Extrait du livre des gardiens

« Ils se faisaient appeler les Sages. Nous les avons appelés des dieux, parce qu'il venait de plus loin que pouvait en porter nos regards : plus loin que l'horizon, plus loin que le bout de l'océan, plus loin que la lueur des étoiles.

Ils sont restés pendant des années parmi nous pour nous enseigner leur sagesse, mais leurs enseignements ont été déviés, transformés entre les mains des plus puissants pour en faire des dogmes et asservir les populations.

Ces visiteurs comprirent que leur présence parmi nous n'étaient pas bénéfiques. Ils quittèrent notre monde, mais laissèrent des gardiens, choisis parmi les humains. Des être plus sages que la majorité de leur compatriote et dotés d'une grande ouverture d'esprit.

Ils les sélectionnèrent avec précaution et leur donnèrent une mission. »

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Le 28e siècle

Au plus profond de l'espace, en périphérie de la Voie Lactée, en bordure d'une nébuleuse au formes vaporeuses, une ombre défilait. Cela ressemblait à un cocon gigantesque, aussi gros qu'un astéroïde. Il avançait silencieusement, en ligne droite, devant l'horizon rosé de la nébuleuse.

Sur son passage, les brumes lumineuses de la nébuleuse semblaient se soulever puis s'étendre lentement, suivant le sillon du vaisseau.

Ce vaisseau étrange s'appelait Éternité. Il avait été construit dans l'orbite terrestre voilà plusieurs siècles et il voguait maintenant vers une destination inconnue. Il était plus petit au départ, mais il avait été agrandi de multiples façons à mesure que la technologie s'y développait et gréé des planètes et systèmes qu'il croisait.

Il y avait environ 12 000 personnes à bord, les descendants des premiers humains à y être montés en 2426 alors que la Terre ne suffisait plus à nourrir une population malade et en déclin. Il y restait peut-être encore des humains sur Terre, mais il faudrait du temps à la planète pour se remettre de l'exploitation et de la pollution à long terme qui l'avait littéralement dévastée.

L'Éternité était probablement la dernière chance de l'humanité et c'était autant pour la sauver que pour trouver une vie meilleure que ce vaisseau avait vu le jour.

C'était plus qu'un vaisseau, c'était une ville flottante avec une communauté hétéroclite pour qui la vie sur une planète n'avait aucun sens tellement ils étaient habitués à leur petit monde fermé.

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Le 21e siècle

Éloïse Grandmont n'avait rien de spécial. À trente-cinq ans, elle n'avait ni conjoint, ni enfant. Son travail n'avait rien d'exceptionnel non plus, elle était réceptionniste pour une compagnie qui fabriquait des pièces d'automobiles.

Elle était rousse mais avec un teint mat et des yeux bruns. En dehors du travail, elle portait toujours un jeans et un t-shirt imprimé. Une fois par semaine, elle allait prendre un verre au bistrot du coin avec des amis. Ils refaisaient le monde à chaque fois, toujours une version différente. Elle allait s'entraîner au gym deux fois par semaines et elle perdait le reste de son temps sur des sites de rencontre et des réseaux sociaux à la recherche d'une solitude partagée.

Il semblait plutôt incroyable que le gardien l'aie remarquée. Cependant, il savait que les meilleurs candidats n'étaient pas ceux qui volaient le plus haut, mais ceux qui savaient se fondre dans la masse.

Il avait reçu l'ordre d'initier un nouveau membre de l'ordre, ce qui fait qu'il devait trouver un candidat potentiel. Il l'avait remarquée quand elle était entrée dans sa boutique par hasard, un beau jour de printemps.

Elle se promenait entre les rangées en examinant chaque article avec attention, visiblement perdue dans ses pensées. Le gardien savait qu'elle ne regardait pas vraiment les articles. Son esprit était ailleurs. C'était souvent le cas chez les humains quand ils étaient préoccupés. Certains utilisaient le magasinage comme échappatoire pour changer d'environnement et penser à autre chose, ce qui, dans ce cas, ne semblait pas fonctionner.

Ce n'est pas ce qui attira le plus son attention.

Quand il la regardait par la caméra de surveillance, il voyait une profonde tristesse dans son regard et derrière ses grand yeux bruns, il devinait une vive intelligence. Le regard d'Éloïse s'arrêta sur un livre. Elle le prit et lu la couverture avec intérêt. Elle resta prostrée sur le livre pendant un moment, elle tourna les pages, en lut une au hasard. Elle posa le livre et s'éloigna, puis elle arrêta, se retourna, prit le livre et se dirigea vers le gardien d'un pas décidé.

Il prit le livre et le mis dans un sac. Il savait exactement quel livre elle avait pris. Dans sa boutique ésotérique, il ne vendait que peu de livre et il en était l'auteur.

- Le livre des gardiens. C'est un choix de lecture intéressant, dit-il en souriant.

- Je ne sais pas trop, répondit-elle.

- Pourquoi l'achetez-vous?

- Ça m'interpelle, je ne ne sais pas pourquoi?

- Ça parle entre autre de la vie éternelle, tout le monde en rêve.

- Ce serait horrible. Il n'y aurait plus assez de place sur Terre pour tout le monde.

- Pas si on limite les naissances.

- Je n'imaginerais pas un monde sans enfants. Ce serait un purgatoire, remplie de vieillards amers ressassant leur misère. Les enfants apportent une étincelles de joies puériles, l'espièglerie, la rêverie.

- Et vous : ne craignez-vous pas la mort?

- Bien sur que j'ai peur de la mort, mais ça fait partie de la vie, comme la naissance.

- Alors qu'est-ce qui vous attire dans ce livre?

Pour la première fois, la tristesse quitta son regard.

- En fait, je crois que c'est le livre qui m'a choisie, dit-elle en riant. Il y a sûrement plus là-dedans que des réflexions sur la vie et la mort.

- Vous avez raison.

- Combien est-ce que je vous dois?

- Je vous l'offre.

Elle se renfrogna.

- C'est gentil, mais je peux payer.

- Il ne se vend pas de toute façon. J'ai trouvé notre conversation très plaisante. Acceptez-le en remerciement.

- Dans ce cas, merci.

Il prit une carte d'affaire et la lui tendit.

- Nous sommes un petit groupe : nous faisons des soirées de thé et nous discutons de littérature et de philosophie dans l'arrière boutique, tous les mardis soirs. Ce serait intéressant d'avoir une opinion nouvelle.

Elle prit la carte et la considéra. Puis, elle la glissa dans son sac à main.

- J'y penserai.