Bonjour, revoici une de mes anciennes histoires, complétement en réécriture. J'espère qu'elle vous plaira.


Le passé, cet inconnu

Passe, esquive. Passe, esquive. Pare les coups ! Du nerf ! L'enfant tentait de désarmer son adversaire, s'efforçant à donner le meilleur de lui-même, mais ce dernier, rôdé au maniement de l'épée, ne lui laissait aucun répit. Au bout du compte, un moment d'inattention lui fut fatal. Son arme tomba de sa main pour aller heurter le sol. L'enfant la ramassa et l'examina. Il poussa un soupir de soulagement : le bois n'était pas fendu.

« Tiens mieux ton épée, Rossim » lui rappela l'homme. Le garçon grimaça. Piqué au vif, il rétorqua : « Tu m'as eu en traitre, Oncle Bassor ! J'ai été distrait !

- Si tu es face à un ennemi, crois-tu qu'il te préviendra de ses coups ? Crois-tu qu'il attendra que tu lui prêtes attention ?

- Non, reconnut Rossim d'un ton dépité. Mais tu n'es pas mon ennemi !

- Au cours de nos exercices, je le suis. Alors, sois à ce que tu fais.

- Je le suis, mais j'ai mal aux bras, protesta le garçonnet. Tu mets trop de force dans tes coups, mon oncle, et le bouclier pèse trop lourd.

- Rossim, accepte ta défaite et cesse d'argumenter. Reprenons l'exercice. » De mauvais cœur, l'enfant se remit en garde. Son oncle n'avait décidément pas pitié de lui.

D'aussi loin que remontaient ses souvenirs, Rossim avait toujours vécu sur l'Île de Fana. Des six îles qui formaient l'Archipel du Matin, elle était la plus petite. La plus pauvre aussi. Son sol caillouteux n'était pas propice aux cultures. Ici, la mer faisait vivre les habitants. La pêche était leur source de revenus principale. On trouvait aussi quelques charpentiers spécialisés dans la construction de barques.

Dans les criques, on capturait à l'éprouvette ou à la main des crustacés de tous genres. À marée basse, entre les rochers, on dénichait des coquillages qui finissaient en soupe accompagnés d'algues et de rogue. Fana sentait les viscères de poisson et la sardine fumée. Une odeur qui retournait les tripes des visiteurs, mais qui, pour Rossim, était aussi familière que celle de cuir et de sueur qui émanait de son oncle.

Bassor était un cousin de son père et la seule famille qui lui restait. Il ne lui avait jamais dit de quoi ses parents étaient morts, il n'aimait pas en parler. Il ne savait rien de ses parents, à part leurs prénoms : Kadnès et Hassaté. Quant à leur nom de famille, il ne pouvait être que le même que le sien : Nezel. Un nom que portait aussi son oncle. Quelquefois, lorsqu'il était fatigué, il s'asseyait au bord de la mer pour rêvasser un instant. Il imaginait alors ses parents qui lui souriaient. Leurs visages, toujours encadrés de cheveux aussi bruns que les siens, changeaient souvent, au gré de ses envies, mais sa mère était toujours belle et souriante et son père toujours grand et fort. Les cris des oiseaux marins finissaient toujours par le sortir de sa rêverie. Ils étaient nombreux sur Fana, venant disputer leur prise aux pêcheurs. Ils faisaient toujours un véritable tapage quand venait l'heure de retirer les filets. Des enfants étaient chargés de les éloigner ; Rossim comptait beaucoup d'amis parmi eux.

Lorsqu'il n'était pas occupé, comme à ce moment-là, à apprendre les bases du combat à l'épée, Rossim rejoignait ses copains pour jouer au bord des falaises. Une fois, poussé par des garçons plus âgés, il avait essayé d'en escalader les parois, s'accrochant aux aspérités de la roche. Il s'était rapidement mis à avoir le vertige. À mi-parcours, il avait eu besoin de redescendre, mais la descente s'était révélée bien plus dure que la montée avec la peur de tomber qui le tenaillait. Il s'était retrouvé incapable de bouger. Les autres garçons se moquaient de lui. En fin de compte, l'un de ses amis était allé chercher son oncle. Venu en trombe, celui-ci à force de persuasion et de menaces avait fini par lui faire rejoindre la plage en bas. Bassor lui avait tiré l'oreille ce jour-là, « pour t'apprendre à ne plus mettre ta vie en danger stupidement ». Il était rentré, très contrarié. Une fois chez eux, son oncle l'avait aussitôt puni en lui faisant faire d'autres exercices à l'épée. Ça avait été une punition plutôt inhabituelle, en général il lui faisait nettoyer les meubles de la maison. Il n'y en avait pas beaucoup mais le travail devait être fait entièrement. Pas un tiroir, pas une étagère, ne devait être oublié.

