure de coyote, ses cheveux étaient mi longs et bouclés, et sa barbe lui donnait des airs de philosophe.

« — Est-ce que j'aurais le droit de les revoir ? Répéta Hime.

— Ça dépend de ta volonté.

— Alors je ne suis pas morte ? C'est dommage j'avais bien envie de rester avec vous moi ! Dit-elle en rigolant. »

L'homme sourit, son sourire était précieux car il n'apparaissait pas souvent, il mêlait une certaine réserve à la malice. Mais cette malice était parfois mal placée.

« — Qui te dis que Chaos a voulu ta mort ? Qui te dit qu'elle n'a pas voulu détruire le monde. Armée de sa lance, elle a plongé jusqu'au centre de la planète pour en percer le cœur… et n'avait-elle pas raison après tout ? Pourquoi aurait-elle été la seule à avoir le cœur brisé ?

— Si Chaos était égoïste, elle se serait contentée de se tuer. Si elle veut détruire le monde, c'est pour abréger les souffrances des enfants du Soleil.

— Mais Hime, tu sais bien que tu ne peux pas attenter à tes jours, que tu ne peux pas transpercer ce joli corps… Susurra-t-il en tournant autour d'elle comme un prédateur autour de sa proie.

— Donc si je ne suis pas morte, c'est que… Chaos les a…

— Tous tués ? Oui c'est une possibilité.

— Non ce n'est pas possible, si elle avait fait ça je ne serais pas ici, tout cela n'existerais plus.

— Comment peux-tu être sûre que cela existe ? Comment es-tu arrivée sur cette plage Hime ?... »

La princesse regarda ses mains, elles avaient l'air bien réelles. Elle n'avait aucune idée de l'heure qu'il était ou du même jour, mais elle n'avait ni montre ni portable sur elle. Son regard se porta sur l'horizon, le vide déclencha son angoisse, elle ne comprenait pas ce qu'il lui arrivait.

« — Réponds-moi ! Dis-moi ce que j'ai fait ! Je suis un monstre ! Hurla-t-elle en l'attrapant par le manteau. »

Il répondit à sa violence en l'attirant contre lui pour la calmer et la réchauffer.

« — Ça paraît si réel. Dit-elle doucement. Comment est-ce que je peux distinguer ce qui est réel de ce qui ne l'est pas ? Tu es mort, je ne pourrai jamais te serrer dans mes bras…

— Tu ne peux pas distinguer. L'arrêta-t-il. Voilà pourquoi je ne peux pas te répondre, je ne sais pas ce que tu as réellement fait, je ne sais même pas si nos vies ont réellement existé… Notre multiplicité désunie le réel.»

Hime sanglota, cachée dans le manteau, jusqu'à ce que ce manteau se dissipe et que ses bras n'enlacent que du vide. Elle était de nouveau dans la chambre. Une femme était assise sur le lit et contemplait les dessins de la princesse. Elle était également une de ses先生[1]. Sa longue robe était composée d'ailes de papillon. Cette femme était d'une beauté incroyable, elle dégageait une aura à laquelle personne ne pouvait résister. Elle avait de courtes bouclettes blondes, de grands yeux bleus perdus qu'elle cachait sous ses faux cils, des sourcils bien dessinés, un petit nez, une bouche pulpeuse peinte en rouge. En plus de ce beau visage, elle avait un corps musclé tout aussi parfait, sa poitrine et ses hanches généreuses étaient une utopie réalisée de la féminité. Mais cette beauté était devenue un fardeau, personne ne cherchait à découvrir ce qui se cachait sous cette apparence impressionnante, cette femme avait donc vécu durant toute sa courte vie dans la plus grande des solitudes. Elle mourut juste au moment où elle commençait à jouir de sa liberté.

Hime se précipita entre les bras de cette femme comme si sa vie en dépendait. La femme rapprocha sa tête contre sa poitrine, telle la mère qu'elle n'avait pas pu être. Elle lui chanta une berceuse d'une voix rassurante et réconfortante. Hime releva la tête, les yeux rougis, les lèvres boudeuses. La femme lui fit un sourire mais cela ne suffit pas à chasser les sombres nuages qui envahissaient la tête de la princesse. Hime leva la main pour envoyer valser tous les dessins.

« — Non ! Cria la femme en lui saisissant le bras comme à une enfant.

— Rien de tout cela n'est réel !

— Comment peux-tu dire ça alors que tout est là, juste sous tes yeux.

— C'était peut-être un rêve, regarde, quelle différence y'a t'il entre celui-ci et celui-là ? »

Elle lui montra deux dessins.

