Chapitre 1, Prince de Hongrie, Partie 10

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- J'ai gagné ! Hourra !

Je retirai mon épée du cou de mon ennemi. Tout en savourant ma victoire, je gardai un œil sur Isaaks, histoire qu'il ne me fasse pas un coup de sale joueur.

Le vieux applaudit, tout le monde à sa suite, m'emplissant de contentement. Cela avait été plus facile que prévu, pfff !

- Je n'ai plus qu'à payer la note, déclara simplement le grand croate à l'épée immense.

- Oulà, je te l'offre, fit le père de la serveuse.

- Certes, montre-moi ton bateau alors ! fis-je.

Isaaks serra les dents. Il avait perdu un bateau dans l'histoire. Toutefois, cela ne semblait pas l'énerver plus que cela. Soit il était très bon joueur et considérait que c'était de bonne guerre. Soit il était très riche et possédait grand nombre de bateaux. Ou alors les deux.

Il me fit signe de le suivre. Toute la foule avec nous respecta son ordre, voulant savoir le fin mot de l'histoire. Ils n'avaient que ça à faire ces gens ? Cela prouvait que la vie ici n'excitait pas grand monde. Trois minutes de marche plus tard, nous arrivâmes devant un bateau.

J'ouvris de grands yeux. Je m'étais, il fallait l'avouer, attendu à une grosse blague, genre un bateau pourri, un rafiot à moitié cramé ou même une planche de bois. Mais là c'était vraiment… un beau navire. Il devait être fait pour être manié par une petite dizaine de personnes, assez spacieux, tout en dorure, bien dessiné, le genre de bateau qu'il ne faut pas laisser entre les mains d'un abruti qui fonce sur les falaises comme moi. En tout cas, c'était sûr, il valait bien plus que mon épée et quatre bières qui se courraient après. J'imaginai un instant les bières à la queue leu leu avec des jambes.

Isaaks monta à bord et m'invita à emprunter la passerelle d'un geste de la main. Il était amical, bien trop, c'était étrange. Je montai à sa suite.

- Ce navire t'appartient. Il est conduit par exactement 767 thons.

- Non, corrigeai-je en me penchant par-dessus bord, 766, il y en a un mort qui flotte à la surface.

- …

- Quoi ?

- Ce navire s'appelle l'Indomptable !

J'eus un blanc.

- Mais… c'est pourri comme nom !

Il ouvrit la bouche mais aucun son n'en sorti.

- Je vais l'appeler, l'Indomptable Ceylân ! Ou alors… la Noix de Coco rapide, en référence au vieux.

Le sourcil du vieux Bièrnass se leva d'un demi-millimètre.

- C'est vrai, il est à moi ? fis-je en levant des yeux brillants d'enfant vers Isaaks.

- Je ne sais pas si tu m'aurais vraiment donné tes épées si tu avais perdu mais…

- Franchement : non, je les aurais gardées… Mais je ne l'avais pas vraiment prévu puisque je savais que j'allais gagner.

- Moi, continua-t-il en appuyant chacun de ses mots, je suis un homme de parole. Ce bateau est à toi.

Je souris. Je m'approchai du mat et en décrochai une corde. La voile se tendit. Elle retomba comme une merde puisqu'il n'y avait pas de vent mais au moins, c'était la classe.

- Salut tout le monde ! Je pars !

Tous applaudirent et je repérais parmi la foule mon vieux, un peu triste, comme un gamin abandonné.

- Allez le vieux ! On part en Europe !

- On est en Europe, remarqua-t-il avec un grand sourire, montant avec une joie dissimulée mais bien présente sur le pont, tellement heureux d'être avec moi que ça m'étonnait.

Isaaks me sourit. Il me tourna le dos et se retira.

- Mec ! l'appelai-je.

Il se retourna après quelque pas, je le soupçonnai de n'avoir pas compris que c'était à lui que je parlais.

- Veux-tu venir avec nous ?

- Pourquoi je ferais ça ? J'ai tout ici, commerce, confort… tranquillité…

- Et lui il te propose, commença le vieux : l'aventure, la gloire, la peur et le courage.

Ses yeux de vieillard pétillaient. Isaaks ferma les yeux. Il devait savoir qu'une telle occasion ne se représenterait jamais. D'un autre côté, partir avec un capitaine complètement débile comme moi n'avait rien d'évident.

C'est alors que je vis la serveuse monter à son tour sur le bateau.

- JE VIENS.

Point barre.

- Ok ! fîmes-nous à l'unisson, fixant son décolleté arrogant.

- Nâya ! s'indigna son père.

- Papa, je ne vais pas passer ma vie dans ce trou paumé dans lequel je passe mon temps à m'emmerder royalement. Tu n'as qu'à la donner à un autre, ta précieuse taverne…

Le père ferma les poings.

- Si elle vient, je pars aussi !

- Il y aura de la bière !? demandai-je.

- Oui.

- Ok ! Embauché !

Et il monta à son tour.

- Par contre, je préviens, ceux qui sont là doivent m'obéir au doigt et au pied ! fis-je, parfaitement sérieux.

Personne ne sembla émettre d'objection.

- Alors on part ! m'enthousiasmai-je.

- Cela promet d'être un joyeux bordel… commenta Bièrnass.

Isaaks, finalement, monta sans faire de bruit, comme un passager clandestin. Je le graciai d'un beau sourire. Je fis partir les thons et les passants nous saluèrent, agitant leurs mouchoirs colorés, c'était très beau.

C'est ainsi que nous partîmes, tous, à la recherche d'une aventure fabuleuse.

- Mène-nous au gré des thons, Noix de Coco Rapide !