Leur maison consistait en deux pièces. La porte d'entrée donnait sur la première, une salle qui leur servait à la fois de cuisine et de salle à manger. Au fond de celle-ci, à gauche, une porte donnait sur leur chambre. Leurs lits se faisaient face, tous deux collés au mur, le sien à gauche dans la continuité de la porte, celui de son oncle à droite. Quelquefois, le chien de Bassor dormait au pied de son lit mais le plus souvent il restait dans l'autre pièce ou dehors. Il ressemblait un peu à un loup, ce chien aux oreilles pointues et au museau allongé, même si sa fourrure fauve était trop rase pour être comparée à celle d'un vrai loup. Bassor l'avait appelé Serîn, qui signifiait « rapide ». Dans sa jeunesse il avait été un excellent chien de chasse, infatigable pour courser les lièvres. Il était vieux à présent et passait le plus clair de son temps à se prélasser au soleil ou à somnoler sous la table de la cuisine. Rossim aimait bien somnoler contre lui. L'animal était en ce moment occupé à les regarder à l'ombre d'un banc en pierre, la tête posée sur les pattes. « Tu as de la chance, toi, de pouvoir te reposer sans qu'on t'embête, mon vieux Serîn. » pensait Rossim, un peu jaloux du canidé. C'est vrai, quoi ! Lui, on le laissait tranquille à dormir, alors que lui, il devait faire ces entraînements épuisants ! Et puis à quoi ça lui servirait de savoir manier une épée ? Il n'allait pas devenir soldat, si ?

« Tu n'es pas à ce que tu fais ! » le réprimanda son oncle après l'avoir désarmé une deuxième fois. Il grommela en allant ramasser l'épée en bois. « Je veux arrêter ! » rouspéta-t-il. Son oncle lui lança un regard de colère. « Ça suffit, Rossim ! tonna-t-il. Arrête ton caprice ! Nous n'arrêterons pas l'exercice avant que tu aies réussi à me désarmer.

- Mais, je n'y arrive pas ! Et je suis fatigué !

- Tu ne risques pas d'y arriver si ton esprit est ailleurs.

- J'ai mal aux bras, réitéra l'enfant. J'ai vraiment mal aux bras. Et aux mains. Et aux genoux aussi. Et aux pieds. J'ai mal partout.

- Et moi, tes rouspétances vont finir par me donner mal à la tête, s'emporta son oncle. Allez, recommençons. » De mauvais gré, Rossim se remit en garde.

L'épée lui tomba des mains les quatre fois suivantes. Ce ne fut qu'à la septième tentative qu'il réussit –enfin- à désarmer son oncle. À la fin du duel, il s'était presque écroulé sur le sol d'épuisement. Il avait les bras douloureux et les mains couvertes de cloques, et aussi très soif, de même qu'une grosse envie de s'allonger. Son oncle s'était montré très dur avec lui. Il aurait dû s'y attendre, Bassor n'aimait pas l'entendre se plaindre.

« Va faire ta toilette, Rossim. » lui demanda son oncle. Après un tel effort, il en avait vraiment besoin. La toilette consistait à se tremper dans la mer et se frotter le corps avec une éponge. S'immerger dans l'eau était si agréable ! Après en être sorti, il sentait le sel. Il aimait bien cette odeur. L'exercice lui avait valu de nouveaux bleus, sur les jambes, les cuisses, les hanches et les avant-bras. Heureusement que les épées n'étaient qu'en bois parce que Bassor ne retenait franchement pas ses coups ! Il appuya sur l'un d'eux et serra les dents. Une fois séché, il irait demander à son oncle de lui passer son onguent apaisant.

L'onguent était une sorte de pâte, apparemment à base d'algues, concoctée par une vieille veuve de leur village. Tout le village venait chez elle pour en obtenir. Généralement, elle l'échangeait contre du poisson ou des services. Son oncle en avait obtenu un pot pour lui avoir réparé un tabouret. Et il ne s'était pas fait avoir. Le produit était réellement efficace.