« — Le premier représente un rêve que j'avais fait, et pourtant ça pourrait être un souvenir, un fait réel. Inversement, le second représente quelque chose de réel, mais cela ressemble à un rêve… Tu comprends je… je n'ai aucun repère.

— Est-ce une raison pour jeter tous ces beaux dessins ? Dit la femme avec un sourire malicieux. »

Elle regarda encore les dessins qui traçaient en quelque sorte les aventures de Hime.

« — Je suis si fière de toi, nous sommes tous si fiers de toi. »

De grosses larmes brouillèrent la vue de Hime, elle avait toujours voulu que l'on soit fier d'elle, mais maintenant elle ne savait plus vraiment ce qui devait être objet de fierté ou non. La femme prit un dessin qui la représentait, nue avec un diadème, pleurant et le cœur brisé.

« — Tu vois, je suis le sujet de ce magnifique dessin, et maintenant je suis à tes côtés.

— Mais ce n'était pas le cas lorsque j'ai fait ce dessin… Tu es morte, est-ce que ça veut dire que je suis morte, moi aussi ?

— Qu'importe ? Je continue de vivre à travers ta pensée. Qu'importe que ce soit réel ou non tant que c'est réel pour toi ? Ne sous-estime pas ta puissance créatrice Hime. Tu te souviens du nombre de fois où ce que tu as dessiné, écrit, s'est réalisé ? »

Hime eut un choc, elle regarda le dessin, puis son modèle. Sa 先生 était bien là devant elle, comme sortie du dessin. Puis elle regarda les dessins de son homme idéal, qu'elle avait fait avant de connaître le prince, et qui pourtant lui ressemblaient fortement. D'autres dessins également ressemblaient à ses amis alors qu'elle les avait dessinés avant de les connaître. Beaucoup d'évènements aussi s'étaient réalisés après que Hime les ait écrits. Elle se disait qu'elle avait une bonne capacité de déduction pour éviter de trouver cela trop étrange. Mais maintenant qu'elle était hors de toute réalité, le doute s'installait. Et il n'y avait pas que dans ses créations matérielles qu'elle retrouvait cette étrangeté, cela arrivait souvent avec ses rêves, beaucoup s'étaient réalisés directement ou indirectement. Elle avait par exemple rêvé qu'elle finirait avec le prince alors qu'ils n'étaient pas encore amoureux, c'était un pur désir qu'elle avait réalisé par elle-même.

« — J'ai la puissance d'accomplir ma volonté… Supposa-t-elle. Je pense que lorsque je veux fuir ma vie, je fouille dans mon inconscient pour construire un contenu d'existence réaliste. J'arrivais même à confondre ma vie avec un rêve parce que mes désirs se réalisaient. Il me semble que désormais je devrais faire déteindre mes rêves sur la réalité, car les enfants du Soleil n'ont pas à m'imposer leur réalité… »

Malheureusement, sa main atteignît un dessin représentant Chaos, ce qui ramena de sombres nuages.

« — Si je peux influer sur les évènements, alors j'ai provoqué ce qu'il s'est passé. Qui sait, peut-être même que j'ai détruit ma propre création. Les personnes que j'aime sont… moi ? »

Ses mains faisaient trembler la feuille. Elle se jeta sur le lit, dans le seul espace vide, entourée par ses dessins. Elle ramena ses genoux contre sa poitrine, répétant intérieurement :

« — Qu'est-ce que j'ai fait ? »

La femme avait disparue, le reste de la chambre paraissait désespérément vide par rapport à l'agglomération sur le lit. L'univers semblait totalement concentré sur ce lit, autour du noyau que formait Hime.

« — Sois-patiente Hime. »

C'était la voix de Mercure.

« — J'ai peur de ne pas savoir ce que j'ai fait ou… ce qu'il s'est passé.

— Tu n'as pas besoin de savoir, continue d'avancer et de suivre mes pas. »

Hime sentit le lit se dérober sous elle, ses cheveux furent balayés par le vent, elle entendit les dessins s'envoler. Le dessus de lit qu'elle avait agrippé finit par lui échapper. Elle garda les yeux fermés aussi longtemps qu'elle put, car au fond d'elle, elle n'arrivait pas à tourner la page. Elle voulait revoir tous ceux qu'elle aimait, il était hors de question de les perdre. Mais soudain elle réalisa qu'elle avait la possibilité de les revoir même si les choses seraient désormais différentes. Alors lorsque ses pieds touchèrent le sol, elle ouvrit les yeux pour démarrer un nouveau cycle des Vagabonds de l'Eternité, et replonger dans la course folle du devenir.


[1] Sensei (maître, professeur en japonais)