Le Corps, comme on appelait les basses rues de Locklay, ne grouillait que de vermine en apparence. La seule vision qu'il offrait se composait en majorité de passants qui traversaient les rues à une vitesse traînante et de visages fatigués. Des pauvres commerçants, et surtout des escrocs, beuglaient aux oreilles de cette masse humaine qu'ils ne trouveraient meilleurs prix nulle part pour leurs babioles. Beaucoup devaient être volées à des particuliers ou trouvées à la suite d'une fouille acharnée des déchets de la haute ville, la Tête. Les stands s'agglutinaient sur la rue, laissant un espace trop étroit pour les déplacements d'une foule bien trop dense. Cette allée, tout le monde l'empruntait dans la journée, elle seule reliait la Tête, les Pattes et le Corps de Locklay ensembles, tous les commerces importants de la ville s'y étaient implantés, et chaque actualité y passait par le bouche à oreille dans un tapage incessant. C'était la Colonne.

Cachées par les étalages des marchands, plusieurs petites rues partaient de la Colonne et sillonnaient la ville de manière désordonnée, telles de fines veines circulants dans tout un organisme, maintenant le reste du Corps en vie. Beaucoup étaient bien trop exiguës pour y développer une forte activité ; une situation problématique pour certains, mais parfaite pour beaucoup d'activité moins avouables.

C'est dans l'une de ces veines que, d'un pas rapide, une silhouette féminine s'engageait sans aucune hésitation, nullement gênée par l'atmosphère lugubre dans laquelle elle évoluait ; sa démarche était assurée mais discrète. Ainsi personne ne remarqua une longue queue de cheval auburn disparaître au bout de plusieurs rues derrière une porte en contrebas, comme un sous-sol. À l'intérieur, uniquement un long couloir dont les murs étaient faits d'un mélange de roche et de différents métaux rouillés, puis de nombreuses portes, la plupart en métal aussi, sinon en bois. Tout au fond la jeune femme pris un escalier descendant encore plus profondément dans le sol, ne donnant que sur une unique porte qui semblait plus solide que les autres. Elle n'eût aucun mal à en crocheter la serrure.

De l'autre côté de cette porte régnait un chaos de cuivre et de vapeur au milieu d'une symphonie de rouages qui s'enclenchent et du sifflement de l'air à travers les tuyaux.

-Wya ! Je vois que tu as déjà presque fini !

Une tête coiffée d'une paire de lunettes d'aviateurs se releva brusquement, un regard ambre irrité rencontra alors deux iris émeraudes à la lueur espiègle.

-C'est sûr qu'on avance plus vite quand on ne pas flâne sans cesse sur la Colonne, Ysatis.

La dernière nommée souris, coupable, sans démentir.

-C'est ma part du travail, je ne suis pas adroite avec ce genre d'outils.

-Parfois, j'ai l'impression d'avoir perdu un pari avec toi.

Wya soupira, Pendant qu'elle restait enfermée à perfectionner ses machines, sa patenaire sortait écouter les ragots dans la grande rue, ou observer les activités industrielles dans les Pattes.

-Bon, on commence par où ?

-Je te sens pressée Wya, ne t'inquiète pas ça va te plaire.

À peine quelques jours passèrent avant qu'elles ne furent parfaitement prêtes. Jusqu'ici, il ne s'était jamais passé beaucoup de temps entre chaque « opération ». Les deux comparses avaient toujours été très efficaces. Cette fois-ci ne fit pas exception.

J'avançais dans ce long couloir sans penser à quoique ce soit, mis à part mon dégoût profond envers celui-ci. Non pas qu'il était laid au contraire, le long tapis de soie soulignait parfaitement le coté majestueux de cet endroit, en compagnie des piliers de marbres et des veinures d'or et d'argent qui ornaient les murs aux reflets cuivrés. Tout cela émerveillait toujours les visiteurs ; c'était sûrement le but de toute cette énergie mise dans l'apparente perfection de l'endroit.

Moi, cela faisait longtemps que je n'admirais plus rien de tel.

Peut importe sa beauté, cet endroit me dégoûte, pour les souvenirs que j'y entretiens.

Je traverse alors ce paysage en vitesse, mais peut importe où je m'en vais, aucune pièce de cette bâtisse n'est pour moi symbole d'une quelconque valeur. Et j'accélère encore, je fuis. J'ai perçu des éclats de voix derrière mes pas et je fuis le monde qu'elles incarnent, même si je ne me l'avoue pas. À ce moment précis, je ne supporterais pas de faire face à ces visages.

Je pousse enfin la porte, elle se referme derrière moi, et je peux stopper ma fuite.

Aucune pièce ici ne me soulageait, c'est indéniable, mais ici était un peu refuge quand il m'en fallait un. Je n'ai pas vraiment de souvenirs plaisant dans cette chambre, ni néfastes d'ailleurs. Tout y était parfaitement neutre.

C'était seulement ma chambre.

Les rideaux fermés, la pièce était plongée dans une légère pénombre orangée ; je ne pouvais m'empêcher de trouver cela charmant. J'allais tout de même les ouvrir, connaissant par cœur ce qui se trouvait derrière. Peut importe le nombre de fois, je ne me lassais jamais de cette contemplation. Alors comme d'habitude, dès que je poussais les rideaux, j'étais absorbé par le paysage qui se dessinait derrière la fenêtre.

Devant moi s'étendait la Colonne, cette grande allée qui traversait toute la ville, seul passage entre le Corps et la Tête de cette chère Locklay. Infiniment si saisissante. Au loin, je pouvais admirer les piliers de vapeurs que rejetaient sans cesse les six grandes usines et leurs nombreux sous-ateliers, chacune fait la gloire d'une famille de la Tête. Je ne saurais dire laquelle appartient à ma maison. Je ne saurais dire non plus pourquoi le Corps me fascine autant de toute manière. Observer ces si petites maisons agglutinées en contrebas, tout ces gens qui grouillent dans l'allée principale, le parallèle avec les autres ruelles, étroites et désertes. Je pouvais y passer des heures.

Toute la vie qui s'y dégageait était semblable à un ballet. Tout le contraire de la grande place de la Tête, qui apparaissait alors bien vide.

Ici, les gens ne sont jamais pressés, bien silencieux même ; tout est tant large et parfaitement symétrique. Et nous sommes surtout peu nombreux.

À force de penser comme cela, j'ai parfois l'impression d'envier les habitants du Corps. Je sais en tout cas que j'aime les observer, mais m'y rendre réellement ? Je ne pense pas qu'un tel événement arrivera, je serais sûrement perdu et rapidement épuisé, comme toujours. En fait je n'y ais jamais réfléchi sérieusement tant cela me semble invraisemblable. Ça ne m'apporterait rien.

Eneko referma donc les rideaux, tourna les talons, et disparut dans ce couloir qu'il aimait tant détester. Sur son visage, une expression d'une extrême lassitude.