Chapitre V : Aurore & Astorre

Il n'était pas difficile de remarquer qu'à bord de la Sainte Bâtarde, tous les individus de type masculin étaient exploités et très mal considérés. Cependant, Trubli Lionne remarqua que l'un d'entre eux ne faisait jamais de travaux manuels, il possédait encore un corps fin d'adolescent, sans la musculature des autres matelots. Il avait l'air de passer son temps à rêvasser, sans pour autant subir la tyrannie du capitaine. Cette étrange exception attisa la curiosité de Trubli. Etait-il un parent de la Faucheuse ? Elle se demanda même s'il n'était pas son fils, bien que la capitaine fût sûrement trop jeune pour avoir un enfant de cet âge. Elle s'approcha de lui et s'exclama avec son joli sourire :

« —Salut toi ! Comment tu t'es retrouvé sur ce rafiot ? »

Le garçon bégaya sans parvenir à articuler quoi que ce soit, il avait l'air étonné qu'on lui adresse la parole. Il avait de beaux yeux, d'un bleu profond, dont le contour était tatoué. Des traits prolongeaient ses paupières inférieures, et deux autres traits descendaient le long de sa joue gauche, l'un verticalement, l'autre en diagonale et se terminait en boucle. Son visage n'avait aucune imperfection, jusqu'à sa symétrie. Il avait le crâne rasé, mis-à-part une épaisse natte bleue sur le côté droit de sa tête. Son étrangeté ne s'arrêtait pas là il était légèrement macrocéphale, son crâne était anormalement allongé, comme celui d'un bébé. Ce bout de chou était un peu gêné que Trubli Lionne l'examine ainsi, il n'osait pas maintenir son regard. Elle entendit des grosses pattes d'araignée sur le planché du bateau, elle haussa les épaules déçue de ne pas pouvoir questionner ce drôle d'enfant plus longtemps.

« —Arrête d'embêter Astorre tu veux ? Demanda la Faucheuse.

—Je voulais seulement le connaître, tu sais bien pourquoi…

— Oui « je n'ai pas de raison de craindre ce que je connais » et patati et patata ? Dit-elle en mimant les guillemets. Je comprends quelque peu que la cité en ait eu marre de toi, c'est fatiguant toutes ces questions. »

Trubli Lionne fit sa tête de lionne battue, la Faucheuse soupira et céda à son caprice. Elle lui fit signe de l'accompagner jusqu'à sa cabine. L'enfant les regarda partir sans un mot, puis redirigea son regard vers l'horizon.

« —Alors ? Qu'est-ce que ce garçon peut-il bien avoir de particulier pour que tu en fasses ton petit protégé ? Demanda Trubli Lionne en sautillant, un peu trop impatiente, avant même que la capitaine ne ferme la porte.

— Sa mère était très précieuse à mes yeux, c'était une personne véritablement merveilleuse.

—Que lui est-il arrivé ?...

—J'évite de raconter cette légende aux esprits trop rationnels… es-tu sûre de vouloir l'entendre ?

—Evidement ! Et qu'est-ce que tu insinues ?! Je ne suis pas trop rationnelle, sinon je ne ferai pas partie de ton équipage ! Dit-elle en tirant la langue. »

La Faucheuse lui lança un regard suspicieux qui lui fit froid dans le dos, une fois de plus. Mais la capitaine se résigna tout de même à lui conter cette légende :

« — On raconte qu'un jour Vénus eu un enfant illégitime avec Mercure. Elle naquit au lever du jour, lorsque le Soleil répandait une lumière d'or sur l'océan infini. C'est ainsi qu'on lui attribua le nom Aurore. En tant qu'enfant illégitime, elle ne pouvait vivre parmi les dieux, mais en tant que déesse, elle ne pouvait vivre parmi les humains. Elle avait été adoptée par un couple qui ne parvenait pas à avoir d'enfants, mais le reste de la famille n'accepta jamais cet enfant de sang différent. Malgré toute l'affection que ses parents adoptifs lui portèrent, elle fut très rapidement rejetée à toutes les échelles les autres enfants étaient effrayés par sa différence. Lorsqu'elle devint femme, un haut dignitaire de la cité tomba amoureux de cette différence. De cette relation naquit Astorre.

Je n'étais pas encore capitaine à l'époque… J'ai vu cette femme abandonnée de tous donner ses dernières forces à son fils avant de mourir. Les Dieux et les humains me parurent alors d'une cruauté sans limite, je décidai donc de vivre dans l'anarchie, et je jurai de prendre soin d'Astorre pour que l'effort de sa mère ne fût pas vain. »

Trubli Lionne pensait que ce joli mythe était simplement un moyen de sublimer la bâtardise d'Aurore, elle se garda de le faire remarquer à la Faucheuse. Mais tout cela avait soulevé beaucoup d'interrogations dans son esprit foisonnant. Alors elle demanda qui était le père d'Astorre et le regretta très vite.