Son oncle gagnait son pain en faisant des réparations dans le voisinage. Il était doué de ses mains. Les villageois sollicitaient souvent ses services. En contrepartie, il recevait généralement de la nourriture. Pas de sous, les villageois n'en possédaient pas. Rossim n'avait vu qu'une seule fois de sa vie (ou de ce qu'il s'en souvenait) une pièce. Une pièce en argent que son oncle gardait cachée. Il l'avait découverte par hasard, en voulant rattraper une de ses billes qui avait roulé sous le lit de son oncle. Il avait trouvé dessous un petit sac qui la contenait. Sur l'une de ses faces était gravé un visage d'homme. Tout content de sa découverte, il avait appelé Bassor. Celui-ci lui avait vivement retiré la pièce des mains. « Où l'as-tu trouvée ? » l'avait-il questionné. Il avait pointé le lit du doigt. Il avait aussitôt reçu une claque pour avoir fouillé là où il ne devait pas. Sa réaction l'avait chamboulé. Ça avait été la première fois que son oncle le frappait. Apparemment, il avait fait quelque chose de grave « Remets le sac où tu l'as trouvé. Et surtout ne dis jamais à personne que nous l'avons. » lui avait fait promettre Bassor en le tenant par les épaules. Il lui avait demandé pourquoi. « Parce que ça attirerait de mauvaises gens. » l'avait-il averti en le relâchant. Il avait acquiescé. Il n'avait jamais trahi son secret depuis.

Cet incident s'était passé deux ans plus tôt. Il avait huit ans alors. Cette même année –le lendemain de cette histoire, d'ailleurs- son oncle avait commencé son entraînement à l'épée. Et plus les séances passaient, moins il ne le ménageait. Rossim se demandait souvent ce qui l'avait poussé à vouloir lui apprendre à manier une arme, Fana était trop pauvre pour attirer les pirates et il n'y avait pas de bandits dans les parages. Il s'était étonné aussi de l'expérience de son oncle dans ce domaine. « J'ai été lieutenant dans les armées du Kedi. » lui avait-il un jour appris. Le Kedi, c'était le souverain, celui qu'on appelait aussi le Grand Commandeur. « D'Asdel Deporim Kedi ? » avait-il demandé. Asdel Deporim était le Grand Commandeur des Îles du Matin. Il habitait sur l'Île du Coq, la plus grande et riche de l'archipel. « Non, un autre. Un Kedi des Terres Lorres.

- Tu as vécu sur le Continent, mon oncle ? Tu ne me l'avais jamais dit.

- Je n'en voyais pas l'intérêt. C'est le passé tout cela.

- Comment s'appelait ce Kedi ?

- Kadnès Dergubal.

- Il portait le même prénom que mon père, avait-il commenté.

- Oui. J'ai d'abord été soldat sous le règne de son père, Semerod Dergubal Kedi. Et quelques temps après son ascension sur le trône, il m'a nommé lieutenant.

- Et pourquoi es-tu parti ?

- Parce qu'un nouveau Grand Commandeur a pris le trône et que je n'avais plus ma place là-bas, avait-il répondu d'une voix lasse.

- Mon père était-il aussi dans les armées de ce Kedi ?

- Non. Bon, assez de questions sinon nous n'en n'aurons jamais fini. » Rossim aurait bien aimé avoir eu une réponse plus détaillée qu'un simple "non", que son oncle lui apprenne quel métier faisait son père. Malheureusement, il n'aimait pas s'épancher sur le passé, ni qu'il évoque ses parents. Les mentionner semblait le rendre triste. Rossim s'était assez tôt résolu à ne plus lui poser de questions sur eux.

S'enduire d'onguent lui fit un bien fou. Déjà ses membres devenaient moins douloureux et ses bleus s'estompaient. « N'en utilise pas trop. » lui avait rappelé son oncle avant de lui tendre le récipient. Il n'avait pas vraiment suivi cette recommandation. Il avait bien utilisé la moitié du pot. Mais, pour sa défense, il en avait vraiment eu besoin. Quand il le lui rendit, son oncle s'écria : « Tu en manges, ma parole ! » Puis, il se mit à râler parce que, à ce rythme, il allait devoir retourner chez la vieille très bientôt. « Il faut bien que mes bleus disparaissent, oncle Bassor. Et j'en ai beaucoup. » argumenta-t-il. Son oncle soupira en secouant doucement la tête, signe qu'il était partagé entre l'agacement et l'amusement. « Sale môme ! marmonna-t-il. Allez, file, va jouer dehors ! Je t'appellerai pour le dîner ! Et attention à ne pas trop te salir ! »

Après le repas, épuisé par son entraînement du jour, d'avoir observé une colonie de fourmis et tenté d'attraper un criquet, Rossim se coucha de bonne heure. Certains soirs, son oncle lui racontait une histoire. Il en avait tout un répertoire, des récits de héros intrépides et de monstres terrifiants. Mais ce soir-là, il était bien trop fatigué pour en écouter une (il avait bien failli s'endormir à table !). Quelquefois, en l'écoutant, il se revoyait petit sur les genoux d'une jeune femme qui avait un grand sourire et des joues roses rebondies. Qui était-elle ? Sa mère ? Possible. Il ne pouvait pas en être sûr. Son passé, d'avant la mort de ses parents n'était qu'une incertitude.