Chapitre 1, Prince de Hongrie, Partie 1

Un soupir exagéré s'échappa de mes lèvres.

Devant moi se tenaient pourtant deux merveilles : une poitrine d'une pureté incroyable et sa jeune propriétaire à l'apparence fragile, le rouge aux joues et les doigts noués. Ses bras collés contre son corps tendu, elle était belle, objet de mes convoitises habituelles posée sur des coussins moelleux, juste sous mon regard affuté. La joliesse de ses formes généreuses la rendait plus qu'appétissante.

Mon fournisseur commençait à connaître mes goûts et n'osa jamais donner de femmes inconvenantes, décrépies ou encore dont les pieds avaient l'odeur et l'apparence d'un camembert. Et encore heureux ! Vu le prix que je le payais…

Elle tremblait un peu, sans doute nouvelle dans le peu légal marché du proxénétisme. Il ne fallait pas exagérer : déjà, je n'allais pas lui faire de mal et, en plus, elle était consentante, payée autant qu'elle l'avait bien voulu, ce qui ne devait pas non plus être une somme astronomique. Je devais certainement payer mon commanditaire le double de ce qu'il donnait aux filles… mais bon, c'était ça l'économie. Je demandais juste son esprit à ma totale disposition, la somme payée la rendait parfaitement intéressée et disposée à me le donner.

La jeune fille m'avait été préparée dans ma chambre toute d'or et de velours, tout en brillance et en pureté. Une chambre de prince, tout simplement, privilège de naître avec une cuillère en or massif dans le c…

Mais malgré les courbes gracieuses, le visage mignon et les yeux adorables, je ne désirai pas cette dame. Non qu'elle m'indisposât, loin de là, elle représentait une perfection ordinaire et rassurante, mais mon esprit volait ailleurs : cette soirée serait celle qui changerait ma vie ! Je venais de le décider, ce soir je réaliserai mon rêve le plus cher, m'agaçant de repousser l'échéance salvatrice que je me refusai depuis des années.

- Désolée ma mignonne, j'en ai pas envie… tu peux… te barrer de ma chambre ?

- Mes… atouts ne vous conviennent-ils pas, Prince Héritier du Royaume de Hongrie ?

Vous parlez d'un titre à la con déjà… je souris face à la pompeuse appellation et tâchai de cacher une voix devenue grelottante sous l'agacement.

- Si, mais j'ai juste pas envie…

- Mais… qu'est-ce que j'ai fait ?

- Mais rien !

Je soupirai de nouveau et me frottai les paupières d'un geste désinvolte. Pourquoi les filles étaient-elles aussi bêtes ?

- Comment tu t'appelles ? questionnai-je avec un sourire exagéré.

- Keristina, Prince.

- Certes, alors, Crétinestina, tire-toi de ma chambre !

- Mais… je…

Elle se mit à pleurer. Et bravo.

- Mais merde ! Tu veux que j'appelle la garde pour qu'ils te foutent un coup de pied au cul ?

Magnifique phrase, très poétique pour un prince. Mais je m'en fichais comme de ma première épée de bois. La femme cessa d'un coup de pleurer, se leva rageusement et, comme je l'avais ordonné, elle se retira. J'avais laissé deux beaux seins partir… ce fut bête d'un côté mais j'avais certainement, du haut de mes vingt-cinq balais, tout le temps nécessaire pour rattraper cette soirée perdue.

Je soupirai une nouvelle fois. Enfin seul. Me laissant tomber sur mon lit, je plongeai ma tête lourde de lassitude dans les oreillers moelleux. Prince de Hongrie, un titre grandiose impliquant de grandes responsabilités. Responsabilités et confort, et pouvoir, et femmes à volonté, et argent. Ces grands mots sonnaient bien mais restaient futiles, surtout face à un autre : liberté ! Enfin… sauf pour les filles à volonté… mais bon, on ne pouvait pas avoir le beurre, l'argent du beurre et le cul de la crémière.

Ce soir, je m'enfuirai !

Ces derniers mois, les pierres sombres de mon magnifique château m'étouffèrent plus encore qu'avant, les regards des plus riches personnages du Royaume me fusillèrent dans le dos plus d'une fois et la seule échappatoire trouvée était cette fuite et cette course au bonheur à laquelle je rêvai sans y croire.

Je souris, béat, comme seuls les imbéciles heureux en sont capables. Mon père ferait une de ces têtes ! Le monarque m'ayant mis au monde, tout puissant qu'il était, en aurait les bras tombant. Je ne l'aimais pas, il n'était pas vraiment un père, il était tout d'abord un Roi. Il ne m'avait pas élevé personnellement et ne m'avait sans doute jamais aimé, acceptant ma présence grâce à ma venue au monde sous la forme d'un garçon. Peut-être m'aurait-il détesté si j'avais été une fille, ayant déjà ma sœur à placer stratégiquement lors d'un mariage.

Je souris davantage en imaginant la tête de mon frère cadet quand on allait lui dire que le pigeon, moi, qui aurait dû être Roi à la mort de son papounet s'était tiré et donc que la lourde tâche allait retomber sur ses épaules jeunes et frêles. Pas la moindre passion nous reliait, pas plus qu'à ma soeur. Seul notre sale sang de bourge nous liait.

J'allais tous les planter là. Le sort de leur pays, je m'en fichais enfin ! Non… en réalité, je m'en étais toujours moqué mais, à présent, je n'aurais plus à feinter cet intérêt. Je voulais partir loin, en bateau, j'étais un professionnel de la navigation, au grand damne du Roi qui aurait voulu faire de moi un diplomate prestigieux. Pas de chance pour lui : j'étais principalement doué en navigation et en escrime. J'adorais les armes, j'adorais les embarcations, comme un gamin. Bien fait pour mon père, j'aurais peut-être fait ce qu'il voulait s'il avait pris le temps de m'y forcer, au lieu de laisser le soin à d'autres de m'éduquer. Comme dit un vieux dicton hongrois : on n'est jamais mieux servi que par soi-même.

Je me relevai et regardai les étoiles par la fenêtre grande ouverte. Bientôt, j'aurais tout le temps de les contempler…