« — Tu veux savoir qui est ce chien ?! Cet incapable de la pire espèce ?! N'as-tu pas honte d'être curieuse au sujet d'un être aussi infâme ? Hurla-t-elle à en faire trembler les murs.

— Je…

— Tu n'as pas conscience de la pourriture qui court les rues de la cité! Je croyais pourtant que tu étais venue ici pour en réchapper !

— J'en ai très bien conscience ! Répondit Trubli sur le même ton. Votre jugement n'a aucune valeur, vous ne me connaissez pas !

— Détrompe-toi saloperie de gosse de riche ! J'en sais bien plus que tu ne le penses !

— Et moi je sais très bien que vous appartenez à la même espèce de saloperie de gosse de riche que moi ! Rugit-elle en pleurant de rage.

— Que… Comment l'as-tu appris ?! Dit la Faucheuse temporairement désarmée.

— Si vous aviez été d'origine populaire, comme Ima, vous m'auriez ignorée lors de notre première rencontre. Vous vous êtes attachée à moi car ma rébellion vous rappelait la vôtre ! »

C'était la première fois qu'on la battait au jeu de la déduction. À une vitesse incroyable, l'araignée saisit la jeune femme par sa salopette et la traîna jusqu'à la planche. Il faut croire qu'elle était mauvaise perdante, ou qu'elle ne supportait pas l'idée que quelqu'un ne la connaisse trop.

« — Nous allons voir si les lionnes savent nager ! Cria-t-elle dans un rire hystérique. »

Trubli se débattait avec une rage irrationnelle, elle n'avait pas conscience de ses gestes, elle faisait simplement tout pour ne pas tomber à l'eau, car la jeune femme en avait une peur terrible.

Elle essaya d'attraper le rebord pour se hisser sur le pont, ses hurlements firent froid dans le dos à tout l'équipage, le son transmettait sa peur immense. Mais la Faucheuse n'avait absolument pas l'intention de la lâcher, elle l'étreignait avec ses pattes et l'étranglait presque avec ses bras. Son visage n'avait rien de l'apparence qu'on lui connaissait habituellement, bien que durant ces années il était arrivé quelques fois qu'elle s'énerve à ce point. Ses quatre yeux étaient grands ouverts, ses veines contractées et ses dents serrées, elle souriait nerveusement de temps à autre. Trubli sentit l'étreinte se desserrer, elle comprit qu'elle allait tomber à l'eau, son angoisse redoubla au point qu'elle perdit connaissance.

« — Non. Dit Astorre dont on entendait rarement la voix. »

La Faucheuse se retourna comme si sa mère venait de lui donner un ordre.

« — Elle a salit l'honneur de ta mère, elle doit payer sa dette de sa vie.

— Elle n'a pas salit l'honneur de ma mère. »

La capitaine posa le corps inerte de Trubli sur le ponton et se rapprocha d'Astorre. Beaucoup de matelots attendaient qu'elle lui règle son compte, qu'il subisse le même sort qu'eux. La souffrance amène la jalousie cruelle dans le cœur de ses victimes.

« — Tu oses me contredire ? Dit-elle menaçante. »

Astorre ne répondit pas, pourtant ce n'était pas par crainte, son visage n'en montrait aucune trace. La Faucheuse retourna vers le corps inerte, l'intervention de son protégé n'avait pas suffi. Mais le jeune homme la suivit et lui toucha le bras pour l'arrêter. La capitaine le poussa par réflexe. Il tomba sous les rires des hommes de l'équipage. Astorre n'en fut pas découragé, il se releva calmement et posa de nouveau sa main sur le bras de la Faucheuse qui soulevait déjà le corps de Trubli.

« — Ma mère refuse sa mort. Dit-il simplement. »

Une énorme rafale de vent fit brutalement avancer le bateau, si bien que quelques matelots perdirent leur équilibre, alors que le vent avait été calme toute la journée. Cette rafale n'avait rien de normal, et l'esprit pirate donna à son interprétation une valeur mystique la Sainte-Bâtarde était contre la mort de cette jeune femme. Alors la Faucheuse lâcha Trubli et retrouva son expression habituelle, comme si Astorre avait prononcé une formule magique.

« — Il fallait bien que je lui apprenne les règles de la maison n'est-ce pas ? Lança-t-elle à l'équipage pour détendre l'atmosphère en les faisant rire. »

Elle retourna dans la cabine, l'évènement n'avait pas l'air de l'avoir perturbé. Astorre se demanda si cette colère soudaine avait été feinte ou non. Il porta Trubli avec difficulté jusqu'à ses quartiers. Cette fois les marins ne rigolèrent pas, craignant les représailles de la Sainte-Bâtarde.